« Comme des hommes ? Femmes politiques génocidaires au Rwanda », de Juliette Bour, CNRS Editions, 392 p., 26 €, numérique 19 €.
Elles étaient ministre, députée, inspectrice des écoles, major de gendarmerie… Elles ont pris une part active dans le génocide des Tutsi, qui a fait près de 1 million de morts entre avril et juillet 1994.
« Au Rwanda, l’histoire des génocidaires a “un visage de femme” et même plusieurs », écrit Juliette Bour au début de
Comme des hommes ? Femmes politiques génocidaires au Rwanda. Dans cette enquête très étoffée, prolongement d’une thèse dont le principal matériau a été recueilli dans les archives des gacaca (tribunaux populaires instaurés après la fin des massacres), l’historienne retrace la trajectoire de 15 femmes, toutes responsables politiques engagées dans le processus génocidaire, depuis sa planification jusqu’à son exécution.
Agnès Ntamabyariro, ministre de la justice en 1994, a ainsi prononcé plusieurs discours de haine pour inciter la population à participer aux tueries de masse. Dans le même temps, Elisa Mukanyangezi établissait des listes de femmes tutsi mariées à des hommes hutu afin de s’assurer que ces hommes soient également exterminés. A Kigali, Yvonne Basebya a quant à elle commandité les lynchages et les meurtres de familles de Tutsi dans son quartier… Les 15 femmes de ce livre ont toutes été jugées dans le cadre des gacaca ou par des instances reconnues internationalement, comme le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Elles ont été condamnées à de lourdes peines, pour la plupart à la réclusion à perpétuité, car elles entraient dans la première catégorie des accusés, celle des personnes ayant participé au génocide en position d’autorité.
Si le génocide des Tutsi a pu impliquer tant de femmes, c’est entre autres parce qu’il s’est caractérisé par sa dimension de proximité.
« Celle-ci a permis aux femmes de s’y engager en masse, sans avoir à prendre les armes ou à se déplacer loin de leur foyer, écrit Juliette Bour
. [La]
croyance en une féminité non violente a été mise à mal par la participation de 96 000 femmes aux massacres. » A coups de couteau dans les yeux ou de massue sur le crâne, celles-ci ont parfois tué leurs voisins, leurs maris, leurs enfants…
Violences sexuelles
« Si leur comportement pendant le génocide se rapproche de celui de leurs homologues masculins, leur cruauté renvoie aussi à leur identité féminine, à ses supposés attributs et à sa potentielle valorisation, analyse Juliette Bour
. Surtout, paradoxalement, au regard de leur implication dans un crime perçu comme masculin : le viol. » Ainsi Pauline Nyiramasuhuko a-t-elle été reconnue coupable d’avoir ordonné des violences sexuelles perpétrées sous ses yeux par son propre fils, jeune père de famille au moment des faits. Cette haine contre les femmes tutsi était alimentée par la propagande génocidaire, qui prolongeait elle-même les mythes coloniaux. Ceux-ci opposaient les ethnies en affirmant que les femmes tutsi étaient plus belles, plus intelligentes mais aussi plus sournoises que les femmes hutu. Sept des dirigeantes politiques étudiées dans l’ouvrage de Juliette Bour ont participé à des campagnes de viols de masse.
Représentantes d’une nouvelle génération de femmes, elles ont pu accéder à des postes dans l’administration rwandaise ou dans les partis. Et ce grâce aux politiques de « promotion féminine » instaurées notamment par Agathe Habyarimana, l’épouse du chef de l’Etat dont la mort a donné le coup d’envoi des massacres, le 6 avril 1994. Par opportunisme et par ambition, elles ont ensuite épousé les thèses du « Hutu Power » et se sont radicalisées au sein de différents mouvements. Comme des hommes ?
« Dans le ramassage des corps, elles ne se distinguent guère de leurs homologues masculins, estime Juliette Bour
. Comme eux, elles gèrent les cadavres à la façon d’une tâche administrative et, comme eux, elles sont indifférentes au sort réservé aux victimes tutsi, dont elles cherchent à annihiler l’identité. »
Lors de leur procès – quatre sur les quinze ont été jugées par contumace –, ces femmes ont insisté sur leur genre et mis en avant leur féminité. Elles ont souvent plaidé le fait qu’elles devaient s’occuper de leurs enfants malades et gérer leur foyer, pour laisser entendre que la sphère familiale avait été hermétique à toute forme de violence. Face au TPIR, Pauline Nyiramasuhuko a tenté de prouver qu’une mère ne pouvait
« normalement » pas tuer l’enfant d’une autre. L’ancienne ministre de la famille et de la promotion féminine a été condamnée en appel à quarante-sept années de réclusion criminelle.