Fiche du document numéro 36866

Num
36866
Date
Jeudi 30 juin 1994
Amj
Auteur
Taille
2154916
Titre
Des tueurs bien encadrés
Sous titre
Un ancien milicien accuse l'armée française
Nom cité
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
Mark Huband
The Weekly Mail and Guardian - Johannesburg
Nairobi

Des conseillers militaires fran-
çais ont appris aux escadrons
de la mort hutus à lancer des
couteaux et à assembler des
fusils fournis par le gouvernement
rwandais. C'est ce que révèle un
ancien membre des milices hutues,
aujourd'hui caché [en sécurité dans
une capitale africaine].

Janvier Africa, qui craint que les
escadrons de la mort Interahamwe
(ceux qui combattent ensemble)
essaient de le tuer pour l'empêcher
de dévoiler leur rôle dans les tueries
qui ont fait 500 000 victimes au
Rwanda, déclare avoir assisté à une
réunion en 1992 au cours de laquelle
l'ancien président du Rwanda. Juvé-
nal Habyarimana et sa femme Agathe
ont donné des instructions aux chefs
des milices pour commencer à assassiner
les opposants au régime.

"Deux militaires français ont pris part
à l'entraînement des Interahamwe.
Un grand nombre d'autres
Interahamuwe ont été envoyés en
Egypte pour y recevoir un entraîne-
ment. Les militaires français nous
ont appris à capturer nos victimes et
à les attacher. Cela se passait dans
une base au centre de Kigali. C'est là
qu'on torturait, et c’est là également
que l'autorité militaire française
avait ses quartiers”, explique Africa,
fils d’un diplomate bien introduit
auprès du gouvernement.

"Dans ce camp, j'ai vu les Français
apprendre aux Interahamwe à lan-
cer des couteaux et à assembler et
désassembler des fusils. Ce sont les
Français qui nous ont formés - un
commandant français - pendant plu-
sieurs semaines d'affilée, soit au total
quatre mois d'entraînement entre
février 1991 et janvier 1992.

“Les Français nous ont aussi
accompagnés, nous autres Inter-
ahamwe, au mont Kigali, et là ils
nous ont enseigné le maniement des
fusils. Nous ne savions pas nous ser-
vir de ces armes, qui arrivaient de
France”, précise-t-il.

Africa est la première personne à
impliquer directement la France
dans l'entraînement des milices qui
devinrent les escadrons de la mort
hutus, lesquels conduisirent le géno-
cide après la mort de Habyarimana,
le 6 avril. Son expérience dans les
milices vient confirmer les accusa-
tions du Front patriotique rwandais
(FPR) rebelle selon lesquelles la
France aurait été étroitement impli-
quée dans les projets d'Habyari-
mana, ce qui explique que le FPR ait
condamné les projets français
d'envoi de troupes au Rwanda.

Peu après le début de leur formation,
ajoute Africa, on les a
envoyé tuer des opposants
au gouvernement. Au cours de cette
période, les conseillers militaires
français continuaient à les former.

“Au début de 1992, nous avons
perpétré notre premier massacre.
Près de 70 d’entre nous ont été
envoyés à Ruhengeri [près de la
frontière zaïroise] tuer des Tutsis du
clan Bagogwe. Nous en avons mas-
sacré environ 10 000 en un mois, à
partir de notre base du camp mili-
taire de Mukamira, à Ruhengeri.
Deux semaines après on nous
envoyait à Bugasera [au sud de
Kigali] où nous avons liquidé envi-
ron 5 000 personnes”, raconte-t-il.

Africa dit avoir participé à une
réunion de chefs des milices dans un
bâtiment de Kigali connu sous le nom
de “synagogue”. Le 1er septembre
1992, réunion au cours de laquelle le
Président et sa femme ont donné
l'ordre d'éliminer leurs opposants.
Africa a été arrêté et emprisonné
à l'issue de la réunion. Habyarimana
l'ayant accusé, avec trois offi-
ciers de l’armée de terre, d'être
opposé au massacre des Tutsis.


“Au cours de la réunion, ils ont
tout planifié. Le Président a affirmé
qu'il était indispensable de trouver
tous les opposants politiques. Ceux
qui refusaient de participer à l'exter-
mination des Tutsis, comme le souhai-
tait Habyarimana, étaient tous
considérés comme appartenant au
FPR. Quant à Mme Habyarimana,
elle a pris la parole pendant la
réunion pour conseiller les partici-
pants sur la façon de neutraliser
l'opposition parmi les femmes”.
ajoute Africa.

Une porte-parole de Mme Habya-
rimana, qui réside aujourd’hui à
Paris, a rejeté ces affirmations.
"Mme Habyarimana ne connaît pas
cet Africa. Elle n'a jamais participé
aux activités des escadrons de choc",
a précisé son avocat.

Africa est recherché par des res-
ponsables progouvernementaux
rwandais depuis que la prison de
Kigali où il était détenu a été occupée
par le FPR, le mois dernier, et
qu'il a été libéré. Il ne peut pas obte-
nir l’asile politique du Haut-Com-
missariat des Nations Unies pour les
réfugiés, étant donné le rôle qu'il a
joué dans l'Interahamwe.

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