Fiche du document numéro 36575

Num
36575
Date
Vendredi 18 septembre 2026
Amj
Taille
2723693
Titre
Général Lafourcade : « Au Rwanda, j'ai été fier de mes hommes »
Sous titre
La Cour de cassation a définitivement écarté les accusations de « complicité de génocide » visant les militaires français de l’opération Turquoise au Rwanda.
Lieu cité
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Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
Le général Jean-Claude Lafourcade accorde au Figaro sa première interview à la suite de l'arrêt de la Cour de cassation qui a confirmé le 9 septembre le non-lieu en faveur des 22 militaires français accusés de « complicité de génocide » dans l'opération Turquoise, envoyée au Rwanda, en juin 1994. La plainte déposée en 2005 a ouvert une instruction de vingt ans au terme de laquelle les juges avaient estimé qu'il n'y avait pas matière à poursuivre. Mais les parties civiles (Ibuka, Licra, Survie, FIDH, LIDH) ont fait appel de cette décision. Déboutées une deuxième fois, elles se sont tournées vers la Cour de cassation, en plaidant qu'il fallait poursuivre les investigations. Celle-ci leur a donné tort, une troisième fois.

LE FIGARO. - LE FIGARO. - Vous aviez le commandement de l'opération Turquoise soit 2 500 hommes envoyés par la France sous mandat de l'ONU entre le 22 juin et le 22 août 1994. Vous étiez accusés de « complicité de génocide ». Vous voici relaxés...

GÉNÉRAL LAFOURCADE. - C'est une très grande satisfaction. Tout d'abord parce que cet arrêt restera dans l'histoire. Il n'y a plus aucune ambiguïté sur l'action des militaires français. Jamais plus on ne pourra prétendre qu'ils ont commis un tel crime. C'est aussi une satisfaction vis-à-vis des familles des militaires. Nos adversaires pouvaient continuer de semer le doute tant que la procédure n'était pas close. Il est maintenant établi qu'aucun fait matériel, aucun témoignage sérieux n'est venu étayer cette accusation.

LE FIGARO. - C'était la première fois que l'armée française était mise en cause pour « complicité de génocide ». Est-ce un soulagement pour l'institution ?

- C'est une autre raison de se réjouir. Les soldats envoyés dans les opérations extérieures ces vingt dernières années pouvaient craindre d'être poursuivis sur la seule base de rumeurs. Cette décision montre qu'on ne peut pas dire n'importe quoi sur l'armée française. Elle n'est pas « présumée coupable ».

LE FIGARO. - À l'époque, vous n'avez guère été défendus par la classe politique, qui s'inquiétaient de graves complicités...

- Nous étions face à un rouleau compresseur. Rares sont ceux qui, comme Alain Juppé ou Hubert Védrine, nous ont défendus. Le ministère de la Défense n'a pas voulu s'en mêler, mais il nous a soutenus en payant les frais de justice.

LE FIGARO. - Le juge Jean-Louis Bruguière a lancé en 2004 un mandat d'arrêt international à l'encontre de Paul Kagame, le chef du Front patriotique rwandais (FPR). Il le suspectait d'être l'instigateur de l'attentat contre l'avion du président Habyarimana. Un an après, l'armée française était accusée de complicité de génocide. C'était la réponse de Kigali ?

- Cette plainte contre nous a été lancée par les associations proches de Kigali, à la suite du mandat d'arrêt contre Kagame. La manoeuvre a réussi en jouant sur un sentiment de culpabilité français entretenu par certains médias et partis politiques. Cette propagande devrait être enseignée en école de guerre. Du grand art.

LE FIGARO. - Les médias se sont engouffrés dans cette brèche. Comment pouviez-vous réagir ?

- Cela nous a fait très mal. Je me souviens encore de la couverture d'un livre de Patrick de Saint-Exupéry intitulé Complices de l'inavouable. J'y apparaissais parmi d'autres. Ceux qui nous ont accusés devraient reconnaître leurs torts. Beaucoup n'avaient même pas pris la peine de m'interroger. Aujourd'hui, je ne vois pas une ligne, nulle part, à ce sujet. Jean Lacouture, lui, avait fini par reconnaître qu'il s'était trompé sur les Khmers rouges.

- On vous a reproché de ne pas intervenir dans les collines de Bisesero aussitôt après avoir conduit une mission de reconnaissance. Le jugement vous en disculpe-t-il ?

- Le juge d'instruction a fait déclassifier tous mes échanges avec l'état-major de l'armée, et il a bien compris que cette mission n'était pas une promenade de santé. Il a vu qu'il n'y avait pas de plan caché pour voler au secours des Hutus contre les Tutsis du FPR, et que nous avions beaucoup de mal à déployer nos hommes aux bons endroits, y compris à Bisesero. Des Tutsis en danger, il y en avait partout. Des Hutus modérés aussi. Les renseignements n'étaient pas fiables. Toutes les ONG sur le terrain étaient parties et la couverture nuageuse ne permettait aucune photo satellite. Enfin, nous devions déployer nos hommes avec les bons moyens d'action. Quelque temps plus tôt, en Somalie, les Américains avaient été massacrés à Mogadiscio dans une mission humanitaire du même genre. Nous l'avions tous à l'esprit.

LE FIGARO. - Vos hommes arrivent en force trois jours après la mission de reconnaissance. Trois jours trop tard, accusent vos détracteurs... Que leur avez-vous répondu au fil de ces procédures ?

- Nous sommes arrivés le 30 juin à Bisesero. Nous avons vu des milliers de cadavres, dont la plupart étaient parcheminés, car ils étaient là depuis plusieurs semaines. D'autres cadavres étaient plus récents. Nos accusateurs ont additionné les morts les plus anciens aux massacres survenus depuis notre mission de reconnaissance. Il n'y a pas eu « des milliers » de morts entre le 27 et le 30 juin à Bisesero, mais sur une plus longue période. Je vous rappelle que nous atterrissons à Goma le 22 juin.

LE FIGARO. - Le FPR de Kagame soupçonnait la France de vouloir rétablir un gouvernement Hutu intérimaire. Cette ancienne amitié était-elle encore dans les esprits ?

- Édouard Balladur, premier ministre, avait imposé que l'opération Turquoise soit placée sous l'égide de l'ONU, avec un objectif strictement humanitaire, afin justement d'éviter qu'on accuse la France de voler au secours des Hutus contre les Tutsis. En juin 1994, notre mission n'était plus du tout militaire. Il fallait sauver les vies, pas prendre parti pour un camp ou un autre.

LE FIGARO. - Guillaume Ancel, porte-parole de l'opération, a colporté la rumeur d'un conteneur d'armes livré aux Hutus...

- Ce sont les propos d'un officier mythomane en mal de notoriété. Pour commencer, nous n'avions pas de conteneur. L'enquête l'a établi.

LE FIGARO. - Étiez-vous en relation avec l'état-major particulier de François Mitterrand ?

- Je n'ai jamais eu de contact avec l'Élysée. Mes seuls échanges se faisaient par fax ou téléphone avec l'amiral Lanxade, chef d'état-major des armées. Il est évident qu'au-delà de l'armée les parties civiles visaient la politique de la France au Rwanda avant 1994, et tout particulièrement François Mitterrand. On voulait par tous les moyens faire de la France un complice de ce génocide. On ne peut pas dire cela de François Mitterrand. Ça ne tient pas debout.

LE FIGARO. - Vingt-six ans pour rendre la justice, c'est long. Pour quelle raison cette procédure s'est-elle éternisée ?

- À partir de 2010, la France a souhaité clore le contentieux avec le Rwanda. Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron se sont l'un et l'autre rapprochés de Kigali. Cela a-t-il contribué à ralentir l'instruction des dossiers ? Poser la question, c'est y répondre. Peut-être ne fallait-il pas nous donner raison trop vite...

LE FIGARO. - Quelles leçons tirez-vous de cette opération Turquoise ?

- Qu'il faut, hélas !, beaucoup de temps pour que la vérité apparaisse. Au moment de notre départ, nous avons reçu des félicitations du monde entier. Nous avions stabilisé l'ouest du Rwanda et permis le retour des ONG. Nous avions aussi fait face à une épidémie de choléra à la frontière entre le Rwanda et le Zaïre. Nos soldats ont enseveli des centaines de cadavres. Ils les ont recouverts de chaux pour éviter la propagation de la maladie. Ce n'était pas notre mission première. Personne ne nous en sut gré. Ce furent des journées terribles et je suis fier de ce que mes hommes ont accompli.

Illustration(s) :

Stephane Dubromel / Hans Lucas p/Stephane Dubromel / Hans Lucas p

Le général Jean-Claude Lafourcade, jeudi, à Lille (Nord).

Note(s) :
cjaigu@lefigaro.fr

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fgtquery v.1.9, 9 février 2024