Fiche du document numéro 36492

Num
36492
Date
Dimanche Décembre 2024
Amj
Fichier
Taille
0
Titre
Billets d'Afrique No. 342
Nom cité
Mot-clé
Cote
No 342
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
2€50

BILLETS
D'AFRIQUE

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

MORTS PAR LA FRANCE
MASSACRE DE THIAROYE / BOUAKÉ

DÉCEMBRE 2024

N°342

ISSN 2679­7585

EN BREF

L’échec africain de
l’Europe
Fin septembre, la Cour des comptes
européenne publiait un rapport sans concession
sur le fonds fiduciaire d’urgence (FFU) pour
l’Afrique. Ce fonds, créé par la Commission
européenne en 2015, au plus fort de la « crise
migratoire », visait à financer des projets « en
faveur de la stabilité et de la lutte contre les
causes profondes de la migration irrégulière »
dans trois régions africaines (Sahel et lac Tchad,
Corne de l’Afrique et Afrique du Nord). Les 5
milliards d’euros du FFU ont, selon le rapport,
été investis de façon beaucoup trop vague, dans
des projets parfois sans grand rapport avec
l’objectif initial, comme la restauration d’un
théâtre romain en Libye, ou encore la
distribution de mixeurs dans des écoles
éthiopiennes… sans électricité ! Sur les 115
projets examinés, 33 n’étaient plus en service, et
66 autres « risquaient de ne plus être viables ».
La Cour a également estimé que les indicateurs
utilisés pour évaluer ces projets étaient imprécis
et ne permettaient pas de vérifier leur efficacité
ou leur durabilité. Pire encore : le FFU n’a
aucune visibilité sur les atteintes aux droits
humains liés à certains projets qu’il finance –
comme les centres de détention libyens. Inutile
voire nuisible, ce fonds, valide jusqu’en 2025,
n’est qu’un symptôme de l’obsession migratoire
de la Commission européenne, et de
l’argumentaire raciste qui voudrait aider les
Africain⋅e⋅s à se développer… pour qu’ils restent
chez eux.

En Kanaky, de l’enfer
du bagne à celui des
prisons
Saisi par l’Observatoire international des
prisons (OIP), le tribunal administratif de
Nouvelle­Calédonie vient de condamner ce 24
octobre l’État français. La raison ? Le « délai
anormalement long pris par l’administration
pour (...) améliorer en urgence les conditions
de détention au centre pénitentiaire de
Nouméa » (communiqué de l’OIP, 29/10). Dès
2019 en effet, la Contrôleure générale des lieux
de privation de liberté avait dénoncé « une
situation qui viole gravement les droits
fondamentaux des personnes détenues » au
Camp­Est, la principale (et longtemps unique)
prison du territoire : surpopulation, containers
maritimes délabrés faisant office de cellules,
locaux sales et vétustes dotés d’équipements
défectueux voire dangereux, situation sanitaire

désastreuse, insuffisance de l’offre de soins et
plus encore… L’OIP a logiquement saisi à
plusieurs reprises les juridictions administratives,
jusqu’au Conseil d’État, qui, dès 2020, avaient
enjoint au ministère de la Justice de remédier
fissa à cette situation dramatique… sans aucun
effet, ou presque. Saisi à nouveau en février
dernier par l’OIP, le tribunal administratif de
Nouvelle­Calédonie a donc reconnu que la
responsabilité de l’État était engagée et a
condamné celui­ci à verser à l’association
1 500 euros pour « préjudice moral ». Que les
prisons françaises soient infectes et que l’État
s’en contrefiche n’est pas une découverte. Mais
ici, il s’agit aussi de dénoncer une réalité
coloniale : si les Kanak constituent à peine plus
de 40 % de la population de l’archipel, au Camp­
Est, ils représentent plus de 90 % des détenus…

Bling-bling à TV5
Monde
La désignation de Kim Younes à la tête de
cette arme « francophone » de la Françafrique
qu’est TV5 Monde (62 millions de
téléspectateurs chaque semaine, dont 80 % en
Afrique) a été accueillie avec surprise. Vu son CV,
cette ex­dirigeante de télés privées, côté
marketing et pub (M6, BFM Business), avant de
devenir productrice de séries TV, n’avait jamais
été pressentie par aucun⋅e spécialiste de
l’audiovisuel pour un tel poste… Mais la
nouvelle est moins surprenante quand on
apprend par Libération (4/10) qu’elle a pour
époux Stéphane Charbit, associé­gérant de la
banque d’affaires Rothschild (dont sont bien
connus les liens avec Macron) où il occupe un
job bien particulier : il est « le monsieur Afrique
de Rothschild & Co » (dixit le journal
camerounais Écomatin), chargé de la
restructuration des dettes de pays africains, en
lien direct avec leur gouvernement. Ainsi que le
suppose un spécialiste de l’audiovisuel, « comme
l’enjeu d’audience est en Afrique, l’Élysée et les
ministères ont dû concevoir cet accès aux chefs
d’États africains comme un gros avantage ».
D’autant qu’il y a sur la table un sacré objectif
financier et politique : l’entrée prochaine au
capital de TV5 de sept pays (Bénin, Gabon,
Sénégal, Côte d’Ivoire, Cameroun, République
démocratique du Congo, Congo­Brazzaville).
Reporters sans frontières, entre autres,
s’inquiète, vu la nature pour le moins fort peu
démocratique de plusieurs de ces régimes, du
« futur de l’information sur cette chaîne
publique ». Mais depuis quand la Françafrique se
serait­elle embarrassée de telles considérations ?!

« Racisme et
néocolonialisme
français »

Notre association sort une toute nouvelle
brochure visant à fournir quelques réflexions sur
les liens entre le colonialisme, la Françafrique et
le racisme. Un texte qui cherche également à
faire des ponts entre les mouvements
anticoloniaux, antiracistes et décoloniaux
actuels, pour nous renforcer mutuellement et
trouver des axes de luttes communes.
Le racisme moderne, construction
développée pour justifier l’esclavage et la
colonisation entre le 16e et le 19e siècle,
structure encore la société française. Il continue
d’imprégner les politiques menées par l’État
français dans ses anciennes colonies africaines,
dans les territoires jamais décolonisés et dans le
traitement des personnes descendantes de
colonisé⋅e⋅s en France. L’idéologie de la
« grandeur de la France », si consensuelle dans
l’Hexagone, occulte systématiquement que la
richesse et la puissance française se fondent sur
l’exploitation des peuples (néo)colonisés, dont
les vies, du fait du racisme, sont moins
considérées.
Vous pouvez dès maintenant retrouver cette
brochure en version numérique sur notre site
web (https://survie.org). Pour la version papier,
deux options : la commander sur notre boutique
en
ligne
(https://
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la
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de presse et auprès de nos
partenaires, à prix libre.
Journal fondé en 1993 par François­Xavier Verschave ­
Directrice de la publication Pauline Tétillon ­ Comité
de rédaction R. Granvaud, O. Tobner, R. Doridant, M.
Bazin, P. Tétillon, T. Noirot, E. Cailleau, M. Lopes, J. Poir­
son, N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans ­ Ont
contribué à ce numéro J. Beurk, C. Rivière, L. Dawido­
wicz ­ Édité par Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­
75011 Paris­ Tél. (+33)9.53.14.49.74 ­ Web http://sur­
vie.org ­ Commission paritaire n°0226G87632 ­ Dépôt
légal décembre 2024 ­ ISSN 2115­ 6336 ­ Imprimé par
Imprimerie Notre­Dame, 80 rue Vaucanson, 38830 Mont­
bonnot Saint Martin

V

Que la France se retrouve à assurer la défense de
territoires situés à des milliers de kilomètres de l’Hexagone
n’est, bien entendu, jamais questionné. Et ni Emmanuel
Macron, ni son ministre ne font beaucoup cas de la volonté
des populations locales, « protégées » quoi qu’il en soit.
Aucun des deux ne cherche non plus à masquer le fait que
l’État défend d’abord ici ses intérêts propres. « La France
possède la deuxième zone économique exclusive du monde
grâce à nos Outre­mer » rappelait ainsi le premier. Quand le
second affirme que le déploiement des « forces de
souveraineté » (cela sonne en effet mieux que « forces
d’occupation ») sont « un des moyens pour nous d’affirmer
aujourd’hui une légitimité singulière auprès de la plupart
des États de l’Indopacifique ».
Singulière en effet, cette légitimité qui consiste, dans
cette vaste zone, à maintenir sous sa tutelle directe deux
territoires, la Nouvelle­Calédonie et la Polynésie française,
encore
considérés
comme non décolonisés
par les Nations unies.
Ou cet autre, Mayotte,
qui devrait selon le droit
international faire partie
des
Comores
indépendantes, comme
l’ont
confirmé
de
multiples
résolutions
onusiennes depuis 1973.
Ce renforcement des capacités militaires dans les « outre­
mers » offre pour Paris un double avantage. D’abord
réaffirmer sa place sur « l’échiquier mondial » grâce à son
rôle classique de puissance coloniale. Ensuite faciliter la
répression de tout mouvement de protestation local, qu’il
porte des revendications indépendantistes ou simplement
sociales – tel les soulèvements contre la vie chère qui
embrasent régulièrement Antilles françaises et Guyane. De
Messmer à Lecornu, ce sont les mêmes bruits de botte pour
la défense à tout prix d’un empire qui, décidément, ne veut
toujours pas mourir.

BRUITS DE BOTTE
DANS LES
« OUTRE-MERS »

Benoît Godin & Georges Franco

Sommaire
2
3
4

6

BRÈVES
ÉDITO
MASSACRE DE THIAROYE, 80 ANS APRÈS
Déconstruction d’un mensonge d’État
Le combat d’un fils face à l’État français
UN MÉDECIN CONDAMNÉ

Eugène Rwamucyo reconnaît le génocide
des Tutsis « oui, mais… »
8 FRANCE ­ CÔTE D’IVOIRE
Bouaké : 20 ans d’impunité
Leçons de journalismes
11 NOSTALGIE COLONIALE
À Toul, une statue pour célébrer la barbarie

Image de couverture : Sidy Diop, le gardien du cimetière militaire de Thiaroye, où les tombes sont anonymes.
C'est un des lieux où se trouvent peut­être les fosses du massacre de 1944. (photo : Clair Rivière)

Nous écrire : billetsdafrique@survie.org / Notre site web : http://survie.org

ÉDITO

ers la guerre ? – La France face au réarmement du
Monde : c’est le titre (un rien anxiogène) d’un livre,
paru début octobre, dans lequel Sébastien Lecornu,
ministre des Armées, défend sa politique militaire. Son
éditeur, Plon, nous précise que celle­ci s’inscrit dans la
lignée du « modèle gaullien, magistralement mis en œuvre
et incarné par Pierre Messmer ». Celui­là même qui débuta
sa carrière dans la haute administration coloniale, avant
d’être un des principaux architectes de la Françafrique,
sacré programme !
Tous deux ont en commun d’avoir au cours de leur
carrière été ministre des armées, mais aussi des outre­mers
– autant dire des ultimes colonies françaises. Elles occupent
justement une place de choix dans la stratégie de « défense
nationale » prônée par Lecornu, qui y identifie de
nombreuses menaces : « Les Antilles […] sont au cœur des
routes du narcotrafic, l’archipel de Mayotte est aux prises
avec des flux migratoires
venant des Comores et
désormais de l’Afrique
des Grands Lacs, sans
oublier le risque terroriste
présent non loin de là au
Mozambique et dans le
canal du même nom ».
De quoi justifier les
importants « efforts » actés
lors de la loi de
programmation militaire 2024­2030, dont l’un des objectifs
est de « renforcer notre souveraineté dans les Outre­mer » :
augmentation des effectifs et des moyens matériels, avec un
budget spécifique de 13 milliards d’euros. La concrétisation
d’un volontarisme affirmé dès janvier 2023 par le président
de la République lors de ses vœux aux armées : « Nos outre­
mers ne doivent jamais quitter notre regard et notre
présence. Et la marche du monde met nombre de ces
territoires, en particulier dans le Pacifique et l’océan
Indien, aux premières loges des possibles confrontations de
demain ».

4

SALVES
PORTRAIT

MASSACRE DE THIAROYE,
80 ANS APRÈS

DÉCONSTRUCTION D’UN MENSONGE D’ÉTAT

«

Armelle Mabon, dans un livre intitulé Le massacre de Thiaroye ­ 1er décembre 1944,
Histoire d’un mensonge d’État, prouve avec minutie que des centaines de « tirailleurs
sénégalais » ont été tués froidement par des militaires français.

Combattante pour la vérité »
(p.21) : ainsi se définit elle­même
l’historienne Armelle Mabon,
devenue telle par la force des choses.
« L’inconsolable de Thiaroye 44 », comme
l’appelle Boubacar Boris Diop (préface, p.13),
a, en effet, consacré plus de trente ans de sa
vie à la recherche historique sur les
prisonniers de guerre coloniaux et nord­
africains, avec un focus particulier sur
Thiaroye.

Morts par la France
Son livre sorti ce 22 novembre 2024, Le
massacre de Thiaroye ­ 1er décembre 1944,
Histoire d’un mensonge d’État, en est
l’aboutissement. Il est le seul « à renfermer
autant d’informations [sur le sujet] et
deviendra très vite incontournable sur cette
question », comme le souligne avec raison
Boubacar Boris Diop.
La conclusion de cette enquête tri­
décennale peut être résumée ainsi : le 1er
décembre 1944, à 9h30 du matin, à Thiaroye,
près de Dakar, entre 300 et 400 « tirailleurs
sénégalais », ex­prisonniers de guerre, non
encore démobilisés, désarmés, sont massacrés
par des automitrailleuses manœuvrées par des
militaires blancs, selon un scénario prémédité
(des fosses communes auraient même été
creusées avant la tragédie et furent
recouvertes par la suite de dépôts d’ordures).
Pour la prouver, Armelle Mabon a dû
arracher à l’omerta chaque mot de cette
affirmation par « une lecture attentive et
critique des archives françaises » (p.28) mais
aussi britanniques et nord­américaines. Elle a
dû entamer des procédures administratives
répétées pour y accéder, elle a subi des
intimidations par tentative de décrédibilisation
publique de la part de « collègues » moins
scrupuleux qu’elle sur la recherche et
l’interprétation des sources. Elle a recherché
(pas facile, étant donné la négligence militaire
pour lister les « coloniaux » enrôlés) des
Billets d'Afrique 342 - déc 2024

descendants de victimes ou de survivants au
massacre et les a longuement entendus et
soutenus dans leurs démarches.

Morts pour la France
Saluons grâce à elle la ténacité de Biram
Senghor (voir notre reportage page
suivante), se battant depuis des décennies en
demande de réhabilitation et d’indemnisation
des ayants­droits de son père M’Bap Senghor.
Ce dernier a finalement été reconnu « Mort
pour la France » le… 18 juin 2024 ! Aussi
tardive, la victoire est surtout symbolique. Et
très incomplète : l’Office national des
combattants et victimes de guerre continue
de tenir « pour acquise la thèse de la
rébellion et de sa légitime répression »
(p.171). Le mensonge fabriqué par l’armée
qui prétend que des mutins, influencés par la
propagande allemande, ont tenté de s’armer
contre les troupes françaises et ne reconnaît
que 35 à 70 victimes, a la vie dure.
Qui sont­elles, les près de 400 victimes
réelles, justement ? De jeunes hommes, entre
22 et 25 ans pour la plupart, « tirailleurs
sénégalais », à savoir africains de l’Ouest (en
majorité « soudanais », c’est­à­dire maliens,
mais aussi sénégalais, ivoiriens, togolais…). Ils
avaient été capturés et enfermés par les
Allemands dans des Frontstalags, camps
d’internement situés en France, les nazis
voulant éviter, en les maintenant loin des
frontières du Reich, tout risque de
« contamination raciale ». Libérés par les
Forces françaises de l’intérieur ou par les
forces alliées à partir de juin 1944, ils furent
regroupés « par races » en octobre dans des
centres de transit et n’eurent plus le droit
d’être démobilisés avant leur retour dans les
colonies. Environ 1 600 de ces hommes
quittèrent Morlaix direction Dakar : c’était le 5
novembre 1944, comme le prouve le carnet
de bord du Circassia, sous pavillon
britannique, à bord duquel s’effectue le
voyage. Ils seront regroupés à Thiaroye.

La spoliation
Une circulaire du 21 octobre 1944 précise
qu’un quart du paiement de la solde de
captivité « doit être réglé en métropole, le reste
au débarquement en Afrique. C’est pourquoi,
à leur arrivée à Dakar, les rapatriés
réclament logiquement les trois quarts
restants. » (p.42). Or, une modification de la
réglementation sur le versement des soldes
est édictée par télégramme le 16 novembre
1944 par la direction des troupes coloniales :
les rappels de soldes devront être payés aux
ex­prisonniers de guerre avant leur
rapatriement sur leur colonie d’origine. Une
circulaire du 4 décembre 1944 (trois jours
après le massacre !) confirme le télégramme
(p.43) : « [Les soldes de captivité] seront
payées [intégralement] avant le départ de la
métropole. » Une note de bas de page de
ladite circulaire révèle la supercherie : « Cette
mesure a déjà été appliquée au détachement
parti de France le 5 novembre. » Il fallait
s’appeler Armelle Mabon pour la découvrir,
cette note, et détecter l’arnaque, puis
remonter le fil jusqu’à dérouler toute la pelote
de falsifications…
Nicole Maillard­Déchenans

BIRAM SENGHOR, LE COMBAT D’UN FILS
FACE À L’ÉTAT FRANÇAIS
Quatre­vingts ans après le massacre de Thiaroye, le fils d’un tirailleur assassiné ce jour­là se
bat toujours pour obtenir réparation. Depuis son village au Sénégal, Biram Senghor a
intenté plusieurs actions en justice contre l’État français. Rencontre.
n jour de 1939, l’ordre de
mobilisation générale est tombé et
M’Bap Senghor a quitté son village
de Diakhao (Sénégal) pour aller faire la
guerre en France contre l’Allemagne
hitlérienne. Il n’est jamais revenu. M’Bap
Senghor n’est pas mort fauché au combat
par une balle allemande. Il n’a pas non plus
été victime, hors combat, de la barbarie
nazie. Non. Ce tirailleur sénégalais est mort
assassiné sur ordre de ses propres
supérieurs, par l’armée à laquelle il
appartenait : l’armée française. C’était le 1er
décembre 1944 à Thiaroye, dans la
périphérie de Dakar.
Quatre­vingts ans plus tard, une autoroute
à péage traverse l’ancien camp militaire de
Thiaroye. De là, il faut à peine plus de deux
heures
pour
rejoindre
Diakhao
(département de Fatick), le village natal de
M’Bap Senghor, où son fils Biram vit
toujours. Quand son père a été tué, il n’était
qu’un petit enfant. C’est aujourd’hui un
octogénaire qui se bat inlassablement pour
obtenir justice, car « qui commet un crime
est tenu de le réparer ». Dans l’affaire de
Thiaroye, répète Biram Senghor, « la France
a été inhumaine ». Alors, elle « doit payer »,
parce qu’elle a « une dette de sang ici en
Afrique ».

U

« Restaurer autorité
et prestige »
En novembre 1944, M’Bap Senghor attend
sa démobilisation au camp de Thiaroye.
Dernière étape avant le retour à la vie civile,
M’Bap Senghor et ses camarades doivent
toucher leurs arriérés de solde et leur prime
de démobilisation. Mais le paiement tarde et
la tension monte. Les soldats africains
refusent de quitter le camp tant qu’ils n’ont
pas touché leur dû.
Des « prétentions inadmissibles » aux
yeux de la hiérarchie militaire coloniale,
pour qui l’exigence du respect de leurs
droits qu’expriment les tirailleurs relève

d’une « attitude arrogante ». À Dakar, le
commandement organise une opération de
répression afin de « restaurer autorité et
prestige1 ».
C’est un carnage à l’automitrailleuse. À
l’époque, les différents rapports militaires
font état de 35 ou 70 morts. Des historiens
d’aujourd’hui, Martin Mourre et Armelle
Mabon, soupçonnent un bilan bien plus
lourd, de l’ordre de 300 à 400 décès.
À l’ombre du porche de sa maison, Biram
Senghor résume l’histoire de son père avec
l’armée française : « Je travaille pour toi et
je te dis : “Maintenant, paye­moi ce que tu
me dois” ; mais je ne te paye pas et au
contraire, je te tue. Ça, c’est du
brigandage ! La France a été vraiment
scélérate. » La thèse de la « rébellion
armée », avancée a posteriori par l’armée
pour justifier le bain de sang ? Le fils de
M’Bap Senghor n’y croit pas une seconde :
« C’était normal qu’ils se révoltent. Mais ils
l’ont fait les mains vides. Ils ont gueulé, oui,
en disant : “Non, on ne rentre pas sans être
payés”. Mais ça ne donnait pas à l'autorité
militaire le droit de les tuer. »

Ne « plus entendre parler »
de Thiaroye
Chez Biram Senghor, on entend le
bêlement des moutons et le passage des
camions. Une médaille militaire est
accrochée au mur : l’octogénaire l’a obtenue
en tant qu’adjudant­chef dans la
gendarmerie sénégalaise. L’orphelin de père
aurait bien aimé faire de longues études,
mais il a dû quitter l’école jeune : « J’ai été
renvoyé du collège parce que mon oncle
ne pouvait plus payer. » À la mort de M’Bap
Senghor, sa famille n’a pas touché la
moindre pension, pas vu l’ombre d’une
indemnisation. Ce n’est pas faute d’avoir
demandé.
À la fin des années 1950, alors qu’il
effectue son service militaire dans l’armée
coloniale française, Biram Senghor pose la

question à ses supérieurs. Sans succès. Dans
les années 1960, il tente une visite à
l’ambassade de France. Des gendarmes le
congédient, en expliquant que leur pays ne
veut « plus entendre parler » de Thiaroye.
En 1972, Biram Senghor écrit au ministre
sénégalais des Forces armées puis, en 1982,
à François Mitterrand. Le cabinet du ministre
de la Défense lui répond que son cas va faire
l’objet d’une enquête. Biram Senghor n’en
entendra plus jamais parler.

« Les millions,
c’est rien du tout »
Depuis sa rencontre, en 2015, avec
l’historienne Armelle Mabon, Biram Senghor
est passé à l’offensive sur le front judiciaire.
Devant le tribunal administratif de Paris, il
vient de demander un dédommagement
pour le préjudice causé à sa famille par
l’assassinat de son père. Dans un premier
temps, il s’était contenté de réclamer le
remboursement des sommes spoliées à
M’Bap Senghor en 1944. Sans succès : au
tribunal comme en cour d’appel et au
Conseil d’État, les magistrats ont jugé que la
créance est prescrite depuis les années 1950.
L’affaire est désormais devant la Cour
européenne des droits de l’Homme.
Avant de rentrer en phase contentieuse,
cette juridiction a tenté une conciliation.
Dans ce cadre, l’avocat de Biram Senghor a
proposé à l’État français de verser 30 000 €
(20 millions de francs CFA) à son client en
échange de l’arrêt des poursuites. En
septembre, la France a refusé son offre. Par
crainte de créer un précédent ? Quoi qu’il en
soit, l’octogénaire est indigné : « Les
millions, c'est rien du tout pour l'État
français, surtout qu'il nous a exploités
durant trois siècles de domination
coloniale. Chaque année, la France a tiré
combien de milliards de ce pays ? »
Clair Rivière

1 Télégramme chiffré envoyé à Paris le 30 novembre 1944 (archives SHD 5H16).

Billets d'Afrique 342 - déc 2024

SALVES

5

JUSTICE

6

UN MÉDECIN CONDAMNÉ

EUGÈNE RWAMUCYO
RECONNAÎT LE GÉNOCIDE DES
TUTSIS « OUI, MAIS… »
Le 30 octobre, la cour d’assises de Paris a condamné le docteur Eugène Rwamucyo à vingt­
sept ans de réclusion criminelle pour participation à une entente en vue de la préparation
d’un génocide et complicité dans le génocide des Tutsis en 1994. Retour sur le procès.

L

e génocide des Tutsis n’est pas le
résultat d’une fureur populaire. Il ne
commence pas le 7 avril 1994. C’est
le fruit de l’ethnicisation de la société
rwandaise, articulée à une logique
coloniale, et l’aboutissement d’un projet de
déshumanisation des Tutsis devenus un
corps malade, étranger, dont il faudrait se
méfier, se séparer, qu’il faudrait soustraire à
l’Humanité. La façon dont les corps des
victimes tutsies ont été traités fait partie du
crime : enfouir les cadavres à la pelleteuse
dans des fosses communes, dans des
latrines, quoi de plus « normal » pour
« traiter des déchets ».
Cette année encore, des charniers de
centaines de cadavres ont été découverts,
par exemple à Ngoma à l’occasion d’un
chantier. Un charnier dont les fosses
n’avaient pas été cartographiées, ni
marquées d’une croix ou d’un symbole –
comme un médecin­hygiéniste conscient
des risques sanitaires aurait dû le faire pour
éviter une pollution des nappes
phréatiques ou des sources.

Condamné pour ses actes
lors du génocide des Tutsis
Arrêté par les autorités françaises en
2010, le docteur Eugène Rwamucyo a été
condamné ce mercredi 30 octobre à vingt­
sept ans de réclusion criminelle après cinq
semaines de procès. Il a fait appel de sa
condamnation. Il était jugé devant la cour
d’assises de Paris en vertu de la
compétence universelle1 pour son
implication dans le génocide des Tutsis au
Rwanda en 2014, lui qui a mis son
intelligence et sa formation de médecin
hygiéniste au service du gouvernement
génocidaire. Il avait notamment à l’époque
soutenu sa candidature aux fonctions de
responsable de la direction sanitaire de la
région de Butare afin de devenir
«
coordonnateur
des
opérations
d’enfouissement des cadavres ».
Le 14 mai 1994, lors du déplacement de
Jean Kambanda, premier ministre du
gouvernement intérimaire (GIR), à
l’université de Butare, il a été le seul à faire
un discours de soutien à la politique

menée. Il y proposait les éléments de
langage qui serviront à mieux cacher les
crimes. Considéré comme un soutien
important à la politique menée par le GIR,
il a relayé les mots d’ordre incitant la
population à s’en prendre aux Tutsis, à les
tuer. Eugène Rwamucyo était aussi accusé
d'avoir participé à l’enfouissement de
victimes dans des fosses communes « dans
un ultime effort pour supprimer les
preuves de génocide ».

800 personnes constituées
parties civiles
Les témoins sont venus dire devant la
cour leurs souffrances, la traque qu’ils ont
subie nuit et jour, la crainte d’être tué de
façon atroce. Les conditions de leur survie,
elles aussi souvent atroces. Comme pour
cette personne, une enfant à l’époque, qui
fut séquestrée et obligée de devenir « la
femme d’un Interhamwe » alors qu’elle
n’avait que 11 ans. Une avocate lui a
demandé si elle a eu honte quand elle a
enfin été libérée, si elle a honte
aujourd’hui de venir parler devant la cour.
Voulait­elle évoquer par cette question la
crainte de ne pas être crue ? La
psychanalyste Régine Waintrater a bien
exposé lors de son audition que celle­ci
existe pour tout survivant. Comment
expliquer ce qui dépasse l’entendement
humain ? Comment dire l’indicible ? Qui, à
part ceux qui ont survécu, peut vraiment
comprendre que certains sons, certaines
odeurs replongent les rescapés dans ces
moments atroces, et que c’est le cas aussi
lorsqu’ils viennent témoigner. Mais parler
est essentiel puisqu’ils⋅elles sont vivant⋅e⋅s :

L’État français est compétent pour la poursuite et le jugement d’une infraction, même si celle­ci a été commise à l’étranger, par des étrangers et à l’encontre de victimes
étrangères, lorsque la personne poursuivie s’est rendue coupable de crime de torture, crime de génocide, crime contre l’Humanité, crime ou délits de guerre.
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Billets d'Afrique 342 - déc 2024

« Ils en ont reçu mandat de ceux qui ne
pourront plus jamais le faire ».
Ce sont pas moins de 800 personnes
physiques qui se sont ainsi constituées
parties civiles face à un homme jugé pour
son implication dans l’ensevelissement et
la disparition de quelque 100 000
personnes. Il est incontestable que ces
victimes étaient des civils sans armes,
femmes, hommes, enfants, nourrissons,
vieillards – ces derniers en très grand
nombre pour effacer le passé et
interrompre la filiation. D’ailleurs, le
procès a permis d’entendre que les
combats n’avaient eu lieu dans la
préfecture de Butare qu’entre juin et le 3
juillet 1994, aucune preuve n’ayant été
trouvée de « présence d’infiltrés du FPR »
sur les sites d’extermination.

« L’enfouissement des
victimes permet la
dissimulation du crime »
La cour d’assises a été convaincue que
les faits relèvent d’une entente en vue de
commettre le génocide, prévoyant « la
mise en œuvre d’une logistique
d’enfouissement des cadavres à la fois
[…] pour éviter les risques sanitaires
pour la population subsistante mais aussi
pour dissimuler les cadavres, faisant
logiquement partie de la stratégie de
minimisation et de négation de
l’extermination et des violences infligées
aux Tutsis. » D’ailleurs, si Eugène
Rwamucyo décrit les sites où il s’est rendu
afin de coordonner les enfouissements, il
estime le nombre de cadavres d’une façon
que la cour qualifie de « pour le moins
fantaisiste et extrêmement choquante ». Il
reconnaît sa présence auprès de différentes
fosses, mais il ne parle par exemple que de
60 cadavres au grand séminaire de
Nyakibanda
quand
le
rapport
d’identification des sites du génocide y fait
état de « fosses de 6 000 victimes ».
L’accusé a invoqué un impératif sanitaire
là où l’accusation voit dans son action une
volonté d’effacer les preuves. « Le
traitement des corps s’inscrit dans la
continuité logique du génocide, car le
propre des crimes de masses est de
déshumaniser l’autre, le sortir de la
communauté des hommes, avait plaidé

Sarah Scialom, avocate de Survie. Ici, le
corps est traité comme un déchet qu’on
jette dans une fosse. Il n’est pas étonnant
qu’on ait entendu parler de camions­
bennes. De plus, l’enfouissement des
victimes permet la dissimulation du
crime. »
Les associations parties civiles ont profité
de ce procès pour demander encore une
fois la fin de l’impunité et la justice. Les
rescapé⋅e⋅s et les familles des victimes,
également parties civiles, ne demandent
qu’une chose : « Qu’Eugène Rwamucyo
nous dise où sont enterrés nos morts ». Les
dépouilles, rarement identifiables 30 ans
après les faits, pourront alors seulement
être « enterrées en dignité ».

Témoins négationnistes
Eugène Rwamucyo a dit lors de
l’audience qu’il avait su dès avril 1994 qu’il
s’agissait d’un génocide et non de grands
massacres comme ceux de 1959, 1962,
1963, et même que « les Tutsis avaient été
tués du seul fait qu’ils étaient Tutsis ». Il a
contesté avoir participé à la politique
génocidaire tout en faisant citer des
témoins négationnistes, venus à la barre à
sa demande pour sa défense. Pourquoi
faire citer ces témoins si ce n’est pour leur
faire dire ce que pense l’accusé encore
aujourd’hui ? Des témoins dont la cour
d’assises a estimé, dans les motivations de
son arrêt, que « les exposés sans nuances
[...] reflètent l’adoption d’un langage
politique, maîtrisé, devenu immuable,
indiscutable, destiné à éviter la moindre
reconnaissance d’une quelconque part de
responsabilité face aux centaines de
milliers de morts tutsis entre avril et juillet
94 ». Avant de conclure : « La cour n’a pas
été convaincue par le positionnement
idéologique et manifestement partisan des
témoins de la défense ».
Le père Fortunatus Rudakemwa a ainsi
expliqué sans trembler que ce sont les
Hutus qui ont subi un génocide. Il a menti
sur le verdict du procès des sœurs de Sovu,
condamnées pour crime de génocide par la
cour d’assises de Bruxelles en 2001. Il a
affirmé que l’abbé Seromba, condamné à
perpétuité par le Tribunal pénal
international pour le Rwanda (TPIR)
notamment pour avoir fait s’effondrer

l’église de Nyange sur des rescapés qui se
trouvaient à l’intérieur, a été condamné à
tort.
L’ex­ambassadeur du Rwanda en France,
Jean­Marie Vianney Ndagijimana, a
transformé sa déposition devant la cour en
tribune sur le soi­disant double
génocide… pour finir par ne plus parler
que de celui des Hutus.
Jean Kambanda, ancien premier ministre
du gouvernement génocidaire, incarcéré
après sa condamnation à perpétuité par le
TPIR pour génocide et entente en vue de
commettre un génocide, a répété pendant
quatre heures que le génocide des Tutsis
aurait été orchestré par les Tutsis eux­
mêmes avec pour objectif de faire ensuite
le génocide des Hutus.
Charles Onana, probablement fatigué
par son procès pour négationnisme du
génocide des Tutsis qui s’est tenu du 7 au
11 octobre 2024, ne s’est même pas
présenté devant la cour, lui qui ne sait pas
écrire le mot génocide sans l’entourer de
guillemets2.
Hervé Déguine, ancien dirigeant de
Reporters sans frontières, a expliqué que
c’est au Rwanda aujourd’hui que « la
parole n’est pas libre », mettant en garde
contre les risques de témoignages
mensongers. La cour et le jury ont pris soin
de réaffirmer que cela ne les dispenserait
pas d’examiner les faits reprochés à
l’accusé et d’apprécier sa responsabilité au
regard des accusations portées à son égard
par une grande partie des 55 témoins du
procès.
Est­ce après avoir entendu les propos
mensongers tenus par les témoins de la
défense que l’avocat général dans le procès
en appel de Philippe Manier3 a rappelé dès
le premier jour que « tout propos
négationniste tenu pendant les audiences
fera l’objet de poursuites » ? La justice
française en aurait­elle assez d’écouter des
négationnistes et leurs leçons de
professionnalisme quand les associations
parties civiles, elles, s’en remettent à la
cour d’assises pour faire entendre la vérité
et la mémoire des victimes, pour dire la
culpabilité des bourreaux ?
Laurence Dawidowicz

2 « Charles Onana devant la justice » (Billets d’Afrique n°339, septembre 2024).
3 Philippe Hategekimana, naturalisé français en 2005 sous le nom de Philippe Manier, est un ancien gendarme rwandais condamné en juillet 2023 à perpétuité pour crime de
génocide et crime contre l’Humanité et dont le procès en appel est en cours depuis le 4 novembre. À (re)lire : « Philippe Hategekimana,
un ex­gendarme rwandais condamné » (Billets d’Afrique n°329, été 2023).

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JUSTICE

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LONG FORMAT

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FRANCE - CÔTE D’IVOIRE

BOUAKÉ : 20 ANS D’IMPUNITÉ
Il y a 20 ans se déroulaient en Côte d’Ivoire une succession d’événements parmi les plus
dramatiques et les plus édifiants concernant la présence militaire française dans une de ses
anciennes colonies africaines. L’occasion de rappeler les faits et de rendre compte de deux
nouveaux ouvrages qui paraissent à cette occasion.
ovembre 2004. Depuis deux ans,
l’opération
militaire
française
Licorne coupe la Côte d’Ivoire en
deux. Elle est censée prêter main forte à
l’opération de maintien de la paix des
Nations unies dans le pays. Au nord, les
rebelles de Guillaume Soro, qui ont échoué
à prendre le pouvoir en septembre 2002,
malgré le soutien militaire discret du régime
de Blaise Compaoré (dictateur « ami de la
France » au Burkina Faso). Au Sud, les forces
loyalistes et le gouvernement du président
Laurent Gbagbo, élu deux ans plus tôt dans
des conditions qu’il a lui­même qualifiées de
« calamiteuses ».

N

Un bombardement
inexpliqué
Après avoir tenté de donner des gages à la
France, Gbagbo, sous pression de ses
militaires, décide de lancer une opération
de reconquête du nord du pays et de
bombarder les positions rebelles. Il
rencontre préalablement le général Poncet,
commandant de l’opération Licorne, et
Gildas Le Lidec, ambassadeur de France, et
s’estime prémuni contre une réaction
française. Le lendemain pourtant, le
président Chirac tente de dissuader son
homologue ivoirien au cours d’un entretien
téléphonique humiliant pour ce dernier... et
sans effet : l’opération César, ultérieurement
rebaptisée Dignité, est déclenchée. Les 4 et
5 novembre, les bombardements se
succèdent et les troupes ivoiriennes
s’apprêtent à reprendre Bouaké, place forte
des rebelles. Mais le 6, un des deux avions
Sukhoi ivoirien bombarde un camp militaire
français à Bouaké, tuant neuf soldats
français, un civil américain et occasionnant
une quarantaine de blessés. À ce jour, les
motivations et les commanditaires de ce
bombardement restent incertains.
La thèse de l’accident paraît exclue par la
quasi­totalité des acteur⋅ice⋅s et des

observateur⋅ice⋅s du dossier. Celle d’une
responsabilité directe de Gbagbo, mise en
avant par les autorités françaises au moment
des faits, n’est plus soutenue par personne.
Certains évoquent une provocation à
l’initiative de son entourage et de certains
officiers ivoiriens pour obtenir le départ de
l’armée française, voire pour camoufler un
échec militaire (qui n’existe pas en réalité).
D’autres enfin, concluent à un coup tordu
de l’Élysée qui a mal tourné. Les militaires
ivoiriens auraient été intoxiqués, pensant
bombarder une réunion des chefs rebelles
pour mettre un terme définitif au conflit. Le
bâtiment bombardé, fermé pour inventaire
la veille, n’aurait pas dû abriter de
personnels, mais des militaires se sont
malheureusement réfugiés à proximité.
Cette attaque aurait servi de prétexte à la
France pour mettre un terme à l’offensive
ivoirienne et tenter de neutraliser le
président Gbagbo par un coup d’État. Cette
hypothèse est notamment défendue par le
principal avocat des familles de militaires
français décédés, maître Balan1, ainsi que
par certains militaires français. Elle repose
notamment sur le témoignage d’un
mercenaire au service de Gbagbo, Jean­
Jacques Fuentès. Mais au­delà des
témoignages
et
des
coïncidences
troublantes, aucune preuve matérielle ne
permet à ce jour de trancher définitivement
entre les différents scénarios possibles.

Des représailles sanglantes
Sans attendre d’explication officielle –
s’agit­il d’une erreur ou d’un acte délibéré ?
–, le général Poncet ordonne la
neutralisation immédiate des avions
incriminés. La décision est avalisée par Paris,
qui autorise par ailleurs la destruction de
l’ensemble des moyens aériens ivoiriens.
L’armée française prend également
possession de l’aéroport d’Abidjan par la
force pour permettre l’arrivée de renforts.

Ces actions de représailles provoquent une
mobilisation massive des Ivoirien⋅ne⋅s à
l’appel des Jeunes patriotes, partisans du
président Gbagbo, et une campagne
d’intimidation
à
l’encontre
des
ressortissant⋅e⋅s
français⋅e⋅s,
dont
l’évacuation est rapidement décidée par les
autorités françaises.
Les manifestant⋅e⋅s qui tentent de franchir
les ponts conduisant à la base militaire
française et à l’aéroport sont bombardé⋅e⋅s
depuis des hélicoptères. Simultanément,
des colonnes de plusieurs dizaines de
blindés français partent de Bouaké,
Korhogo et Man pour rejoindre Abidjan,
avec l’ordre de tirer à vue sur tous les
barrages qui tentent d’entraver leur
progression. Dans la nuit du 7 au 8
novembre, la colonne venant de Bouaké se
positionne dans la rue du président Gbagbo,
canons braqués vers sa résidence, avant de
finalement repartir à la base militaire
française. Le lendemain, elle revient à l’hôtel
Ivoire, distant de quelques centaines de
mètres de la résidence présidentielle. Une
foule de manifestant⋅e⋅s hostiles mais
désarmé⋅e⋅s se presse autour des militaires
français. Avant de se retirer, ces derniers
font usage de leurs armes.
Alors que les morts ne sont à déplorer
que parmi la population civile ivoirienne, les
médias français s’intéressent surtout aux
Français⋅e⋅s rapatrié⋅e⋅s, et relaient la
propagande des militaires. À la Une du
Monde (12/11/2004), on évoque « des
scènes de terreur et d’horreur. Des blessés,
des disparus, des corps blancs décapités à la
machette, des femmes violées ». Ces
dernières se compteraient par « dizaines »,
selon les sources militaires (trois plaintes
seront finalement enregistrées). Les
autorités politiques et militaires françaises
multiplient
ensuite
les
versions
mensongères et contradictoires concernant
cette succession d’événements tragiques,

1 Jean Balan, Crimes sans châtiment : Affaire Bouaké, l’un des plus grands scandales de la Ve république (Max Milo, 2020).

Billets d'Afrique 342 - déc 2024

pour nier, minimiser ou excuser la mort des
civil⋅e⋅s ivoiren⋅ne⋅s. Jusqu’à ce que des
images des bombardements aériens au­
dessus des ponts, puis de la fusillade à
l’hôtel Ivoire soient diffusées par l’émission
90 minutes sur Canal plus (avant d’être
censurée) et qu’un premier rapport
indépendant d’Amnesty International soit
publié2. Le bilan est aujourd’hui estimé à
90 morts et 2 500 blessés selon le Collectif
des patriotes victimes de Licorne (Copavil),
constitué en 2005 (Mediapart, 17/08/2024).

Un procès sans justice
Plus tard, on apprendra que des
mercenaires biélorusses impliqués dans le
bombardement de Bouaké ont été arrêtés
et retenus à deux occasions, sans être livrés
à la justice française. Par les forces spéciales
françaises d’abord, à Yamoussoukro, avant
d’être exfiltrés dans un minibus à
destination du Togo, pour être réceptionnés
par la secrétaire d’un certain Robert
Montoya. Cet ex­gendarme de la cellule
antiterroriste de l’Elysée, reconverti dans la
sécurité privée, avait fourni au président
Gbagbo avions de combat et mercenaires.

Manque de chance, ces derniers sont
ensuite bloqués à la frontière togolaise et le
ministre de l’Intérieur togolais propose, par
différents canaux, aux autorités françaises
de les leur remettre. Retenus pendant une
quinzaine de jours, ils sont finalement
relâchés faute d’une réaction officielle
française, alors que les éléments en
possession des services de renseignement
permettent de les identifier.
Au terme d’une longue instruction, la
quatrième juge française en charge du
dossier, Sabine Khéris, signe en février 2016
une ordonnance de renvoi devant la Cour
de justice de la République pour trois
ministres : Dominique de Villepin, Michèle
Alliot­Marie
et
Michel
Barnier,
respectivement en charge de l’Intérieur, de
la Défense et des Affaires étrangères au
moment des faits, pour « recel de
malfaiteurs », « entrave à la manifestation de
la vérité » et « non­dénonciation de crime ».
La Commission des requêtes de la Cour de
justice refuse la tenue d’un procès. Sa
décision est justifiée par des faits erronés,
paraît juridiquement contestable, mais
s’avère conforme à l’avis publiquement

exprimé par le procureur général près la
Cour de cassation, François Molins, par
ailleurs ancien directeur de cabinet de…
Michèle Alliot­Marie.
En 2021, les trois ministres ne témoignent
finalement que comme témoins lors du
procès par contumace des pilotes
désormais évaporés. Les autorités se
renvoient la patate chaude : Villepin et
Barnier n’auraient été ni concernés ni
informés. Alliot­Marie certifie qu’aucune
base juridique n’existait pour appréhender
les mercenaires selon les conseillers
juridiques du ministère. Ces derniers
démentent, mais la ministre ne sera pas
poursuivie pour parjure. Tous les ministres
renvoient au pouvoir décisionnaire de
l’Élysée, mais Michel de Bonnecorse, ex­
« Monsieur Afrique » de Chirac, assure que
l’information n’est pas remontée à ce niveau
et qu’il a tout appris par la presse. Version
hautement improbable… Depuis, rien n’est
venu briser l’omerta, ni côté français, ni côté
ivoirien.
Raphaël Granvaud

LEÇONS DE JOURNALISME
l’occasion des 20 ans des événements
de novembre 2004, deux ouvrages
paraissent simultanément en France :
Bouaké, le dernier cold case de la
Françafrique, de Thomas Hofnung et
Bouaké,
hautes
trahisons
d’État,
d’Emmanuel Leclère. Le premier est
aujourd’hui responsable du service Monde
au journal La Croix et il a longtemps couvert
l’Afrique pour le journal Libération. Le
second est grand reporter au service Police
et Justice de la rédaction de France Inter,
pour lequel il a suivi le déroulement du
procès.

À

Une fusillade imaginaire
Le livre de Thomas Hofnung n’apporte
guère d’éléments factuels originaux au
regard de ses précédents ouvrages et articles
sur le sujet, et le titre paraît singulièrement
mal choisi, puisqu’il n’y a sous sa plume, ni
véritable « affaire », ni Françafrique. Et
l’auteur s’efforce toujours de présenter une

version minimisant ce qu’il faut bien
qualifier de crimes de guerres commis par
les militaires français en Côte d’Ivoire.
Concernant l’épisode de l’Hôtel Ivoire,
Hofnung s’abstient de faire l’inventaire des
différentes
versions
officielles
et
contradictoires qui se sont succédé à
l’époque. Il reprend celle du colonel
Destremeau,
expurgé
de
certains
mensonges, selon laquelle ses soldats
n’auraient procédé qu’à des tirs
d’intimidation. La version contraire d’un
autre militaire, le sergent Yohann Douady,
n’est rappelée qu’en note de bnas de page.
Dès lors, Hofnung, qui déplore l’absence
d’images fournies par l’armée française pour
faire pièce à celles diffusées par Canal +,
qualifie de « rumeur » l’accusation de
« massacre ».
En 2010, Hofnung n’utilisait que le
conditionnel : « au moins deux Ivoiriens
auraient été tués » (Libération 18/06/2010).
Dans son précédent livre, il considérait déjà,

reprenant l’expression du porte­parole de
l’état­major, que l’armée française avait
« indéniablement fait preuve de retenue ». Le
centre hospitalier universitaire de Cocody
comptabilisait pour ce jour douze morts et
638 blessés, dont 76 par arme à feu
(Mediapart, 15/08/2024). Hofnung récuse le
terme de « carnage », qu’il a pourtant lui­
même utilisé par le passé… mais il s’agissait
de qualifier le bilan du bombardement du
camp militaire français de Bouaké.

Une « incroyable erreur »
d’orientation
Hofnung donne également crédit à la
version du colonel Destremau sur un autre
point resté controversé : l’arrivée de ses
blindés dans la petite rue qui abritait la
résidence du président ivoirien dans la nuit
du 7 au 8 novembre, alors que l’hypothèse
d’un coup d’État orchestré par les Français
circule déjà à Abidjan. Celle­ci serait
imputable aux détours réalisés pour esquiver

2 « Côte d’Ivoire : Affrontements entre forces de maintien de la paix et civils : leçons à tirer » (18/11/2006). Consultable sur le site d’Amnesty international (www.amnesty.org).

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les manifestants et à la panique qui a saisi
l’un des deux guides de la colonne, soudain
désorienté (et dont l’identité n’a jamais été
révélée). Il abandonne aussi le scénario qu’il
jugeait autrefois possible selon lequel
Mathias Doué, chef d’état­major de Gbagbo
et ancien camarade de promotion du général
Poncet, aurait pu avoir des velléités
putschistes avec l’appui des Français.
De la même manière, il écarte aujourd’hui
plus catégoriquement l’hypothèse selon
laquelle le bombardement de Bouaké
pourrait résulter d’une manipulation de
l’Élysée qui a mal tourné. Hofnung juge plus
probable que les forces loyalistes se soient
« auto­intoxiquées » ou aient été trompées
par un agent double à la solde des rebelles.
Pourquoi pas ? Le problème est qu’il
n’avance pas l’ombre d’un indice ou d’un
témoignage à l’appui de cette nouvelle
hypothèse, pas plus qu’il n’étaye son rejet
des autres possibilités, désormais ravalées au
rang de « théories du complot les plus
fantaisistes ». « “L’hypothèse Balan” ne résiste
pas à l’examen des faits », assure­t­il. En
réalité, c’est moins l’examen des faits que ses
propres conjectures sur les motivations des
acteurs politiques qui l’amène à justifier cette
conclusion. Mais ces dernières paraissent
particulièrement fragiles et pour le moins
angéliques.

Une vision angélique de la
politique chiraquienne
Ainsi selon l’auteur, « le président Chirac,
son gouvernement et son état­major »
n’auraient eu comme objectif depuis 2002
que « de favoriser le retour à la paix ». La
France « a cru pouvoir régler la crise dans
son ancienne colonie. Faire le bien des
Ivoiriens à leur place ». En réalité, les
anecdotes ne manquent pas concernant les
petits coups de mains apportés par l’armée
ou les services français aux rebelles dans les
deux premières années du conflit, pour
éviter que celle­ci ne vole en éclat sur fond
de pratiques mafieuses.
Hofnung estime qu’en 2004, « la France a
décidé de donner carte blanche au régime
d’Abidjan » pour reconquérir le nord du
pays, ce qui invalide l’hypothèse de la
manipulation. Il construit un scénario pour
le moins improbable selon lequel Chirac
n’aurait pas été informé, mais « mis devant le
fait accompli, en quelque sorte, par les
diplomates et les militaires en première ligne
dans ce dossier », et ses ordres de « clouer au

sol l’aviation ivoirienne » au début de
l’offensive n’auraient pas été suivis.
Qu’importe si des documents déclassifiés
permettent de contredire cette version,
comme le rappelle le journaliste Théophile
Kouamouo1.
Pour Hofnung, la France n’a qu’un tort :
s’être « elle­même piégée en Côte d’Ivoire ».
La suite de l’histoire franco­ivoirienne relève
du même genre de contresens : Paris se
serait « mis en retrait dans son ancienne
colonie, tétanisé à l’idée que ses
ressortissants puissent à nouveau être pris à
partie. » En réalité, durant la fin de son
mandat, Chirac tentera en vain de faire placer
la Côte d’Ivoire sous tutelle des Nations
unies via un « groupe international de
travail » piloté par Brigitte Girardin, ministre
française déléguée à la Coopération. Une his­
toire qui connaîtra sa fin sous Nicolas
Sarkozy.

Une véritable enquête
Le livre d’Emmanuel Leclère est quant à lui
centré sur l’énigme de l’exfiltration des
mercenaires
impliqués
dans
le
bombardement du camp militaire français de
Bouaké. Comment et pourquoi les suspects
dans l’assassinat de neuf militaires français,
identifiés par les services de renseignement,
mis à la disposition des autorités françaises
par un pays ami, n’ont­ils pas été interpellés
et livrés à la justice ? Le journaliste tente de
reconstituer le rôle des différent⋅e⋅s
acteur⋅ice⋅s à chaque échelon des hiérarchies
militaires, diplomatiques ou judiciaires dans
ce qui s’apparente à un véritable labyrinthe.
Il relate également les différentes étapes de
l’instruction menée en France, celle­ci étant
désormais close, et publie le compte­rendu
de nombreuses auditions ainsi que certains
documents déclassifiés à la demande de la
justice.
Il rapporte ainsi les versions
des différents protagonistes –
politiques,
militaires,
responsables des services de
renseignement (DRM et
DGSE), magistrats, barbouzes

et
les
confronte
minutieusement entre elles et
aux faits établis, ainsi qu’à de
nouveaux
témoignages
recueillis par ses soins. Il
détaille et complète la liste déjà
connue des contradictions, des
omissions, des mensonges de

divers responsables jusqu’au plus haut
niveau,
et
fait
l’inventaire
des
« dysfonctionnements », anomalies, retards,
lenteur et obstacles dans l’ouverture puis le
déroulé de l’enquête et de l’instruction qui
conduisent à une absence de procès devant
la Haute Cour de Justice pour les ministres
déjà cités, et au procès par contumace des
mercenaires. Leclère fait notamment, pour la
première fois, la liste des acteur⋅ice⋅s du
dossier qui auraient dû être interrogé⋅e⋅s (ou
ré­interrogé⋅e⋅s après certaines révélations).
À commencer par Montoya, qui aurait pu
être inculpé et auditionné par la justice
française et qui ne l’a jamais été.
Même si ce n’est pas le cœur de l’ouvrage,
l’enquête l’amène également à rappeler le
contexte politique et militaire du
bombardement de Bouaké et la violence de
la riposte française qui s’en est suivie. Là
encore, l’auteur reste au plus près des faits et
ne se satisfait pas a priori des discours
explicatifs quels qu’ils soient. Il montre les
zones d’ombres et critique sans œillères les
différentes thèses en présence. On
comprend que celle d’une machination de
l’Élysée ne lui semble pas la plus
convaincante, même s’il se garde bien de
l’exclure de manière catégorique, et à plus
forte raison de la tourner en ridicule. À la
différence du livre précédent, celui
d’Emmanuel Leclère rend compte d’une
véritable enquête, menée avec une précision
chirurgicale, sur une page de la politique
africaine de la France qui reste
particulièrement opaque. Il faut espérer qu’il
suscitera de nouveaux témoignages et,
pourquoi pas, comme le demande son
auteur, l’organisation – enfin – d’une
commission d’enquête parlementaire sur le
sujet, toujours refusée jusqu’à présent.

1 « Novembre 2004 en Côte d’Ivoire : les preuves du mensonge de Hofnung sur le “feu orange” de Paris » (Neema media, 21/10/2024).

Billets d'Afrique 342 - déc 2024

RG

NOSTALGIE COLONIALE

À TOUL, UNE STATUE POUR
CÉLÉBRER LA BARBARIE
Le général Bigeard, figure des guerres d’Indochine et surtout d’Algérie, a désormais une
statue à son effigie à Toul. Un hommage rendu, malgré une forte opposition, à l’un des
pires représentants du colonialisme français, comme le dénonce l’historien Fabrice
Riceputi.

D

epuis le 24 octobre, Toul peut
s’enorgueillir
d’un
nouveau
monument : une statue flambant
neuve à l’effigie de Marcel Bigeard. L’œuvre
d’un sculpteur aux accointances marquées
avec
l’extrême­droite
catholique,
généreusement offerte à cette petite ville
de Meurthe­et­Moselle par la fondation
Bigeard, dont l’objectif affiché est de
« promouvoir auprès de la jeunesse les
valeurs de courage et de fierté de la
patrie, dans l'esprit du général ». Haute de
2,50 mètres, tout en bronze, la statue a été
érigée dans un square public par des
militaires du 516ᵉ régiment du Train (venus
en voisins), au son de la Marseillaise
comme il se doit. Une installation plutôt
discrète cependant (aucune date officielle
n’avait été divulguée en amont), et sous
surveillance policière. Et pour cause :
l’initiative s’était heurtée ces derniers mois
à une forte opposition. Le collectif toulois
Histoire et mémoire dans le respect des
droits humains, auquel a pris part Survie,
s’est ainsi démené pour empêcher qu’un
tel hommage soit rendu à cette sinistre
figure de la barbarie coloniale.
On en discute avec l’historien et militant
Fabrice Riceputi, chercheur associé à
l’Institut d’histoire du temps présent,
animateur de l’excellent site Histoire
coloniale et postcoloniale1 et auteur de
plusieurs ouvrages sur la guerre d’Algérie2.
Il porte aussi, avec sa consœur Malika
Rahal, le projet Mille Autres sur les
disparitions forcées, la torture et les
exécutions sommaires durant la bataille
d’Alger. Un épisode durant lequel l’ignoble
Bigeard s’illustra particulièrement.

Le nom de Bigeard semble tomber un
peu dans l’oubli aujourd’hui, mais il a
été très célèbre en France à une
époque : figure médiatique, auteur de
livre à succès glorifiant son action, et
même un temps secrétaire d’État à la
Défense et député. Pouvez­vous nous
rappeler qui il était ?
Fabrice Riceputi : Marcel Bigeard était
surnommé par ses collègues militaires
durant la guerre coloniale en Algérie « la
Brigitte Bardot » parachutiste, tant il
manifestait une véritable passion pour lui­
même, au point, dit­on, de collectionner
des bustes de… Marcel Bigeard, et de
parler de lui­même à la troisième personne
du singulier. Il fut l’objet
d’une sorte de culte dans
les milieux militaristes et
nationalistes dans les
années 1960 et 1970, un
culte dont il reste
quelques
traces
aujourd’hui, notamment
à Toul où il est né. En
2011,
une
forte
mobilisation a réussi à
empêcher le transfert de
ses cendres aux Invalides,
en rappelant qu’il est l’un
des principaux symboles
des exactions commises
par l’armée française
durant
les
guerres
d’Indochine et d’Algérie,
notamment de la torture
et des exécutions extra­
judiciaires.
J’ai trouvé dans les
archives de l’armée un
fichier qui montre que

son régiment, le 3e régiment de
parachutistes coloniaux, fut celui qui battit
à Alger en 1957 tous les records de
déclarations de morts de détenus par
« suicide » ou « tentative d’évasion », dont
chacun sait qu’elles cachaient des morts
sous la torture ou des assassinats. Il a
enseigné la torture dans l’école pour
officiers de renseignement, le Centre
Jeanne d’Arc, qu’il dirigeait à partir de 1958
à Philippeville (l’actuelle Skikda). Il a laissé
son nom à une méthode d’exécution
sommaire qui préfigurait les vols de la mort
en Argentine, consistant à jeter dans la mer
les « suspects », lestés, depuis un
hélicoptère.
Lorsque
ces
corps

1 https://histoirecoloniale.net/
2 Notamment Le Pen et la Torture (2024), sur le passé tortionnaire du fondateur du Front national en Algérie, et Ici on noya les Algériens ­ La bataille de Jean­Luc Einaudi pour

la reconnaissance du massacre policier et raciste du 17 octobre 1961 (2021), tous deux aux éditions Le Passager clandestin.

Billets d'Afrique 342 - déc 2024

ENTRETIEN

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ENTRETIEN

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s’échouaient sur les plages près d’Alger, on
les appelait « les crevettes Bigeard ». Enfin,
au contraire du général Massu, il n’a jamais
exprimé le moindre regret, bien au
contraire, et a constamment fait l’apologie
de la torture, de façon particulièrement
odieuse, tout comme Jean­Marie Le Pen. Et
il affectionnait particulièrement la « race
blanche ».
Que répondez­vous à ceux, du côté de
la municipalité de Toul notamment,
qui arguent que Bigeard n’a jamais
été condamné et que la torture
pendant la guerre d’Algérie fait
encore débat chez les historiens ? Ou
même à la fondation Bigeard, qui a
financé la statue, qui dénonce une
campagne de diffamation contre le
militaire ?
Aucun tortionnaire en Algérie n’a jamais
été condamné, car aucun n’a jamais été
jugé : tous les crimes commis ont été
amnistiés par la France, qui s’est
autoamnistiée dès le mois de mars 1962.
Quant à un prétendu « débat » chez les
historiens, il n’existe pas plus là­dessus que
sur l’existence des chambres à gaz ou du

«

Exiger la fin du déni français
de ce qu’a été la colonisation
en général »

génocide des Arméniens : aucun historien
ne conteste que la torture fut pratiquée de
façon systémique par l’armée française en
Algérie durant la guerre coloniale. Il s’agit
là de pitoyables arguties négationnistes qui
n’ont plus cours que dans la fachosphère,
mais qu’il est particulièrement inquiétant
de retrouver ici dans la bouche d’un maire

qui était encore il y a peu membre du Parti
socialiste.
La statue finalement mise en place,
comment poursuivre le combat ?
C’est le collectif de Toul qui a la main.
Mais je pense qu’il faudrait une
mobilisation d’ampleur nationale. La
gauche française doit se faire entendre bien
plus fort pour exiger la fin du déni français
de ce qu’a été la colonisation en général (et
de ce qu’elle est encore, par exemple en
Kanaky…). L’enjeu dépasse de très loin
l’affaire de Toul. Encore faudrait­il que cette
gauche, surtout celle issue du courant
socialiste, veuille bien faire l’examen de
son rôle coupable dans cette histoire. Le
gouvernement qui encourageait Bigeard à
torturer et à exécuter était celui des
socialistes Guy Mollet, Robert Lacoste et
François Mitterrand…
L’installation de cette statue intervient
alors que la France semble assumer
de plus en plus ses exactions
commises pendant la guerre d’Algérie
– commission Stora, « aveux » du
président Macron sur les assassinats
de Maurice Audin ou Larbi Ben
M'hidi…
Pour l’heure, l’État n’assume rien du
tout. Macron a érigé en système de
monnayer avec les anciennes colonies,
l’Algérie surtout, des « gestes symboliques »
qui se gardent bien d’engager sa
responsabilité historique dans les crimes
du colonialisme et se contente de désigner
des exécutants qui sont des fusibles
mémoriels parfaits. Exemples : le massacre
du 17 octobre 1961 est attribué au seul
Maurice Papon et, tout récemment,
l’assassinat du leader du FLN Larbi Ben

M’Hidi vient de l’être au seul lieutenant
Paul Aussaresses. Puisque le caractère
criminel de la colonisation française en
elle­même n’est pas reconnu, puisqu’on
voit même avec l’extrême droitisation en
cours une réhabilitation du colonialisme,
alors on ne doit pas s’étonner d’être dans
un pays qui ne considère pas comme
particulièrement grave d’avoir torturé et
massacré dans les colonies.
Cette installation semble aller à
contre­courant d’un mouvement assez
large – et international – visant à
déboulonner des statues et à
débaptiser des lieux publics qui
rendent hommage à des personnalités
esclavagistes et/ou colonialistes. Quel
regard portez­vous là­dessus ?
La France est largement à la traîne parmi
les anciennes métropoles coloniales dans
ce mouvement. Lors du mouvement Black
Lives Matter décliné en « Génération
Adama » en France, Macron a fermé la
porte à ce mouvement, au nom de
« l’antirepentance », selon l’idéologie de la
droite nationaliste. Davantage, comme à
Perpignan, chez Louis Alliot, ou à Toul, on
prend des initiatives pour honorer des
criminels coloniaux, sans que cela ne
provoque de remous. En dépit des
gesticulations mémorielles de Macron,
nous baignons donc toujours dans
l’aphasie coloniale : nous savons très bien
ce qu’il s’est passé, mais il nous est
impossible de le dire officiellement. Avec
un gouvernement soutenu par le RN, je
pense que nous allons avoir à affronter un
retour en force de la nostalgie coloniale.
Propos recueillis par Benoît Godin

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