Fiche du document numéro 36171

Num
36171
Date
Lundi 20 avril 2026
Amj
Taille
126267
Titre
Lettre à Madame la députée Sandra Regol
Nom cité
Type
Lettre
Langue
FR
Citation
Jacques Morel
21 rue Freyermuth
67380 Lingolsheim

Lingolsheim, le 20 avril 2026

Tél. 06 84 56 04 60
E-Mail : jacques.morel67@wanadoo.fr
Madame la députée Sandra Regol
6 rue de Rosheim
67000 Strasbourg

Madame la députée,
J’ai été touché par votre présence à la commémoration du génocide des Tutsi
de 1994 devant la stèle au cimetière de la Robertsau à Strasbourg ce dimanche
12 avril 2026. Je n’ai aucune qualité à représenter les survivants de ce génocide
mais, depuis 1994, je suis écœuré par le rôle qu’a joué mon pays au Rwanda
en soutenant les auteurs de ce génocide, le gouvernement intérimaire rwandais,
son armée, les milices, les responsables administratifs, préfets, bourgmestres, les
journaux et les radios qui appelaient au massacre. J’ai publié un livre en 2010 “La
France au cœur du génocide des Tutsi ”, et je participe à l’administration du site
web https://francegenocidetutsi.org/ où nous accumulons les documents
qui établissent l’implication de notre pays dans ce crime.
Le rapport de la commission d’historiens, dirigée par Vincent Duclert et chargée
par le président de la République de dépouiller toutes les archives françaises
concernant le Rwanda entre 1990 et 1994, a conclu à des ≪ responsabilités accablantes ≫ de notre pays, corroborant ce que j’ai écrit. Cependant, je regrette
le caractère flou de ce jugement et l’usage de formules alambiquées comme le
constat d’une ≪ défaite de la pensée ≫.
De plus, l’affirmation qu’il n’y a pas de preuve de complicité de génocide dans
toute cette masse de documents est surprenante. Certains attestent que notre
pays a aidé à la commission du crime ou s’est abstenu de l’empêcher, ce qui
est la définition, si je ne m’abuse, de la complicité. Si l’intention de commettre
le génocide n’est pas écrite explicitement, l’assimilation du Tutsi à l’ennemi est
fréquente dans les textes officiels français, telles les notes du chef d’état-major
particulier au président de la République. Compte tenu du fait que dans cette
guerre, la France se range du côté de l’armée rwandaise, que celle-ci ne fait pas
de prisonniers, notre pays prend part dès octobre 1990 à ce qui s’avère être un
processus de génocide puisque l’ennemi que se donne la France est le Tutsi qui
représente un groupe humain qualifié d’ethnie. Ce terme figure dans la définition
du génocide à l’article II de la Convention des Nations unies de 1948 pour la
prévention et la répression du crime de génocide.
Par ailleurs, le rapport Duclert contourne les faits les plus cruciaux. Certes, il

peut arguer d’un manque de temps. Ainsi du rôle de Français dans l’attentat
contre l’avion du président rwandais, du rôle de l’ambassadeur de France dans la
formation du gouvernement intérimaire rwandais et, durant l’opération Turquoise,
de l’abandon des Tutsi aux tueurs pendant quatre jours dans la région de Kibuye
et de l’aide apportée aux tueurs dans leur fuite au Zaı̈re.
La France signataire de la Convention des Nations unies pour la prévention et la
répression du crime de génocide se devait d’arrêter les responsables du génocide et
de les remettre à la force des Nations unies. Les noms de ces responsables étaient
connus. L’armée française était sur place. Loin de les arrêter, les militaires français
se sont entretenus avec eux, ils ont facilité leur fuite au Zaı̈re. Ils ont permis que
l’armée gouvernementale franchisse la frontière avec ses armes lourdes et lui ont
même fourni un soutien matériel.
Tout se passe comme si la commission Duclert avait reçu pour consigne de ne
pas alimenter une éventuelle mise en cause pénale des agents de l’État et des
dirigeants politiques et militaires de l’époque, à l’exception peut-être du premier
d’entre eux, le président de la République François Mitterrand. Mais son décès
exclut toute poursuite.
La justice française a été saisie de quelques-unes de ces questions. Concernant
l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président rwandais, l’instruction du
juge Bruguière a conduit à accuser des Rwandais proches de Paul Kagame d’avoir
déclenché ce génocide en abattant l’avion du président rwandais, alors que ce sont
eux qui, avec Kagame, l’actuel président, et l’armée du Front patriotique rwandais
(FPR) ont mis fin au génocide. Il s’est avéré que cette accusation était fondée sur
de faux témoignages, une fausse identification de missiles, une fausse boı̂te noire
(enregistreur de vol de l’avion) et aucun fait matériel puisque le juge ne s’est
même pas rendu sur les lieux. On a fait perdurer cette accusation de la justice
française jusqu’en 2022 pour finir en un non-lieu. Alors qu’il est certain que des
militaires français ou leurs collègues rwandais ont prélevé des éléments matériels
sur l’avion (boı̂te noire) ou sur le site (débris de missiles) et que ces preuves ont
été emmenées en France ou apportées par des Rwandais, aucun élément matériel
n’a été fourni à la justice.
L’instruction de la plainte contre l’ex-capitaine Paul Barril, qui est mêlé à cet
attentat et qui, de plus, a fourni une assistance militaire à l’armée rwandaise
durant le génocide, va être close sans qu’il soit mis en examen.
De même, le juge chargé d’instruire les plaintes de six Rwandais contre l’armée
française a prononcé un non-lieu, alors que les militaires français très bien équipés
ont assisté à la chasse aux Tutsi durant quatre jours en les observant avec leurs
jumelles. La Cour de cassation doit se prononcer sur un dernier recours.
Les séquelles de ce génocide sont loin d’être terminées. La région des Grands lacs a
été déstabilisée par le soutien apportée par la France aux tueurs rwandais. Ceuxci ont fui au Zaı̈re puis ont tenté à plusieurs reprises des incursions au Rwanda
pour ≪ terminer le travail ≫. Le Rwanda a dû intervenir militairement au Zaı̈re
pour faire cesser ces attaques et forcer au retour la masse des réfugiés entraı̂nés
dans leur fuite par les auteurs du génocide. De ces groupes de tueurs il reste
un mouvement, les FDLR, qui prétendent ramener la démocratie au Rwanda.
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Pour sa part, le président de la République démocratique du Congo (RDC) Félix
Tshisekedi se faisait fort en 2023 de déclarer la guerre au Rwanda et d’atteindre
Kigali.
Sans compter les immenses souffrances des survivants, l’idéologie du génocide, la
haine contre les Tutsi, bat son plein, en particulier en RDC vis-à-vis des Congolais rwandophones. Alors que le Rwanda accueille dans des camps du HCR une
centaine de milliers de ces Congolais victimes de persécutions, il est accusé en Europe d’envahir le Congo pour piller ses richesses minéralogiques. Les Occidentaux
n’auraient jamais pillé le Congo ?
Tout ceci fait s’interroger sur ce que nos responsables politiques appellent ≪ nos
valeurs ≫. L’indifférence de notre pays vis-à-vis du fait que nos dirigeants en 1994
ont permis, pour le moins, qu’un million de personnes soient mises à mort pose
question.
La confusion dans laquelle se trouvent aujourd’hui les partis de gouvernement de
l’époque, Parti Socialiste, RPR devenu Les Républicains et UDF, n’a-t-elle pas
son origine dans ces mensonges, dans cette négation d’un immense crime d’État ?
Comment la justice peut-elle condamner un homme qui en a tué un autre alors
que des politiciens, qui ont laissé massacrer par ≪ nos amis ≫ des centaines de
milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, sont protégés de toute poursuite. C’est
le fondement même de notre société qui est remis en cause.
Comment pouvons-nous condamner Vladimir Poutine qui écrase l’Ukraine alors
que nous avons autorisé un génocide dans le but de garder le contrôle du Rwanda
et d’étendre notre domination sur le riche voisin, l’actuelle République démocratique
du Congo ?
Il est prévisible que ce crime va être tenu en dehors des débats dans la prochaine
campagne pour l’élection présidentielle et qu’il seront centrés autour du thème
de l’extrême droite. À l’époque, cette extrême droite n’était pas au pouvoir et
n’est pas responsable direct des actions de la France au Rwanda en 1994, bien
que celles-ci relèvent du registre nazi.
On dira que, par le passé, bien des crimes commis par notre pays outre-mer
ont été effacés par l’oubli. Cependant, je garde un vif souvenir de la démarche
d’Emmanuel Macron qui a reconnu en 2018, certes en des termes implicites, que
le mathématicien Maurice Audin avait été assassiné par les parachutistes français
à Alger en 1957 alors que l’armée française prétendait qu’il s’était évadé et que
les tribunaux achoppaient au secret d’État et à la loi d’amnistie.
Cet acte remarquable montre que, dans l’état actuel de nos institutions, il n’y a
que le président de la République qui puisse lever le secret d’État. Précisément
pour le Rwanda il l’a fait mais, comme je l’ai souligné plus haut, la commission
d’historiens a été contrainte à ne pas formuler de conclusions qui pourraient
conduire à des poursuites pénales.
Alors que s’ouvre la campagne pour l’élection d’un nouveau président, ne conviendrait-il pas de demander, s’agissant du génocide des Tutsi de 1994, que le chef de
l’État, actuel ou futur, s’engage à transmettre à la justice – notamment dans le
cadre de l’instruction visant l’ex-capitaine Paul Barril – les éléments en possession
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des militaires français relatifs à l’attentat du 6 avril 1994 à Kigali, ainsi que les
pièces prélevées sur les lieux du crash et du tir (boı̂te noire, débris de missiles) ?
Il serait également souhaitable que soient rendues accessibles certaines archives
soustraites à la Commission Duclert, notamment celles de responsables de l’époque,
comme le chef d’état-major particulier du président de la République, celles de
Jean-Christophe Mitterrand, conseiller Afrique de son père (1986-1992), ou encore
les écoutes de la DGSE concernant les réseaux de mercenaires de Paul Barril et
Bob Denard. Ces derniers sont intervenus durant le génocide en soutien à l’armée
gouvernementale rwandaise, dont l’implication a été établie, notamment par la
condamnation de son chef d’état-major, le général Augustin Bizimungu, par le
Tribunal pénal international pour le Rwanda.
La seule mise en cause explicite de la commission d’historiens vise le président
de la République monsieur François Mitterrand. Un des exemples les plus frappants du soutien du président Mitterrand à la cause des auteurs du génocide est
le suivant : au Conseil des ministres du 22 juin 1994, alors que les soldats du
FPR sont en passe de vaincre l’armée et les milices auteurs des massacres, le
président Mitterrand ≪ rappelle que le Rwanda, comme le Burundi, est essentiellement peuplée de Hutus. La majorité des habitants a donc soutenu naturellement
le gouvernement du président HABYARIMANA. Si ce pays devait passer sous la
domination tutsie ethnie très minoritaire qui trouve sa base en Ouganda où certains sont favorables à la création d’un ”Tutsiland” englobant non seulement ce
dernier pays mais aussi le Rwanda et le Burundi, il est certain que le processus de
démocratisation serait interrompu. ≫ 1 Le président de la République laisse ainsi
entendre que, pour la défense de la démocratie, il faut empêcher la défaite des
auteurs du génocide. Sauver la ≪ démocratie ≫ justifierait donc un génocide !
Par conséquent, n’est-il pas tout à fait anormal que des rues comme à Strasbourg
portent le nom de François Mitterrand, alors que durant le génocide, il suffisait
qu’il prenne son téléphone pour faire stopper les tueries ? Le fait qu’à Paris une
certaine ≪ Très grande bibliothèque ≫ porte son nom n’est-ce pas aussi prolonger
la ≪ défaite de la pensée ≫ dont parle le rapport Duclert ? Faut-il rappeler que
les assassinats perpétrés en Algérie qui dépassent de beaucoup le cas de Maurice
Audin ont été effectués alors que François Mitterrand était ministre de la Justice ?
Enfin, il est connu que François Mitterrand a tout fait pour protéger de poursuites
judiciaires son ami René Bousquet qui a chargé la police française de rafler les
Juifs de 1942 à 1943. Il l’invitait même à sa table à Latche comme le montre cette
photo : https://francegenocidetutsi.org/BousquetLatche1973.pdf

1. Conseil des ministres (extraits Rwanda) [Déclaration de François Mitterrand],
Présidence de la République (France), 22 juin 1994. https://francegenocidetutsi.org/
ConseilDesMinistres22juin1994.pdf

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Jusqu’à quand, Madame la députée, allons nous, citoyens français et aimables
citoyennes, piétiner la vérité et mariner dans ce cloaque d’indignité ?
Je vous prie d’agréer, Madame la députée, l’assurance de ma considération distinguée.

J. Morel

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