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Num
33761
Date
Mercredi Mars 2023
Ymd
Size
3515349
Title
Des archives au cœur de la présidence française. Les « chronos Védrine » (septembre 1993-avril 1995)
Quoted name
Identifier (cote)
Le génocide des Tutsi au Rwanda, Vincent Duclert (dir.), Le genre humain, mars 2023, pp. 157-171
Type
Article de revue
Language
FR
Citation
Chantal Morelle
Professeure honoraire de classes préparatoires

Des archives au cœur de la présidence française
Les « chronos Védrine »
(septembre 1993-avril 1995)

La Commission de recherche sur les archives françaises relatives
au Rwanda et au génocide des Tutsis a consulté les documents du
secrétaire général de l'Élysée qui ont pu lui être communiqués par les
Archives nationales, et sur lesquels elle s’est appuyée pour son rapport.
Des « chronos » d’Hubert Védrine — à savoir un ensemble de notes qu’il
a envoyées au président de la République et retournées par lui avec
ou sans indication particulière — ont été retrouvés par la suite 1 : nous
nous proposons de les reprendre ici afin de compléter les informations
contenues dans le rapport sur la connaissance que le secrétaire géné-
ral avait du sujet et le rôle qu’il a pu jouer auprès de François Mit-
terrand quant au Rwanda. Alors qu’il est secrétaire général de l'Élysée
depuis mai 1991, il n’y a que trois ensembles dits « chronos », avec
une série de notes, la plupart au Président, et concernant, tout ou par-
tie, le Rwanda 2. Le fonds réunissant ces trois ensembles « chronos »
est sans doute lacunaire, aucune note ne porte sur l’opération Noroît
pourtant autorisée par le président Mitterrand en octobre 1990 3 ; mais
de nombreuses notes du secrétaire général présentes ailleurs - dans
d'autres fonds d’Hubert Védrine ou de membres de la cellule Afrique
de l'Élysée — instruisent sur la connaissance que le secrétaire géné-
ral a du Rwanda. Pour cette question, Hubert Védrine est en relation
avec le chef de l'état-major particulier du président de la République
— l'amiral Lanxade d’abord (avril 1989-avril 1991), puis le général Ques-
not (avril 1991-septembre 1995) - et la « cellule élyséenne » (cellule

1. Aux Archives nationales (désormais AN), série AG/5(4)/HV/11 (septembre-
octobre 1993), AG/5(4)/HV/12 (avril-juin 1994), et 5SAG/5(4)HV/13 (uillet 1994-
avril 1995). Leur accès a été autorisé par une dérogation individuelle.

2. À propos du Rwanda, les chronos comptent six notes en 1993, dix-huit notes d'avril à juin 1994, dix-huit notes aussi de juillet 1994 à avril 1995. Les chronos ne sont consultables que par extraits du fait de la procédure de dérogation individuelle, ce qui empêche de mesurer la part relative du Rwanda dans les questions présentes dans l’ensemble des chronos. Nous remercions particulièrement Frédéric Douat pour la recherche effectuée.

3. Voir Commission de recherche, La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi
(1990-1994). Rapport au président de la République de la Commission de recherche, Paris, Armand Colin, 2021, p. 48 sqq (et vie-publique.fr).


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Afrique) formée du conseiller Bruno Delaye (1992-1995), qui succède
à Jean-Christophe Mitterrand (1988-1992), et d’un conseiller technique,
Dominique Pin.

Le secrétaire général de la présidence de la République a un rôle
clé dans le dispositif élyséen : il dirige le cabinet du chef de l’État,
c’est-à-dire l’ensemble de ses conseillers ; il coordonne les décisions
présidentielles avec l’action du gouvernement et des administrations ;
avec le secrétaire général du gouvernement, il établit l’ordre du jour
des Conseils des ministres, le relevé des décisions et le compte rendu
des délibérations. Ses fonctions sont donc multiples, non limitées à un
domaine précis. S’il n’est pas un élu, s’il n’a pas de pouvoir décision-
naire, sa proximité avec le chef de l’État qu’il côtoie quotidiennement
est très particulière : il lui transmet les informations dont il dispose,
qu'on lui demande de faire parvenir au Président, lui fait part de ses
impressions par un propos, une note, et des remarques sur les docu-
ments qui lui sont adressés.

Le secrétaire général au service du Président



Le secrétaire général se veut une « tour de contrôle 4 », une courroie
de transmission. Le secrétaire général draine une « information meil-
leure, plus complète, plus fiable », précise Hubert Védrine qui ajoute :
« On se rapproche de la décision sans que ce soit la décision propre-
ment dite […]. Cela suppose une bonne compréhension personnelle de
ce qu'est la décision, même si ce n’est pas vous qui prenez la décision
au final*. » Il est davantage. Ainsi intervient-il devant la Commission
du Livre blanc sur la défense nationale en 1993°, et pour ce faire il
s'appuie sur divers documents qui lui sont adressés à lui, et non au chef
de l’État. La coopération au sein de l’Élysée est évidente : le général
Quesnot, chef de l'état-major particulier du président de la République,
lui donne à lire l'exposé qu’il a lui-même présenté 7.

En ce qui concerne le Rwanda, le sujet mobilise les différents services
de l’Élysée comme le montrent les chronos et le secrétaire général est
bien la pièce centrale qui rassemble les informations diverses. Le « secré-
tariat général de la présidence de la République », selon son titre exact,

4. Hubert Védrine, Le Rendez-vous des politiques, France Culture, 11 décembre
1994, intervention reprise dans l'émission L'Atelier du pouvoir, 30 avril 2016.

5. Id ;

6. Le secrétaire général doit intervenir dans un séminaire les 24 et 25 septembre pour définir les orientations du rapport intermédiaire. Le chef d’état-major des armées, l'amiral Lanxade, et Hubert Védrine, le secrétaire général de la présidence de la République, doivent intervenir en séance plénière (AN, note de l'EMP à Védrine, 21 septembre 1993).

7. AN, id., note du 21 septembre 1993.



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centralise les informations, les condense le cas échéant pour donner à la
lecture du Président des notes concises afin de l’informer rapidement.
Le secrétaire général alerte, exerce une veille de tous les instants, se fait
l'intermédiaire entre le Premier ministre, le gouvernement, les conseil-
lers et le Président. Il émet, à l’occasion, un avis. Sa première mission
est de défendre le président de la République, particulièrement sur un
dossier dont le caractère polémique va croissant.

Les notes d’Hubert Védrine, dactylographiées ou manuscrites, sont
rédigées sur papier à en-tête du secrétaire général, ou parfois sur des
feuilles vierges, avec éventuellement une précision infrapaginale. La
forme, lapidaire, est respectueuse : elles sont souvent introduites par
« Monsieur le Président » ; les suggestions sont toujours au condition-
nel : « les sujets pourraient en être 8 ». Quand il s’agit de prévoir une
réunion, la question est posée, comme c’est le cas le 6 septembre 1993 :
« Voulez-vous réunir cette semaine le Conseil restreint ? Dans l'affirma-
tive, les questions suivantes pourraient être abordées 9. »

Ces notes sont souvent des rappels ou des propositions de Conseils
restreints. Les réponses de François Mitterrand sont brèves : un simple
« oui » ou « non » le plus souvent, et « vu », à l'encre bleue. Il raye parfois
un thème qu'il ne veut pas voir aborder, ajoute un mot, une demande ou
une précision auxquels Védrine répond de la même manière laconique,
dans un va-et-vient entre les deux hommes, Ainsi, dans la perspec-
tive d’un Conseil restreint proposé par Hubert Védrine à tenir dans la
semaine, avec les points éventuellement abordés, la feuille dactylogra-
phiée est paraphée par lui (« HV »), Mitterrand écrit « oui » au crayon
bleu, paraphe à son tour et ajoute sur le bordereau 10 : « Le dire urgent
à général Quesnot, J. Lévy 11 » ; au crayon, Védrine précise : « Fait 12. »

Le Président ne répond pas toujours par l’affirmative'*. Ainsi, à une
note manuscrite du secrétaire général, en novembre 1993, proposant
des sujets à aborder pour un éventuel Conseil restreint (Bosnie, Haïti,
Côte d'Ivoire et Burundi), Mitterrand pose la question de son utilité ;
après s'en être enquis auprès de Bruno Delaye et du général Quesnot
principalement, Hubert Védrine répond : « I] me semble que non » pour
plusieurs questions suggérées et propose que l’un des sujets qu’il avait
mentionnés (le maintien de l’armée française au Burundi) soit traité

8. AN, AG/5(4)/HV/11, note HV/FM, 25 octobre 1993.

9. AN, AG/5(4)/HV/11, note HV/FM, 6 septembre 1993.

10. Les notes sont rarement accompagnées de leur bordereau dans les chronos.

11. Jean Lévy est conseiller diplomatique adjoint à la présidence de la République.

12. AN, AG/5(4)/HV/11, note HV/FM, 6 septembre 1993.

13. Rappelons que les Conseils restreints sont institutionnalisés par le ministre de la Défense, Pierre Joxe, à la veille de la cohabitation. Le premier s’est tenu le 24 février 1993. Ils sont présidés par le chef de l’État, y participent le Premier ministre, les ministres de la Défense, des Affaires étrangères, de la Coopération, le chef d’état-major des armées (CEMA) et quelques autres. Voir Commission de recherche, La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994). Rapport au président de la République de la Commission de recherche, op. cit, p. 718-720.


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en dehors d’un Conseil restreint 14. Le dernier mot est au Président, qui,
dans ce cas précis, confirme à la main : « Pas de Conseil restreint. »
À l’occasion, Hubert Védrine donne son avis, suggère, voire incite à un
Conseil restreint et propose des sujets de discussion sans être nécessai-
rement suivi. Ainsi le 2 mai 1994 ; « Voulez-vous réunir cette semaine
un Conseil restreint ? Je pense que cela serait justifié par : La situation
au Rwanda et les demandes adressées par M. Boutros Boutros-Ghali au
Conseil de sécurité. La situation en Bosnie. » « Non! »

On peut voir que, pour le Rwanda, la situation est conforme tout
en dérogeant à la position de retrait avec une certaine incitation du
secrétaire général.

Au-delà de ces Conseils restreints qui tiennent la place la plus impor-
tante dans les chronos disponibles, d’autres notes concernent des points
divers : entretiens avec le Prémier ministre avant le Conseil avec les
questions à aborder 16, ou avec le ministre des Affaires étrangères ; fiches
sur les sujets qui seront abordés lors d’une conférence de presse 17 ;
notes produites à l’Élysée par exemple par l’état-major particulier du
Président (EMP) et le conseiller pour les affaires africaines ou d’autres
collaborateurs qui souhaitent alerter le Président sur un sujet. Hubert
Védrine est bien la tour de contrôle élyséenne, au fait de toutes les
questions, sur lesquelles il peut insister. Il échange, discute avec ses
collègues de l'Élysée, avec ceux de Matignon, le secrétaire général du
gouvernement, le directeur de cabinet du Premier ministre. Il est bien
comme un grand ordonnateur efficace et très présent 18.

Informer le Président



Dans la mesure où les chronos sont peu nombreux, où la série est
probablement lacunaire puisqu'il n’y a rien avant septembre 1993 ni
entre novembre 1993 et le 12 avril 1994, la place du Rwanda semble

14. « Sur l'Afrique une autre question se pose : le maintien ou non de nos troupes au Burundi. Mais cela peut se traiter sans pour autant réunir un Conseil restreint, HV », AN, AG/5(4)/HV/11, note HV/FM, 22 novembre 1993,

15. AN, AG/5(4)/HV/12, note HV/FM, 2 mai 1994.

16. Par exemple, AN, AG/5(4) HV12, note HV/FM, 25 mai 1994,

17. Les notes jointes sont mentionnées mais absentes des chronos. Elles sont toutefois présentes dans d’autres séries : AN/PR-EMP, AG/5(4)/12456. Celles du général Quesnot ou de Bruno Delaye concernent le Rwanda, bien sûr, mais aussi le Burundi ; par exemple : AN, AG/5(4)/HV/13, 22 mars, 29 mars, 5 avril 1995, pour ne donner que quelques références. Le fonds présidentiel sur le Rwanda est désormais totalement ouvert en vertu de la dérogation générale du 6 avril 2019, conséquence des travaux de la Commission Duclert.

18. Il est difficile d'apporter beaucoup de précisions avec des chronos partiels. Cependant, il y a plusieurs notes quotidiennes, comme on le voit au cours du mois de mai 1994. Voir AN, AG/5(4)/HV/12.

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finalement ténue, sauf à deux moments : lors du retrait de Noroît,
fin 1993, et pendant la période qui suit l'attentat du 6 avril 1994 et qui
voit le paroxysme du génocide contre les Tutsi, puis la mise en place
de l'opération Turquoise. Ce qui est loin de refléter la place du Rwanda
dans les préoccupations du secrétaire général : plusieurs notes, absentes
des chronos, se retrouvent ailleurs dans le sous-fonds du secrétaire
général 19. Cet ensemble et les commentaires qu’Hubert Védrine apporte
éclairent sur la connaissance qu’il a de la situation, des opinions des
membres du gouvernement et d’autres personnes, et à l’occasion, en
quelques mots il donne avis et conseils.

Le Rwanda n’est pas systématiquement à l’ordre du jour des Conseils
restreints pendant ces périodes de tension, ou sa mention reste évasive :
« situation au Rwanda », est-il écrit en septembre 1993. Le Rwanda, le
Burundi et la République centrafricaine peuvent être tous trois signa-
lés dans l’ordre du jour d’un Conseil restreint, sans que le lien soit
précisé. Par exemple, le 27 octobre 1993, le Rwanda et la République
centrafricaine sont mentionnés, ainsi qu'une intervention du ministre
des Affaires étrangères, Alain Juppé, sur la résolution du Conseil de
sécurité pour le déploiement d’une force internationale (il s’agit de la
résolution 872 du 5 octobre 1993, créant la MINUAR 20). Pour le Burundi
(en 1993), Hubert Védrine précise le sujet des interventions prévues par
Alain Juppé, Michel Roussin et François Léotard : la situation politique,
l'état de la coopération avec la France, les mesures militaires prises ou
à envisager 21.

Le 30 novembre 1993, le général Quesnot veut transmettre à Fran-
çois Mitterrand une sollicitation d’Habyarimana qui, pour compenser
la fin de Noroît, souhaite une augmentation du volume des coopérants
jusqu’au niveau de 1990 et demande que le général Quesnot ou le colonel
Huchon, chef de la mission militaire de coopération, se rende sur place
pour évaluer les besoins 22. Ce document, absent du chrono, a bien dû s’y
trouver puisque les notes du chef de l'état-major particulier passent par
le secrétaire général, et une mention manuscrite de Védrine - « réinsé-
rer » - montre qu'il l’a eu entre les mains, l’a transmise au Président qui
y a répondu par « oui » à l'envoi du général Huchon, avant un retour

19, Dans le fonds de la mandature de François Mitterrand, trois dossiers d’Hubert Védrine ont été consultés (voir « L'état des sources » sur le site vie-publique.fr : AN, AG/5(4)/HV/41, AG/5(4)/HV/843, AG/5(4)/HV/14172, ainsi que les dossiers de l’état- major particulier du Président et de la cellule Afrique (Bruno Delaye, Dominique Pin). Les notes mentionnées dans les chronos s’y trouvent.

20. La Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR) est décidée par la résolution 972 votée le 5 octobre 1993. Environ 2 500 Casques bleus remplacent l’armée française de l'opération Noroît après la signature des accords d’Arusha.

21. AN, AG/5(4)/HV/11, note HV/FM, 27 octobre 1993.

22. AN/PR-EMP, AG/5(4)/12456, note manuscrite du 30 novembre 1993. Ce sera
le chef de la Mission militaire de coopération qui s’y rendra, selon la décision du chef de l’État.

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au secrétariat général. S'il n'avait pas d’avis à donner, Hubert Védrine
était néanmoins informé.

Curieusement, aucun document ne mentionne l’attentat du 6 avril
1994 et ses conséquences pour les Français sur place, aucune évocation
de l'opération Amaryllis, qui se déroule du 8 au 14 avril, n'apparaît
dans les chronos, alors que la question a été discutée dans des Conseils
restreints et que l'évacuation est voulue par François Mitterrand. Mais
des notes existent dans d’autres fonds. Par exemple, le 7 avril, une note
de l'EMP sur la situation du Rwanda et du Burundi après la mort des
deux Présidents est transmise au chef de l’État avec la mention « très
signalé » de la main de Védrine qui la paraphe 23.

Les mentions du Rwanda dans les chronos reprennent le 12 avril
1994, Comme précédemment, la plupart des notes concernent l’ordre du
jour des Conseils restreints, les échanges que François Mitterrand doit
avoir avec Édouard Balladur, qui demande souvent à le rencontrer avant
le Conseil restreint ou le Conseil des ministres, ou avec Alain Juppé.
Celles qui devraient être jointes sont généralement absentes - il faut
se reporter à d’autres séries pour en prendre connaissance et mesurer
la présence du secrétaire général. À ce moment, les notes adressées à
François Mitterrand sont beaucoup plus nombreuses qu’antérieurement,
une seule est horodatée car la question évoquée pourrait imposer plu-
sieurs échanges dans la même journée 24.

Le 12 avril, au lendemain de l'attentat et du déclenchement du géno-
cide contre les Tutsi, et pendant l’opération Amaryllis d’évacuation des
ressortissants français, un Conseil restreint est prévu. « Si vous le vou-
lez, un point très rapide de la situation au Rwanda pourra être fait »,
indique le secrétaire général. Ce n’est pas le seul sujet abordé puisque
Édouard Balladur doit parler de son voyage en Chine ; la situation en
Bosnie et d'autres questions seront évoquées. La réponse du Président
se limite au simple « vu » assez habituel.

Le premier sujet abordé de façon un peu détaillée par Hubert Védrine
qu'on lit dans le chrono date du 15 avril et concerne le sort des troupes
belges « [prises] dans la nasse des combats autour de l’aéroport 26 » à
Kigali. Il expose succinctement le problème à plusieurs reprises ce
jour-là, fait la synthèse de ses échanges avec le chef d'état-major des
armées et des ministres. L'amiral Lanxade craint que le chef d'état-major
belge ne demande l’aide de la France et l'appui de ses blindés station-
nés à Bangui - puisqu'il n’y a plus de forces françaises au Rwanda —,

23. AN/PR-EMP, AG/5(4)/12456, note Q/FM, 7 avril 1994. La note du général
Quesnot, sans recul du fait de la date, mentionne un probable attentat du FPR et il est assez optimiste quant à la sécurité des ressortissants français.

24. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 15 avril 1994. L'échange concerne l’aide éven-
tuelle qu’il faudrait apporter aux militaires belges. La première note est de 13 heures : l'heure n'apparaît pas sur la seconde.

25, AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM 12 avril 1994.

26. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 15 avril 1994.


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et il cherche à dissuader son homologue belge 27. Conformément à sa
fonction qui est d'apporter une indication claire, Védrine informe le
Président après avoir « recueilli les avis » des ministres concernés : le
ministre des Affaires étrangères et celui de la Coopération 28. La formule
ne permet pas de savoir s’ils ont été sollicités ou s’ils se sont adressés
au secrétaire général d'eux-mêmes, à l’intention du Président ; si les
réticences sont partagées avec le chef d'état-major des armées, les deux
ministres considèrent que la France ne pourrait pas refuser cette aide,
avec les appréciations plus ou moins modulées selon les responsabilités
de chacun.

Alerter et défendre la politique mitterrandienne



Les chronos du secrétaire général évoquent à l’occasion diverses inter-
ventions extérieures qui peuvent poser problème. Pour le Rwanda, en
plein génocide, deux cas sont mentionnés : Bernard Kouchner, qui veut
rencontrer le chef de l’État ; et Jean Carbonare, qui s’est manifesté
dans la presse. Dans les deux cas, le cœur des préoccupations porte
sur l'humanitaire.

Bernard Kouchner, actif dans ce domaine et ancien ministre de la
Santé du gouvernement de Pierre Bérégovoy, a gardé des contacts avec
l'Élysée, et notamment avec Hubert Védrine. Il se rend au Rwanda pen-
dant le génocide et demande une audience à à François Mitterrand à son
retour : « À voir », est-il répondu 29. Le dimanche 12 juin, une autre note
du secrétaire général est assez urgente à cause du départ de Kouchner
le lendemain pour un nouveau séjour à Kigali, alors que les réserves et
les oppositions sont notables du côté du général Dallaire, commandant
de la MINUAR, et que le Quai d'Orsay transmet à Hubert Védrine. En
fait, on compte sur l'Élysée pour dissuader Kouchner. Le secrétaire
général transmet l'alerte.

Note pour le Président,

Bernard Kouchner souhaiterait très vivement se rendre à nouveau au
Rwanda lundi soir. « Il voudrait paraît-il essayer de faire quelque chose
pour les orphelins et attirer sur eux l'attention des médias. » [Les autorités
de l'ONU sur place] seraient exaspérées par les initiatives médiatiques et
considéreraient que plus on attire l'attention sur les orphelinats, plus ils
sont la cible des milices.

27. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 15 avril 1994. Cette note se trouve aussi dans
le fonds de Bruno Delaye comme beaucoup d’autres qui y sont quasiment systé-
matiquement classées. Il s'agit ici de la version manuscrite d’Hubert Védrine, AN, AG/5(4)/BD 58.

28. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 15 avril 1994.

29. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 24 mai 1994.


164 CHANTAL MORELLE

Le Quai d'Orsay aurait l'intention de demander à Bernard Kouchner de
reporter son voyage, mais les collaborateurs de M. Juppé craignent que
Bernard Kouchner en fasse un incident politique. Il se tourne vers nous,
en espérant que l'Élysée soit en mesure de raisonner Bernard Kouchner 30.

Le seul « vu » sur la note ne permet pas de donner l'issue de la ques-
tion soulevée, et le délai est court pour infléchir Bernard Kouchner.
Une note du secrétaire général, absente du chrono, rend compte d’une
conversation téléphonique qu’il a eue avec lui, encore à Kigali, cinq jours
plus tard 31, Bernard Kouchner est assez précis sur ce que, au Rwanda,
on attend de la France, à savoir une discrétion et une contrition, au
moment où la question de l'intervention humanitaire est discutée. Il
assure qu'il « serait bon de faire une déclaration regrettant le passé et
en précisant que nous n'entendons mener au Rwanda que des opéra-
tions humanitaires », auxquelles il est favorable. Il souhaite avoir une
conversation téléphonique avec le Président le jour même ; à la réponse
positive de Mitterrand, Védrine propose l'heure 32.

Jean Carbonare fait-il partie des personnes qui posent problème ?
Membre de la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH),
président de l'ONG Survie, Jean Carbonare contribue à la médiatisa-
tion des massacres contre les Tutsi au Rwanda, dès 1993, après l’en-
quête internationale menée par la FIDH et à laquelle il a participé” ; il
dénonce publiquement le risque de génocide contre les Tutsi : il dérange.
Le 17 juin 1994, Le Figaro publie un article de Patrick de Saint-Exupéry,
très informé grâce à ses séjours au Rwanda, qui reprend des propos de
Jean Carbonare et dont le titre, « L’Élysée savait », est déjà accusatoire ;
il met directement en cause le président de la République qu’il accuse
« d'association de malfaiteurs » ; Bruno Delaye, le conseiller pour les
affaires africaines, est aussi visé et dément avoir prononcé les propos
rapportés dans l’article : « Le FPR 34, nous le casserons. » L'article trans-
mis à Hubert Védrine par Jean Musitelli, porte-parole de l’Élysée, est
abondamment souligné, copie en est faite pour le Président et pour le
conseiller Afrique. Le secrétaire général propose à François Mitterrand
de préparer un communiqué :

Suite à notre mise en cause très violente par Jean Carbonare, membre
de la Commission d'enquêtes de la Fédération internationale des droits
de l'homme, Jean Musitelli pense qu’une mise au point circonstanciée

30. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 12 juin 1994,

31. Commission de recherche, La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994). Rapport au président de la République de la Commission de recherche, op. cit., p. 453. La note, absente des chronos, se trouve dans d’autres papiers Védrine (AN/PR-HV/AG/5(4)HV/41, note HV/FM, 17 juin 1994).

32. Cette note ne se trouve pas dans le chrono.

33. Voir Chantal Morelle, « Un couple face au génocide des Tutsi, Marguerite et
Jean Carbonare », https://Www.seuil.com/collection/le-genre-humain-550,

34. FPR : Front patriotique rwandais.

DES ARCHIVES AU CŒUR DE LA PRÉSIDENCE FRANÇAISE... 165

dans un communiqué s'impose, même si Bruno Delaye considère que ce
M. Carbonare, qu’il connaît, est un exalté.
Voulez-vous que nous préparions un projet de communiqué ?

À cette question, la réponse de François Mitterrand est claire : « Oui,
très précis 35. » Hubert Védrine s’y attelle avec Bruno Delaye ; ils pré-
parent aussi des éléments pour le discours que le Président doit pronon-
cer à l'Unesco le 18 juin : il faut user de tous les canaux pour montrer
la bonne foi, l'honnêteté et la bonne politique de la France. Hubert
Védrine décide d’écrire une lettre de remontrance au président de
la FIDH, Daniel Jacoby, car « l’objet de votre organisation est d’œuvrer
en faveur des droits de l'homme. On ne peut que vous en féliciter mais
parmi les droits ge l'homme, il y a aussi lé droit à une information
équitable et juste 36 » ; il proteste vivement contre les propos violents et
partisans de Corot et de Jacoby lui-même et lui joint la note du
18 juin portant sur les scénarios d'intervention de la France au Rwanda
(la future opération Turquoise 37).

Les tensions au sein du gouvernement au sujet du Rwanda ne
manquent pas, et le secrétaire général s’en fait l'écho auprès du président
de la République pour justifier la demande d'entretien d’un ministre.
Alors que le génocide perdure, ni le Premier ministre, Édouard Balla-
dur, ni le ministre de la Défense, François Léotard, ne sont favorables
à un retour de l’armée française au Rwanda, contrairement au chef
de la diplomatie 38. Une note d’Hubert Védrine du 14 juin, adressée à
François Mitterrand, communique un souhait d’Alain Juppé en faveur
d'un Conseil restreint sur la Bosnie et le Rwanda 39., Même si la note est
brève, l'essentiel y est, car Hubert Védrine est parfaitement au fait, et
sait pouvoir dire la nécessité de l'entretien sans avoir l'air d'orienter la
réponse du chef de l’État.

L'intervention de la France au Rwanda à la mi-juin se précise, il y a
urgence à harmoniser les informations, et d'ailleurs Védrine transmet
la demande du Premier ministre qui veut parler « de toute urgence »,
le jour même, de la façon dont il faut établir les éléments de langage,
compte tenu des « annonces et déclarations trop dispersées 40 ». H faut
que les deux têtes de l'exécutif soient au clair et en accord ; réunions
de cabinet, transmissions de notes se multiplient dans les jours qui

35. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/F, 17 juin 1994.

36. AN, AG/5/(4)/HV/41, lettre de Védrine à Jacoby, 22 juin 1994. Lettre absente
du chrono.

37. Voir infra, p. 166, note EMP/FP, 18 juin 1994,

38. Rappelons qu'Alain Juppé est le premier, au sein du gouvernement, à évoquer
le génocide, à Bruxelles, au cours d’une conférence de presse, le 16 mai : « Ce qui est en train de se perpétrer au Rwanda actuellement mérite le nom de génocide, »

39. « M. Juppé me fait savoir discrètement (sans le dire à Matignon) qu’il le
souhaite car il y a un peu de flottement sur la position gouvernementale en ce qui concerne le Rwanda » (AN, AG/5(4)/HV/12, HV/FM, 14 juin 1994).

40. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/F, 17 juin 1994.


166 CHANTAL MORELLE

précèdent le vote de la résolution 929 à l'ONU, le 22 juin. En croisant
les documents des chronos et des autres fonds de l’Élysée, on voit que
Védrine est actif et réactif, non pas dans la décision mais dans l'infor-
mation à l'adresse du Président. S'il est une « tour de contrôle », le secré-
taire général a un rôle essentiel dans ces journées décisives précédant
le vote de la résolution autorisant l’opération Turquoise. Il transmet à
François Mitterrand le compte rendu d’une réunion interministérielle
établi par le général Quesnot et Bruno Delaye. Ses commentaires doivent
éclairer le Président : « Très signalé. Deux options très différentes, mais
à engager de toute façon par la France seule 41. » Il ajoute quelques
éclaircissements à la main au fil de la note pour la compléter à partir
de la synthèse de la réunion interministérielle 42. Il informe le Président
de tout : cette réunion qui pose les hypothèses de l'intervention fran-
çaise, ou le même jour, l'annonce qu'à Bruxelles « le FPR appelle à une
mobilisation des Rwandais contre la France », mais il précise que « le
général Quesnot pense que c’est du “bluff” ».

Hubert Védrine peut se faire plus pressant, même si François Mit-
terrand répond toujours affirmativement aux dernières demandes. Mais
puisqu'il lui arrive de refuser des Conseils retreints, le premier com-
mence une note, le 20 juin, sur l'éventualité d'en réunir un, avec insis-
tance”, et il reçoit l’'acquiescement du Président. Cette note, comme
celle qui concerne Alain Juppé, est intéressante en ce qu'elle montre
un secrétaire général très au fait des tensions, voire des oppositions au
sein du gouvernement, et qui émet son opinion pour sa bonne marche ;
en outre, il pointe les faiblesses du Premier ministre face à l'autorité
présidentielle dans ce volet militaro-diplomatique, marquant bien le
poids du domaine réservé de l'Élysée sur le sujet rwandais, malgré la
détermination d’Édouard Balladur à agir.

Le secrétaire général donne parfois sa vision de la situation, parfois
à la suite de celle des ministres et du CEMA : « Je ne pense pas. » ou
« Très signalé », infirmant alors la présentation d’un secrétaire général
qui ne serait que « tour de contrôle ». Il en est ainsi dans une note non
datée, au moment où le ministre de la Défense s'apprête à partir pour
le Rwanda, le 28 juin, quelques jours après le début de l'opération
Turquoise, et où le général Quesnot souhaite l'accompagner. Védrine
en informe Mitterrand et précise : « Je ne crois pas que cela soit oppor-
tun. Les journalistes connaissent trop ses positions très anti-FPR !!! »
Le Président le suit : « Je ne crois pas qu'il soit utile d'accompagner le

41. Souligné dans le texte.

42. Voir Commission de recherche, La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994). Rapport au président de la République de la Commission de recherche, op. cit, p. 452-453. AN/PR-EMP, AG/5(4)/12456, note EMP/FM, 18 juin 1994 ; cette note se trouve aussi dans les dossiers de Bruno Delaye.

43. « Je crois que cela serait nécessaire, car de multiples problèmes militaires et diplomatiques vont se poser et, compte tenu des divergences au sein du gouver- nement, M. Balladur aura le plus grand mal à les arbitrer » (AN, AG/5(4)/HV/12, HV/F, 20 juin 1994).

DES ARCHIVES AU CŒUR DE LA PRÉSIDENCE FRANÇAISE... 167

ministre 44. » Le soulignement et les points d’exclamation remplacent
tous les arguments.

La coopération est étroite entre le conseiller Afrique, Bruno Delaye,
et Hubert Védrine. Les notes transmises à François Mitterrand, anno-
tées ou tout juste paraphées, sont transmises par Védrine au conseiller
Afrique pour classement. Tous les deux rédigent ou signent parfois
ensemble certaines notes à l'attention du Président. Les points de vue du
premier, Bruno Delaye, sont rapportés par le second, Hubert Védrine,
comme son regard porté sur Jean Carbonare ou sur la mise en place
d’une mission diplomatique pendant l'opération Turquoise.

L'un serait M. Yannick Gérard, actuel n° 2 de la direction Afrique, ancien
ambassadeur de France en Ouganda. Bruno Delaye qui le connaît dit que
c’est un diplomate professionnel. Il sera envoyé à Gisenyi pour y assumer
les quelques contacts inévitables avec le gouvernement du Rwanda, réfugié
dans cette région, et pour éviter à nos militaires tout contact.

Du côté Tutsi, le Quai d'Orsay pense à M. Michel André, ancien ambas-
sadeur de France au Congo-Brazzaville, ou à M. Jacques Warin, ancien
ambassadeur à la FA 45, chef des observateurs français envoyés en Afrique
du Sud pour les élections.

Du côté Tutsi, le diplomate qui serait nommé aurait surtout à prendre
des contacts à Paris, Bruxelles ou dans certains pays voisins du Rwanda 46.

Pendant l'opération Turquoise, alors que la question de la MINUAR
se pose aux Nations unies, Édouard Balladur doit rencontrer le chef de
l’État, comme le signale une note 47, avant de se rendre à New York. Le
Premier ministre doit « convaincre le secrétaire général et les contribu-
teurs potentiels de constituer au plus tôt la Force des Nations unies qui
pourra relever la France ». En effet, le mandat que la France a reçu de
l'ONU, par la résolution 929, pour conduire l'opération Turquoise doit
prendre fin le 22 août. Et au retour, le Premier ministre doit rendre
compte au Président de son voyage, de sa rencontre avec le Conseil de
sécurité et de la situation au Rwanda 48.

À partir de la fin juin 1994, les notes concernant le Rwanda s’espacent
dans les chronos, elles concernent quelques points sur les décorations
de militaires de Turquoise, des entretiens avec des membres du gouver-
nement sans précisions ou encore des publications critiques à l’égard
de la politique élyséenne au Rwanda 49. Le Burundi prend davantage
d'importance à partir de 1995. Ce n’est pas un signe d’un désintérêt car

44. AN/PR-HV, AG/5(4)/HV/41, note manuscrite sans date.

45. FAO : Food and Agriculture Organization, organisation mondiale dépendant
des Nations unies.

46. AN, AG/5(4)/HV/12, HV/F, 27 juin 1994.

47. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, sans date, sans doute le 7 ou le 8 juillet si l’on
en juge par la mention manuscrite de Védrine ; « fait le 8/7 ».

48. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, 12 juillet 1994.

49. Il s'agit des chronos retrouvés.

168 CHANTAL MORELLE

les tensions restent vives, comme les perceptions de la nécessité d’une
normalisation des relations entre les deux pays qui pose problème. Les
réticences de l’Élysée à l’égard du nouveau pouvoir au Rwanda per-
sistent. Deux notes du 13 décembre 1994 portent en partie sur le projet
de voyage au Rwanda du ministre de la Coopération, Bernard Debré. La
seconde est plus habituelle (elle informe de la demande d'entretien du
ministre), tandis que la première montre une différence d'appréciation
entre l'Élysée et le gouvernement. Le ministre voudrait se rendre au
Rwanda ainsi qu’au Burundi et au Zaïre, alors que ni le Premier ministre
ni le ministre des Affaires étrangères n’y sont favorables. Hubert Védrine
donne une opinion en apportant des arguments, reflet sans doute de
célle du président de la République :

Vous pourriez évoquer avec le Premier ministre le projet de voyage de
M. Bernard Debré au Rwanda. Le ministre de la Coopération s'apprête
en effet à se rendre au Burundi, respectant par là une promesse faite il
y a longtemps par M. Roussin. À cette occasion, il voudrait se rendre au
Rwanda.

C’est sans doute un peu prématuré. Cette visite se justifierait mieux si elle
avait été préparée, si le nouveau gouvernement de Kigali avait fait preuve
d'un minimum de bonne volonté et dans le cadre d’une tournée régionale 50.

Finalement, le voyage du ministre de la Coopération n’a pas eu lieu
en décembre 51. S’il y a des divergences entre l’Élysée et l’ensemble du
gouvernement, la présidence reste hostile à l'égard du nouveau gouver-
nement rwandais 52. François Mitterrand a refusé d'inviter le Rwanda au
sommet de Biarritz en novembre ; le Rwanda accuse la France d'être à la
manœuvre pour freiner l'aide internationale pourtant indispensable après
le désastre du génocide contre les Tutsi et l'effondrement du pays encore
accru par l'épidémie de sida ; la nomination d’un ambassadeur tarde ; la
dimension de la coopération franco-rwandaise a une portée politique qui
dépasse le seul ministère de la Coopération. En fait, la position antitutsi
de l’Élysée persiste, d’où la nécessité d’une préparation plus approfondie
de ce voyage et les réticences du secrétaire général, En outre, alors que
les États-Unis, la Belgique et l'Allemagne ont déjà nommé leurs ambassa-
deurs, la France s'apprête à nommer le chargé d’affaires Jacques Courbin.
Dans la dernière note de 1994 présente dans les chronos, Hubert Védrine
prévient le Président ou lui confirme que le gouvernement va faire une
proposition, mais ajoute que « ceci ne [préjuge] en rien de l'attitude que

50. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, 13 décembre 1994.

51. Hubert Védrine écrit une autre note qui évoque le prochain voyage courant janvier. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, note sans date : « Monsieur le Président, M. Bernard Debré aimerait beaucoup pouvoir vous rencontrer avant un voyage qu'il doit faire au Burundi courant janvier. »

52. Voir Commission de recherche, La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi
(1990-1994). Rapport au président de la République de la Commission de recherche, op. cit, p. 652 sqq.


DES ARCHIVES AU CŒUR DE LA PRÉSIDENCE FRANÇAISE... 169

nous adopterons par la suite à l'égard du nouveau gouvernement au pou-
voir au Rwanda” ». I] y a bien une continuité entre cette note et celles
qui concernent le ministre de la Coopération : les réserves de l'Élysée
à l'égard du Rwanda durent et vont à l'encontre du vœu du gouverne-
ment. François Mitterrand est bien alerté par son secrétaire général des
divergences qu’il ne faut pas négliger. D'ailleurs, Hubert Védrine joint
une note de Dominique de Villepin, directeur de cabinet d’Alain Juppé,
datée du 8 décembre, pour le cabinet du Premier ministre, allant dans
le sens d'un changement de statut comme les autres pays (ambassadeur
et attaché humanitaire) et évoquant la volonté de Kigali de reprendre le
dialogue. Et c’est par une note du 3 janvier 1995°* que Védrine évoque,
dans l’ordre du jour du Conseil des ministres, la nomination de Jacques
Courbin comme ambassadeur.

François Mitterrand et Hubert Védrine, un lien institutionnel et une proximité confiante



Sur le plan institutionnel, le secrétaire général est au service du pré-
sident de la République et les rapports hiérarchiques sont respectés
- François Mitterrand y tient. Bien que les notes soient rapides, elles
sont le plus souvent introduites par la formule protocolaire et clas-
sique : « Monsieur le Président », même sans formule finale ; ce sont
des mémentos, des outils de travail faits pour être concis et clairs.
L'efficacité des chronos et des autres notes doit l'emporter et l'emporte,
la vigilance et la réactivité ne font pas défaut, mais la fonction de trans-
metteur d'informations, de notes, de synthèses n'empêche pas l'opinion
du secrétaire général d’apparaître parfois, et son intervention peut aller
au-delà de ce qui est attendu d’un secrétaire général.

Une longue note datée du 13 octobre 1994 55 révèle différents niveaux
de son implication. À l’occasion, une proximité respectueuse se mani-
feste, Hubert Védrine se faisant le « parapluie » du président de la Répu-
blique, de sa politique et des siens : dans cette note, il évoque « les
attaques contre vous-même ou contre Jean-Christophe 56 », qui a été
conseiller pour les affaires africaines entre 1986 et 1992. Cette fois, il ne
s’agit pas seulement d’un conseiller à défendre mais d’un fils à protéger,
avec lequel une certaine proximité se lit par l'usage du seul prénom.
Pour le fond, l’objet est habituel : informer le président de la Répu-
blique de la parution d’un ouvrage à charge et proposer d’y répondre, ce
qui est normal, mais il faut préparer une défense, car Jean-Christophe

53, AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, « vu ». Classé B Delaye, 19 décembre 1994.
54, AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, note du 3 janvier 1995.

55. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, 13 octobre 1994,

56. Id.

170 CHANTAL MORELLE

Mitterrand est une cible. Enfin, Védrine dévoile son opinion. C’est donc
plus qu’une note d’information : « J'ai demandé à Bruno Delaye et à la
cellule africaine de préparer un argumentaire récapitulant tout ce que
la France a fait en Afrique et pour l'Afrique depuis 1981. » « Je pense
que nous avons intérêt à répondre », conclut-il. Sur la note, Mitterrand
inscrit un « vu », sans autre mention. ‘

De quoi s'agit-il ? À l’automne 1994, plusieurs livres mettant en cause
une fois de plus la politique africaine de la France vont paraître. Celui
de Pascal Krop 57 est le plus violent, selon Hubert Védrine qui s'adresse
à François Mitterrand” :

Leur point commun est d'accuser la France de tous les maux de l'Afrique,
notamment de ceux du Rwanda, et de multiplier les attaques contre vous-
même ou contre Jean-Christophe.

À toutes fins utiles et dans l’attente de vos instructions sur la façon dont
il faudra traiter cette nouvelle campagne, [.…] sur le modèle de ce que
nous avions réalisé ces mois derniers sur la Bosnie, le Rwanda, Vichy, la
moralisation de la vie politique, le sida, etc, et qui a eu, à la longue, un
certain effet.

Bruno Delaye doit voir jeudi Jean-Christophe qui lui dira comment, à
titre personnel, il entend réagir. Pour le reste, je pense que nous avons
intérêt à répondre non pas à quelqu'un d'aussi bas que Pascal Krop mais
à l'idée qui se répand que la politique africaine de la France est globale-
ment condamnable.

[.…] Maintenir une politique africaine de la France est un exercice ingrat,
décevant, peu gratifiant, mais c’est cela ou l'abandon. Face aux attaques
nous pourrions peut-être essayer de faire ressortir ce dilemme et la façon
dont vous l’avez traité 59.

Hubert Védrine s'implique dans la défense du bilan, du projet de la
politique africaine du Président qu’il entend protéger. En outre, il y a
une personnalisation de la polémique. Un journaliste d’investigation tra-
vaillant à L'Événement du jeudi, Pascal Krop, est nommément visé, pré-
senté comme quelqu'un de « bas » ; plutôt que de lui répondre, Hubert
Védrine suggère de s'adresser à l’ensemble des médias et des auteurs.
Cette personnalisation vise également Jean-Christophe Mitterrand,
non pas seulement pour sa fonction puisqu'il y a eu trois conseillers
jusqu'alors, mais aussi en tant que fils du Président. Toutefois, c’est
son successeur, Bruno Delaye, qui doit le contacter, et l’ensemble de la
cellule africaine de l’Élysée est mobilisé pour préparer des éléments de
réponse à ces attaques.

La question est très sensible pour l’Élysée. L’alerte quant à l’actua-
lité éditoriale de l’automne 1994 est significative, il n’y a pas, dans les

57. Pascal Krop, Le Génocide franco-africain. Faut-il juger les Mitterrand ?, Paris, Jean-Claude Lattès, 1994.

58. Outre Pascal Krop, Hubert Védrine cite Ronny Brauman et une parution
d'un « groupe d'ONG ».

59. AN, AG/5(4)/HV/13, HV/FM, 13 octobre 1994,


DES ARCHIVES AU CŒUR DE LA PRÉSIDENCE FRANÇAISE... 171

chronos, ni même dans les notes du secrétaire général, de présentations
aussi polémiques, offensives et défensives ; dans ce fonds, c’est le seul
document qui touche à des opérations médiatiques, et il montre la
capacité à agir d'Hubert Védrine et sa maîtrise étroite du sujet.

Le secrétaire général, miroir de la politique élyséenne ?



Le secrétaire général Hubert Védrine est bien une « tour de contrôle »
au service du président de la République. Une masse diverse d’informa-
tions converge vers lui, qu’il répercute au chef de l’État. L'expression
qu'il utilise indique bien le « contrôle » de l'information qu’il exerce,
au-delà de la simple courroie de transmission. Le Rwanda a-t-il un
statut privilégié ? Bien que ces chronos contiennent un faible nombre
de notes qui s’y rapportent et mentionnent à l’occasion d’autres sujets,
ils montrent que ce sujet n'échappe pas au secrétaire général. Hs confir-
ment les liens étroits, la collaboration entre les membres de la cellule
élyséenne, les échanges d'informations, la transmission des documents.
Hubert Védrine informe le Président, insiste sur certains points, donne
son avis le cas échéant, le plus souvent de façon lapidaire mais claire.
Il ne cherche pas à convaincre car son avis reflète celui de François
Mitterrand qu'il sert, et c’est pour cela que la « tour de contrôle » envoie
des alertes, si nécessaire.

La question du Rwanda n’est pas traitée de la même façon avant et
après mars 1993, alors que la cohabitation exige davantage d’échanges
au sein de l'exécutif. De nombreuses notes de ces chronos concernent les
Conseils restreints qui ne sont mis en place qu’à partir de février 1993,
à la veille du changement de majorité, et les entretiens avec le Premier
ministre et le ministre des Affaires étrangères — qui existaient aupa-
ravant, cependant. Au travers des trois chronos consultés, bien que
faiblement documentés, le Rwanda est une question à vif, présente
dans les échanges au sommet de l’État, abordée lors des Conseils des
ministres, des Conseils restreints, des entretiens avec le Premier ministre
et d’autres ministres, avec des membres de la société civile éventuelle-
ment. La vigilance à l'égard des critiques individuelles ou collectives est
de tous les instants ; la ligne de la politique africaine, et singulièrement
rwandaise, de la France est tracée par le chef de l’État, elle doit être
défendue résolument, les notes et les propositions d’Hubert Védrine
montrent qu'il répond à sa fonction avec une grande réactivité, alimente
ses argumentaires en interrogeant les ministres et leur cabinet, prévoit
les réponses, comme son devoir le commande. Les chronos d’Hubert
Védrine confirment son rôle et sa connaissance du « sujet rwandais »
comme des autres, et la ténuité de la documentation ne signifie pas
faible importance.

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