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Num
28657
Date
Mardi Novembre 1994
Ymd
Size
515625
Uptitle
Comment reconstruire la société rwandaise
Title
Les fruits empoisonnés de l'ajustement structurel
Quoted name
Keyword
Type
Article de journal
Language
FR
Citation
PAR MICHEL CHOSSUDOVSKY *

AVANT même l'éclatement de la guerre civile en octobre 1990, le Rwanda était ravagé
par une crise économique dont ont peu parlé les médias, pourtant de plus en plus
attentifs aux souffrances humaines. Une restructuration de l'agriculture,
l'effondrement des cours du café, qui fournit à ce pays plus de 80 % de ses recettes
d'exportation c'est là le legs colonial de la Belgique , et l'imposition d'un programme
de réformes macro-économiques par les institutions de Bretton Woods auront, en
exacerbant les difficultés de la vie et les tensions ethniques, contribué à
l'effondrement politique.

En juillet 1989, à l'issue d'une réunion historique en Floride, les pays producteurs de
café décidaient, sous la pression des grands négociants américains, de supprimer les
quotas à l'exportation. En quelques mois, les prix chutèrent de plus de 50 % (1). Une
ruine pour les producteurs africains, et notamment pour le Rwanda. Malgré ses efforts
de diversification depuis l'indépendance en 1962, cet Etat restait encore trop
dépendant de ses cultures d'exportation. Une classe de rentiers, tirant leurs revenus
du commerce du café, avait noué des liens étroits avec un pouvoir resté autoritaire. Il
en résultait une fragilité extrême de l'Etat postcolonial, à la merci d'un effondrement
des cours.

Malgré la persistance d'une extrême pauvreté jusqu'au milieu des années 80, des
progrès furent accomplis : stabilité de la monnaie, croissance réelle du produit
intérieur brut (PIB) de l'ordre de 4,9 % l'an (de 1965 à 1989), inflation parmi les plus
faibles du continent (moins de 4 % l'an) (2), développement de la scolarité. En dépit
d'une forte pression démographique (croissance de la population de 3,2 % l'an), les
importations de céréales étaient minimes par rapport à celles de certains Etats
voisins. Des restrictions aux importations de denrées alimentaires protégeaient les
producteurs locaux (3). En novembre 1988, une mission de la Banque mondiale vint
examiner le programme de dépenses publiques. Les recettes habituelles furent
prescrites : libération du commerce, dévaluation de la monnaie, suppression des
subventions aux agriculteurs, élimination progressive du Fonds d'égalisation (qui
achetait le café aux planteurs), privatisation des entreprises et services publics,
licenciement de fonctionnaires…

Une dévaluation du franc rwandais survint en novembre 1990, six semaines à peine
après l'incursion de l'armée rebelle du Front patriotique rwandais (FPR) à partir de
l'Ouganda. Une telle mesure, qui était destinée à restaurer une économie ravagée par
la guerre, produisit un effet contraire : l'inflation prit de la vitesse et les revenus réels
s'effondrèrent. En quelques jours, les prix des carburants et des produits essentiels
furent sensiblement relevés. Le taux de l'inflation passa de 1 % en 1989 à 19,2 % en
1991 (4). Détérioration de la balance des paiements, croissance économique négative,
dette extérieure accrue de 34,3 % entre 1989 et 1992... L'appareil de l'Etat était plongé
dans le désarroi, les entreprises publiques acculées à la faillite, les services publics
s'effondrèrent (5).

Désespérés, les fermiers déracinèrent 300 000 caféiers (6) en 1992. La crise
économique était à son comble. Le prix d'achat du café avait été gelé, malgré
l'inflation (7). En pleine guerre civile c'était en juin 1992 survint une seconde
dévaluation sur le conseil du Fonds monétaire international (FMI), suivie d'une
nouvelle augmentation des prix. La production de cassave, de haricots et de sorgho,
aliments de base, chuta à son tour, et le système coopératif d'épargne et de crédit, qui
aidait les petits paysans, se désintégra. L'"aide alimentaire" et les importations de
denrées à bon marché en provenance des pays riches se déversèrent, avec tous leurs
effets déstabilisateurs. Du coup, ni les cultures de rente ni l'économie vivrière
n'étaient plus viables.

Austérité du budget, gonflement de l'armée

LE Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et l'Organisation des Nations unies
pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) attirèrent l'attention sur une famine dans les
provinces du Sud (8). En 1994, un rapport fit état de l'effondrement complet de la
production caféière à cause de la guerre, mais aussi de la restructuration du système
de commercialisation de l'Etat. L'entreprise mixte Rwandex, chargée du traitement et
de l'exportation du café, était devenue pratiquement inopérante (9).

Intervenue en novembre 1990, la première dévaluation avait en fait été décidée dès le
17 septembre 1990, avant l'éclatement des hostilités, lors d'une réunion à Washington
entre le FMI et une mission dirigée par le ministre rwandais des finances, M. Benoît
Ntigurirwa. En octobre, lorsque les hostilités se déclenchèrent, des millions de dollars
d'"aide à la balance des paiements" affluèrent, destinés à des importations de
marchandises. Mais il est probable qu'une bonne part de ces fonds furent détournés
par le régime (et par ses diverses factions politiques) pour l'achat de matériel
militaire (10). Kalachnikovs, artillerie lourde et mortiers vinrent compléter les
fournitures militaires de la France, incluant des missiles Milan et Apila (sans parler du
Mystère Falcon mis à la disposition personnelle du président Habyarimana) (11). A
partir d'octobre 1990, l'armée se gonfla en un éclair, ses effectifs passant de 5 000
hommes à 40 000 ce qui, malgré l'austérité budgétaire, supposait l'afflux d'argent
étranger… Les nouvelles recrues provenaient des rangs des chômeurs venus
s'agglutiner dans les villes après l'effondrement des prix du café en 1989. De jeunes
délinquants, produits d'une société appauvrie, furent enrôlés par milliers dans les
milices civiles responsables des massacres. Une partie des fonds provenant de
l'extérieur avait donc permis à l'armée d'organiser et d'équiper les milices (12).

Nécessité d'annuler la dette extérieure

TABLES rondes des pays donateurs ; accords de cessez-le-feu ; pourparlers de paix…
L'octroi de crédits multilatéraux et bilatéraux à partir d'octobre 1989 avait été soumis
à la condition que l'Etat s'emploie à "démocratiser" le pays. Le soutien de l'Occident
dépendait aussi de la conclusion d'un accord avec le FMI. Cependant, l'évolution en
faveur de la démocratie se heurta aux effets de la crise économique et, dès que les
négociations de paix s'enlisèrent, la Banque mondiale annonça l'interruption de ses
versements au titre de l'accord de prêt (13).

Aujourd'hui, alors que les organisations chargées de l'aide préparent le retour des
réfugiés, les perspectives d'une reconstruction de l'économie hors des sentiers tracés
par les créditeurs internationaux semblent très limitées. A supposer qu'un
gouvernement d'union nationale réussisse à instaurer la sécurité sur les terres et les
biens, les deux millions de Rwandais entassés dans les camps du Zaïre et de Tanzanie
n'ont rien à attendre : les marchés agricoles ont été détruits par les réformes, la
production de café et de denrées alimentaires est disloquée, l'emploi urbain et les
services sociaux se sont effondrés. La reconstruction exigerait un programme
d'économie alternative, sous la direction d'un gouvernement démocratique fondé sur
la solidarité interethnique et à l'abri des interférences étrangères ; cela suppose une
annulation de la dette extérieure, un afflux d'aide internationale sans conditions. Mais
encore faudrait-il desserrer le carcan de l'ajustement structurel, protéger la
production alimentaire et organiser la sécurité du monde paysan.

Alors que beaucoup d'autres pays de l'Afrique subsaharienne affrontent des difficultés
semblables à celles du Rwanda, la dévaluation de 1990 dans ce pays a presque valeur
de test : elle pourrait servir de signal d'alarme quant aux conséquences de la
dévaluation du franc CFA également de 50 % décidée en janvier dernier à l'instigation
du FMI et du Trésor français (14).

MICHEL CHOSSUDOVSKY
* Professeur d'économie, faculté des sciences sociales, université d'Ottawa

(1) Le prix du café FOB à Mombasa chuta de 1,31 dollar, la livre en mai 1989 à 0,60
dollar en décembre 1989 (cf. Marchés tropicaux , 18 mai 1990, p. 1 369 et 29 juin 1990,
p. 1 860).

(2) Voir "Conférence des Nations unies sur les pays les moins avancés", Country
Presentation by the Government of Rwanda , Genève, 1990, p. 5 et "République
rwandaise, ministère des finances et de l'économie", l'Economie rwandaise, vingt-cinq
ans d'efforts (1962-1987), Kigali, 1987.

(3) "Conférence des Nations unies sur les pays les moins avancés", op. cit ., p. 2.

(4) Cf . "Economist Intelligence Unit", Country Profile, Rwanda and Burundi,
1993-1994, Londres, 1994, p. 9.

(5) Voir, notamment, Banque mondiale, World Debt Tables, 1993-1994, Washington
DC, p. 383. La dette s'est accrue de plus de 400 % depuis 1980 (de 150,3 millions de
dollars en 1980, elle atteignait 804,3 millions en 1992).

(6) Ce chiffre correspond à une estimation prudente. "Economist Intelligence Unit",
Country Profile, op. cit ., p. 10.

(7) En 1990-1991, le prix (réel) du café au producteur (exprimé en dollars des
Etats-Unis) avait déjà décliné de 60 % par rapport à son niveau de 1986. Une nouvelle
chute se produisit en 1992.

(8) Le CICR estimait en 1993 que plus d'un million de gens étaient frappés par la famine
(cf. Marchés tropicaux , 2 avril 1993, p. 898). En mars 1994, un communiqué de la FAO
signalait une chute de 33 % de la production alimentaire en 1993 (cf. Marchés tropicaux, 25 mars 1994, p. 594).

(9) Voir Marchés tropicaux, 13 mai 1994, p. 974.

(10) Aucune indication officielle, aucune information de presse n'ont confirmé ou
infirmé le détournement de l'aide à la balance des paiements pour financer des dépenses
militaires. Selon l'organisation Human Rights Watch à Washington, l'Egypte se mit
d'accord avec Kigali pour fournir un équipement militaire représentant une valeur de 6
millions de dollars. Un contrat avec l'Afrique du Sud se montait à 5,9 millions de dollars
(voir Marchés tropicaux, 28 janvier 1994, p. 173).

(11) Voir New African, juin 1994, p. 15, ainsi que l'entretien avec Colette Braeckman
sur l'aide militaire de la France, dans Archipel, n° 9, juillet 1994, p. l.

(12) En tout, depuis le début des hostilités en octobre 1990, le déboursement de quelque
260 millions de dollars au total avait été approuvé (comprenant de substantielles
contributions bilatérales de la France, de l'Allemagne, de la Belgique, de la Communauté
européenne et des Etats-Unis).

(13) Cf. New African, juin 1994, p. 16.

(14) Voir Sanou Mbaye, "Une loi dictée par les institutions financières internationales :
l'Afrique noire happée par le marché mondial", le Monde diplomatique, mars 1994.

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