Author-card of document number 2342

Num
2342
Date
Mardi 31 mai 1994
Ymd
Size
186559
Uptitle
 
Title
Trafic d'armes, via Paris, pour la dictature rwandaise
Subtitle
Dans un message adressé à Kigali, l'ambassade du Rwanda au Caire annonce l'envoi d'un chargement de munitions aux responsables du génocide « dès que votre messager parvienne à Paris »
Tres
 
Page
11
Keyword
BBL
Identifier (cote)
no 15487
Abstract
 
Source
Extract from
 
Comment
 
Type
Article de journal
Language
FR
Citation
LE 25 mai, c'est-à-dire mercredi dernier, le deuxième secrétaire de
l'ambassade du Rwanda au Caire adressait à son ministère de la Défense
à Kigali un message (voir le fac-similé ci-dessous) lui annonçant une
livraison d'armes et de munitions. Voici les principaux extraits de ce
document :

« Honneur vous communiquer ce qui suit :

1. Mr Anoop dispose pour le moment d'une licence d'exportation pour le
stock suivant :

40.000 Hand Grenade (défensive),

3.000.000 rounds 7,62 x 39.

Au cas où la BBL avait exécuté le transfert en sa faveur, il aurait
déjà livré ce 25/05/1994, le chargement suivant avec 365.000 USD de
crédit :

760.000 rounds 7,62 x 39

20.000 H. G. (...)

(soit) un chargement net 33 tonnes (avec possibilité de chargement des
deux avions en même temps). »

Le coût total de ce « chargement » s'élève, selon la note de
l'ambassade rwandaise au Caire, à un total de 765.000 dollars.

La fin du document est ainsi rédigée : « Pour les produits 5,56 mm, il
(Mr Anoop) peut les apprêter à condition qu'on ait les certificats de
destination finale faits à Kinshasa-Zaïre (par via ambassades) et que
les fonds nécessaires soient disponibles avant livraison.

Je l'ai déjà contacté pour être prêt dès que votre messager parvienne
à Paris. »

Cette dernière partie du message soulève des questions
graves. Observons tout d'abord que ces armements livrés ou en cours de
livraison, destinés directement aux auteurs du génocide qui continue à
être perpétré au Rwanda, sont des balles de 7,62 mm et des grenades
dites défensives, les plus meurtrières. La « BBL » citée comme étant
l'organisme transférant les fonds à destination de « Mr Anoop »
serait-elle la Banque belgo-luxembourgeoise ?

Il y a plus grave : les « certificats de destination finale faits à
Kinshasa » sont les documents exigés habituellement par les autorités
françaises auprès du client « final » officiel - en l'occurrence, ici,
le Zaïre - de tout envoi d'armes à partir du territoire français.

Un avion fantôme



A cela s'ajoutent deux autres interrogations particulièrement
inquiétantes : quel est ce « messager » qui doit « parvenir » à Paris
? Avec qui a-t-il des contacts ? Uniquement des trafiquants ? Et,
surtout, par qui sont affrétés les « deux avions » sur lesquels le «
chargement » pourrait se faire « en même temps » ? D'où partent-il ?
Serait-ce d'une base gouvernementale française ?

On se souvient que, fin avril, le gouvernement français avait annoncé
l'envoi d'au moins un avion, officiellement chargé de secours
d'urgence à destination du Rwanda. Aucune organisation humanitaire
n'a, à notre connaissance, été en mesure de réceptionner le contenu de
cet appareil qui aurait atterri au Zaïre ou en Tanzanie. Il est aussi
de notoriété publique que l'aide militaire française à la dictature
était organisée ces dernières années à partir du Caire et était
garantie par une banque nationalisée française, le Crédit lyonnais.

Un trafic qui se poursuit



Dans une interview publiée par « le Quotidien » du 28 mai, le ministre
de la Coopération, Michel Roussin, se demande, avec une fausse naïveté
: « Par où pourrions-nous fournir des armes et par quel moyen ? Cela
serait en totale contradiction avec la politique africaine du
gouvernement. » Et il ajoute que les informations selon lesquelles une
aide militaire est accordée, ou l'a été, par Paris à la dictature
rwandaise « ne tiennent pas la route ni politiquement ni techniquement
». Le ministre va jusqu'à nier le fait que des armes destinées aux
tueurs pourraient transiter par la ville zaïroise de Goma, car,
affirme-t-il, « c'est méconnaître nos relations avec ce dernier pays
que tous les spécialistes de la politique africaine connaissent bien
».

Mais, justement, n'est-ce pas avec ce pays que les autorités
françaises ont depuis quelques mois les meilleures relations, allant
jusqu'au point, dit-on dans certaines chancelleries africaines, de
faire pression afin que le Zaïre préside l'Organisation de l'unité
africaine (OUA) à l'issue du prochain sommet ? Faut-il rappeler
qu'après avoir fait mine d'encourager le mouvement démocratique
zaïrois le président Mitterrand avait accordé un entretien au
maréchal-président Mobutu, à l'issue du sommet de la francophonie à
Maurice le 18 octobre dernier. La France « ne soutient personne » au
Zaïre, avait alors promis le chef de l'Etat à Mobutu. Ce qui avait à
l'époque vivement ému l'opposition zaïroise regroupée au sein de
l'Union sacrée.

Toujours est-il que le trafic d'armes à destination des assassins
rwandais se poursuit encore aujourd'hui et qu'il passe, d'une manière
ou d'une autre, par la capitale française. M. Roussin pourrait
peut-être se renseigner utilement auprès de son collègue de la Défense
pour savoir quels certificats de destination finale ont été visés par
ses services. Et, le cas échéant, lui indiquer que ce trafic
particulièrement scandaleux en faveur de responsables de l'un des plus
grands génocides de la fin du siècle doit immédiatement cesser.

MICHEL MULLER

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