Fiche du document numéro 22893

Num
22893
Date
Mardi Mars 2016
Amj
Taille
2305736
Titre
Un sachet d'hosties pour cinq. Récit d'un rescapé du génocide des Tutsi commis en 1994 au Rwanda [Extrait pp. 37-38]
Page
37-38
Lieu cité
Lieu cité
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
III
L'avion du président

Arrivé devant chez moi, j’ai retrouvé les jeunes rencontrés
auparavant quand j'étais sorti pour me rendre chez Élie. Je me suis
arrêté pour discuter un peu avec eux quand mon père, rentrant de sa
promenade du soir, me rejoignit:

— César, il vaut mieux ne pas trop traîner dehors ce soir. Je
sens que quelque chose ne va pas. Je viens de me faire insulter par
un Hutu.

Mon père avait toujours été un homme respecté dans le quar-
tier et même dans toute notre commune. Mais les choses avaient
évidemment changé. Je rassurais mon père, qui rentra à la maison.
Je me disais intérieurement « Je vais avoir vingt et un ans au
mois de juin, je suis assez adulte et capable de veiller sur moi-
même... » Mais je respectais la sagesse de mon père et son propos
m’alarma quelque peu. Je cachais pourtant mon inquiétude crois-
sante mais inconsciente, en rigolant avec mes amis encore pendant
quelques minutes.

Soudain, Albert, un des jeunes, s’exclama:

— Regardez cette grosse étoile là-bas ! Elle semble se déplacer !

— Ne dis pas de bêtises, Albert!

Curieux, nous avons tous levé les yeux vers l’horizon. Après un
petit moment, nous avons réalisé qu’il s’agissait en fait d’un avion
avec ses lumières rouges clignotantes au bout des ailes.

C'était normal de voir passer des avions puisque la colline de
Masoro est située presqu’à la même hauteur que celle de Kanombe
où se trouvait le seul aéroport international du pays. Nous pouvions


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bien voir sa piste d’atterrissage depuis notre position car seuls
quelques kilomètres nous en séparaient.

Je continuais à chicaner Albert, tout en suivant des yeux le
déplacement de l’avion dans le ciel noir. Et soudain, d’un coup,
l'avion se transforma en une boule de feu qui se sépara aussitôt
en deux parties illuminant les environs. Un énorme fracas nous
fit sursauter et, d’instinct, nous nous sommes tous jetés à terre.
Un geste qui me sauvera la vie quelques jours plus tard. Mais, à
ce moment-là, j’étais loin de savoir que cet avion transportait les
présidents rwandais et burundais ainsi que certains hauts dignitaires
de l’armée rwandaise.

Toujours les yeux fixés dans la direction de l’aéroport, nous enten-
dions et apercevions nettement des tirs dont les balles montaient
encore vers ce qui restait de l’avion en train de se consumer et
de tomber. Avec un peu de recul, je me dis que, s’il y avait bien
eu le missile que nous n’avions pas vu monter mais qui, selon les
informations nationales et internationales données par la suite, avait
fendu l’avion présidentiel en deux parties, il y avait aussi eu une
autre arme de gros calibre qui envoyait des projectiles en direction
de l’avion en feu.

La confusion régnait tout autour de moi. Des enfants pleuraient
et leurs mamans venaient les chercher pour les faire rentrer à la
maison. Chacun s’était mis à courir, à la recherche d’un abri. Je me
suis relevé et je suis rentré haletant à la maison, encore incapable
de comprendre ce qui venait de se passer, là-haut, dans le ciel de
Kigali. Tout cela n’avait duré que quelques secondes !

Devant la porte, assis sur une chaise, mon pére Iumait nerveuse-
ment sa pipe alors que ma mère était en train de calmer ma petite
sœur de dix ans, Laetitia. Me voyant arriver, mon père me lança
sans attendre que je reprenne mon souffle:

— Que se passe-t-il?

— Je ne sais pas! J’ai vu un avion exploser! Tu penses que.

Il me coupa la parole:

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