Fiche du document numéro 22639

Num
22639
Date
Janvier 2003
Amj
Fichier
Taille
114177
Titre
Billets d'Afrique No. 110
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
N° 110. Janvier 2003.
Angoisses et espoirs
À d’intenses inquiétudes se mêlent depuis un mois, pour le continent africain, quelques lueurs d’espoir.
L’angoisse maximale est en Côte d’Ivoire. Nous y reviendrons longuement. Un scénario sans doute imprévu place ce
pays en suspension, au-dessus d’un gouffre dont il est difficile de mesurer la nature (syndrome rwandais ? congolais ?
centrafricain ? libérien ?) et la profondeur (le nombre et l’étendue des possibles massacres).
La France, qui a des responsabilités dans cette impasse (on les déduit plus qu’on ne les voit, car elles relèvent du
registre inavouable des “coups tordus” françafricains), se trouve sans l’avoir voulu dans la position d’ultime passerelle.
Elle aussi a désormais beaucoup à perdre, et n’a donc, cette fois, guère d’autre solution que d’être “vertueuse” : peser au
maximum pour une solution politique. La “guerre totale” à laquelle aspirent les deux camps aurait un coût incalculable en
vies humaines.
Les fanatiques de l’ivoirité ont montré ce qu’ils étaient capables de faire en massacrant 120 “étrangers” fin novembre,
lors d’un raid avec des mercenaires. Quant aux rebelles, au financement mafiafricain, ils ont craqué une allumette dans
une forêt déshydratée : nous ne miserions pas un centime sur le fait que leur priorité soit la nôtre, éviter la flambée des
pogromes. Pour eux, la victoire et le pouvoir sont plus importants. Quitte à dénoncer ensuite les criminels. Mais les
victimes ne seraient plus là pour applaudir leur discours…
C’est pourquoi nous avons pris l’initiative de rédiger un appel, Côte d’Ivoire : prévenir le pire (p. 2). Signé par un
rassemblement inédit d’associations françaises, il demande entre autres à la France de prendre la mesure de la situation,
d’assumer les responsabilités qui en découlent, et d’impliquer au maximum les Nations unies (elle l’a bien exigé des USA
à propos de l’Irak… ).
Certains s’étonneront que nous requérions un pompier pyromane. Mais, dans l’immédiat, c’est le seul à avoir de l’eau. Il
semble aussi que les clivages se creusent dans le village franco-africain : certains, obligés de jouer les pompiers dans
des conditions de plus en plus risquées, en auraient assez des pyromanes invétérés – aussi à l’œuvre en Centrafrique.
Ce sont ces clivages qui autorisent le pilonnage incessant des positions pasquaïennes, et qui laissent filtrer de sérieux
agacements à propos du régime sanglant de Brazzaville.
Sans ces clivages, Élisabeth Borrel, ses soutiens dans le monde judiciaire et les enquêteurs de 90 minutes (Canal+)
n’auraient pu faire éclater la vérité sur le « suicide » du juge Bernard Borrel, en 1995 à Djibouti : un assassinat maquillé,
commandité par le complexe mafieux franco-djiboutien – co-animé par l’actuel président Guelleh.
Si les truquages de l’instruction, qui évoquent ceux de l’affaire Dreyfus, ont su obtenir la complicité de tant de
magistrats et auxiliaires de justice, c’est, nous en sommes convaincus, que les responsabilités dans cet homicide
remontent très haut à Paris. Le formidable combat d’Élisabeth Borrel fera peut-être tomber l’un des pans les plus odieux
de la Françafrique – bien au-delà de Djibouti.
Ajoutons que les élections à Madagascar se sont déroulées dans le calme, confortant le choix populaire en faveur de
Marc Ravalomanana (malgré les assauts de propagande sophistiquée des partisans de l’ancien dictateur Didier
Ratsiraka) ; et que deux accords de paix ont été signés, concernant le Burundi puis le Congo-Kinshasa. Ces accords sont
extrêmement fragiles. Mais Burundais et Congolais sont prêts à s’accrocher au moindre espoir de paix. Ce ne sont pas
eux qui conseilleront aux Ivoiriens de préférer la guerre.

SALVES
Priorité à la politique
« Nous sommes tellement mélangés que si la guerre civile éclate, nous serons tous morts », observe une Ivoirienne citée par Le
Parisien (13/12/2002). À propos de cette guerre, que les enflammés des deux bords voudraient inéluctable, le quotidien a ce
commentaire sobre et judicieux : elle « sera […] très meurtrière et laissera des traces terribles. Quel que soit le vainqueur. Elle
mettra à vif des divisions ethniques […] ou religieuses. »
Tous ceux qui sont allés récemment à Abidjan ou dans certains villages de l’intérieur confirment qu’est amorcée le quatrième
type d’armes de destruction massive (après les nucléaires, chimiques et bactériologiques) éprouvé en 1994 au Rwanda :
transformer, par un cocktail de haine et de peur, des jeunes désœuvrés en miliciens prêts au pire, et des pans de la population
civile en « nettoyeurs ethniques ».
Amorcée ne veut pas dire mise en œuvre. Le pire n’est pas certain à l’heure où nous bouclons ces Billets. Il n’empêche : on a
l’impression de voir deux trains de voyageurs sur une voie unique, fonçant l’un vers l’autre. Certains Ivoiriens appuient de toutes
leurs forces sur les freins, tentant de dissuader leurs compatriotes de se laisser intoxiquer par la propagande fratricide. Mais cela
risque fort de ne pas suffire sans appuis extérieurs.
Regroupés dans la CEDEAO, les pays ouest-africains ont étalé leurs divisions et leur impuissance. Les soutiens chiraquiens du
tyrannosaure togolais Eyadema ont cru bon de favoriser le choix de ce dernier comme médiateur. L’échec était prévisible. Il est
caricatural, et le retard ainsi pris pourrait s’avérer tragique. Il n’y a pas d’issue à la confrontation actuelle sans un traitement au fond
des questions de la citoyenneté et de la non-confiscation du pouvoir par un Président-monarque. Bref, sans fonder politiquement ce
qui n’a été trop longtemps été qu’un « État franco-africain 1». Il est difficile d’imaginer plus incompétent qu’Eyadema à cet égard.
Restent la France et son armée. Hantées par le génocide de 1994 au Rwanda, elles ont cette fois joué comme par réflexe
l’interposition, hésitant sur la conduite à tenir après le coup d’État manqué du 19 septembre. Mais cette posture est d’autant moins
tenable que les relais militaires africains se dérobent et que, sur le terrain, les va-t’en-guerre vont multiplier les provocations. Paris
ne peut donc que presser au maximum en faveur d’une solution politique.
Voici quelques années, cela aurait été facile : il suffisait de tenir un conclave à Paris entre les parties prenantes, presque toujours
branchées sur la Françafrique. Mais celle-ci a trop multiplié les scandales. Sa dénonciation n’est pas le monopole des victimes :
des politiciens sans scrupules peuvent aussi s’en emparer pour empêcher qu’on les contraigne à la modération.
Les rebelles sont portés par l’indignation d’une partie des habitants de la Côte d’Ivoire face à la mobilisation “ivoiritaire”, odieuse
et criminelle. Ils disposent très probablement d’une supériorité militaire. Rien ne les sépare donc du pouvoir que l’armée française

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et leur hésitation devant le bain de sang qui entacherait leur victoire, même si d’autres le perpètrent. Pour le moment, cette
hésitation semble ténue, et ils concentrent leur offensive médiatique sur la faible légitimité de la présence française.
Cela risque de pousser davantage Paris du côté du régime Gbagbo, et de son idéologie insupportable. La victoire de cette
dernière embraserait le Sahel. Encore une fois, la France n’a d’autre issue, pragmatique et honorable, qu’un traitement politique et
public de la crise. Une voie inhabituelle, étroite, risquée.
1. Selon l’expression de l’africaniste Jean-Pierre Dozon. Cf. son article dans Les Temps modernes, n° 620, 11/2002.
Appel Urgent
(publié le 12 décembre 2002)

Côte d’Ivoire : prévenir le pire
En Côte d’Ivoire, dans un contexte d’instrumentalisation de la xénophobie (« l’ivoirité »), sur fond de crise économique provoquée par un pillage
multiforme (interne et externe), une rébellion armée a précipité la radicalisation des stratégies politiques. Cette radicalisation mise sur des clivages
Nord-Sud et/ou Islam-Christianisme, qu’elle provoque puis avive. Les Ivoiriens sont sommés de s’enrôler dans un camp ethnique ou religieux. Les
“tièdes” sont soupçonnés de trahison. À Abidjan, les faucons du régime, apparemment en position dominante, fourbissent une arme aux effets
incalculables, “expérimentée” à grande échelle en 1994 au Rwanda : cultiver l’hystérie par les médias de la haine, enrôler la jeunesse dans des
mouvements susceptibles de se muer en milices d’“autodéfense”, avec l’appoint d’“escadrons de la mort”. Dans le Nord, des informations crédibles
ont fait état d’exécutions extrajudiciaires de fonctionnaires “loyalistes”. Les extrémistes de chaque faction rêvent d’imposer militairement leur
suprématie, rompant une trêve fragile dès lors que faiblirait la volonté d’interposition de la communauté internationale – représentée principalement,
de facto, par les pays ouest-africains et la France.
Le monde se souvient, ou devrait davantage se souvenir, de l’horreur de 1994 au Rwanda, quand un mélange de haine, de peur et de contrainte
a enrôlé plus d’un million de personnes dans le massacre d’environ 800 000 autres, leurs voisins. Il n’est pas possible que l’humanité accepte ce
risque pour la Côte d’Ivoire, même à une échelle moindre. Un embrasement de la guerre civile ferait courir le risque d’innombrables pogromes, et
d’un engrenage mimétique des atrocités. Les organisations et les personnalités soussignées décident de coaliser leurs volontés pour tenter
d’épargner le pire. Elles demandent que le Conseil de sécurité des Nations unies soit saisi au plus tôt, par les États qui en ont le pouvoir, pour :
– condamner avec la plus grande fermeté toute tentative de relance des hostilités, la crise actuelle n’ayant d’issue possible que politique, en
particulier sur les questions de citoyenneté, de démocratie et de justice ;
– décréter un embargo sur les livraisons d’armes, interdire l’emploi de mercenaires, condamner le recrutement d’enfants-soldats, lancer une
enquête sur le financement et l’armement des rébellions ;
– exiger la fermeture immédiate des médias de la haine ;
– menacer de déférer les propagandistes de l’ethnisme, les recruteurs de milices, les commanditaires d’escadrons de la mort et les autorités qui les
tolèrent devant la Cour pénale internationale.
La France, par l’étroitesse de ses relations avec la Côte d’Ivoire, a une responsabilité toute particulière. Elle dispose de nombreux moyens, y
compris la saisine du Conseil de sécurité, pour enrayer l’engrenage mortifère. C’est une question de volonté et de priorité politiques. Se trouvant de
fait au cœur du processus d’interposition, elle ne peut le déserter tant que n’est pas mis en place un dispositif suffisant pour empêcher un drame
qui peut encore être évité. Elle ne peut rééditer le départ précipité des troupes de son opération Amaryllis, en avril 1994 au Rwanda – contribuant
alors à abandonner toute une population au déferlement génocidaire.
Les organisations et personnalités soussignées s’engagent et invitent à soutenir toutes les expressions d’un langage de paix, de citoyenneté et de
dialogue en Côte d’Ivoire. Elles encouragent les Ivoiriens à propager un message de résistance à la logique du clivage ethnique et religieux, à
l’enrôlement des civils dans une guerre fratricide (certains le font déjà, avec beaucoup de courage, sans recevoir un écho suffisant). Elles invitent à
la diffusion d’un slogan du genre : « La haine ne passera pas par moi ». Chaque Ivoirien, personnellement et dans ses multiples formes de relations
sociales, peut contribuer à désamorcer cette arme, à l’exemple des responsables des différentes communautés de Bouaké qui ont brisé le cycle de
représailles en instaurant des groupes de vigilance conjointe.
Parmi les premiers signataires : Afrique Verte, Agir ici, Aircrige, Antenne Foi et Justice Afrique-Europe de Paris, ATTAC, CADTM-France, CCFD,
Cedetim, Cimade, Centre de Recherche et d’Information pour le Développement (CRID), Coordination Sud, FIDH, Frères des Hommes, OxfamSolidarité (Belgique), Prévention Génocides, Ritimo, Survie, Terre des Hommes France.
Et un afflux de signatures d’associations, de personnalités, de simples citoyens…
Signalons aussi un remarquable Appel des intellectuels africains sur la Côte d’Ivoire, qui connaît un beau succès, en qualité et en quantité.

Fauteurs de guerre
Nous avons évoqué le mois dernier les armes basiques du régime Gbagbo : les médias de la haine, des “escadrons de la mort”
(que beaucoup disent directement reliés au Palais présidentiel), l’enrôlement milicien des jeunes – mobilisés par le “général de la
jeunesse”, Charles Blé Goudé. Les pressions internationales empêchent encore ces armes de donner à plein. Elles ne suffiront pas
de toute façon si la guerre reprend.
Alors, le pouvoir ivoirien compte sur la sympathie du régime angolais (l’un des bourreaux du Congo-Brazzaville) : les partis de
Gbagbo et de Dos Santos sont tous deux affiliés à l’Internationale socialiste. L’Angola fournit des instructeurs. Il a servi de relais
pour l’acquisition d’armes russes – dont des hélicoptères de combat, connus pour “arroser” aussi les civils. Le régime d’Abidjan
bénéficie également des services de conseillers et de vendeurs d’armes israéliens. (La Lettre du Continent, 28/11/2002 ; Jeune
Afrique/L’Intelligent, 08/12/2002).

Avec une armée largement débandée, en partie séduite par l’aura des chefs rebelles, Laurent Gbagbo a cru se rassurer en
embauchant des mercenaires français, sud-africains, ukrainiens et biélorusses. Lesquels se voient en train de « sauver un
président démocratiquement élu » (cf. À Fleur de presse). Leur présence permet quelques percées des soldats “loyalistes”. Celle du
29 novembre à Monoko-Zohi a eu des airs de répétition générale. Quelque 120 habitants d’origine étrangère ont été massacrés.
Selon les villageois, « de jeunes Baoulés du village, dont le fils du chef, […] avaient des listes et désignaient les maisons où il fallait
tuer les étrangers » (Le Monde, 10/12/2002).
Côté rebelles, l’argent continue de ne pas manquer. Nous avons signalé le soutien du « consortium de Ouaga » : Kadhafi,
Compaoré et un bout de Françafrique désireux de remettre la main sur la Côte d’Ivoire (Billets n° 109). Deux autres sponsors ont été
accusés : une firme britannique de courtage et un fonds de pension américain, spéculant de concert sur 850 000 tonnes de cacao,
auraient misé 50 millions de dollars pour perturber l’écoulement de la récolte 2002 et gagner ainsi dix fois plus. C’est possible (sans
minimiser d’autres facteurs) : l’avidité humaine n’a pas de limites.
La rébellion du Nord ne manque pas de carburant et de munitions. Ils passent pour l’essentiel par le Burkina, où les trafics du
clan présidentiel concourent une fois de plus à la déstabilisation d’un État africain. À l’Ouest, deux autres mouvements rebelles,
appuyés par de jeunes “vétérans” de la guerre civile libérienne, ont surgi pour réclamer leur part du gâteau. Les armes ne
manquent pas à cette frontière-là.

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Mais Paris est le meilleur soutien de Charles Taylor, le “seigneur de la guerre” libérien devenu Président. La Françafrique et ses
Services sont aussi chez eux à Ouagadougou, auprès de leur créature, le régime Compaoré. Les possibilités ne manquent donc
pas de tempérer les ardeurs rebelles. La France et les États-Unis inciteraient les pays de la région à « couper la rébellion de ses
sources d’approvisionnement en armes, en carburant et en vivres » (Le Parisien, 16/12/2002). Côté sud, Paris a menacé de la Cour
pénale internationale les pousse-au-crime d’Abidjan, via le Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Sergio Vieira de
Mello.
Une délégation des associations signataires de l’appel Côte d’Ivoire : prévenir le pire (parmi lesquelles Coordination Sud, le
« collectif des collectifs » d’ONG) va rencontrer le 23 décembre le directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères,
Dominique de Villepin. Elle va demander que la pression française et internationale contre les fauteurs de guerre et pour un
dialogue politique franchisse de nouveaux paliers.
Le Pool à la torture
Depuis 9 mois, la région du Pool près de Brazzaville est comme labourée par les troupes et les hélicoptères du régime, sous
prétexte de lutte contre des rebelles “Ninjas”. Les habitations sont détruites, les civils tués, des femmes violées. Selon un ministre
congolais, 80 % de la population de la région a fui. Il s’agit de Laris, objets depuis des décennies d’un ostracisme “ethnique” :
certains rêvent de faire disparaître cette population, jalousée pour avoir donné naissance à une bonne partie des élites du pays,
vilipendée pour avoir fourni trop de résistants à l’ordre françafricain.
Ce qui est ressenti comme une stratégie d’élimination étreint les Laris d’une angoisse existentielle, qui peut avoir un jour des
débouchés ultra-violents (chez les jeunes notamment). Cette stratégie se cumule probablement avec les jeux tactiques de certains
“partisans” du président Denis Sassou Nguesso. Détenteur de tous les pouvoirs et de toutes les richesses, ce natif de l’une des
régions du Nord (la Cuvette) est envié par ceux d’une autre (la Likouala) et un fort courant de l’ancien Parti unique (PCT), estimant
ne pas avoir été assez récompensés de leurs mérites.
Or la mouvance sassouiste, au sens large, connaît parfaitement les Ninjas : c’est elle qui les a formés en 1993, lorsque le leader
charismatique des Laris, Bernard Kolelas, est devenu un temps son allié contre le président Lissouba. Privés de Kolelas
(condamné à mort par le régime et maintenu en exil), ces Ninjas sont sujets à toutes les manipulations. Ils ont hérité d’un leader
charismatique de substitution, le “pasteur” Ntoumi, apparenté à un cacique du PCT, Ambroise-Édouard Noumazalaye. Certains
Ninjas ont beaucoup navigué entre les différentes factions congolaises, au gré des intérêts de leurs chefs de bandes.
Bref, la plupart des Congolais et des observateurs sont désormais convaincus que cette rébellion, sans cesse écrasée et sans
cesse renaissante, est amplement instrumentalisée à des fins obscures – y compris pour casser l’image de “pacificateur” que Denis
Sassou Nguesso essaie, à grands frais, de revêtir depuis 5 ans.
C’est cette conviction, et le désespoir engendré par l’éternel recommencement des atrocités dans le Pool, qui fait que peu à peu
les langues se délient, les cris se multiplient contre le « noir silence » occultant l’agonie de cette région. Il y a urgence.
Le ridicule ne tue pas…
Sassou et les Sassouistes ont tellement besoin de se rassurer qu’ils sont prêts à payer très cher (avec les deniers publics… ) la
moindre marque d’estime internationale. Fût-elle une escroquerie pure et simple. Ainsi a-t-il été proposé au valeureux Président
congolais un « Prix lauréat des docteurs de la CEE », sous l’égide d’un pseudo-Commissaire européen, Piero Tabellini, en vue de
« récompenser vos efforts en faveur de la démocratie et le maintien de la paix et la cohésion sociale dans votre pays. »
On n’a pas le sens du ridicule chez Sassou, ni la moindre prudence face à la flagornerie. Il était enfantin de vérifier que Tabellini
usurpait un titre. Mais on avait fait miroiter la venue de Romano Prodi, président de la Commission européenne, de Raymond
Barre, et de Giscard himself… N’ont débarqué à Brazzaville que « quelques personnalités italiennes et françaises de second ordre
et une “princesse belge” mal identifiée ». Tout ce beau monde a été « logé dans les deux principaux hôtels de la capitale et
transporté dans des véhicules officiels escortés d’une armada de motards » (Jeune Afrique/ L’Intelligent, 08/12/2002).
Découvrant la supercherie, Sassou a arrêté les frais, annulé une grandiose cérémonie au Palais des Congrès et le banquet qui
devait suivre. Les frais ? Il y a l’aide de 50 millions d’euros récemment accordée par l’Europe pour, entre autres, l’appui à l’État de
droit…
Paris et les disparus du Beach
La carte ci-dessous est extraite d’un plan de Brazzaville à la fin de l’époque coloniale. Le Palais présidentiel de Denis Sassou
Nguesso et la Case De Gaulle, aujourd’hui résidence de l’ambassadeur de France, sont bâtis en hauteur, de chaque côté du ravin
de la Glacière. De la Case, on a une vue panoramique sur le fleuve Congo (en bas), Kinshasa (de l’autre côté du fleuve) et le
Palais. Lissouba, prédécesseur de Sassou, a fait agrandir ce Palais jusqu’au ravin et vers le fleuve. Le ruisseau au fond du ravin
est en crue durant la saison des pluies.

En mai 1999, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) a fait retraverser le fleuve Congo aux Congolais réfugiés à Kinshasa. À
leur arrivée au Beach (quai) de Brazzaville, à partir du 14 mai, au moins 353 jeunes hommes ont été enlevés – les « disparus du
Beach », à propos desquels est menée en France une instruction pour crimes contre l’humanité visant des sommités du régime
congolais (Billets n° 105 et 107).
Les jeunes hommes ont été emmenés vers l’État-major, près du Palais, côté Case De Gaulle. Et assassinés. Les corps ont été
balancés dans le ravin : certains ont été emportés par l’eau jusqu’au fleuve ; d’autres sont restés accrochés aux bambous. Ils ont
été brûlés ensuite.
À Brazzaville, on laisse entendre que toute cette histoire ne serait pas inconnue des Services français. Un de leurs agents aurait
observé et filmé une part significative de cette boucherie depuis le toit de la Case De Gaulle. L’ambassadeur Hervé Bolot, es
Services, et donc en principe l’Élysée 1, auraient ainsi eu la preuve quasi immédiate du crime contre l’humanité qui se commettait.
Ils n’ont pas infléchi pour autant leur soutien total au régime.

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Une copie de cette cassette aurait été transmise à Matignon et au ministère de la Défense, pour “mouiller” Jospin et son
gouvernement. Ce dernier est resté partagé entre ceux qui adhéraient à la Françafrique pro-sassouiste et ceux qui préféraient se
voiler la face.
Certaines sources nous assurent que Sassou aurait eu connaissance de cette cassette grâce aux osmoses françafricaines, et
qu’il aurait piqué une épouvantable colère devant l’ambassadeur Bolot. Celui-ci a été récompensé : il a été promu directeur de
cabinet du ministre de la Coopération.
1. L’ambassadeur est très “branché”. « Il était au Quai d’Orsay le correspondant des services de renseignement quand de Villepin était le “dircab”
d’Alain Juppé [1993-1995] » (La Lettre du continent, 11/12/2002). Il connaît donc parfaitement de Villepin, Secrétaire général de l’Élysée en 1999,
au moment des faits. De surcroît, la DGSE dépend directement de l’Élysée.

Richesses congolaises
Le Congo-B négocie rudement avec TotalFinaElf – ce qui est en soi parfaitement normal, vu tout ce que la compagnie lui a
extorqué. Les avocats de Brazzaville réclament la modique « somme de 3 milliards de dollars de dédits de toutes sortes ». En
réalité, le régime « veut obliger la compagnie pétrolière française à libérer toutes ses quantités de pétrole congolais pour les
vendre lui-même en direct » à des amis courtiers (La Lettre du Continent, 11/12/2002). Autrement dit, il s’agit de réamorcer la pompe
vers les comptes privés du clan Sassou dans les paradis fiscaux.
C’est dans ce contexte que le FMI, mais aussi les évêques, ont réclamé plus de clarté dans l’usage des revenus du pétrole. En
réponse, l’organe de propagande du régime, Les Dépêches de Brazzaville (11/2002) de l’ineffable Jean-Paul Pigasse, n’a rien
trouvé de mieux qu’un calcul ethnique : la majorité de l’épiscopat et du clergé sont des Laris !
La déforestation progresse à toute allure : la production de bois va passer de 890 000 m3 en 2001 à 2,3 millions en 2006. Le
produit fiscal est faible, et pour cause : selon la Banque mondiale, l’administration forestière bénéficie de « transferts de fonds
versés par les entreprises, sans que l’argent ne parvienne jusqu’au Trésor public ». Et les contrôles fiscaux « sont pris en charge
par des entreprises privées » (AFP, 25/11/2002).
Sassou veut par ailleurs concéder à la société canadienne Magnesium Alloy le filon exceptionnel de magnésium du Kouilou, qui
permettrait au Congo de sortir chaque année 60 000 tonnes de ce métal (15 % de la production mondiale). La part congolaise dans
le consortium d’exploitation ne devrait pas dépasser 15 %, et la redevance minière 5 %.
Sassou « l’extraverti » avait été surnommé « Monsieur 17 % », puisqu’il ne réclamait pour son État que ce pourcentage du
pétrole congolais. On reste dans ces eaux-là pour le magnésium. Ce qui augmente d’autant la possibilité de “bonus” et
“abonnements” parallèles.
Pour et contre Patassé
Bokassa plus Patassé, il y a de quoi vous mettre un pays à genoux. À Paris, l’on est bien convaincu que l’actuel Président
centrafricain va dans le mur, ayant perdu presque tous ses soutiens intérieurs. L’argument de la « légitimité démocratique » ne
trompe personne, le second quinquennat étant le fruit de la fraude.
Pourtant, la politique de la France envers le Centrafrique apparaît presque aussi décomposée que ce pays. D’un côté, le
supergendarme Barril défend le régime, avec les troupes “alliées” de Kadhafi et du rebelle mobutiste Bemba ; et Paris coorganise
l’envoi d’une force interafricaine autour d’un contingent gabonais. De l’autre, la capitale française a été le 7 décembre le berceau
d’une coalition sans précédent des opposants à Patassé, incluant le général Bozizé dont la rébellion, fin octobre, a envahi Bangui
de combats indécis. Les populations ont fait les frais des représailles.
Après cet exploit, Bozizé avait été « discrètement reçu, début novembre, par le sous-directeur Afrique du ministère des Affaires
étrangères en compagnie d’un responsable de la DGSE » (Jeune Afrique/L’Intelligent, 8/12/2002).
En Centrafrique aussi, on voit bien qu’il n’y a de solution que politique. À soutenir ou cautionner les deux camps d’un
affrontement armé, plus une vague force de paix, aux effectifs dérisoires, on risque de s’emmêler gravement les pinceaux… Depuis
quatre décennies, quand les Centrafricains ont-ils obtenu de Paris mieux que du gâchis ?
Paix au Congo-K ?
Ce n’importe quoi centrafricain n’est pas sans incidence sur le Congo-Kinshasa voisin, puisque le rebelle Jean-Pierre Bemba,
allié de la Libye à Bangui, continue de représenter une menace militaire pour le pouvoir de Kinshasa. Surtout s’il reçoit des armes
libyennes…
L’événement cependant est la conclusion d’un accord de paix à Pretoria, dans la nuit du 16 au 17 décembre, après des
négociations d’une grande complexité, souvent surréalistes, et toujours sous pression : nous l’avons dit, les États-Unis ont sifflé la
fin de la guerre civile dans ce pays ; cela a généralement paru très raisonnable : sauf que chacun des nombreux acteurs engagés
dans le partage du pays veut sortir vainqueur.
On imagine, dans ces conditions, que le « gouvernement d’unité nationale » mis en place pour une période transitoire de deux
ans, chapeauté par un président (Joseph Kabila) et quatre vice-présidents, va être un panier de crabes. Les Congolais laisseraient
volontiers les factions s’entredéchirer dans ce panier, plutôt que dans leurs provinces, mais les seigneurs de la guerre ne perdront
sans doute pas très vite l’habitude d’enrôler la population, l’exploiter, la martyriser. Et puis, il faudra bien un jour qu’une instance de
gestion coordonne la reconstruction du pays. Wait and see…
Paix au Burundi ?
Même genre de prémisses, même genre de résultat mitigé au Burundi : une forte pression pour l’arrêt de la guerre civile, un
accord signé le 3 décembre à Arusha (Tanzanie). Il est aussi acrobatique que celui de Pretoria (ça passe ou ça casse, ça a plus de
chances de casser que de passer). Surtout, il n’est pas « inclusif » : la plus importante des deux rébellions a signé, mais pas
l’autre. Espérons…
Bon vent à Madagascar
Les élections législatives du 15 novembre étaient un test délicat et décisif pour le pouvoir de Marc Ravolomanana. Elles étaient
censées trancher la question de sa légitimité, que discutaient encore ceux qui n’avaient pas su ou pas voulu entendre le peuple
malgache. Elles permettaient de voir si cette légitimité résistait aux innombrables déséquilibres qu’une paralysie d’un semestre a

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engendrés dans la Grande Île – sans parler des difficultés structurelles héritées de l’ancien régime (corruption, mœurs judiciaires et
policières, etc.).
Exploitant ces difficultés dont ils sont les principaux responsables, les partisans de l’ancien dictateur Ratsiraka, réfugié à Paris,
ont fait une fois de plus la preuve de l’excellence de leurs relais médiatiques. La situation des droits de l’Homme en particulier
(jamais assez bonne, mais honorable après pareille crise, compte tenu de la pauvreté du pays et du maintien en place de la grande
majorité des fonctionnaires) a fait l’objet de montages assez scandaleux.
Ainsi, le chef du parti ratsirakiste Arema, Pierrot Rajaoranivelo, s’est fait passer pour la victime d’une persécution politique parce
qu’il est l’objet d’un mandat d’arrêt. L’on omet de dire que, ministre des Finances sous l’ancien régime, devenu richissime, il était au
cœur du système de pillage de l’État – les droits de douane en particulier.
Dans un rapport publié quatre jours avant les législatives (!) et largement répercuté par la presse, Amnesty International s’est
malheureusement fait l’écho de ce type de montage, qui donne plus d’importance à une série de faits en nombre limité qu’aux
exactions du régime précédent – capable de saboter le pays, d’affamer la capitale, et de prêcher une croisade ethniste.
Les électeurs ont tranché. En donnant une nette majorité parlementaire au nouveau Président, ils lui permettront de montrer ce
qu’il peut faire. Il sera jugé sur pièces, lors de la prochaine échéance présidentielle – dont on espère qu’elle confirmera
l’enracinement de Madagascar dans la démocratie.
Mercenaires bridés ? (suite)
Comme nous l’avions signalé en décembre, la réapparition de la “bande à Denard” dans une expédition avortée sur Madagascar,
puis en Côte d’Ivoire dans un contexte de crimes de guerre, a ramené à l’actualité un projet de loi visant à interdire le mercenariat.
Alertés par nos soins, des sénateurs et députés, étonnés de la “licence” actuelle, relancent le gouvernement par une série de
questions écrites.

L’assassinat du juge Borrel :
une affaire Dreyfus
Communiqué de Survie, le 05/12/2002.
Le courage obstiné d’une veuve, la solidarité d’une partie de ses collègues, l’obstination de ses avocats, l’appui de quelques journalistes et de
citoyens scandalisés par un mensonge d’État ont fini par faire éclater la vérité : le juge coopérant Bernard Borrel a été assassiné en octobre 1995 à
Djibouti.
Du coup, les témoignages d’exilés de Djibouti énonçant précisément les conditions de cet assassinat et la responsabilité directe de l’actuel
Président de ce protectorat militaire français, Ismaël Omar Guelleh, prennent tout leur sens. On ne pourra plus éviter de s’interroger sur la
culpabilité de ce policier tortionnaire, ni sur le pourquoi de la protection d’une dictature mafieuse par un certain nombre de responsables politiques
et militaires français.
Le plus insupportable reste évidemment qu’un certain nombre de magistrats, de policiers et d’experts ont, sur ordre, maintenu durant sept ans la
version du suicide. Quitte à salir la victime, désespérer sa veuve et ses enfants. La série de rapports tronqués ou truqués, d’analyses escamotées
ou biaisées, fait irrésistiblement penser à l’affaire Dreyfus – dans l’ombre de la Françafrique, militaro-politique. Sera-t-elle l’occasion du même
sursaut civique ? Rompra-t-elle enfin le consensus de la gestion néocoloniale, empreinte de racisme, d’une partie de l’Afrique – le plus long
scandale de la République ?

Rendons un hommage particulier aux journalistes Bernard Nicolas et Michel Despratx pour leur enquête exceptionnelle, Juge
Borrel. Révélations sur un suicide impossible, diffusée le 2 décembre sur Canal+ dans l’émission (tardive) 90 minutes. À la
précision implacable des nouvelles expertises judiciaires, leur reportage ajoute la vision des lieux et l’audition de témoins-clés. En
croisant le tout, plus personne ne peut croire à la vision officielle.
Alors, pourquoi tant d’acharnement à défendre cette version ? Parce que les Français impliqués sont au top de la Françafrique,
et donc au cœur des secrets d’État ?
L’avant-veille de la diffusion sur Canal+ (que d’ultimes pressions ont tenté d’empêcher), Paris a octroyé une aide exceptionnelle
de 6 millions d’euros au dictateur assassin Guelleh, en témoignage « de la qualité des relations entre les deux pays, empreintes de
confiance et de vision commune de l’avenir ». Ce communiqué ressemble à un baiser mafieux. Il rappelle aussi que le contrôle de
Djibouti, base militaire du plus haut intérêt stratégique, est en ce moment l’objet d’une surenchère entre la France et les États-Unis.
Tchad pétrolier
Selon la Banque mondiale, le premier baril de pétrole tchadien devrait être produit en juillet 2003, il devrait arriver deux mois plus
tard au bout du pipeline, et il faudra encore deux mois pour remplir le premier tanker. La Banque avait justifié son intervention dans
ce projet par un échange vertueux : or noir contre bien public. Mais l’échange est inégal, ne serait-ce que dans les rythmes. Si les
pétroliers savent extraire rapidement du pétrole, ils ne savent pas changer un tyran prédateur en gestionnaire honnête des deniers
publics. Le souhaitent-ils, d’ailleurs ? (voir Ils ont dit, Peter Eigen).
« La capacité du Tchad à gérer est encore très faible », concède le coordonnateur des projets de la Banque au Tchad, Jérôme
Chevalier, car « peu de personnels dans les ministères sont capables de préparer les budgets » (AFP, 29/11/2002). Idriss Déby ne
va quand même pas embaucher des fonctionnaires qui savent compter ! À partir de mi-2003, les Tchadiens devront laisser
s’écouler dans l’ombre leur or noir et leurs pétrodollars. Aux vaches, au moins, on laisse regarder passer les trains.
Mauritanie pétrolière
Ça y est ! Depuis le 27 novembre, la Mauritanie est officiellement un pays pétrolier. Près de 30 millions de tonnes de pétrole et
30 milliards de m3 de gaz ont été découverts au large de ses côtes. Si l’on observe le sort moyen des peuples africains chez qui on
a trouvé du pétrole, les Mauritaniens peuvent se préparer au pire. La dictature, elle, se réjouit bruyamment.
Gabon post-pétrolier
Les réserves pétrolières du Gabon s’épuisent peu à peu, sa production a baissé de près d’un tiers à 13 millions de tonnes. Tout
ce pétrole pompé par Elf et son agent Bongo a été remplacé par une nappe de dettes : 3,3 milliards de dollars. Chaque habitant du
pays doit 2 750 dollars, l’équivalent de plus de cent barils de pétrole. La majorité des Gabonais n’ont jamais vu un billet d’un dollar.

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N° 110 - Janvier 2003

Allergie à la mafia russe ?
Ce que l’on désigne par « mafia russe », rappelons-le s’est construit en grande partie autour du bradage à vil prix, entre 1987 et
1994, des stocks soviétiques d’engrais, d’aluminium, de diamants, de pétrole, d’armes, etc. La différence entre les prix de vente
officiels et réels a permis de constituer dans les paradis fiscaux une cagnotte globale de 500 milliards de dollars. Avec cet argent,
un assemblage mouvant d’anciens apparatchiks et kagébistes, alliés aux héritiers de la vieille mafia, a racheté l’économie de la
Russie, investi sa finance, l’immobilier de la Côte d’Azur, tenté d’annexer la plus vieille banque américaine…
Jusqu’à très récemment, les représentants de cette épopée “capitaliste” étaient non seulement bénis par le Kremlin, mais
chaleureusement accueillis en Occident. Arcadi Gaydamak était devenu une éminence de la République souterraine française
(armes, pétrole, Services, haute finance, spéculation sur les matières premières, GLNF), décoré par l’Élysée.
Son ami Mikhail Khodorkovsky, patron de la sulfureuse banque Menatep, soupçonné d’avoir dévoyé la Bank of New York et
quelques milliards du FMI, est devenu l’homme le plus riche de Russie. À la tête de la compagnie pétrolière Youkos, il est très
courtisé par les pétroliers texans (Bush y compris). Sa “Fondation pour une Russie ouverte” a accueilli dans son conseil Henry
Kissinger et lord Rothschild.
Pourtant, les ennuis s’accumulent sur certains de ces nouveaux riches. Un front anti-pasquaïen, DGSE incluse, n’a eu de cesse
de débusquer le trio Marchiani-Falcone-Gaydamak : ce fut, entre autres, l’Angolagate. Gaydamak a dû fuir en Israël. Il a commencé
à perdre les procès en diffamation qu’il gagnait jusqu’alors. L’une de ses relations, le boss mafieux Alimzhan Tokhtakounov, a été
arrêté cet été en Italie. Et Le Monde (28/11/2002) publie une série d’articles incisifs, puisés aux meilleures sources, sur les maîtres
mafieux de la Russie.
Un passage de relais s’opère ou va devoir s’opérer, à des “mutants” plus présentables. Le problème, pour les survivants de cette
purge partielle, sera de gommer les liens avec les criminels sacrifiés.
Un détail : Crown Resources, l’affréteur du “Prestige” qui a sombré au large de l’Espagne avec 70 000 tonnes de quasi-déchets
pétroliers, est la principale filiale commerciale du groupe Alfa, un des piliers de cette « mafia russe ». Elle est basée à Zoug, en
Suisse, un paradis fiscal à faire pâlir de jalousie Genève ou Zurich.
C’est à Zoug que s’est réfugié un génie du pillage des matières premières et de la finance criminelle : Marc Rich, roi du
contournement de l’apartheid, conseiller avec Paribas du bradage des ressources soviétiques évoqué plus haut, prédateur de
richesses africaines. Le patron de Crown Resources, Steven Rudofsky, « est un ancien de la société Marc Rich Investments,
domiciliée à Zoug » (Le Point, 29/11/2002).
Et si l’on allait stocker à Zoug les déchets ramassés sur les côtes souillées par le “Prestige” ?
Chape de plomb
Forte de ses gains dans les jeux africains, les machines à sous en Amérique latine, et d’autres trafics encore plus prohibés, la
mafia corsafricaine réinvestit l’Île de Beauté. Elle attend avec impatience la dérégulation immobilière qui pourrait résulter des
tractations avec Nicolas Sarkozy. Face à cette succulente perspective, le silence doit régner dans les rangs. Autonomie n’est pas
synonyme de démocratie. On peut compter sur le leader nationaliste Charles Pieri pour faire respecter l’omertà : devant tout un
village, son fils et un ami s’en étaient pris à un autre militant nationaliste, retrouvé abattu de dix balles. Au procès en assises, tout le
village s’est tu. Si elle laisse l’argent et le plomb la reconquérir, la Corse n’est pas au bout de ses malheurs.
Bon point
– Biljana Plavsic a présidé la République bosno-serbe, dont la soldatesque fit des dizaines de milliers de morts, commit
d’innombrables tortures et viols. En annonçant qu’elle plaiderait coupable de crimes contre l’humanité, elle amorcera peut-être un
tournant dans la lecture de leur histoire par les peuples de l’ex-Yougoslavie.
Fausses notes
– Le « visa Balladur », imposé en 1994 aux Comoriens pour se rendre dans l’île de Mayotte, arrachée par la France à l’archipel des
Comores, continue de tuer. Il pousse à l’utilisation de frêles embarcations clandestines. L’une d’elles a coulé le 28 octobre : 8
morts, 12 disparus, 5 rescapés. Le naufrage porte à 200 le nombre des victimes pour les deux dernières années. (Komornet,
06/12/2002)

– Condamné par le Conseil d’État à cesser sa discrimination envers les anciens combattants étrangers, le gouvernement français
a annoncé une revalorisation de leurs pensions « à parité ». Une parité calculée sur le pouvoir d’achat du pays d’origine,
évidemment bien moindre que dans l’Hexagone. Le secrétaire d’État aux Anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, a expliqué
que la France ne pouvait appliquer une parité stricte « de peur de traduire ce que nous faisons par une nouvelle injustice dans les
pays d’origine » : certaines familles auraient touché « une petite fortune » ! (Le Monde, 27/11/2002) Un sens de l’équité bouleversant.
– Le 7 novembre, les groupes UMP et UDF du Conseil régional d’Île-de-France se sont ralliés à un amendement de l’extrêmedroite, obtenant le rejet d’une subvention à la Cimade pour un programme d’insertion et d’intégration des étrangers ayant des
attaches familiales en France. La Cimade dénonce « cette collusion droite - extrême-droite », qui procède « du mépris vis-à-vis du
rôle des associations ou d’une manœuvre politicienne destinée à ratisser des voix en oubliant les valeurs humaines les plus
élémentaires. »
– Le pape Jean-Paul II vient d’élever Henri Lopes, ambassadeur à Paris d’un régime criminel contre l’humanité (le pouvoir de
Brazzaville) à la dignité de Grand-Croix dans l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand. Cela « confirme s’il en était besoin les
excellentes relations existant entre le Vatican et le Congo », observent finement les Dépêches de Brazzaville (02/12/2002).
Anniversaire
Le 13 décembre 1998, le journaliste burkinabè Norbert Zongo, directeur de L’Indépendant, était assassiné sur une route avec
les trois autres occupants de son véhicule, par un groupe de gardes présidentiels. Les diverses enquêtes non officielles sont
concordantes à cet égard. Les noms des exécutants ont été fournis.
L’enquête judiciaire n’a pas avancé d’un pouce, évidemment : au-dessus des exécutants, il y a les commanditaires ; au-dessus
des gardes présidentiels, il y a le Président. Norbert Zongo enquêtait sur les aspects mafieux du régime Compaoré (éliminations de

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N° 110 - Janvier 2003

gêneurs, spéculation foncière, vol de l’or du pays).
Les Burkinabè n’ont pas oublié ce très grand Africain. Chaque 13 décembre, ils continuent de rappeler sa mémoire. Quant à
Blaise Compaoré, émule de Kadhafi, il continue de participer à la déstabilisation de l’Afrique : après le Liberia et la Sierra Leone, il
a favorisé l’implosion de la Côte d’Ivoire (aidé il est vrai, par les fourvoiements xénophobes des autorités ivoiriennes). Sans que
Paris ne proteste vraiment.
Compaoré aimerait que l’odeur de guerre en Côte d’Ivoire suscite derrière lui l’union nationale. Le souvenir de Zongo pousse les
Burkinabè vers un autre courage.
Campagne
Survie est partenaire de la campagne Surveillons les ventes d’armes : sauvons des vies !, coordonnée en France par Agir ici,
Amnesty International et l’Observatoire des transferts d’armement. Il s’agit d’une campagne européenne pour une réglementation
efficace des transferts d’armes. L’Union européenne se réfère depuis 1998 à un « Code ce conduite » très insuffisant – ne serait-ce
que parce qu’il n’est pas juridiquement contraignant.
agirici@agirici.org. Tél. (0)1 56 98 24 40.

(Achevé le 18/12/2002. Un bouclage anticipé pour cause de déménagement !)

ILS ONT DIT
Côte d’Ivoire
« Notre seul objectif, c’est la recherche de la paix et de la réconciliation. […] Au Rwanda, il y a eu des centaines de milliers de
morts ! Il faut bien voir que si la France n’était pas là en côte d’Ivoire, la catastrophe aurait déjà eu lieu. […]
Après ces découvertes [de deux fosses communes à Monoko-Zohi, du fait des “loyalistes”, et Bouaké, chez les rebelles], nous avons saisi
la commission des droits de l’Homme de l’ONU. […]
Il ne peut y avoir de solution militaire durable. Il ne peut y avoir de solution durable que politique. […] Nous dénonçons donc les
ingérences extérieures, c’est-à-dire toute action menée à partir des États voisins, livraisons d’armes, soutien en hommes. […]
[Question : « S’il y avait une résolution des Nations unies à l’appui, cela vous aiderait… »] Bien sûr. » (Dominique de VILLEPIN, ministre
des Affaires étrangères. Interview à La Croix, 16/12/2002).
[Le spectre du Rwanda est bien présent. En gros, le langage est « politiquement correct ». Tout dépendra de l’application, durant laquelle les
occasions de dévoiement seront fort nombreuses. La vigilance civique est nécessaire… ]

« [Question : « Pourquoi avoir laissé passer en Côte d’Ivoire des mercenaires venus de France, des compagnons du fameux Bob Denard ? La
France choisit-elle son camp ? »] Je n’accepte pas ce reproche. Je souhaite, et je l’ai dit, renforcer la législation française contre les
mercenaires. Paris ne tolère pas ce genre de pratique. Il y a quelque mois, nous avons fait arrêter aux Comores [Non : en Tanzanie]
l’avion de mercenaires qui partait pour Madagascar et nous avons donné l’information à la presse ! Nous dénonçons les “escadrons
de la mort” qui peuvent exister en Côte d’Ivoire. Nous désirons que justice soit faite. […] Nous ne choisissons pas un camp contre
l’autre. » (Idem).
[Cette dernière affirmation n’est pas partagée par la grande majorité de la presse française, qui considère qu’en renforçant sa présence militaire en
Côte d’Ivoire, la France choisit de soutenir la « légitimité » de Laurent Gbagbo. Nous ne sommes pas sûrs que cette interprétation dominante soit la
bonne. De Villepin sait à quel point Gbagbo est discrédité. Sauver son régime en l’état serait hors de prix. Il y a une autre interprétation : si la
presse et les rebelles disent que Paris soutient Gbagbo, c’est que le renforcement de l’armée française gêne surtout les adversaires du régime. Ce
qui est clair, c’est qu’on ne les a pas laissé repartir à l’assaut d’Abidjan. Mais on n’a pas non plus dénoncé bien fort leurs lignes
d’approvisionnement.
Sur le raid mercenaire avorté vers Madagascar, on notera l’aveu d’une gestion médiatique. On les aurait laissé partir pour que l’arrestation soit
plus spectaculaire (cf. Billets n° 106). Nous attendons la suite : un processus législatif.]

« [Question : « Les loyalistes ne nient plus avoir recours à des mercenaires étrangers… »] La Côte d’Ivoire est une nation souveraine, libre
de faire appel aux compétences qu’elle souhaite sur son territoire. » (Lt.-colonel Ange-Antoine LECCIA, porte-parole des forces
françaises en Côte d’Ivoire. Interview au Parisien du 11/12/2002).
[Les propos de l’officier ne concordent pas vraiment, dans l’esprit sinon dans la lettre, avec ceux du ministre.]

Françafrique
« Nous, Togolais, espérons qu’une fois de retour à Paris, M. de Villepin aura tout de même une petite pensée pour notre
souffrance et notre rêve d’alternance. » (Pierre P., chauffeur de taxi, interrogé par Le Togolais, 28/11/2002).
[En visite au Togo, le ministre et la délégation française « ont été remerciés de leur soutien au Timonier national par des décorations remises par
Eyadema. Dominique de Villepin […] a été fait grand officier de l’ordre du Mono » (Le Togolais le 28/11/2002). Le ministre venait en principe rencontrer
le médiateur du conflit ivoirien. Mais il cautionnait du même coup la machinerie institutionnelle et électorale visant à procurer à Eyadema, en 2003,
un énième mandat présidentiel. Pour une nouvelle régression du Togo.]

« À la tête d’un groupe de jeunes officiers, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo met fin en 1979 à l’effroyable régime de Macias
Nguema, au pouvoir, depuis l’indépendance en 1968, dans la seule colonie espagnole d’Afrique subsaharienne, la Guinée
équatoriale [… Il est mû par] le sentiment de l’injustice, du gâchis, de l’oppression, de l’irresponsabilité. […]
Féru de droit, Obiang consacra beaucoup d’efforts à peaufiner des textes, à organiser des structures, à adapter les traditions
locales du pouvoir aux nécessités d’un gouvernement moderne. En dépit d’oppositions véhémentes, l’essai démocratique qu’il
préconise fait – lentement – son chemin. […] Sur le plan international, Obiang a su faire prendre à son pays des positions positives
qui lui assurent une place et un rôle éminents, que ce soit aux Nations unies, dans les organisations régionales, ou au sein de la
Francophonie (il parle le français et souhaite que ses compatriotes le pratiquent aussi, ne serait-ce que pace que la famille
hispanophone l’a longtemps boudé). » (André LEWIN, ancien ambassadeur de France au Sénégal, chroniqueur à Jeune
Afrique/L’Intelligent. « Portrait », le 08/12/2002).

Billets d’Afrique

N° 110 - Janvier 2003

[Il fallait oser ainsi dépeindre l’un des plus sordides dictateurs africains, au moment où ce nouvel émir pétrolier impose par la fraude une nouvelle
“réélection”. Sur place, les oppositions n’ont guère la possibilité d’être « véhémentes » : elles sont broyées, torturées, embastillées. C’est bien
pourquoi l’hispanophonie a boudé Obiang. Mais, comme jadis envers le prédateur sanguinaire nigérian Abacha, la Francophonie sait se montrer
tout miel avec ce genre de réprouvés.]

“Aide”
« Comme Rapporteur spécial [… de l’ONU], ma tâche première consiste à élaborer un nouveau droit de l’homme, [… le] droit à
l’alimentation, et à le rendre justiciable. Il s’agit donc d’adapter les lois des nations à ce nouveau droit et de le rendre applicable
[…]. À défaut de le suivre à la lettre, des actions en justice pourront être entreprises contre les gouvernements pris en faute. Tel est
le sens de mon action. Rappelons que les ressources existent pour nourrir toutes les populations du globe, jusqu’à douze milliards
d’êtres humains. Pourtant, toutes les sept secondes, un enfant meurt de faim. […] Quant aux enfants en proie à la malnutrition, ils
porteront toute leur vie les séquelles de la faim. Les causalités de ce fléau ne sont ni fortuites, ni linéaires. Ce sont les financiers
internationaux, de véritables prédateurs, avec leurs théories néolibérales et leur volonté d’ouvrir totalement les marchés, qui sont
les principaux responsables de ce drame humain. […] La première mesure à prendre consiste à abolir la spéculation boursière sur
les denrées alimentaires, les matières premières agricoles, ainsi que les “soft commodities” [cacao, café, sucre, huiles, etc.], et
d’instaurer des prix équitables pour les petits producteurs. » (Jean ZIEGLER, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation.
Interview à Marchés tropicaux du 06/12/2002).
[Marchés tropicaux tient à rappeler que Jean Ziegler est « connu pour ses convictions marxistes ». Mais il n’est point besoin d’être marxiste pour
constater que les spéculateurs sur les denrées alimentaires (y compris ceux de grandes banques) et les partisans d’un dumping des produits
agricoles occidentaux ont une responsabilité majeure dans la perpétuation de la faim. Même s’il y a d’autres causes. Instaurer un « droit à
l’alimentation” », justiciable, permettrait de sanctionner ceux qui le sabotent sciemment.]

« [Il y a en Éthiopie] les signes avant-coureurs d’une grave crise alimentaire qui peut encore à ce jour être enrayée. […] Il faut faire
attention aux mots employés. Quand j’entends les organisations onusiennes, tel le PAM [Programme alimentaire mondial] ou encore
l’Unicef, crier à l’alerte maximale, envisageant le pire scénario pour 2003 en Éthiopie, soit entre 10 et 15 millions de personnes
touchées par la famine, je suis choqué. On exagère les chiffres, on trompe l’opinion internationale, pour solliciter une aide
importante de millions et millions de dollars avec un mot clé terrible : famine. Quand j’entends que la famine annoncée risque
d’être “pire que celle de 1984-1985”, […] l’honneur des organisations humanitaires [… est en cause].
C’est une bonne chose d’anticiper toute famine, mais la sécheresse […] n’explique pas tout. Il y a d’autres causes […] : par
exemple, la question […] de l’accès des paysans à des engrais, à des pesticides. Tout cela leur est fourni lors de campagnes
nationales, par un système de crédits qu’ils n’arrivent pas à rembourser. Ils n’ont donc plus les moyens d’acheter des semences.
[…] L’on vend aujourd’hui aux paysans éthiopiens des semences améliorées, donc plus fragiles, ce qui provoque une situation
d’aide d’urgence.
Soyons clairs : je préfère quand même que l’on anticipe […] par des interventions, plutôt que d’attendre en se croisant les bras
que la famine arrive, ou pas ! Mais […] on ne peut tromper l’opinion internationale en racontant n’importe quoi, surtout si on la
sollicite à grande échelle. » (Jérôme FRIGNET, responsable Éthiopie à Action contre la faim (ACF). Cité par La Croix, 28/11/2002).
[Si le PAM crie (trop) fort, c’est surtout que les États donateurs l’alimentent au compte-gouttes, l’empêchant d’être un vrai service public capable de
mettre convenablement en œuvre le « droit à l’alimentation » prôné par Ziegler.]

« En 2002, l’épidémie de sida a causé plus de 3 millions de décès [dont plus des deux-tiers en Afrique] et on estime que 5 millions de
personnes ont contracté le virus cette même année, ce qui porte à 42 millions le nombre de personnes vivant avec le virus dans le
monde. […] L’ampleur de l’épidémie qui touche le continent africain est telle que, même si des programmes de prévention, de
traitement et de prise en charge exceptionnellement efficaces devaient prendre effet immédiatement, les conséquences humaines
et économiques se feraient massivement sentir pendant des générations. » (Onusida, rapport annuel, 26/11/2002).
[Une polémique a opposé dans Libération (07/12/2002) l’économiste Esther Duflo à Gaëlle Krikorian, d’Act Up. La première se demandait s’il est
« certain que les subventions aux rétroviraux doivent être une dépense prioritaire » plutôt que les actions de prévention. Elle raisonnait en
comparant « le coût par année de vie sauvée de différentes interventions. […] Mon propos est de réfléchir calmement aux priorités dans le cadre
d’un budget qui sera toujours limité. »
Gaëlle Krikorian lui reproche d’exhumer « la panoplie intégrale des prétextes brandis depuis des années pour éluder la question de la contribution
des bailleurs internationaux et des pays riches à la lutte contre le sida et à la mise sous traitement des malades dans les pays pauvres. […] Un
traitement générique coûte environ 200 ou 300 dollars par an et par malade. […] Aujourd’hui, personne ne peut décemment plus s’opposer a priori à
la mise sous traitement des personnes atteintes. […] La priorité doit être la mobilisation, par les pays riches, de ressources financières
indispensables à la fourniture de traitements anti-rétroviraux aux personnes atteintes. »]

« Je connais bien le système d’aide au développement, puisque j’ai travaillé plus de vingt ans comme manager à la Banque
mondiale en Afrique et en Amérique latine. Les gros programmes (barrages, routes, aéroports… ) répondent rarement aux besoins
réels des habitants. Ils sont le plus souvent initiés par les experts des entreprises qui dirigeront les travaux, avec l’accord de leur
gouvernement. Leur conclusion, c’est par exemple qu’il faut construire un barrage hydroélectrique coûtant 1 milliard de dollars dans
la région tribale dont est issu le président, que l’impact sur l’économie sera merveilleux, que l’environnement ne souffrira pas, que
les 100 000 résidents du lieu pourront être déplacés sans problème… La Banque mondiale répond que c’est trop cher et offre 100
millions de dollars seulement. Avec cette signature, les agences de coopération et de développement du pays fournisseur, les
organismes de crédit étatiques tels que la Coface et les banquiers privés concoctent un montage financier, tandis que les
entreprises préparent un projet “clés en main”.
En rémunération de leur assentiment, les élites politiques locales touchent 50 millions de dollars en Suisse. Une partie de cette
somme est rétrocédée au parti gouvernemental du pays fournisseur. Au final, bien sûr, les 100 000 personnes déplacées
s’appauvrissent, l’impact sur l’environnement diminue les rendements des cultures, la dette extérieure s’accroît, et ses intérêts
ponctionnent les fonds qui auraient pu être consacrés à l’éducation… La corruption crée ainsi un système de décision qui mène au
désastre économique. Il y a dix ans, […] pour l’avoir dit publiquement, j’ai même dû quitter la Banque. » (Peter EIGEN, président de
Transparency International. Interview à Capital, 12/2002)

Justice
« La délinquance financière a de beaux jours devant elle puisque les moyens sont détournés de cette répression-là. Tout le travail
entrepris par Sarkozy sur la police sert à masquer les reculades dans la lutte contre la corruption. [Les policiers de la Brigade financière

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N° 110 - Janvier 2003

sont les seuls à ne pas avoir eu une substantielle augmentation de salaire.] On assiste, à travers les parquets, à une reprise en main des
affaires. […] Que le Garde des Sceaux […] Dominique Perben ait nommé à la direction des Affaires criminelles et des grâces JeanClaude Marin, spécialiste des interventions dans les dossiers, est un signe supplémentaire de cette politique insidieuse, sournoise
et désastreuse pour le respect du contrat républicain. […] Voyez le dossier Dumas. L’avocat général a reçu l’ordre de ne pas
requérir de lourdes peines. On est tout de même en droit de se demander pour quelle raison et dans quel but le Garde des Sceaux
a abandonné les contribuables spoliés. Elf était à l’époque une entreprise publique !
Dans l’ensemble, les juges font leur travail, mais ils se heurtent aux paradis fiscaux. Dans l’affaire de la Société générale, il a fallu
attendre dix ans le retour des demandes d’information. […] Aussi longtemps qu’on n’aura pas fait la guerre diplomatique à ces
sanctuaires du crime organisé, ce sont des lampistes qui paieront à la place des commanditaires. » (Arnaud MONTEBOURG,
député PS, ancien rapporteur d’une mission d’information parlementaire sur la délinquance financière et le blanchiment des capitaux. Interview au
Point du 29/11/2002).
[Comme en Italie, une campagne de presse « insidieuse » est en passe de réussir à discréditer les juges du Pôle financier. Elle s’appuie
notamment sur le procès des “initiés” de la Société générale, où tout a été fait, bien entendu pour saboter l’enquête. Entre les embuscades
incessantes des meilleurs avocats, as de la procédure, les mutations-promotions de juges et de policiers, l’obstruction des banques offshore,
l’instruction n’avait quasiment aucune chance. Il s’agit maintenant de donner le coup de grâce, avec l’assentiment de l’opinion, aux juges qui se
permirent d’inquiéter les puissants en général, et les réseaux françafricains en particulier (Elf, Pasqua… )].

À FLEUR DE PRESSE
Côte d’Ivoire
Le Figaro, L’enfer ivoirien, paradis des mercenaires, 16/12/2002 (Patrick SAINT-PAUL) : « “JJ”, le pilote français [rencontré à
Yamoussoukro parmi une trentaine de mercenaires], reste […] discret sur son palmarès. C’est un “pro”. L’Afrique et ses conflits “pourris”,
il connaît bien. À son actif : le Zaïre, le Liberia, la Sierra Leone. […]
Les hommes du commandant Marquez [Dominique Malacrino] sont au nombre de quatorze, explique “JJ”. La plupart d’entre eux
sont des anciens de la Garde présidentielle des Comores, à la grande époque de Bob Denard, recyclés dans des sociétés de
sécurité. […] “Ce sont des gardes du corps qui n’ont pas une véritable expérience du combat. À Vavoua, c’est eux qui ont mené
l’offensive à la tête d’une colonne de soldats loyalistes. Ils ont pris une sacrée déculottée. […] Ce sont des charlots […]. Les
groupes de soldats ivoiriens que nous avons formés au combat et qui sont encadrés par des mercenaires lors des offensives
contre les rebelles se sauvent en courant dès que ça chauffe un peu trop.” Un collègue sud-africain se mêle à la conversation. […]
“L’armée ivoirienne n’a jamais fait la guerre. Elle n’y connaît rien. […] Seule une grosse entreprise de mercenariat telle que
Sandline, qui offre un état-major clés en main, peut redresser la situation dans ce pays. […]”.
Un mercenaire sud-africain : “[…] Ici nous nous battons pour sauver un président démocratiquement élu. […]”. “On se bat pour les
générations futures”, ajoute “JJ”. […]
La descente aux enfers de la Côte d’Ivoire, les chiens de guerre la vivent comme une “chance”. […] Ils ont un rêve fou : devenir
des sous-traitants de l’ONU pour les opérations de maintien de la paix. “Nous avons le savoir-faire, nous sommes des
professionnels, s’enthousiasme un vieux routier sud-africain. C’est toujours un casse-tête lorsqu’on veut mettre sur pied une force
de l’ONU. Pourquoi ne pas contracter avec des entreprises privées et envoyer des observateurs pour surveiller nos activités ?”. »
[“JJ” a opéré au Liberia et en Sierra Leone. Sûrement pas du côté des “Anglo-Saxons”. Donc plutôt du côté de Taylor et du RUF. Des causes
« pourries », en effet.]

Françafrique
La Lettre du Continent, Le Grand Maître Sassou tient son convent, 28/11/2002 : « Toute la nomenklatura congolaise s’est
retrouvée, du 14 au 16 novembre, au palais des Congrès de Brazza, pour le convent annuel de la Grande Loge du Congo (affiliée
à la GLNF) avec le Grand Maître Sassou […] et des “frères de lumière” français, dont un patron du BTP. […] Près de 80 % des
ministres et 90 % des membres du cabinet présidentiel ont été “initiés”, selon le système du gendre Bongo pour mieux contrôler les
“élites”… »
[Au-dessus de la Grande Loge du Congo et de ses homologues africaines, il y a la Grande Loge Nationale Française (GLNF), qui « contrôle » la
Françafrique, une grande part de l’État néogaulliste, de l’économie et la finance françaises, ainsi qu’une bonne partie de la justice et des médias.]

AFP, Lancement officiel de l’opération “couloirs humanitaires” dans le Pool, 28/11/2002 : « L’annonce de l’ouverture de ces couloirs
[destinés à permettre la reddition des “rebelles” Ninjas désireux de sortir de la forêt] a été suivie par l’intensification des attaques ninjas
contre les populations civiles et les positions de l’armée, contraignant cette dernière à pilonner les positions ninjas. »
[Question langue de bois, l’AFP se surpasse. Elle ne veut rien savoir évidemment de la forte instrumentalisation des Ninjas par une partie du clan
au pouvoir (à l’instar de la Russie en Tchétchénie, ou de l’Algérie avec les GIA). « Pilonner les positions ninjas », cela veut dire en réalité écraser la
population civile. Et l’armée n’a pas besoin d’y être beaucoup « contrainte ».]

Le Soir, La poigne des Sud-Africains s'exerce désormais à Kinshasa, 13/12/2002 (Colette BRAECKMAN) : « C'est ce qui s'appelle
mettre le paquet : les Sud-Africains, qui ont investi la bagatelle de 4 millions de dollars dans la recherche de la paix au Congo[Kinshasa], font preuve d'une détermination sans faille et défendent la formule imaginée par leur président, Thabo Mbeki : un
président flanqué de quatre vice-présidents. […]
Billy Masethla […] dirige l'équipe sud africaine chargée de faire appliquer l'accord de paix de Pretoria (signé en juillet dernier), est
un homme à poigne. Il dirige ce qui s'appelle pompeusement le TPVM (mécanisme de vérification de la tierce partie), c'est-à-dire le
groupe composé de Sud-Africains et de deux représentants du secrétaire général de l'ONU, qui a été chargé, sur le territoire
congolais, de désarmer les rebelles hutus, une menace pour la sécurité du Rwanda.
À ce titre, Billy Masethla s'est chargé de ramener à Kigali huit opposants rwandais qui se trouvaient à Kinshasa, il a supervisé le
rapatriement de 674 combattants hutus qui se trouvaient sur la base de Kamina et il assume pleinement les reproches qui lui ont
été adressés par les Nations unies et le Haut commissariat aux réfugiés : “Je reconnais que ces retours n'étaient pas volontaires,
mais il n'y avait pas d'autre solution. Il est clair que les responsables politiques hutus, parmi lesquels des “génocidaires” connus,
exerçaient une emprise sur les combattants plus jeunes, les empêchaient de décider librement de leur retour au Rwanda. Il nous
fallait donc casser cette chaîne de commandement : puisque les huit Rwandais qui se trouvaient à Kinshasa ne pouvaient plus y

Billets d’Afrique

N° 110 - Janvier 2003

rester, qu'aucun pays tiers ne voulait d'eux, j'ai fait venir un avion depuis l'Afrique du Sud. Ils étaient dans l'avion quand ils ont
appris qu'ils se dirigeaient sur Kigali.”
L'ancien combattant de l'ANC, qui n'a visiblement pas froid aux yeux, reconnaît cependant qu'à Kamina, les choses ont mal
tourné : “Les Rwandais, qui avaient combattu en première ligne depuis quatre ans [pour le compte du régime de Kinshasa soutenu par
Paris], refusaient de rendre leur uniforme congolais, et surtout ils exigeaient que les Congolais leur paient la solde qu'ils leur
devaient. Le colonel Ndanga s'est mutiné, il a abattu à bout portant deux officiers congolais avant d'être tué à son tour, puis le
camp a été encerclé par l'armée congolaise. Mille combattants ont cependant réussi à s'enfuir avec leurs armes, en direction du
Sud-Kivu. Mais je vous le promets, nous irons les chercher jusque-là, sans problème.”
Il est clair que les Sud-Africains sont bien plus nombreux que les 28 membres que compte officiellement la mission de Billy
Masethla, et que leurs services de renseignement ont entrepris de quadriller le Congo, pour y retrouver les combattants
Interahamwe (miliciens hutus) qui tentent encore de s'y cacher. C'est ainsi que dans une maison de Kinshasa, Billy Masethla et les
siens viennent de découvrir une vingtaine de Hutus rwandais dotés d'AK 47, de 2 000 cartouches, de systèmes de transmission
flambant neufs. Des équipements qui ne leur avaient pas été offerts par les Forces armées congolaises...
Qui donc poursuit encore cette guerre de l'ombre et continue à armer les Hutus qui se réclament désormais des FDLR (Forces
démocratiques pour la libération du Rwanda) et menacent toujours Kigali ?
Les Congolais assurent qu'ils n'y sont pour rien, les Sud-Africains, à demi-mot, soupçonnent un pays membre du Conseil de
Sécurité, c'est-à-dire la France. Masethla admet volontiers que ses actions musclées font des vagues au Conseil de sécurité, que
les rapports avec la Monuc [force d’observation de l’ONU] sont tendus.
Mais Masethla n'en a cure : “Huit ans après le génocide, il est temps de régler le problème, de supprimer la menace que
représentent les Interahamwe. Il faut bien que le job soit fait, que quelqu'un se salisse les mains. Si on était intervenu dans les
camps de réfugiés rwandais, en 94-95 au lieu de laisser pourrir le problème, deux guerres auraient pu être évitées.”
[Ainsi donc la France procurerait encore, à des forces héritières du génocide de 1994, « des systèmes de transmission flambant neufs » (sans
parler des AK 47 et de leurs munitions) ?].

Observatoire de l’Afrique centrale (Obsac), Rwanda. Le dernier rapport de l'ICG : Kigali dénonce nommément deux
responsables comme étant des "taupes" de la France, 26/11/2002 : « L'International Crisis Group (ICG), une ONG privée dont le
siège social est basé à Bruxelles, mais qui a également des bureaux de représentation à Washington, New York, Paris et Londres
et des antennes en Afrique, en Asie et en Amérique latine, a des projets de recherche et d'information qui couvrent certains pays
en guerre ou dans des zones d'instabilités politiques. En tant qu'ONG internationale, l'ICG fonctionne grâce au financement de
certains pays et fondations du monde occidental. Chaque pays ou organisme donateur peut choisir de financer un projet spécifique
qui correspond à ses intérêts politiques ou idéologiques.
En ce qui concerne l'Afrique, il existe quatre projets de suivi de situation : l'Afrique centrale (plus spécifiquement le Burundi, la
RD Congo et le Rwanda), la Corne de l'Afrique (plus spécifiquement le Soudan et la Somalie), l'Afrique australe (le Zimbabwe,
évidemment) et l'Afrique de l'Ouest (la Sierra Leone et le Liberia). Ces quatre projets sont supervisés par deux codirecteurs. Ces
derniers se sont repartis les champs de compétence : l'un, Américain, s'occupe de l'Afrique australe et de la Corne de l'Afrique,
tandis que l'autre, Française, s'occupe de ce qui se passe en Afrique centrale et en Afrique de l'Ouest.
De prime abord, cette division du travail indique que les deux personnes en question sont responsables de zones où leurs pays
respectifs possèdent des agendas politiques bien arrêtés. Et si l'on ajoute à cela le fait que le financement de l'ICG provient
également en grande partie de ces deux pays, on est en droit de se poser des questions sur leur neutralité ou leur impartialité.
Le projet Afrique centrale, par où le scandale arrive, est de plus dirigé par un chercheur français, François Grignon, et il est basé
à Nairobi, au Kenya. Sa mission consiste à couvrir les événements sociopolitiques dans trois pays (Burundi, RDC et Rwanda) où la
France a un passé "chargé", notamment son implication lors du génocide rwandais de 1994, [… et] le soutien logistique et politique
accordé depuis en sourdine à ce qui reste du régime Habyarimana ; ceci dans le but inavoué de renverser un jour le régime actuel
à Kigali – […] plus spécifiquement, […] l'appui occulte des services français aux ex-FAR et Interahamwe opérant sur le territoire
congolais. […]
Récemment, suite à la publication du dernier rapport de l’ICG sur le Rwanda, le gouvernement de ce pays dénonçait
nommément (fait extrêmement rare), les agissements de deux responsables français de l'ICG, Fabienne Hara (la codirectrice
Afrique) et François Grignon (le directeur du projet Afrique centrale) […] : “Ce qui devient de plus en plus évident, c'est que des
responsables individuels au sein de l'ICG, comme François Grignon et Fabienne Hara ont délibérément utilisé l'ICG pour mettre de
l'avant l'agenda destructeur d'organisations négatives, y compris celui de groupes connus et reconnus comme terroristes, comme
l'ALIR. En fait l'ICG et ces deux individus en particulier servent comme agents du gouvernement français dont l'attitude hostile visà-vis du Rwanda n'est un secret pour personne.” [Traduction de l’anglais par l’Obsac]
Sur un autre registre, dans le cas du Burundi et de la RDC, depuis avril 2001, l'Obsac ne cesse d'alerter l'opinion internationale
quant à la dérive partisane (partialité, manque de maîtrise du dossier et même affirmations risquant d'alimenter la haine ethnique)
dont font montre les deux même personnes dénoncées aujourd'hui par Kigali. […]
On peut donc se demander, indépendamment de la dénonciation du gouvernement de Kigali, si l'ICG n'est pas un peu
représentatif d'une problématique plus générale. Au cours de la guerre froide, par exemple, il allait de soi de considérer certaines
institutions ou organisations, soi-disant indépendantes, comme inféodées ou infiltrées par l'un ou l'autre des grands blocs qui
s'opposaient sur la scène internationale et qui se partageant le monde en sphères d'influences plus ou moins bien déterminées. […]
Cette opérationalisation d'organisations que nous qualifierions aujourd'hui comme étant de la "société civile", semblait aller de soi
pour les services de renseignements de l'Est et de l'Ouest. Ces organisations bénéficiaient de l'appui occulte ou officiel de réseaux
de financement. Ces derniers, loin de disparaître complètement avec la fin de la guerre froide, se sont parfois transformés en
entités autonomes, souvent empreintes de dérives mafieuses. Nous pourrions mentionner ici l'expression "Françafrique" […]
comme représentative de ces dérives du monde de l'après guerre froide.
Il est extrêmement difficile d'identifier la mouvance de ces réseaux d'influence et d'actions occultes. Ce qui est certain, c'est que
le genre d'institution représenté par l'ICG, ainsi que les "think tanks" de tout acabit, financés par des gouvernements et des
bienfaiteurs privés du calibre de M. George Soros (pour ne nommer que le plus visible des nouveaux mécènes de la démocratie et
de la société de droit mondialisé), font partie des mécanismes de marketing politique haut de gamme des sociétés capitalistes
modernes. Aux États-Unis, sous l'influence des think-tanks de droite et d'extrême-droite par exemple, le Parti républicain s'est
transformé, en moins d'une quinzaine d'années, en un véritable parti idéologique qui a changé la donne de la scène politique
américaine. […] En matière de politique étrangère, [… ils] infléchissent la politique étrangère des États-Unis en saturant les médias
de spécialistes instantanés.

Billets d’Afrique

N° 110 - Janvier 2003

[…] Au-delà du cas concret de l'ICG, c'est donc de cette multitude d'ONG dans les pays en soi-disant développement dont il
s'agit. En effet, après les missions "civilisatrices", le White man's burden d'hier, Église catholique en tête, avant et pendant la
période coloniale, c'est maintenant au tour d'un autre genre de missions "salvatrices" d'envahir l'hémisphère sud comme autant de
sauterelles pendant la sécheresse. Il s'agit bien sûr des ONG des droits humains, de prévention de conflit, de développement, des
humanitaires, etc., etc. […] On prend les mêmes et on recommence : les bailleurs de fonds sont essentiellement les mêmes et les
agendas cachés demeurent finalement inchangés. […]
Les ONG occidentales n'échappent pas à la logique et aux agendas de leurs bailleurs de fonds, sans mentionner l'influence du
copinage entre compatriotes expatriés en terres exotiques. Dans le cas de l'ICG, cela n'étonnerait personne que la France et les
États-Unis envoient leurs honorable correspondants œuvrer sous la couverture de telles organisations qui se présentent, pour la
plupart comme des humanitaires, des trucs de prévention de conflit ou même de développement (mais lequel et pour qui?). La
France plus que les autres, s'est fait attraper plus souvent qu'à son tour à ce petit jeu. […] »
[Nous apprécions les points de vue de l’Obsac et les partageons souvent. Si nous citons longuement cette analyse, c’est qu’elle pose des questions
essentielles dans le domaine de l’information – où Billets essaie d’exercer sa vigilance. Nous n’avions pas lu ce texte avant de rendre compte du
rapport de l’ICG sur le Rwanda (Billets n° 109, Lire), mais cette lecture n’aurait pas forcément changé notre propos.
Structurellement, l’Obsac vise juste. Les puissances occidentales ont des propagandes à diffuser ; elles sont organisées à cet effet ; les vecteurs
les plus efficaces sont les organes “crédibles” de la société civile. Les médias sont la première cible de cette stratégie. Mais les diverses formes
d’ONG ne sont pas à l’abri.
L’Obsac a raison de souligner le critère de l’indépendance financière. Celle de l’ICG n’est pas évidente.
Mais le raisonnement devient dangereux s’il se généralise. D’abord, il est difficile d’amalgamer des think-tanks para-publics, à la vie associative
très réduite, avec des mouvements de solidarité historiquement repérés. Il y a des ONG vraiment non-gouvernementales, portées depuis longtemps
par un idéal de solidarité. Même si cet idéal a pu parfois être abusé ou instrumentalisé, on ne peut nier son existence. C’est même la moelle de la
vie en humanité.
C’est à cause de la confiance qu’elles inspirent qu’il est tentant d’essayer d’infiltrer les associations de solidarité. Mais il n’est pas forcément aisé
de les “retourner”, ne serait-ce qu’à cause du grand nombre de citoyens impliqués : la Françafrique n’a pas les moyens de tous les acheter ! Et il ne
faudrait pas que l’observation de son cynisme amène à croire que le cynisme a conquis tous les esprits.
Bref, il y a beaucoup d’ONG qui ne sont pas des instruments de leur gouvernement ; une grande majorité de leurs militants ne sont pas
d’“honorables correspondants” ; et même ces derniers peuvent dire ou écrire des choses justes…
Observons enfin que le point de départ de cette analyse est une polémique lancée par Kigali. Un missile de plus dans la bataille entre Services
français et rwandais. Or les seconds n’ont plus grand chose à envier aux premiers en termes de coups fourrés, au détriment du débat public et de
la démocratie. Finalement, c’est cette dernière qui est en cause à Paris et à Kigali.]

Le Figaro, Une commission d'enquête se penche sur les ventes d'armes de Thomson-CSF, 17/12/2002 (Caroline DUMAY) : « Une
commission enquête depuis plusieurs années sur les pots de vins que des proches collaborateurs du président sud-africain Thabo
Mbeki se sont alloués en négociant les programmes massifs d'achats d'armement du pays en 1999. Et voilà que la presse parle
maintenant des dessous de table que la compagnie française Thomson-CSF aurait alloués au vice-président sud-africain Jacob
Zuma pour qu'il fasse “un effort” en faveur des Français. […] Le Mail and Guardian du 29 novembre [… dévoile] des extraits du
rapport de William Downer, l'un des principaux enquêteurs des “Scorpions”, l'unité d'élite de la police sud-africaine. À en croire
l'hebdomadaire, […] Jacob Zuma et Alain Thetard, représentant de Thomson-CSF en Afrique du Sud, se seraient rencontrés en
novembre 1998 et en mars 2000 pour faire aboutir cet accord. “Puis-je vous rappeler que les deux principaux objectifs de l'effort
requis par Thomson sont : 1. Protection de Thomson CSF pendant l'enquête. 2. Soutien total de Jacob Zuma pour des projets
futurs”, écrivait Alain Thetard à son supérieur.
Thomson-CSF et sa filiale sud-africaine ADS (African Defence Solution) faisaient partie d'un consortium qui avait emporté en
décembre 1999 le marché de quatre corvettes pour une valeur d'environ 0,5 milliard d'euros. C'est par le conseiller financier de
Jacob Zuma que le pot aux roses a été découvert. Shabir Shaik […] était alors directeur de Nkobi Inv., une société qui avait des
intérêts financiers dans ADS. Convoqué à la Cour en mai prochain, Shabir Shaik devra expliquer aux Scorpions pourquoi Thomson
international a versé 50 000 euros à son entreprise le 30 septembre 1999. Cette somme est officiellement justifiée par l'achat de dix
actions de la filiale locale de Thomson. Ces actions n'étaient pourtant cotées la veille pas plus de 1 000 rands chacune !
“Tout le monde peut nier, et nous ne sommes pas là pour commenter. Mais je pense qu'il n'est de secret pour personne que nous
sommes déplacés un peu partout dans le monde pour enquêter sur ces allégations” a déclaré Sipho Ngwema, porte-parole des
Scorpions. Les enquêteurs de l'unité d'élite de la police sud-africaine se sont en effet rendus l'an dernier en France, à l'île Maurice
et un peu partout dans le pays pour compléter leur enquête. Bien décidés, quelle qu'en soit la difficulté, à ressortir quelques
cadavres du placard. »
[L’implantation de Thomson CSF (aujourd’hui Thales) en Afrique du Sud est presque aussi ancienne que celle de la Françafrique au pays de
l’apartheid. Les héritiers de ces réseaux de corruption s’efforcent désormais de faire entrer dans leur jeu ceux qui ont triomphé de l’apartheid. Mais
il y a peu d’hommes d’État français en état de faire la leçon à leurs collègues sud-africains.].

Début janvier 2003

Billets et Survie déménagent
au 210 rue Saint-Martin, 75003-Paris
Le propriétaire de nos locaux du 57 avenue du Maine ayant mis fin à notre bail, il nous a fallu en trouver de nouveaux. Un peu plus spacieux, ils
nous permettront de mieux faire face à la croissance de nos activités, et à celle de l’association Biens publics à l’échelle mondiale (BPEM),
colocataire. Ce déménagement, et l’envol des loyers parisiens, engendrent des frais très importants et un surcoût non négligeable. Nous invitons
ceux de nos lecteurs qui en ont la possibilité à

un soutien exceptionnel de 20 € ou 50 €
(à l’ordre de Survie : vous recevrez en retour un reçu
donnant droit à une déduction fiscale).
Ceux de nos lecteurs qui ne sont pas encore abonnés peuvent soutenir notre travail en s’abonnant. Nos tarifs, très bas, ont été relevés Nous
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LIRE
Virginie Mouanda, Les Âmes de la Forêt, Éditions des Écrivains, 2002.
Pour un peuple, le pire des dénis de justice est atteint quand il n’est pas seulement écrasé, mais quasi effacé de la mémoire universelle par une
propagande hégémonique qui le voue aux poubelles de l’histoire. Tel n’est pas le cas, par exemple, du peuple sahraoui, dont la résistance à
l’annexionnisme chérifien a trouvé des relais. Mais qui, en France, a échappé aux fables racontées sur Cabinda : « partie de l’Angola »,
curieusement séparée de ce grand pays par l’ex-Congo belge et le puissant fleuve Congo, ce morceau d’Afrique n’aurait eu de velléités
sécessionnistes que manœuvrées par les puissances occidentales et leurs compagnies pétrolières. Il a, c’est vrai, comme d’autres anciennes
colonies, le malheur de regorger d’or noir. Le roman de Virginie Mouanda nous permet de comprendre comment nous avons été trompés par trois
décennies d’un consensus insidieux.
Si le rattachement de Cabinda à l’Angola a été si universellement « gobé », c’est qu’il ne venait pas seulement d’un artifice de l’ancien
colonisateur portugais, si acharné à préserver son empire : il rencontrait étonnamment, en ces temps de guerre froide, les calculs des Russes, des
Américains, des Français et de leurs alliés africains. Les populations du Cabinda n’avaient plus qu’à passer à la trappe. Elles ne s’y résignèrent
pas, et leur résistance suscita une répression atroce. Mais comme ce petit peuple d’un peu plus de cent mille habitants n’était le martyr d’aucun des
deux camps – celui de la Révolution et celui de la Liberté –, son écrasement pouvait rester aux oubliettes.
Était-il encore possible d’exprimer un refus devant pareil étouffement et son corollaire, l’indifférence des médias ? Un essai indigné aurait sans
doute été victime de trop de préjugés. Virginie Mouanda s’est longtemps posé la question : comment faire comprendre notre détresse ? Elle a
forgé une réponse : la voie du roman. Un choix risqué. Mais en plaçant une partie de l’histoire sous le regard d’Albino Santos, naufrageur portugais
de Cabinda, si incapable de se détacher de cette terre qu’il y revient mourir, l’auteur a inventé un parfait antidote au manichéisme qui eût ruiné son
projet. Elle suit aussi la descendance métisse d’Albino dans les affres de la « décolonisation » : le métis est un refus vivant du racisme et des
visions simplistes de l’aventure humaine.
La romancière fait donc coup double : elle nous apporte le surcroît de culture et d’humanité qu’induit tout vrai travail d’écriture ; elle nous fait
entrer au cœur de l’une de ces tragédies africaines dont la mémoire et l’intelligence sont indispensables si l’on veut construire un : « Plus jamais
ça ! ».
La tragédie se prolonge d’ailleurs avec la répression angolaise. Il n’y a pas de remèdes simples au découpage de l’Afrique par la colonisation. La
multiplication de micro-États pétroliers n’est pas davantage une solution que le nettoyage ethnique des contrées de l’or noir (au sud du Nigeria, du
Soudan, du Tchad… ). Un défi pour la créativité politique africaine.

François LILLE et François-Xavier VERSCHAVE

On peut changer le monde
À la recherche des biens publics mondiaux
La Découverte, janvier 2003, 128 p., 6,40 €
Connaissance, justice, forêts, culture, santé, océans, etc. peuvent-ils être laissés à l’abandon ou livrés à l’appétit des puissances financières
internationales ? N’y a-t-il pas d’autres façons de gérer les biens les plus précieux de l’humanité, de leur accoler de nouveau le bel adjectif
“public” ? N’y a-t-il pas d’autres manières pour les peuples de combattre leurs misères croissantes que de quémander des aides de plus en plus
parcimonieuses et inadaptées ?
Pour les auteurs, un certain nombre de biens vitaux, de biens de civilisation, de patrimoines irremplaçables, ne peuvent être confiés aux
mécanismes aveugles des “marchés”. L’humanité a en mémoire qu’elle est capable d’exiger, d’obtenir et de protéger une gestion publique de ce
qui lui est le plus cher, “hors de prix”. Certes, cette organisation ne s’est guère encore exercée à l’échelle de la planète, mais la mondialisation nous
oblige à relever le défi. Le souvenir des mouvements et militances passées, leurs résurgences multiformes, montrent qu’il ne faut pas sous-estimer
la revendication d’un monde moins inique.
Climat, santé, justice, sont les trois thèmes choisis par les auteurs pour poser la démarche, avant de la situer dans un panorama plus général.

Arnaud LABROUSSE et François-Xavier VERSCHAVE

Les pillards de la forêt
Exploitations criminelles en Afrique
Dossier noir n° 17 d’Agir ici et Survie
Agone, 2002, 187 p., 8 € franco à Survie
Qui a intérêt au saccage des forêts primaires africaines ? De quels crimes est-on prêt à payer cet intérêt ? Partant de nombreux exemples, en
Afrique centrale et au Liberia, ce nouveau “Dossier noir” suit la piste des réseaux organisateurs du pillage. Arnaud Labrousse (pseudonyme d’un
chercheur indépendant), est l’auteur d’un précédent Dossier noir, Le silence de la forêt. Il a poursuivi et approfondi ses recherches. Avec le
concours de François-Xavier Verschave, il fait traverser au lecteur une jungle françafricaine.
L’empire corsafricain des jeux côtoie curieusement l’empire forestier des Rougier. Interwood, la parisienne, adore le bois des pays en guerre
civile, ce qui incite la France à ménager le seigneur de la guerre libérien Charles Taylor. L’ancien ministre de la Coopération Jacques Godfrain se
reconvertit dans les transports spéciaux, aidé par un général français jadis très impliqué au Rwanda. Un autre général français s’intéresse à la forêt
congolaise. La Libye aussi. Du bois apatride transite par le Cameroun, grâce à Bolloré...
Un petit atlas à l’usage des Africains lésés et spoliés par ces “coupes à blanc”, ou des citoyens du monde scandalisés par ce gâchis mafieux.
Association Survie, 210 rue Saint-Martin, F75003-Paris – Directeur de la publication : François-Xavier Verschave – Imprimé par nos soins
Commission paritaire n° 76019 - Dépôt légal : Janvier 2003 - ISSN 1155-1666 – Abonnement : 20€ (Étranger : 25€ ; Faible revenu : 16€)
Tél. (33 ou 0)1 43 27 03 25 - Fax (33 ou 0)1 43 20 55 58 - survie@wanadoo.fr

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