Fiche du document numéro 22638

Num
22638
Date
Lundi Décembre 2003
Amj
Fichier
Taille
286754
Titre
Billets d'Afrique No. 109
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
N° 120 - Décembre 2003 - 1,90

Lettre mensuelle éditée par SURVIE

Dictators no more !
Qu’il nous soit permis de crier en anglais notre ras-le-bol
des dictateurs françafricains ! Non pas seulement parce
que certains d’entre eux sont dans le peloton de tête
de l’“Indice des Gouvernements Inhumains”, mais parce
que leur perpétuation écrasante ne tient le plus souvent
qu’à un fil : le câble diplomatique, sécuritaire et financier
qui les relie à l’Élysée, où se trouve un homme que nous
avons élu.
Faute de mieux, certes : on ne pouvait le remplacer
par un Le Pen, pulsionnaire des haines franchouillardes,
prévôt des mercenaires d’extrême-droite et référent
des policiers racistes. Mais la très grande majorité
des électeurs de Chirac ne l’a pas mandaté pour soutenir
les Ceaucescu ou Pinochet africains qui sévissent encore
et toujours au Tchad, au Togo, au Congo-Brazzaville,
au Cameroun, au Burkina, à Djibouti, en Mauritanie,
en Tunisie, les autocrates gabonais et comorien, la junte
tortionnaire algérienne – sans parler des dictatures
d’“Afrique latine” chéries par Paris (l’Angola et la Guinée
équatoriale).
Les peuples n’en peuvent plus, et cette noria d’élections
truquées qui ne cesse de relégitimer les tyrannies aurait
de quoi les dégoûter de la démocratie. Des mascarades,
que subventionnent fréquemment les contribuables français
au titre de la “coopération” à la construction de « l’État
de droit » ! Aux “réélus”, l’Élysée adresse aussitôt « les
félicitations de la France »… Puis ils reçoivent à nouveau
l’accolade chiraquienne, dont les images complaisantes
dans les médias locaux pro-gouvernementaux sont
perçues comme un adoubement mafieux.
Nous n’avons pas, nous Français, à dire qui doit
gouverner ces pays. Mais nous ne pouvons plus nous

contenter de dénoncer les complicités de notre République
avec les dictatures françafricaines, nous ne pouvons plus
rester sourds aux souffrances des peuples littéralement
néocolonisés, sous la botte de “gouverneurs à la peau
noire”. Il nous faut trouver le moyen de relayer
l’écœurement de la gabegie, de l’arbitraire, de la terreur.
Au Tchad, par exemple, cela dépasse toutes les caricatures.
Il faut trouver le moyen de crier à Chirac qu’il n’a pas été
élu pour continuer à nous vendre son faux passeport
d’« ami de l’Afrique ». En s’accrochant à la Françafrique,
qui a tant rapporté à son clan, il compromet l’avenir
de la France et celui de nos enfants.
Comment ? Ce n’est pas facile de représenter un danger
apparemment lointain et différé. Nous avons besoin
du talent des artistes, des créateurs du spectacle vivant,
musiciens compris. Plus que jamais, nous avons besoin
des témoignages d’Africains – dont nous mesurons
le courage. Nous avons besoin du regain de mobilisation
de leurs compatriotes vivant en France. Quelques écœurés
de la Françafrique pourraient aussi nous donner du grain
à moudre… Et il nous faut faire comprendre au mouvement
altermondaliste, en particulier à son pilier de « solidarité
internationale », qu’il est temps d’accélérer le discrédit
politique des dictateurs néocoloniaux et de leurs alliés.
En 1989, il n’y avait pas un seul chef d’État régulièrement
élu dans les ex-colonies françaises. Aujourd’hui, ils sont
au moins quatre (Mali, Niger, Sénégal, Madagascar). Dans
tous ces cas, des régimes françafricains ont dû céder face
à la mobilisation populaire, que l’armée a rejointe ou
accompagnée. Il ne faut que cette contagion s’arrête.
Avec les associations amies, nous allons nous employer
à lui aplanir le terrain.
François-Xavier Verschave

SALVES
Des victimes ?
L'affaire de l'Angolagate et l'affaire
Elf n'en font qu'une, d'un point de vue
politique. C'est une affaire de guerre
secrètement copilotée depuis l'Élysée
et la tour Elf de la Défense, où logeait
une part des réseaux Pasqua. Dans le
premier volet, les principaux inculpés
ont été mis à l'abri de la justice : l'un
(Arcadi Gaydamak) en Israël, l'autre
(Pierre Falcone) à l'Unesco, un passeport vers les "cultures" du monde
entier. Le sort des accusés du second
volet est tranché, sous réserve de
l'appel interjeté par certains : on ne les
a sanctionnés pour rien de plus qu'un
ample détournement de fonds.
Dans l'ombre de ces procès dépolitisés, deux éclipses. Charles Pasqua,
étrangement absent du procès Elf,

disparaît derrière son immunité parlementaire. Et surtout les millions de victimes africaines, qui attendent toujours
le procès du système Elf et de la
Françafrique. Le plus gros du travail
de mobilisation civique reste devant
nous, pour la justice, et pour que
l'inacceptable cesse. [PC]
Revoilà Sigolet
Jack Sigolet s'est rendu célèbre au
Congo-Brazzaville en tant qu'hommeorchestre de la criminalité françafricaine. Financier créatif du Monsieur
Afrique d'Elf, André Tarallo, il vendait
depuis Genève le pétrole du Congo-B,
grugeant le plus possible le Trésor
public de cette néocolonie ; il en gérait
la dette, moussée comme œufs en neige jusqu'à des altitudes himalayennes ;

il ordonnait enfin, jusqu'en 1997 au
moins, l'achat d'armes pour la guerre
1
civile qui achevait de ruiner ce pays .
Cette criminalité-là, qui dépasse l'entendement de la justice française,
n'était pas l'objet du procès Elf. Jack
Sigolet y était seulement témoin, pas
accusé. Et l’on apprend qu'il officie
encore au bénéfice du clan prédateur
qui s'est approprié l'Angola. Il est le
directeur de la très discrète société
Crossoil, installée à Genève dans la
bucolique rue Plantamour. Présidée
par le ministre du Pétrole angolais, coadministrée par le patron de la société
nationale des pétroles (la Sonangol),
Crossoil mitonne « les montages financiers des cargaisons » d'or noir
(La Lettre du Continent, 06/11). ./...
1. Cf. François-Xavier Verschave, L'envers
de la dette, Agone, 2001.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Avec le pedigree de son directeur,
nul doute que la destination de ces
montages privilégie les paradis fiscaux
et les affaires des vendeurs d'armes
plutôt que les millions de déplacés de
la guerre civile – dont, rappelons-le, Elf
a durablement financé les deux camps
opposés. Elf, donc la France de
Mitterrand et Chirac. [FXV]
Procès Elf :
derrière “l'enrichissement personnel”,
la Françafrique aux oubliettes
Communiqué de Survie, le 13/11
Que les Le Floch, Sirven ou Tarallo aient
détourné de l'argent public (celui d'une compagnie nationale) à des fins personnelles
n'est pas un mystère. Qu'ils aient été condamnés à ce titre n'est que justice.
Mais les 697 pages du jugement de
"l'affaire Elf", après un procès bien bordé,
visent surtout à marteler une leçon :
puisqu'il s'agit d'enrichissement personnel,
il ne s'agit aussi que de dérives personnelles, et non d'un gigantesque système de
corruption.
Les propos du président du tribunal envers André Tarallo, le Monsieur Afrique d'Elf,
sont à cet égard explicites : il aurait pour
circonstance atténuante de s'être seule1
ment « fourvoyé sur la fin de [sa] carrière » .
Le pillage criminel et systématique de
l'Afrique pendant trois décennies, par ce
pivot de la Françafrique, non seulement
n'est pas dénoncé, mais intervient plutôt en
faveur du condamné, félicité implicitement
d'avoir mené une carrière exemplaire au
service de l'intérêt national français.
Il fallait passer à la trappe tout un système
de grande corruption, qui a fait des millions
de victimes en stimulant les guerres et en
détruisant les biens publics.
Français, conservez votre bonne conscience, seul votre argent a été escamoté
par quelques égarés...
1. Cf. Hommage… À Fleur de presse, p. 9.

Falcone l'incompris
Le premier contributeur de la campagne de Bush, sur le dos des peuples
africains et en bonne compagnie avec
Enron, se plaint de la démission de
Catherine Deneuve de son poste d'ambassadrice de l'Unesco (le 12/11).
Celle-ci ne veut pas siéger avec un
Monsieur mis en examen pour « trafic
d'influence » et « commerce illicite
d'armes » dans une enquête sur les
ventes d'armes à l'Angola (Libération,
18/11). Ledit personnage vient d'être
nommé ambassadeur de ce pays à
l'Unesco. Il se plaint d'être victime de
désinformation. « J'espère que, mieux
informée, elle reviendra sur sa décision », renchérit sur RTL la porte-parole
de l'UNESCO au lendemain de cette
démission...
Catherine Deneuve, quant à elle, se
rachète ainsi de ses égarements avec
Depardieu en faveur du sulfureux

N° 120 - Décembre 2003 p. 2
Khalifa, l'homme d'affaires algérien un
temps couvé par le sérail des généraux tortionnaires (voir Lire). [AB]
Le palais du mendiant
Le Gabon est « sans le sou », nous
confirme La Lettre du Continent (06/11).
En cause, le déclin de sa production
pétrolière et le haut degré d'expatriation de ses revenus. Cela n'a pas
empêché son émir Omar Bongo
d'entreprendre la rénovation de son
« Palais du bord de mer », pour « un
coût global de plus de 100 milliards de
FCFA » (150 millions ). Comme les
factures sont un peu lourdes à porter,
et que la dette africaine a de l'avenir
devant elle, Bongo négocie un créditrelais d'environ 60 millions d'euros via
la Belgolaise, filiale du groupe belgonéerlandais Fortis (qui a un pied dans
le paradis fiscal luxembourgeois).
Le seul agencement du bureau du
Président coûte 7,5 millions d'euros,
un marché attribué à la firme de décoration haut-savoyarde Atelier 74, chérie
par feu le roi du Maroc Hassan II. Si
au moins cet argent faisait prospérer
des artistes et artisans africains... Mais
Bongo reste l'homme de l'outre-mer...
et de l'offshore. [FXV]
Tchad : zone de turbulences.
Le Tchad reste en pleine zone de
turbulences. Le vent de l'insécurité l'y
dispute aux bourrasques de l'arbitraire.
La bataille pour accéder à l'usage
exclusif des richesses du pays, en
particulier le pétrole, se déroule dans
le contexte de la succession du
président Idriss Déby, réputé en
mauvaise santé. Les faits rapportés
par des observateurs étrangers vivant
à N'Djaména sont confirmés par les
organisations de défense des droits de
l'Homme tchadiennes. La clique au
pouvoir contrôle les rouages d'une société qui n'a de règle que celle du plus
fort. Elle en partage le bénéfice avec
une administration complice dans tout
le pays, notamment en laissant à celleci l'opportunité de conduire en toute
impunité des opérations mafieuses.
Tout un chacun peut perdre ses
possessions ou sa vie. Des assassinats sont commis régulièrement,
faisant l'objet de publicité lorsque les
victimes ont quelque notoriété. Des
assassinats de "parfaits inconnus"
sont aussi régulièrement signalés dans
la capitale. Les raisons de ces
meurtres restent inexpliquées – si ce
n'est que la sécurité des inconnus est
l'avant-dernier souci des autorités. Leur
dernier souci concerne les besoins
élémentaires de leurs administrés, acculés à se débrouiller par les moyens
du bord. Rien d’étonnant à ce que
certains choisissent les pires.

1

Par communiqué du 22 octobre , le
président du Conseil d'administration
de la radio FM Liberté, Dobian Assin2
gar , dénonce la fermeture autoritaire
de cette radio par arrêté du 21 octobre, pour une durée illimitée, au motif
de « fonctionnement illégal et comportement déviant ». Il est reproché à
FM Liberté d'avoir pointé le président
Déby en ces termes : « […] le messie
er
du 1 décembre 1990, en qui le
peuple tchadien a fondé beaucoup
d'espoir, malheureusement cet espoir
a été déçu. Le Président qui nous a
promis à sa prise de pouvoir ni or, ni
argent, nous a apporté l'insécurité, des
prédateurs et des tueurs à gage. Entre
les pratiques du maître Hissein Habré
et son élève Idriss Déby, on peut
assimiler ces personnalités à blanc
bonnet, bonnet blanc ». Qui dit la
vérité… – on connaît la suite.
Les organisations internationales (ou
régionales…) présentes au Tchad, tout
comme les représentations diplomatiques, connaissent la situation. Ce qui
ne les empêche pas de "jouer le jeu de
la normalité". Ce qui n'a pas empêché
le ministre français des Affaires
étrangères de féliciter le président
Déby pour la paix et la stabilité qui
3
règne dans son pays .
Les yeux et les oreilles français sont
nombreux au Tchad, ils s'y instruisent.
Selon tout voyageur un tant soit peu
observateur, la communauté étrangère
la plus visible y est celle des Français,
notamment militaires, qui remplissent
les restaurants et les clubs en soirée.
Dans la journée, on les entend
s'entraîner. Les voix officielles de notre
pays ne s'expriment guère sur les
questions que le Collectif des
associations des droits humains
4
(CADH) leur met pourtant sous le
nez. Gageons, néanmoins, qu'elles "y
pensent". On serait fort aise de connaître le résultat de ces cogitations.
Libre à M. Déby de prolonger indéfiniment l'agonie de son peuple, cela ne
semble pas une priorité de la diplomatie française… La présence de la
France ne serait donc maintenue que
pour vérifier que ses intérêts continuent de s'y couler douce ? [SC]
1. La machine à broyer la Radio FM Liberté
est remise en marche ! N'Djaména, 22/10.
2. Par ailleurs président de la Ligue tchadienne des droits de l'Homme.
3. Allocution de D. de Villepin à l'occasion
du dîner offert en l'honneur d'Idriss Déby,
17/09, www.diplomatie.fr cf. p. 6.
4. Acat-Tchad, Association pour la
promotion des libertés fondamentales au
Tchad (APLFT), Association tchadienne
pour la non violence (ATNV), Association
tchadienne pour la promotion et la défense
des droits de l'homme (ATPDH), Ligue
tchadienne des droits de l'Homme (LTDH),
Tchad non violence (TNV). Le Collectif
signale l'irrégularité de la condamnation à
mort (fin octobre) des accusés dans l'affaire
de l'assassinat du président de Tchad

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Petroleum Company survenu le 25/09
(Quatre peines de mort sous diktat,
communiqué du 30/10), et de la révocation
du président de la Cour Suprême (Le Chef
de l'État Idriss Déby trahit la constitution,
communiqué du 30/10). Depuis lors, 9
personnes ont été exécutées au Tchad.
TCHAD : La justice expéditive
en sus de la terreur politique
Communiqué de Survie, le 06/11
Continuellement dénoncée pour la terreur
exercée contre les populations par les milices présidentielles, la dictature tchadienne
d'Idriss Déby fait semblant de réagir en
exécutant à la hâte ce matin huit condamnés à mort. Quatre d'entre eux ont été
condamnés tout récemment lors d'une session extraordinaire de la Cour criminelle,
après avoir été manifestement torturés lors
d'une enquête bâclée consécutive à
l'assassinat d'un riche homme d'affaires
soudanais.
L'exécution a eu lieu alors que leur pourvoi en cassation n'avait pas été examiné. Il
fallait sans doute achever au plus vite un
règlement de comptes ou un maquillage
judiciaire. Ce que le ministre de l'Administration du territoire ose qualifier de « plus
bel exemple que le Tchad ait donné » est
en effet un bel exemple de déni de justice.
Survie soutient dans la dénonciation de
cet arbitraire sans frein le courageux
collectif des associations tchadiennes des
droits de l'Homme. Survie demande une
fois de plus que la France cesse de
soutenir l'une des pires dictatures d'Afrique.

Drôle de gauche
L'ex-radical de gauche Michel Scarbonchi a rallié le parti de Jean-Pierre
Chevènement, grâce à quoi il a été élu
député au Parlement européen. Depuis, il fait à Strasbourg et Bruxelles
un lobbying d'enfer en faveur de deux
tyrannosaures françafricains, le Congolais Sassou Nguesso et le Togolais
Eyadéma. On savait le souverainiste
Chevènement peu regardant dans le
choix de ses alliés, et fort complaisant
envers la Françafrique (complice serait
plus exact). Mais l'on peine à
comprendre que les communistes
français persistent à accueillir dans
leur groupe de la Gauche unitaire
européenne pareil suppôt de la prédation françafricaine. [FXV]

Rocard à la soupe chez Biya
Le 29 octobre dernier Michel Rocard,
député européen et ancien Premier
ministre français, a été reçu à Yaoundé par le président Biya. À sa sortie, il
a déclaré à la presse : « Le Cameroun
peut se réjouir d'avoir un président
aussi efficace et intelligent ». Cette
flagornerie à l'endroit de celui qui en
vingt ans de pouvoir a réussi à placer

N° 120 - Décembre 2003 p. 3
ce pays, pourtant doté des plus belles
richesses naturelles et humaines, dans
le groupe des pays pauvres très
endettés, aux premières places pour la
corruption et aux dernières pour le
développement humain, peut s'expliquer. Michel Rocard est en effet venu
à Yaoundé recruté par le cabinet
RSCG (Roux, Séguéla, Cayzac et
Goudard), sur une commande du président de la République du Cameroun.
On ne dit pas de mal des clients dont
on doit vendre l'image. Apparemment,
Michel Rocard n'a aucun problème
éthique à faire ce genre de travail. « Je
suis là pour aider à clarifier le système
de décision », a-t-il déclaré, autant dire
à brasser du vent, dans un pays où les
gouvernants font chaque jour de
grandes déclarations sur la lutte contre
la corruption, sans jamais publier l'état
de leurs biens personnels, comme la
Constitution leur en fait théoriquement
l'obligation.
Il est consternant de voir Rocard se
poser en "conseiller" rémunéré de
Paul Biya au moment où les voix des
Camerounais les plus dignes s'élèvent
pour crier la douleur de tout un peuple.
Le mardi 28 octobre, le journal Mutations a publié un entretien avec le
1
professeur Achille Mbembe sous le
titre Le Cameroun s'est ensauvagé :
l'historien et politologue dénonce le
système Biya, où l'on n'a plus honte de
rien. Il conclut à propos de l'Afrique
centrale : « C'est ici que l'on rencontre
les régimes les plus vils et les plus
ténébreux de la planète. Le pétrole, le
bois et les autres ressources minérales doivent jouer un rôle dans l'ensauvagement du pouvoir dans cette
région. » Dans L'Effort camerounais
du 29 octobre, le cardinal Christian
Tumi lui fait écho. À une question
concernant l'opacité du pouvoir en
Afrique il répond : « Le pouvoir en
Afrique c'est l'argent. On utilise le bien
commun comme si c'était un bien privé
[...] C'est une honte. »
Un philosophe camerounais m'a
confié à propos de Rocard : « N'a-t-il
pas de cœur ? Ne comprend-il pas
qu'il alourdit le poids de la misère ?
Comment peut-il faire semblant d'être
dupe de ce que Mbembe appelle "un
théâtre d'ombres [qui] fait croire en
l'existence de l'État" ? » Mais avant
d'avoir un cœur, il lui faut assurer sa
carrière et ses fins de mois. En
caressant dans le sens du poil un
président cousu d'or, avouez que c'est
facile. Ce ne sera pas le premier
politique français à se déshonorer en
Afrique. [OT]
1. Achille Mbembe est l'auteur de Afriques
indociles (1988), La naissance du maquis
dans le Sud-Cameroun, 1920-1960 (1996)
et De la postcolonie (2000), publiés chez
Karthala. Il est actuellement Senior
Research Fellow à l'Institut de recherches

économiques et sociales de l'Université de
Witwatersand à Johannesburg, en Afrique
du Sud.

Cameroun : Le silence des agneaux
La Fédération internationale des
ligues des droits de l'Homme récidive.
Après son rapport sur le Cameroun
anglophone, publié fin septembre, elle
vient de rendre public en octobre un
second rapport, accablant, sur l'état
des droits de l'Homme au Cameroun,
La torture, une réalité "banale", une
1
impunité systématique . Parmi les
abus les plus criants, il décrit le sort
des prisonniers et l'exercice arbitraire
des pouvoirs traditionnels.
Alors que la lutte contre le banditisme est alléguée par les autorités, on
constate que cette lutte n'affecte guère
le grand banditisme, qui prospère à
son aise, tandis que les incarcérations
abusives sont fréquentes, sans
compter
les
exécutions
extrajudiciaires. La répression est aveugle
et destinée surtout à terroriser la
population. Le silence des victimes est
total : elles n'ont aucune chance d'être
entendues. Il y a bien un Comité
national des droits de l'Homme et des
libertés (CNDHL), mais ses membres
et son président sont nommés par le
pouvoir. Il ne publie aucun rapport et
n'intervient jamais. Par contre, les
responsables des organisations de
défense des droits de l'Homme indépendantes sont menacés et persécutés, accusés de vouloir ternir l'image
du pays.
Les conclusions du rapport sont très
pessimistes. Derrière une façade de
légalité qui n'est qu'un simple vernis,
règne l'arbitraire incontrôlé des pouvoirs modernes de police et de justice,
ou celui traditionnel des chefferies. Le
citoyen est donc soumis, sans la moindre garantie effective, au hasard de la
qualité humaine des détenteurs de
l'autorité, sachant que dans leur
grande majorité ces détenteurs sont a
priori plutôt enclins à abuser de leur
autorité qu'à défendre le droit des
personnes. [OT]
1. Rapport disponible sur le site de la FIDH.

Chasse aux radios libres
Le régime Biya a toujours mené une
guerre sans merci à la liberté d'expression et d'information. Le dernier
épisode de cette guerre est l'assaut à
la fois policier et judiciaire mené par le
pouvoir, en la personne du ministre de
la Communication Fame Ndongo, contre Freedom FM, la radio que le
groupe Le Messager de Pius Njawe ./...

Billets d’Afrique et d’ailleurs

N° 120 - Décembre 2003 p. 4

Il y a dix ans au Rwanda (une année de chronique)

Rwanda : la face cassée de la République (IV)
Décembre 1993 : le drame s'approche, sans rencontrer de contre-feu.
par Sharon Courtoux
En décembre 1993, les troupes françaises présentes
au Rwanda se retirent pour laisser place à la Mission des
Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR),
dirigée par le brigadier-général Roméo Dallaire. La
MINUAR compte environ 1 300 hommes. Le 28 décembre, les 600 militaires du 3ème bataillon d'élite du FPR,
commandé par le colonel Charles Kayonga, arrivent à
Kigali. Ils seront cantonnés dans le bâtiment abritant le
parlement rwandais (le Conseil National du Développement – CND).
Extrait de la chronologie d'Alison Des Forges, décembre 19931 :
« - Les troupes de la MINUAR sont déployées et, officiellement, toutes les troupes françaises se retirent. En fait, une
quarantaine de soldats français restent au Rwanda.
- Les troupes du FPR arrivent à Kigali sous la protection de
l'ONU, conformément aux accords d'Arusha.
- Habyarimana et ses alliés retardent l'installation du gouvernement de transition.
- Dans une lettre pastorale, l'Evêque de Nyundo déplore la
distribution d'armes aux civils, pratique commencée en 1991
mais accélérée fin 1993.
- La Radio Mille Collines intensifie ses attaques contre le ministre tutsi Landouald Ndasingwa. [Ce dernier, vice-président du
Parti Libéral, sera assassiné dès le déclenchement du génocide des
Tutsi rwandais]. »

Le 8 décembre : le CLADHO (collectif de défense des
droits de l'Homme) expédie un Memorandum adressé à
la MINUAR et aux missions diplomatiques en rapport
avec les tueries en cours dans le pays.
Fin décembre : le procureur de Kigali sollicite la
MINUAR pour l'arrestation du chef d'un groupe de miliciens ayant reçu un entraînement de la Garde présidentielle dans la forêt de Gishwati. La force de police de
la MINUAR (CIVPOL) ne peut affronter l'édifice de protection du chef milicien, constitué de soldats de l'armée
rwandaise.
Rappel : Couverture de Kangura, novembre 1991 :
« Photo de Grégoire Kayibanda, chef de la révolution
hutu et premier Président du Rwanda, reproduction
d'une machette et d'un commentaire cynique disant que
les Tutsi sont la race de Dieu et la question : “Quelles
armes pourrons nous utiliser pour vaincre définitivement
les Inyenzi ?” »2 Depuis deux ans déjà, la machette
était à la une.
Selon l’enquête de référence Aucun témoin ne doit
survivre : « Les diplomates français et les officiers mili1

voulait lancer en mai 2003 à Douala .
Aujourd'hui, les installations de Freedom FM sont toujours bloquées, causant un grave préjudice à Pius Njawe
qui ne peut sauvegarder son matériel
et doit cependant assumer les charges
du local où il se trouve.
Le pouvoir a récidivé le 13 novembre
en interdisant à la Radio Veritas, lancée par le cardinal Tumi pour le diocèse de Douala, d'émettre. Des appellations comme "Freedom" ou "Veritas"
sont considérées comme de véritables
attaques contre le pouvoir. Pius Njawe
a eu beau renommer sa radio City FM,
la limiter à une thématique de déve-

taires discutèrent du risque de génocide au début de
l'année 1990 » (p.205). L'ancien ambassadeur de France
au Rwanda, Georges Martres, a déclaré devant la
mission parlementaire sur le Rwanda que le génocide
était prévisible dès octobre 1993. Un nombre
considérable de sources, notamment ouvertes, attestent
que les lieux de décision français observaient (via leurs
représentants sur le terrain) ce que fomentait leur allié
rwandais, en s'abstenant de prendre les mesures qui
s'imposaient – sur le plan humain, moral, politique et
militaire. Au contraire de leurs affirmations ultérieures,
auraient-ils, à temps, tiré la sonnette d'alarme, la
veulerie internationale aurait reculé. C'est à tout le
contraire que l'on a assisté. Funeste “entêtement”, qui
relève d'une complicité dont il s'agit de dévoiler la
nature, connaître les prescripteurs, extirper les racines.
Les militaires français restés au Rwanda fin décembre
1993, trois mois avant le déclenchement du génocide,
qui étaient-ils, qu'y faisaient-ils, sous les ordres de qui ?
Comme ceux qui sont partis, à l'issue de longs séjours,
ils ont vu, et su. Il en est de même pour ce qui concerne
le corps diplomatique, les coopérants… Certains doivent
en avoir gros sur le cœur de ce qu'ils ont vu et su.
Juguler les drames qui se profilent à l'horizon est une
question d'engagement moral et de volonté politique.
Lorsqu'ils ont fait défaut, que le mal est fait, il reste à en
identifier les agents comptables. Prévenir la
reproduction des drames est une responsabilité
historique – qui dépasse l'énoncé du souhait : « Plus
jamais ça ! ». C'est une question de témoignage. Sans
doute, devant l'étendue du drame joué au Rwanda,
parmi ceux qui ont vu et su, en existe-t-il qui se sentent
investis du devoir de dire. [SC]
1. Cette chronologie [1897 - mars 1995], rédigée (en anglais, traduite par
nos soins) par Alison Des Forges, accompagne le livre de
photographies de Gilles Peress, Le Silence (mai 1995, Scalo, édition
soutenue par la Jean Simon Guggenheim Foundation pour la production des photographies et par la Fondation de France pour la
production du livre). Elle est également disponible dans les musées
qui exposent l'œuvre photographique de G. Peress. Mme Des Forges
est historienne, consultante Afrique à l'association américaine Human
Rights Watch.
2. La couverture de Kangura (revue extrémiste incitant à l'extermination des Tutsi) est reproduite in Aucun témoin ne doit survivre
(Human Rights Watch, Fédération Internationale des Ligues des Droits
de l'Homme, Karthala 1999, page 90), accompagnée du commentaire
cité. Cet ouvrage a été rédigé par Alison Des Forges.

loppement urbain à caractère « apolitique au sens militant et partisan du
terme », conformément aux injonctions
officielles appliquées à tout projet de
radio, rien n'y a fait.
L'offensive contre Le Messager ne
se borne pas à cette interdiction. Les
locaux du journal sont, eux, menacés
d'expropriation dans l'opération immobilière entreprise à Douala par le
PMUC. Cette fameuse organisation
des paris sur les courses françaises de
chevaux, dirigée au Cameroun par
Michel Tomi (père de l'extraordinaire
donatrice "gabonaise" au RPF de
Pasqua, Marthe Mondoloni-Tomi, pa-

tronne du PMU Gabon), vient d'acheter au diocèse de
Douala
un
ensemble de terrains où se trouve ./...
1. Cf. Billets n° 118 et 119. L'organisation
de défense de la liberté de la presse, Reporters sans frontières (RSF), a dénoncé le
mardi 18/11 la fermeture au Cameroun de
la radio privée du cardinal Christian Tumi et
l'interdicion d'émettre de Freedom FM.
Veritas (du cardinal Tumi) et Freedom FM,
le projet de radio du groupe Le Messager,
sont interdits d'antenne parce qu'ils dérangent. Le gouvernement a beau se retrancher derrières des arguments techniques et
juridiques, il est évident qu'il s'agit de
« mesures politiques » a estimé RSF dans
un communiqué reçu par l'AFP à Libreville.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
notamment l'immeuble occupé par Le
Messager, dans le quartier Bonabéri.
L'expulsion du Messager, qui mettrait
en jeu l'existence même du journal,
serait un grand service rendu au pouvoir, dont les tentatives de déstabilisation et de sabotage du Messager ne se
comptent plus.
Une telle peur de l'information indépendante est en soi le plus clair des
aveux de malfaisance pour un régime
qui prospère à la faveur du silence
imposé à toute critique. [OT]
Affaire Borrel, nouvelle affaire Dreyfus
(suite)
Survie demande la démission pour
forfaiture de la directrice de l'Institut
médico-légal de Paris,
Mme Dominique Lecomte.
Communiqué de Survie, le 29/10
En opposant le « Secret défense » à la
fourniture à la justice de 12 documents
susceptibles d'éclairer la mort violente du
juge Bernard Borrel à Djibouti, en 1995, les
autorités françaises avouent implicitement
que cet assassinat déguisé en suicide est
1
une « affaire d'État » .
En conduisant et signant l'expertise
rocambolesque qui a avalisé l'impossible
thèse du suicide, Mme Dominique Lecomte,
directrice de l'Institut médico-légal de Paris,
a déshonoré sa fonction et son institut.
Comme les experts de l'affaire Dreyfus, elle
a commis une forfaiture. Obtenir sa démission est le seul moyen de sauvegarder
le crédit de l'institution judiciaire. Libre à
cette fonctionnaire d'expliquer ensuite quelles pressions l'ont amenée à prolonger
ainsi les collusions mafieuses entre les
autorités françaises et djiboutiennes.
1. Cf. Impunité… À Fleur de presse, p. 9.

La GLNF ne se contient plus
On savait que la Grande Loge Nationale Française (GLNF) avait rallié à
elle la quasi-totalité des dictateurs
françafricains et la très grande majorité
des décideurs qui les entourent,
chipant une partie de ces ambitieux au
Grand Orient de France. En France,
cette obédience, en osmose avec le
système politico-militaire américain, a
largement infiltré le pouvoir exécutif,
l'armée, les services secrets, le
pétrole, le nucléaire, la banque, la
justice, les médias...
Mais elle s'efforçait de rester discrète – bien que le duo FalconeGaydamak (tous deux de la GLNF) ait
tenu la vedette de l'Angolagate, en
trapézistes de haut vol de la finance
parallèle. Désormais, cette fraternité
ne cache plus sa volonté hégémonique. Le général François Bozizé
ayant conquis le pouvoir en Centrafrique, il lui a été fermement rappelé
qu'il ne pourrait le garder sans rallier le
club des prédateurs et lui jurer sa
solidarité, à la vie, à la mort.

N° 120 - Décembre 2003 p. 5
Dans ce club, le Grand Maître et
pétro-dictateur Denis Sassou Nguesso
joue les figures emblématiques. C'est
lui qui a préparé l'initiation de Bozizé
en marge de l'inauguration du pipeline
Tchad-Cameroun (le sacre d'Idriss
Déby en émir pétrolier). Le même
Sassou avait déjà initié Déby en 1996.
Le 12 octobre, un avion spécial a emmené quatre Grands Maîtres congolais
de N'Djaména à Bangui pour y initier
le général-président de Centrafrique –
un pays où l'on pourrait prochainement
exploiter du pétrole. L'initiation du président du Congo-Kinshasa Joseph
Kabila, autre protégé de la Françafrique, « est déjà programmée » début
2004. (La Lettre du Continent, 23/10)
Ce qui est en cause, rappelons-le
une fois de plus, ce n'est pas le projet
humaniste de la franc-maçonnerie et la
très grande majorité, sincère, de ses
adhérents ; c'est le dévoiement du
serment de fraternité et du secret
initiatique, c'est la transformation d'une
obédience en une oligarchie qui
enrôle, promeut et assure de sa
solidarité des criminels contre l'humanité, ainsi qu'une bonne partie des
plus grands escrocs, voleurs et pillards
francophones.
Ces
membres
infréquentables sont trop nombreux,
trop systématiquement choyés pour
qu'il s'agisse d'un hasard. Leur agrégation désigne un projet politique ennemi
de la démocratie et des biens publics,
à l'exact inverse du nôtre. [FXV]

Bons points
– Une Mission de bons offices de
l'Union interafricaine des droits de
l'Homme (UIDH) vient de faire le tour
des capitales des États limitrophes de
la Côte d'Ivoire dans l'objectif de faire
le bilan des effets de la crise
déclenchée le 19 septembre 2002 et
aussi, et surtout, d'entendre les
propositions de sortie de crise des uns
et des autres. Dans les jours prochains, la Mission entamera un séjour
de trois semaines en Côte d'Ivoire. Ce
sera pour elle l'occasion de rencontrer
toutes les forces vives du pays, avant
de soumettre aux autorités ivoiriennes
les résultats de ses investigations.
On ne peut que souhaiter un plein
succès à ces militants africains des
droits humains qui ont compris que
l'une des clés de la résolution du
conflit ivoirien passe nécessairement
par une plus forte intervention des
mouvements citoyens dans tous les
pays de la sous-région. Une heureuse
perspective, vivement souhaitée par
Survie – qui a été, il y a quelques mois
déjà, à l'origine d'une coalition d'organisations françaises signataires d'un
appel pour « prévenir le pire en Côte
d'Ivoire ». [SMS]

– Pour la première fois depuis sa création en 1949, Emmaüs international a
tenu son Congrès mondial dans un
pays du Sud. C’est en effet au Burkina
Faso que l’emblématique “père des
pauvres”, l’Abbé Pierre, a ouvert le
lundi 17 novembre 2003 les travaux de
cette rencontre internationale, qui
enregistre la participation de délégués
venus des quatre coins du monde :
Inde, Pérou, Canada, Ukraine, etc.
Au-delà du symbole que constitue le
choix de tenir cette réunion en terre
africaine, dans l’un des pays les plus
pauvres de la planète (le Burkina Faso
ème
est classé 174
sur 176 dans le
dernier rapport du PNUD), Emmaüs
international a voulu « affirmer que
l’Europe et les pays du Nord doivent
cesser d’exploiter la richesse de l’Afrique, et les gouvernements africains
doivent avoir la force de s’opposer à la
politique économique des pays du
Nord. » (AFP, 17/11).
Renzo Fior, président de l’association, n’a pas hésité à appeler un chat
un chat, quand il a martelé dans son
discours d’ouverture que « la misère
n’est pas une fatalité, dans la plupart
des cas, la misère a des causes politiques et économiques, et pas seulement naturelles » (idem). Pour bien
montrer qu’ils ne se limitaient pas à de
belles paroles, les 400 congressistes
se sont donné rendez-vous le jeudi 20
novembre sur la place de la Révolution
à Ouagadougou (encore un symbole ?) pour une manifestation visant à
« dénoncer les guerres et les injustices
qui minent l’Afrique et de nombreux
pays du Sud ».
Présent lors de la cérémonie d’ouverture du Congrès, le président Blaise
Compaoré a, semble-t-il, écouté avec
intérêt les messages prononcés à la
tribune. S’est-il pour autant senti interpellé par ces paroles des responsables d’Emmaüs lui qui, après vingt
ans de règne, a réussi la prouesse de
faire passer le Burkina Faso du statut
de pays pauvre à celui de « Pays
pauvre très endetté » (PPTE) et à
transformer l’ancien havre de paix
qu’était ce pays sahélien en centre
sous-régional d’opérations de déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest ? [SMS]
– Le gendarme Renaud, qui avait
dénoncé de graves abus pratiqués par
l'un de ses chefs en poste à SaintLaurent (Guyane, cf. Billets n°118), est
relaxé de la plainte de ce supérieur,
qu'il avait qualifié en privé « d'as de la
matraque ». Reste à savoir si les
juridictions compétentes seront saisies
sur les faits dénoncés en audience par
la défense (faux dans les procédures
de reconduite à la frontière, agressions
sexuelles et autres violences graves
sur
des
justiciables,
détentions
arbitraires, pillages, circulation d'or, de

Billets d’Afrique et d’ailleurs
drogue, de whisky et d'essence de
contrebande... ).
Fausses notes
– Jacques Chirac a résolu de masquer
son soutien aux dictatures françafricaines en allant visiter les présidents
élus du Niger et du Mali. Mais au Niger
uranifère, le Premier ministre Hama
Amadou rêve de reprendre le flambeau de la dictature précédente, du
foccartien Ibrahim Baré Maïnassara. Il
a fait incarcérer le 5 novembre et

N° 120 - Décembre 2003 p. 6
condamner à 6 mois de prison le
directeur du courageux hebdomadaire
Le Républicain, Mamane Abou, pour
avoir publié des documents du Trésor
faisant état de malversations ministérielles. Le gouvernement nigérien
prend des habitudes chiraquiennes : la
révélation des détournements de fonds
publics relève du « Secret défense » –
la défense du Trésor public privatisé.
– Lors du Sommet du G8 à Evian,
Jacques Chirac avait promis de porter
à 150 millions d'euros la participation
de la France au Fonds mondial sida.

Or elle reste plafonnée à 50 millions
d'euros (trois fois moins) dans le
budget 2004 soumis aux députés et
1
voté par la majorité UMP . Les malades africains du sida sont prioritaires
sous la guillotine budgétaire.
1. Cf. une remarquable étude, Analyse du
PLF 2004 - crédits AFD, publiée par Coordination Sud, le regroupement des OSI
(organisations de solidarité internationale).
www.coordinationsud.org/apd/

(Achevé le 23/11/03)

ILS ONT DIT
Françafrique
« [La condamnation du journaliste Ali Lmrabet à trois ans de prison pour
« outrage au roi » est] une affaire purement marocaine. » (Jacques
CHIRAC, en conférence de presse au cours de sa visite officielle au
Maroc, du 9 au 11/10. Cité par le Canard enchaîné, le 29/10).
[Sauf que le journaliste en question a la double nationalité francomarocaine... La défausse de Jacques Chirac, dégoulinant d'affection
"paternelle" envers Mohamed VI, a valu depuis lors à Lmrabet un
durcissement de ses conditions de détention. Mais le Président français
n'a jamais marchandé son amitié aux pourfendeurs de la liberté d'expression. – FXV]

« Monsieur le Président [Idriss Déby], je suis à la fois heureux et
ému de vous recevoir ce soir à votre arrivée sur le sol français, sur
ces bords de la Seine qu'André Gide, quittant Fort-Lamy le 20
février 1926, comparait au Logone. [Un fleuve où le criminel contre
l'humanité Déby a fait balancer des centaines de Tchadiens morts sous la
torture ou exécutés sommairement, voire enfermés vivants dans des sacs.]

Heureux de vous revoir à Paris pour votre première visite
officielle depuis cinq ans. [Le souvenir des massacres de Déby en
1997-1998 était trop frais pour qu'il puisse être reçu avec toute la pompe
souhaitée.] Ému de mesurer qu'il y a sept millions d'années, notre

ancêtre commun, le "Sahelanthropus tchadensis", dit "Toumaï", a
vu le jour sur vos terres, dans cette dépression de Djourab où l'a
découvert, il y a quelques mois, Ahounta Djimdoumalbaye. Audelà de l'intérêt scientifique évident de cette découverte, au-delà
de la satisfaction d'une collaboration exemplaire entre équipes
tchadienne et française, savoir Monsieur le Président, que votre
pays est le berceau de l'humanité est un sujet pour nous tous de
fierté. [C'est plus simple de parler de la coopération paléontologique
franco-tchadienne que de la coopération barbouzarde - qui a conduit au
tombeau trop de l'humanité tchadienne actuelle.] [...]

Depuis plus de douze ans, vous poursuivez sans relâche un
objectif immuable : enraciner votre pays et les multiples cultures
qui le composent. [Cela ne veut rien dire et pour cause : le seul objectif
est d'enraciner un clan et amasser le butin, quitte à faire de tous les autres
Tchadiens des réfugiés dans leur propre pays.] Ainsi, sous votre

impulsion déterminée, le multipartisme a été instauré, une nouvelle
Constitution a été adoptée, une Assemblée nationale a été mise
en place, suivie d'une Cour suprême, d'un Conseil constitutionnel.
[...] Après l'adoption des lois de décentralisation, des élections
municipales seront prochainement organisées. [Un décor en cartonpâte pour camoufler la dictature de la terreur, œuvre des conseillers
français de ce “brillant” élève des écoles militaires néocoloniales.] [...]

Vous connaissez l'attachement profond de la France, Monsieur
le Président, au continent africain et à son développement. [Idriss
Déby est en effet l'un des mieux placés pour observer la vampirisation
françafricaine, qui le rétribue.] [...] Vous allez désormais [...] rejoindre le

club des pays pétroliers africains. Je sais que vous saurez avec
talent conduire votre pays au cours de cette étape qui s'ouvre pour
lui, riche de possibilités nouvelles pour son développement. [Le

talent d'un dictateur sanguinaire qu'on aime pour son pétrole, entre
autres...] Je ne doute pas que vous en maîtriserez aussi les écueils
avec l'appui des institutions internationales. [Nous avons pour notre
part de multiples témoignages de la complicité de ces institutions avec les
prédateurs des richesses naturelles de l'Afrique.]

Je souhaite, Monsieur le Président, que l'amitié si ancienne
entre nos deux pays, forte et vigoureuse, [...] basée sur une
connaissance mutuelle et des intérêts réciproques solides, sorte
renforcée par la visite que vous entamez ici aujourd'hui. [Nul ne
doute de la connaissance mutuelle des intérêts réciproques entre les deux
clans au pouvoir à N'Djamena et à Paris...] Il est un proverbe tchadien

qui dit que personne ne peut prendre deux chemins. Notre route
vers chez vous est connue, c'est celle de la fraternité. [Au sens
mafieux ?] [...]

Transmettez, je vous prie à notre ancêtre commun – Toumaï –,
que vous verrez samedi à Poitiers, toute ma considération et
permettez-moi de lever mon verre à votre santé [chancelante ?], à
celle de nos deux pays et à l'amitié entre nos deux peuples. »
(Dominique de VILLEPIN, ministre des Affaires étrangères. Toast à
Idriss Déby, prononcé le 17/09, consultable sur www.diplomatie.fr).
[L'obséquiosité, même feinte, est d'autant plus insupportable qu'elle est
servie par quelqu'un d'intelligent à un tyran sordide. On peine, dans cet
exercice de style, à trouver une phrase dont le mensonge ou l'hypocrisie
ne soulèvent l'indignation. La diplomatie n'exige pas que l'on en rajoute
autant dans la complaisance envers un assassin invétéré. Le ministre
s'installe dans la complicité empathique avec les criminels contre l'humanité. Il dévalorise totalement la “parole de la France". Et il ose trinquer à
la santé du Tchad, dont Déby dépouille dispensaires et hôpitaux ! – FXV]

« Chirac [...] n'a pas d'ambition cachée sur l'Afrique. C'est un
africanophile, un peu comme moi. Si la France, la GrandeBretagne et la Belgique adoptent un stratégie concertée, les autres
n'auront qu'à suivre. [...] Pour s'intéresser à l'Afrique, il faut une foi
qui renverse les montagnes. [...] Les États scandinaves mettent
l'accent sur les droits de l'Homme, ce qui les conduit à faire des
fautes. Ils s'y intéressent de manière "éthico-virtuelle". [...] Je suis
un peu chiraquien. » (Louis MICHEL, ministre des Affaires
étrangères belge, interview à Jeune Afrique/L'Intelligent, le 26/10).
[Voilà la Belgique, qui a aussi renoncé à la compétence universelle sur
les crimes contre l'humanité, convertie à la Realpolitik chiraquienne. Pour
la politique africaine de l'Europe, Michel préconise un classique triumvirat
colonial. Foin des Scandinaves, « virtuels » à force de ne pas vouloir avoir
les mains sales ! Mais le bilan de trois décennies d'« africanophilie »
chiraquienne, sans accent sur les droits de l'Homme, est-il plus convaincant ? Quant au désintéressement transparent de Chirac... – FXV]

Humanitaire
« Dans un pays [le Liberia] épuisé par des années d'instabilité et
d'embargo international, se nourrir chaque jour est une préoccupation majeure des familles. [... MSF, à la différence d'autres organisations humanitaires, n'a pas lancé un appel à une intervention militaire
extérieure] parce qu'elle était déjà en cours ! Le principal mouve-

Billets d’Afrique et d’ailleurs
ment rebelle [le LURD] avait ses bases à l'extérieur du Liberia,
recrutait des combattants en partie guinéens ou sierra-léonais et
bénéficiait d'un soutien américain. Le Conseil de sécurité de l'ONU
n'a jamais trouvé à redire de cette situation [...]. Finalement,
l'arrivée des casques bleus ressemble à la dernière étape d'une
intervention [...] visant à chasser le président Charles Taylor, que
les sanctions internationales n'avaient pas réussi à déloger. Les
enfants miliciens de la rébellion, avec leur perruque et leur joint au
bec, sont en quelque sorte les forces irrégulières d'une
intervention internationale dont les casques bleus sont les troupes
régulières. Il est difficile de penser, dans ces circonstances, que le
sort de la population libérienne préoccupe ceux qui décident de
telles interventions militaires. » (Jean-Hervé BRADOL, président de
Médecins sans frontières, interviewé par Stephen Smith, Le Monde,
02/11).
[« Nobelle mais rebelle », MSF n'a donc pas demandé d'intervention
contre Taylor sous couvert de l'ONU car des enfants armés et drogués
s'en chargeaient. L'argumentaire, délicieusement drapé d'un apolitisme
politiquement incorrect, est fondamentalement contradictoire, et cultive
un certain nombre d'amalgames.
Les enfants-soldats drogués ? Le maître de cette pratique, depuis le
tournant des années 1990, est sans conteste Charles Taylor lui-même.
Pourquoi alors n'évoque-t-on que les crimes du LURD ?
Le pays aurait été déstabilisé par des embargos inefficaces ? Nous
croyions que la France votait seule (avec la Chine) contre l'embargo sur
le bois libérien – jusqu'à ce que ses militaires en Côte d'Ivoire ne se
trouvent face aux rebelles de Taylor, financés par ledit bois. Taylor est
tombé dans les mois qui ont suivi l'acceptation par la France de cet
embargo.
Le sort de la population libérienne aurait été préservé si l'ONU avait
repoussé le LURD ? Alors pourquoi les Libériens ont-ils été si unanimes
à fêter le départ de Taylor, après des mois (des années ?) de
manifestations réprimées dans le sang.
Que cela n'empêche pas les donateurs de financer les plans de soutien
médical de MSF aux populations meurtries. Mais que ça les encourage à
demander des comptes... civiques, et pas seulement financiers. – PC]

Outre-mer
« Cette éventualité d'une sécession de l'île de Santo ou toute autre
île de l'archipel des Nouvelles-Hébrides ne fut officiellement jamais
admise par le gouvernement français et ses représentants.
Toutefois, les affirmations contradictoires que j'ai recueillies auprès
des deux principaux responsables français présents aux
Nouvelles-Hébrides durant la rébellion, à savoir Jean-Jacques
Robert et Yves Rodrigue, respectivement délégué extraordinaire et
ministre plénipotentiaire, ne font que renforcer les doutes sur la
position officieuse de la France. D'après Jean-Jacques Robert, le
gouvernement français s'est toujours tenu à la perspective d'une

N° 120 - Décembre 2003 p. 7
unité territoriale indivisible de l'archipel, bien qu'il admette
l'effectivité des tentatives de déstabilisations du gouvernement
indépendant de Vanuatu et de manipulations des colons de Santo
de la part des autorités de Nouméa sur lesquels lui-même n'aurait
eu aucun contrôle. En revanche, Yves Rodrigue admet pour sa
part l'intervention des services secrets français dans l'organisation
même de la rébellion de Santo et du déclenchement des violences
à Tanna. Ils auraient tenté de faire diversion afin de négocier un
avenir français pour Santo et d'intégrer cette île à la NouvelleCalédonie, en lâchant Tanna en échange. » (Propos recueillis par
Marc Kurt TABANI lors d'une série d'entretiens qui lui furent accordés
par les intéressés à Paris en novembre 1997 et mai 1998. In Les
pouvoirs de la coutume au Vanuatu, L'Harmattan 2003, p. 177).
[C'est la confirmation la plus proche des milieux officiels, à notre
connaissance, d'une barbouzerie française sécessionniste (coutumière
dans l'Océan Pacifique) grâce à laquelle la France a tenté d'annexer une
partie du Vanuatu (ex-Nouvelles-Hébrides) à la fin du condominium
franco-britanique.]

Mondialisation
« C'est le soutien économique extérieur incluant les prêts des
banques étrangères – qui a permis [à l'apartheid] de tenir si
longtemps. [... Les multinationales] doivent payer pour le mal causé.
Après tout, [... elles] n'ont pas de conscience. Le système judiciaire
occidental offre un recours efficace : non seulement il répare en
partie les injustices, mais il les incite aussi à réfléchir à deux fois
avant de profiter de régimes cruels. » (Joseph STIGLITZ, exéconomiste en chef de la Banque mondiale, interview à Business Day à
propos des procès aux États-Unis contre les multinationales complices
de l'apartheid. Cité par Le Monde du 21/11).
[Attendons de voir les résultats des procès avant de souscrire à ce bel
optimisme. Il n'empêche : le sentiment d'impunité recule... Ernest-Antoine
Seillère, le patron des patrons français, ferait bien de se souvenir de la
conclusion de Stiglitz. L'une de ses entreprises, Bivac, vient d'obtenir un
contrat de trois ans avec le « régime cruel » du Tchadien Déby : le
contrôle des importations (La LdC, 20/11). Inutile de dire que pareil régime
recrute les adeptes du contrôle à géométrie variable... – FXV]

« Il y a eu [chez l'équipe Bush] un effort systématique de manipuler
les faits au service d'une idéologie totalitaire. » « [Les mentors néoconservateurs de Bush sont les auteurs] d'un coup d'État rampant. »
(Al GORE, ancien vice-président des États-Unis, candidat à la
présidence battu de façon litigieuse par George W. Bush. Déclarations
tenues en août 2003. Citées par Le Canard enchaîné du 05/11).
[Ce genre d'accusation n'est donc plus confiné dans les milieux “malpensants".]

À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
RFI, Le mirage pétrolier tchadien, 20/10 (Jean-Pierre BORIS) :
« Le Tchad qui exporte son pétrole depuis quelques jours ne
sera jamais un riche émirat pétrolier. Le gros des revenus pétroliers va aux trois compagnies exploitantes. Les Américaines
Exxon et Chevron, la Malaisienne Petronas se partagent 87 %
du pétrole. Les Tchadiens n'en ont que 12,5 %. À trente dollars
le baril, le cours actuel sur les marchés mondiaux, cela peut
paraître une fortune. Ce n'est pas le cas. D'abord parce que le
coût d'exploitation et de transport par oléoduc vers le port camerounais de Kribi est très important. Selon un trader londonien,
grand spécialiste du pétrole africain, on peut estimer ce coût
total à quinze dollars. Cela réduit déjà de moitié les revenus sur
chaque baril. En plus, le pétrole tchadien ne se vend pas au
cours du marché mondial, mais environ trois dollars en dessous
selon les simulations effectuées ces dernières années par les
experts de la Banque mondiale. Ce pétrole est en effet très lourd
et acide. En clair, de qualité très moyenne, ce qui explique sa
décote par rapport au marché de Londres. Conclusion, sur un

baril à trente dollars, il reste douze dollars dont l'État tchadien
perçoit en principe un dollar et demi. Une somme qui ne va pas
dans les caisses de l'État tchadien mais sur un compte de la City
Bank à Londres sous le contrôle de la Banque mondiale pour
empêcher les détournements de fonds. Pour la Banque, il s'agit
aussi de s'assurer du remboursement des quelques dizaines de
millions de dollars qu'elle a prêtées aux Tchadiens. Les
gestionnaires de la City Bank ont pour mission d'assurer avant
tout ce remboursement. Avec un baril aujourd'hui à trente
dollars, cela fait de la marge. Mais que se passera-t-il le jour
inéluctable où les prix du pétrole baisseront ? »
[Ces calculs peuvent se lire aussi comme un mode opératoire : comment
escamoter l'argent du pétrole tchadien. L'on se demandait ainsi pourquoi
la France, puissance tutélaire de cette néocolonie, laissait l'essentiel des
profits aux Anglo-Saxons, voire aux Asiatiques. La moitié au moins des
recettes vont à l'oléoduc, dans la construction duquel les firmes françaises
(Bouygues, Bolloré, etc.) se sont taillé la part du lion, ainsi que dans les
contrats d'entretien et de sécurité. L'or noir des Tchadiens paiera donc
largement les plantureuses surfacturations françafricaines, grosses de
rétrocommissions vers l'Hexagone.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
La dépréciation excessive de tel ou tel pétrole africain est aussi un
grand classique. On paie 3 dollars de moins le baril, qui ne sont pas
perdus pour tout le monde. Encore une fois la City de Londres va s'enrichir de la gestion de tout ce bel argent, et la Banque mondiale appliquer le vieil adage « Charité bien ordonnée commence par soi-même ».
La lutte contre la pauvreté des Tchadiens est le slogan de départ, mais
les caisses publiques du Tchad sont remplies quand tous les autres
appétits sont rassasiés... Et Dieu sait qu'ils sont voraces. – FXV]

Le Monde, Des commandos français et suédois ensemble en
Afrique, 01/11 (Jacques ISNARD) : « Le magazine officiel du
ministère français de la Défense, Armées d'aujourd'hui, [... relate]
l'engagement de forces spéciales européennes – sous
commandement français – dans l'opération baptisée "Artémis",
en juin [... en Ituri, au nord-est du Congo-Kinshasa]. Les hommes du
er
1 RPIMa [le service Action de la DGSE] [...] étaient accompagnés
de forces spéciales suédoises. "Cela resserre beaucoup les
liens, dit l'officier suédois qui les commandait [...]. Nous avons
appris l'Afrique aux côtés des Français."
Le colonel Rastouil [commandant du 1er RPIMa] remarque de
son côté : "[...] Nous nous sommes efforcés de leur donner les
clefs pour s'adapter." [...]
La fin d'"Artémis" [...] fut l'occasion pour la France de donner
des armes, récupérées sur les miliciens de l'UPC, aux autorités
ougandaises pour les remercier de l'avoir autorisée à user [de
l'aéroport ougandais] d'Entebbe comme base arrière. »
[Voilà que les Services français enseignent à leurs homologues
européens les traditions françafricaines... L'un des héros et fondateurs
du service Action, Paul Aussaresses, enseigna jadis son idéologie
tortionnaire aux deux Amériques. Quant aux armes prises à l'UPC, elles
ont été transmises à l'armée ougandaise... qui arme les milices hostiles à
l'UPC, lesquelles ont massacré impunément des centaines de personnes
en Ituri durant l'opération "Artémis". Nos parachutistes n'avaient alors,
selon leurs officiers, pas les moyens de réagir. – FXV]

La Lettre du Continent, Des ACMAT pour le Congo et le
Gabon ?, 23/10 : « La société ACMAT (Ateliers de constructions
mécaniques de l'Atlantique), toujours contrôlée par la famille
Legueu de Saint-Nazaire, [...] fabrique des véhicules blindés. [...]
Le Soudan, la Libye (80 véhicules), le Congo et le Gabon sont
demandeurs. [...] La vente de ce type de matériel dans des pays
en conflit larvé avec leur voisin n'est cependant pas très bien
vue en ce moment dans les milieux officiels français. »
[La dernière phrase est assez curieuse. Pas seulement parce que l'on
parle de conflits avec le pays voisin alors qu'il s'agit de guerres civiles
(Soudan, Congo). Mais aussi par l'annonce d'une vraie-fausse novation.
Si l'exportation d'armements vers les guerres africaines n'est « pas très
bien vue en ce moment », cela signifie qu'elle l'a longtemps été. Et si on
ne fait rien pour l'empêcher, cela signifie que l'actuelle irritation est
vraiment très superficielle. – FXV]

La Lettre du Continent, Mercenaires français en Irak pour la
société sud-africaine Erinys, 23/10 : « La société de sécurité
privée Erinys, qui a remporté un contrat dans le cadre de la
formation de la nouvelle armée irakienne, a fait appel au
Français Richard R. et au Sud-Africain Jim M. [...] pour leur
trouver des "agents" français. »
[Le mercenariat est un monde de magie où les chiens de guerre et les
oies sauvages, remplaçant les petits lapins, disparaissent et
réapparaissent subitement : ancien de la bande à Denard aux Comores,
impliqué dans l'assassinat de la représentante de l'ANC à Paris en mars
1988, Richard " Sanders " Rouget a été condamné cet été par la justice
sud-africaine pour avoir, à la demande de ses anciens camarades,
envoyé des mercenaires sud-africains en Côte d'Ivoire. Il a plaidé
coupable, ce qui lui a permis de n'être condamné qu'avec sursis. « J'ai
plaidé coupable pour pouvoir ressortir vite. Je ne pouvais pas me
permettre d'être bloqué six mois ou un an, j'ai un business à faire
tourner » déclarait-il après son procès (Libération, 02/08). Et voilà
qu'Erinys recrute des Français par son intermédiaire, malgré les
condamnations vertueuses des entreprises de guerre privée à la tribune
de l'Assemblée nationale, par tous les groupes politiques, lors du vote de
la loi anti-mercenaires en avril 2003. Comme dans tous les tours de
magie, il y a un truc... que le public ne doit surtout pas connaître ! – PT

N° 120 - Décembre 2003 p. 8
On pourrait s'étonner par ailleurs de ce que Richard Rouget, officier
français issu des milieux d'extrême-droite, vive si tranquillement en
Afrique du Sud après avoir tant contribué à la criminalité denardienne – y
compris contre les proches de Nelson Mandela. Il a été aussi prestement
libéré que jugé dans l'affaire du recrutement de mercenaires au profit du
président ivoirien Laurent Gbagbo. Jim M. avait recruté de même pour
Robert Gueï, le prédécesseur de Gbagbo. La fin de l'apartheid n'a pas
supprimé les vieux liens barbouzards entre la Françafrique et l'Afrique du
Sud. Et le mercenariat d'extrême-droite, jadis enrôlé dans la première
Guerre froide, semble bienvenu en Irak. – FXV]

Nucléaire
Le Progrès de Lyon, Un Congolais tué à Chasse-sur-Rhône
aurait vendu de l'uranium à Al-Qaïda, 13/11 (Richard
SCHITTLY) : « L'un des deux opposants au régime de LaurentDésiré Kabila, découverts carbonisés en décembre 2000 dans
l'Isère, aurait vendu de l'uranium enrichi à un émissaire du
réseau terroriste [Al-Qaïda]. C'est ce qu'affirme un ex-militaire
congolais. Selon lui, la transaction se serait faite en mars 2000 à
Hambourg. Pour accréditer cette thèse, deux éléments :
Philémon Naluhwindja, PDG de la Société minière du Congo
[Somico], un des deux Congolais tués à Chasse, avait déjà vendu
de l'uranium. Quant à Aimé Atembina, seconde victime [...], il
possédait des listes de matériels sensibles à vendre. Même si la
fabrication d'armes nucléaires à partir d'uranium est un
processus très lourd, "des fuites de matière peuvent exister sur
des marchés noirs [...]", avertit Christophe Carle, directeur adjoint
de l'Institut des Nations unies pour la recherche sur le
désarmement. [...]
"Mais des groupes terroristes peuvent mettre de l'uranium
dans un engin classique et [... en faire] des armes radiologiques". »
[Vers Al-Qaïda ou un autre réseau, l'hypothèse est inquiétante... ]

Mémoire
Le Monde, Au Rwanda, le sacre électoral de la peur dix ans
après le génocide, 07/11 (Jean-Philippe RÉMY et Stephen
SMITH) : « Dix ans après le génocide, le Rwanda s'est doté d'un
gouvernement issu de deux "élections démocratiques". En août,
Paul Kagame a été plébiscité président du Rwanda, avec 95 %
des suffrages exprimés. [...]
Le miracle [électoral] n'est que mensonge [...]. La communauté
internationale [...] couvre de son silence, sinon de ses éloges,
l'incrustation au pouvoir à Kigali d'une nouvelle camarilla. [...] Les
scrutins au Rwanda n'ont pas été plus équitables que les
élections en Tchétchénie ou en Azerbaïdjan. [...] Les résultats [...]
constituent seulement une mesure de l'efficacité étatique à "faire
du score". [...]
Paul Kagame [...] a pu organiser des élections pour contraindre
à l'union dans la peur des citoyens qui, sans une légitimité des
urnes honteusement consentie par la communauté internationale, risquaient de s'unir contre lui et la dictature du FPR. »
[Il aurait fallu citer beaucoup plus longuement ce long article très
construit, auquel J.-P. Rémy apporte la caution du “terrain”. Stephen
Smith produit de temps à autre ce genre de missile médiatique ultrasophistiqué, dont le démontage pièce à pièce est possible, mais
représenterait un vrai manuel de déminage. Allons plutôt à l'essentiel,
aux failles du propos.
Son positionnement d'abord. Jamais depuis 1995 on n'a vu Stephen
Smith, à Libération puis au Monde, écrire un si long article pour dénoncer
les réélections, aussi « miraculeuses » que « mensongères », des
dictateurs
brazzavillois,
camerounais,
gabonais,
mauritanien,
djiboutien... La terreur exercée par les présidents-généraux togolais et
tchadien, tortionnaires invétérés de leurs peuples, n'a droit qu'à des
coups de projecteur timides et éphémères. Même leurs mascarades
électorales brutales n'ont pas obtenu ce titre-choc : « le sacre électoral
de la peur ». Aucun des innombrables scrutins truqués françafricains n'a
eu cet honneur. L'indignation de Stephen Smith envers Kigali devient
beaucoup plus silencieuse (au mieux très épisodique) lorsqu'il s'agit de
fustiger les autocrates protégés par la France. Tout en pourfendant

Billets d’Afrique et d’ailleurs
depuis neuf ans les adversaires de la Françafrique, il ne cache guère ses
relations directes avec Denis Sassou Nguesso, publiant des interviews
opportunes et pas vraiment agressives du Milosevic congolais ; il est
venu au secours du régime Eyadéma, visé par Amnesty International ; il
a cherché, en 1996, à marginaliser la dénonciation du premier « sacre
électoral » du bourreau tchadien, Idriss Déby ; etc.
Stephen Smith préfère concentrer son ire et ses tirs sur ses bêtes
noires et celles des réseaux franco-africains, Paul Kagame et le FPR.
Certes, nous l'avons écrit dans ces Billets, le score obtenu par Kagame
est invraisemblable. Certes, après un million de morts lors du génocide
de 1994, la peur demeure omniprésente au Rwanda. Certes, les
méthodes militaires et policières (obsessionnelles) du régime rwandais
ne sont pas les meilleurs moyens de dénouer progressivement cette
peur et de réconcilier le Rwanda avec les habitants du grand pays voisin,
le Congo-Kinshasa. Nous l'avons écrit maintes fois, dénonçant encore
dans notre numéro précédent « une gestion policière de l'opinion, qui
amalgame l'indispensable disqualification des discours de haine à toute
contestation qu'il s'agit de disqualifier ».
Mais quand Stephen Smith compare les élections rwandaises au
récent scrutin tchétchène, il laisse entendre que le Rwanda vit sous
occupation “étrangère" - le refrain d'avant le génocide... Quand il évoque
les « citoyens [...] qui risquaient de s'unir contre [... Kagame] et la
dictature du FPR », quelle « union » peut-il bien désigner ? Dans un
pays où il y a eu plus de bourreaux que de victimes et où une bonne
partie des premiers ne savent pas encore ce qu'est le repentir, quelle
« union » est aujourd'hui possible ? Faut-il la réaliser autour de
l'idéologie unanimiste du Hutu Power, comme le rêve encore une fraction
revancharde de la Françafrique ?
La société rwandaise reste scindée, dans une schizophrénie posttraumatique qui ne se guérit que lentement. Relancer une guerre pour le
pouvoir n'est sûrement pas le premier besoin de cette société. Une
contestation civique non-violente des abus du régime et une pression
extérieure pour les réduire sont souhaitables. Mais certaines sources du
“Monsieur Afrique” du Monde, négationnistes de leurs propres
responsabilités dans le génocide et ce qui s'en est suivi, ne sont pas les
meilleures conseillères thérapeutiques. – FXV]

Hommages
Jeune Afrique/L'Intelligent, Kaddafi mise sur les femmes,
26/10 : « La Lybienne devrait apprendre [...] à miner son salon,
sa cuisine, sa salle de bain, ainsi que sa voiture [a déclaré le
colonel Kaddafi à l’occasion de “l’Année de la femme”]. Elle devrait
savoir manier les explosifs et savoir se sacrifier en cas
d’agression. »
[Sur ce programme émancipateur, il espère sans doute présider une
Commission des droits de la femme à l'ONU, après celle des droits de
l'Homme... Mais à quelle « agression » pense-t-il ? – PC]

Les Dépêches de Brazzaville, Éditorial. Hommage à André
Tarallo, 12/11 (Jean-Paul PIGASSE) : « Condamné à quatre ans
de prison ferme dans le cadre de ce qu'il est convenu d'appeler
l'"affaire Elf", André Tarallo a commencé ce 12 novembre 2003
de purger à la prison de Fresnes la lourde peine que lui infligeait
le Tribunal correctionnel de Paris. [...] Le lynchage médiatique [...]
s'est déchaîné sitôt la sentence prononcée.
Or, n'en déplaise à mes confrères, dont la connaissance du
dossier se résume généralement à [...] des "fuites" plus ou moins
orchestrées [...], le condamné ne ressemble ni de près de ni de
loin au portrait qu'ils en dressent. Homme d'influence à la
discrétion légendaire, détenteur de secrets d'État dont la
divulgation aurait mis à mal les intérêts de la France en Afrique
au sud du Sahara, avocat infatigable à Paris des jeunes nations
nées de la décolonisation, André Tarallo [... apparaîtra au]
jugement que l'Histoire [...] digne de respect pour n'avoir pas
enfreint la loi du silence à laquelle ses fonctions l'astreignaient.
[...] Ce 12 novembre 2003, l'Afrique centrale a perdu, au moins
temporairement, l'un de ses plus fidèles alliés. »
[Bref, il aura respecté l'omertà au bénéfice du noyau dur de la
Françafrique, ici qualifié d'« Afrique centrale », et de ses parrains
régionaux – dont le dictateur milliardaire Denis Sassou Nguesso.
Rappelons que Pigasse et ses Dépêches sont les propagandistes
appointés de ce dernier.]

N° 120 - Décembre 2003 p. 9
Jeune Afrique/L'Intelligent, La France et le Congo dans une
quête commune de la paix, Publi-Informations (supplément
"Point de vue" au n° 2233 du 26/10) : « Il est vrai que le
président congolais ne se paie pas seulement de mots [...]. Rien
d'étonnant, donc, à ce que le président Jacques Chirac ait reçu
son homologue congolais à Paris, le 14 septembre 2003, non
seulement comme un ami sur lequel il peut compter [sic], mais
aussi comme un partenaire de premier plan [...]. Le président
français a promis à son visiteur d'user de son influence pour
aider le Congo à accéder à l'Initiative des pays pauvres très
endettés, qui lui vaudra l'annulation de sa dette. »
[Cette auto-pub du régime Sassou tourne à la farce : celui qui mène
d'une main de fer le Congo-B depuis 27 ans (moins 5 années
d'intermède constitutionnel) se flatte de réussir enfin à faire accéder son
pays riche en pétrole, pratiquement sans dettes avant le boom de l'or
noir, au statut envié de « pays pauvre très endetté ». Le tandem SassouChirac est le principal responsable et bénéficiaire d'une dette de
5 milliards de dollars dont les contribuables français sont priés d'éponger
l'essentiel. Pour que tout recommence... la part congolaise du pétrole
étant directement gérée par la famille Sassou, « partenaire de premier
plan » de Jacques Chirac. De janvier à septembre 2003, le FMI a
constaté l'évaporation de 85 millions d'euros des comptes de la SNPC
(Société nationale des pétroles du Congo), dirigée par le neveu de
Sassou, Bruno Itoua. – FXV]

Impunité
Libération, Une veuve en guerre contre le "mensonge d'État",
22/10 (Armelle THORAVAL) : « “On nous a servi un mensonge
d'État, on nous a bâti les mobiles du suicide, on a porté atteinte
à l'honneur de mon mari et au mien", [... affirme Élisabeth Borrel,
magistrate, veuve de Bernard, lors d'une conférence de presse le 21/10,
en présence de ses deux fils]. Dépression, suicide, quelques heures
après [... le décès du juge-coopérant Bernard Borrel, en octobre 1995
à Djibouti], l'affaire était dite. L'ambassade de France validait

cette version.
[... Mais désormais] les dernières conclusions d'un collège de
trois éminents experts, remises en juillet 2003 à Sophie Clément,
cinquième juge d'instruction à travailler ce dossier [... sont quasiimparables. Contre la thèse du suicide par le feu, ils évoquent] "un
traumatisme crânien [...], une lésion de défense par interposition
de l'avant-bras" [... et surtout] la présence d'un liquide inflammable
sur le corps de Borrel, en plus de l'essence supposée contenue
dans le jerrycan [... abandonné sur les lieux.]
Sophie Clément [...] a demandé au ministère de la Défense
français des documents en relation avec ce décès. Réponse :
"douze documents" ont un lien avec la mort de Bernard Borrel.
Mais ils sont classés "secret défense". La famille et la juge vont
tenter d'en obtenir la déclassification. Un refus ferait de l'affaire
Borrel un vrai scandale d'État. »
[Comme s'il ne l'était pas depuis 8 ans ! Nous contestons vigoureusement depuis plusieurs années, aux côtés d'Élisabeth Borrel, cet
énième pseudo-suicide. L'obstination de la veuve lui a valu, ainsi qu'à sa
famille, des menaces de mort. Pour protéger le « Secret défense » des
relations mafieuses entre la Françafrique et la dictature djiboutienne, des
magistrats et auxiliaires de justice ont validé des enquêtes truquées. Cf.
notre communiqué (salves), ne visant que l'une des personnes en cause.
Lors de l'affaire Dreyfus, les premières failles dans la coterie du
mensonge l'ont fait tomber comme un château de cartes. – FXV]

Le Canard enchaîné, Pinault écope d'un mois de sursis, 29/10
(Hervé MARTIN) : « Le forcing diplomatique de Chirac pour
sauver son ami Pinault a porté ses fruits : la justice américaine a
prolongé jusqu'au 24 novembre le délai concédé à la France
pour trouver un accord amiable dans l'affaire Executive Life.
La facture sera évidemment supérieure aux 585 millions de
dollars prévus par l'accord qu'a récemment dénoncé Chirac parce qu'il ne protégeait pas Pinault. Reste à savoir si, là encore,
c'est le contribuable français qui réglera l'addition supplémentaire. »
[Si nous suivons de mois en mois dans Billets ce feuilleton exemplaire,
ce n'est pas seulement parce que les protagonistes (Chirac, Pinault, le
Crédit Lyonnais – qui racheta Executive Life via sa filiale Altus, dirigée
par Jean-François Hénin) ont tous un pied en Françafrique (ou

Billets d’Afrique et d’ailleurs

N° 120 - Décembre 2003 p. 10

davantage). C'est aussi parce que l'engagement impudent et imprudent
du Président français en cette affaire ne cesse de donner plus de corps
à l'hypothèse d'un Pinault prête-nom d'une partie de la fortune chiraquienne. Car c'est le clan chiraquien qui a fait de François Pinault, intime
de Jacques Chirac, l'un des hommes les plus riches de France (plus de
treize milliards d'euros). Et on peine à imaginer que Jacques Chirac ait,
durant plus d'un quart de siècle, dirigé le racket systématique de l'Afrique
francophone, de Paris et de l'Île-de-France seulement pour compte d'autrui. Même un membre de l'Académie des sciences morales et politiques,
François Terré, en arrive à dénoncer dans Le Monde (19/10) « trop de
connivences et de complicités nées des pouvoirs de l'ombre ». – FXV]

Comores
AFP, La justice veut faire la lumière sur l'incendie de maisons de
sans-papiers, 28/10 : « Le procureur de la République de
Mayotte [...] a annoncé mardi [28/10] l’ouverture d’une enquête
judiciaire, à la suite d’un incendie volontaire qui a détruit lundi
matin dans la commune de Bandrélé 28 cases habitées par des
sans-papiers d’origine anjouanaise. 80 femmes et enfants [...] ont
passé la nuit de lundi à mardi sur le champ de ruines de leurs
maisons calcinées. Interrogé par la presse, le maire de la
commune Moussa Madi a déclaré lundi devant les caméras de
Télé Mayotte : « Nous avons profité que les maisons soient
vides de leurs habitants pour les détruire ». L’enquête, confiée à
la gendarmerie, s’oriente du côté de l’équipe municipale dont
certains agents ont participé directement à la destruction par le
feu de ces maisons. Le préfet de Mayotte, Jean-Jacques Brot, a
par ailleurs estimé mardi qu’il n’y avait aucune coordination entre
cet acte illégal et l’opération de contrôle d’identité menée le
même jour et dans le même village par les gendarmes sur

réquisition du procureur de la République. L’opération de
contrôle d’identité s’est soldée par l’interpellation de 15
clandestins et s’inscrit dans la lutte contre l’immigration
clandestine qui est menée par l’État à Mayotte.[...] »
[Nous sommes donc invités à croire qu’il n’existe « aucune
coordination » entre les répressions des gendarmes et de la police
municipale à deux heures d’écart. Aucun rapport non plus avec le Relevé
de conclusions du Comité de suivi de Mayotte du 9 septembre :
« Immigration clandestine : L’unanimité des participants a souligné le
caractère majeur de ce fléau. La Ministre [de l’Outre-mer Brigitte
Girardin] a rappelé les moyens d’ores et déjà mis en place [...]. Elle s’est
en outre engagée à en accroître l’efficacité [...].» – PC]

Libération, Les feux de la haine à Mayotte, (Laurent
DECLOITRE) 13/11 : « Le préfet [... JJ Brot a] orchestr[é] de
façon très médiatique la destruction de plusieurs [...]
embarcations sur lesquelles s'entassent les immigrés
clandestins qui veulent franchir les 70 kilomètres [...] séparant
Anjouan de Mayotte. [...] Dans une interview hier au Quotidien de
la Réunion, [... il] dénonce “l’invasion migratoire” et “le viol de
notre maison par des gens qui n'ont rien à y faire”. »
[Il est donc indispensable de rappeler que l’occupation française de
Mayotte, condamnée 21 fois par l’ONU, reste aujourd’hui illégale (cf.
encadré ci-dessous). Les Anjouanais ici qualifiés par erreur
d’« immigrés » ou de « clandestins » ne franchissent donc aucune
frontière en allant à Mayotte-la-comorienne. En conséquence, l’État
français commet, à travers les actes relatés ici, des « transferts forcés de
population » au sens des statuts de la Cour pénale internationale (CPI),
qui relèvent du Crime contre l’humanité (article 7). Et l’on retrouve la
vieille manie des préfets français d’attiser des haines ethnistes... – PC]

LIRE
Pierre CAMINADE

Comores-Mayotte :
une histoire néocoloniale

Dossier noir n° 19 d’Agir ici et Survie
Agone, 2004, 182 p., 11

franco à Survie

En 1975, lors de la décolonisation du territoire des Comores, la
France viole la règle internationale du respect des frontières en
arrachant Mayotte à son archipel. Condamnée plus de vingt fois par
l’ONU, cette occupation reste illégale. Ainsi, le rattachement de Mayotte
à la France est un facteur de déstabilisation des Comores qui, à partir
de 1997, ont été marquées par une crise politique sans précédent.
Ce dossier noir propose notamment un examen des motivations
françaises, dont une présence militaire dans cette région où passe deux
tiers du pétrole exporté du Moyen-Orient. Il analyse ce processus de
“domtomisation” et ses conséquences pour le reste de l’archipel, où
sévit coutumièrement une clique de mercenaires.
Salah-Eddine Sidhoum et Algeria-Watch, Algérie. La machine de la
mort, 10/2003, 43 p. (disponible avec les annexes sur le site
www.algeria-watch.org).
Ce résumé de plus d'une décennie de torture en Algérie, qui expose
l'organisation secrète de « la machine à broyer » avec sa centaine de
“centres spécialisés” et ses milliers de fonctionnaires psychopathes, a
de quoi remuer les estomacs les mieux accrochés. Sa lecture devrait en
être imposée, comme sanction a minima, à tous ceux qui, en France,
persistent à trouver honorables un régime qui a surpassé en horreur les
pires dictatures latino-américaines, un cartel de généraux dont les
tortionnaires ne cessent de battre leurs propres records d'abjection. Car
évidemment ce régime et ce cartel ne doivent leur longévité qu'aux
compromissions et complicités internationales, à commencer par celles
de la France : diplomatiques, financières, médiatiques, barbouzardes...
Gérard Depardieu trouvera-t-il le temps de consulter ces quelques
pages entre deux lectures de Saint-Augustin ? Pour l'heure, l'acteur se
contente, en l'occurrence, d'être à la remorque des réseaux politicoaffairistes (pétrole, import-export...) et des Services français.
Il faut relire, par exemple, Contre-espionnage. Mémoires d'un patron
de la DST, d'Yves Bonnet (Calmann-Lévy, 2000) : « C'est dans la
discrétion luxueuse du Crillon que je rencontre pour la première fois, à

l'automne 1984, l'inséparable duo que forment le colonel Lakhal Ayat et
le commandant Smaïn Lamari. Ce sont les premiers contacts entre Services algériens et français depuis l'indépendance, et nous trouvons
d'emblée les mots qui rapprochent, cette connivence qu'il ne faudra jamais oublier. » « Nous scellons une alliance, [...] nous engageons une
amitié [...]. Jamais une liaison n'aura été développée avec autant de
célérité ». Smaïn Lamari est le chef d'orchestre du dispositif tortionnaire
et des escadrons de la mort. En 1992, il s'est dit prêt devant ses collaborateurs à « liquider trois millions d'Algériens. » Si ceux qui ne meurent
pas sous la torture finissent par être exécutés, c'est qu'il a donné une
consigne claire : « Je ne veux pas de prisonniers, je veux des morts. »
Smaïn Lamari a par ailleurs monté un empire d'import-export, multiplié
les échanges de bonnes manières (commissions et rétrocommissions)
sur les contrats d'armement avec la France, notamment la couverture
radar de l'Algérie. Les chefs tortionnaires sont aussi des maîtres-chanteurs.
L'auteur de ce rapport, le Dr Salah-Eddine Sidhoum, chirurgien et
défenseur des droits de l'homme en Algérie, vivait depuis neuf ans dans
la clandestinité. Objet d'une tentative d'assassinat par les escadrons de
la mort et d'une condamnation à vingt ans de prison par contumace, il a
décidé de se présenter le 29 septembre 2003 à la justice algérienne
(jusqu'ici presque entièrement complice des tortionnaires), assisté par
un collectif international d'avocats. Un courage assez inouï, compte tenu
de ce qu'il a écrit. Incarcéré à la prison de Serkadji, à Alger, dans un
cachot humide en sous-sol, sans lit ni matelas, il a commencé aussitôt
une grève de la faim totale pour obtenir un procès rapide, équitable et
public. Une campagne internationale de soutien a obtenu qu'il soit
acquitté et libéré le 16 octobre. [FXV]
Sommaire :

Salves
Ils ont dit
À fleur de presse
Lire

p. 1
p. 6
p. 7
p. 10

Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Almamy Wane (AW), Christian Loubier (CL),
Emmanuel Cattier (EC), Odile Tobner (OT), Pierre Caminade (PC),
Sharon Courtoux (SC), Sisulu Mandjou Sory (SMS).
Ont aussi participé : André Bigo (AB), François-Xavier Verschave
(FXV), Philippe Texier (PT).
Coordination : Sophie Brondel.

Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : Décembre 2003 - ISSN 1155-1666
Imprimé par nos soins – Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 )
Tél. (33 ou 0)1 44 61 03 25 - Fax (33 ou 0)1 44 61 03 20 - http://www.survie-france.org - survie@wanadoo.fr

Haut

fgtquery v.1.9, 9 février 2024