Fiche du document numéro 22570

Num
22570
Date
Janvier 1997
Amj
Fichier
Taille
83331
Titre
Billets d'Afrique No. 42
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
BILLETS D’AFRIQUE N° 42 - JANVIER 1997

FAUTEURS DE GUERRE
Il a déjà été de deux aventures françafricaines : en 1978, il a sauté sur Kolwezi avec les paras français ; en 1990, avec les
mêmes, il est allé combattre le FPR au Rwanda...
Mais la fusée Mobutu-Mahele, allumée à la fièvre nationaliste, sur une promesse de revanche guerrière, risque de s’avérer
beaucoup plus incontrôlable qu’un attelage politique civil.
Une bonne partie de la Franzaïre adhère sans recul au discours de la reconquête, dont elle espère un jackpot politico-minier.
S’il est mis en actes, avec le concours des rescapés du Hutu power, des rebelles ougandais, de l’armée soudanaise, d’une nuée de
mercenaires et d’un bataillon de conseillers français, il conduira à menacer dans leur existence même les régimes ougandais et
rwandais. Ceux-ci entreront en guerre ouverte, non sans soutiens. Comme au Rwanda de 1990 à 1994 (avec les effets que l’on
sait), la France jouera à la guéguerre avec les Etats-Unis au prix du sang des peuples de la région. Et au service de ceux qui, à
l’enseigne du léopard, n’ont cessé de piller le richissime Zaïre.
Peut-être subsiste-t-il, en France, quelques décideurs assez raisonnables pour refuser un tel scénario. Peut-être aussi Mahele
montrera-t-il le bon sens d’un Lebed face à la rébellion tchétchène, se contentant de moulinets belliqueux pour mieux préparer la
négociation politique (et minière : le partage de l’or et des diamants). Mais les risques sont extrêmes qu’un engrenage martial ne
broie de telles prudences.
La principale inconnue demeure la réaction des Zaïrois eux-mêmes. Entre ceux qui se sont révoltés contre le régime Mobutu et
ceux qui n’ont cessé de s’y opposer, par la politique ou la non-violence civile, n’y a-t-il pas assez de talents et d’énergies
coalisables pour faire échec à la fatalité du pire ?
La Françafrique des nineties n’en finit pas de mourir. Comme la plouto-anarchie mobutuesque, dont elle tente un ultime dopage
dans le fol espoir d’en capter l’héritage.
A Kinshasa, les néogaullistes ont plongé Mobutu dans un « bain de foule » style Pétain (comme en filmaient les actualités
vichyssoises de 1944) pour, paradoxalement, installer un faux De Gaulle zaïrois, le général Mahele. N’importe quoi...
Il faut savoir que la filiale françafricaine locale - disons la « Franzaïre » - est à peu près aussi décomposée que le système
Mobutu. Les réseaux Foccart, Giscard, Pasqua et Mitterrand tentent de s’accrocher à leurs relais locaux : militaires, financiers,
proche-orientaux et noctambules. Interfèrent des intérêts diamantaires et miniers, alliés ou concurrents d’innombrables appétits
étrangers. Ainsi que le sérail de Mobutu (dont ses fils, et les ambassadeurs successifs à Paris, Mokolo et Ramazani Baya),
abattant les dernières cartes d’un jeu qui fut très riche.
La coterie militaire franzaïroise est la plus inquiétante. Trafics d’armes et recrutement de mercenaires n’ont plus de secrets pour
elle. S’allier aux génocideurs rwandais ou aux massacreurs soudanais ne lui fait pas problème. Des deux côtés, zaïrois et
français, on aime jouer « perso », à en juger par les trajectoires des Lacaze, Barril, Denard ; Baramoto, Nzimbi, Eluki, Mahele.
C’est ce dernier, fort d’une réputation de vaillance dans un contexte de débâcle, qui a emporté la mise. Il exigeait les pleins
pouvoirs sur l’armée et les milices : il les a obtenus. Le voilà plus fort que Lebed face à Eltsine (légitimé, lui, par le suffrage
universel), dans un pays où, durant plus de trente ans, Mobutu a martelé le précepte : « le pouvoir est au bout du fusil ».
Comme le Rwandais Bagosora, le Tchadien Déby ou le Nigérien Baré Maïnassara, le général Mahele a été formé en France, où
l’on croit pouvoir l’influencer. Il a déjà été de deux aventures françafricaines : en 1978, il a sauté sur Kolwezi avec les paras
français ; en 1990, avec les mêmes, il est allé combattre le FPR au Rwanda...
Mais la fusée Mobutu-Mahele, allumée à la fièvre nationaliste, sur une promesse de revanche guerrière, risque de s’avérer
beaucoup plus incontrôlable qu’un attelage politique civil.
Une bonne partie de la Franzaïre adhère sans recul au discours de la reconquête, dont elle espère un jackpot politico-minier.
S’il est mis en actes, avec le concours des rescapés du Hutu power, des rebelles ougandais, de l’armée soudanaise, d’une nuée de
mercenaires et d’un bataillon de conseillers français, il conduira à menacer dans leur existence même les régimes ougandais et
rwandais. Ceux-ci entreront en guerre ouverte, non sans soutiens. Comme au Rwanda de 1990 à 1994 (avec les effets que l’on
sait), la France jouera à la guéguerre avec les Etats-Unis au prix du sang des peuples de la région. Et au service de ceux qui, à
l’enseigne du léopard, n’ont cessé de piller le richissime Zaïre.
Peut-être subsiste-t-il, en France, quelques décideurs assez raisonnables pour refuser un tel scénario. Peut-être aussi Mahele
montrera-t-il le bon sens d’un Lebed face à la rébellion tchétchène, se contentant de moulinets belliqueux pour mieux préparer la
négociation politique (et minière : le partage de l’or et des diamants). Mais les risques sont extrêmes qu’un engrenage martial ne
broie de telles prudences.
La principale inconnue demeure la réaction des Zaïrois eux-mêmes. Entre ceux qui se sont révoltés contre le régime Mobutu et
ceux qui n’ont cessé de s’y opposer, par la politique ou la non-violence civile, n’y a-t-il pas assez de talents et d’énergies
coalisables pour faire échec à la fatalité du pire ?
SALVES
La francophonie s’en va-t-en-guerre
Nous annoncions en juin (Billets n° 35), par la voix d’un parlementaire zaïrois, Vangu Manbweni, reçu à Paris avec Mobutu, la
mobilisation générale de la Franzaïre : « le Parlement [zaïrois] est prêt à donner son accord pour une déclaration de guerre au
Rwanda », qui cherche « à asseoir l’hégémonie anglo-américaine dans la région des Grands Lacs au détriment de la
francophonie ».
Six mois plus tard, la France constatait qu’elle ne pouvait, seule, déclencher une opération militaire destinée à sauver le régime
Mobutu. Mais le Quai d’Orsay ajoutait, sibyllin : « Si l’époque des interventions unilatérales est révolue, cela n’interdit pas
d’utiliser des moyens nationaux » (Libération, 27/11/1996).
Avec le feu vert de l’Elysée, des militaires français membres des troupes spéciales seraient à pied d’œuvre à Kisangani, d’où une
dizaine d’avions auraient emmené des renforts vers Bunia. Cette ville de l’Est du Zaïre, assiégée par les rebelles, n’a pas qu’une
importance militaire : c’est le centre d’une immense concession aurifère, capable de produire 6 tonnes d’or par an, au profit, entre
autres, des proches de Mobutu. Il s’agit d’en priver les finances adverses (Le Soir, 21/12/1996).

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997

Mercenaires (suite)
Les indications se multiplient sur l’embauche de mercenaires en vue d’une contre-offensive zaïroise au Kivu.
On évoque d’abord la société « de sécurité » sud-africaine Executive Outcomes (EXO), à base de vétérans des « guerres sales »
de l’ancien régime de Pretoria (lutte pro-apartheid, guerre coloniale en Namibie, guerres civiles en Angola et au Mozambique),
issus notamment du Bataillon 32 « Buffalo ». EXO est très abordable car elle se paye en nature - en concessions sur l’extraction
des pierres et métaux précieux.
Le Bataillon 32 a recruté beaucoup d’Angolais du FNLA de Jonas Savimbi. Selon des sources humanitaires, certains auraient
récemment entraîné, au Kivu, la rébellion burundaise FDD de Léonard Nyangoma. Des survivants du massacre de Teza, au
Burundi, ont entendu des conseillers des assaillants s’exprimer en portugais (Southscan, 08/11/1996).
Depuis quelques mois, intéressée par les marchés du « pré carré », EXO a recruté des francophones (Le Figaro, 01/12/1996). Les
négociations entre Mobutu et EXO sont attestées de source américaine.
Un proche de Mobutu confirme : le Zaïre recruterait des mercenaires ; il aurait acquis 15 hélicoptères et plusieurs avions de
combat, accompagnés de 154 experts militaires étrangers (Reuter, 18/12/1996).
Réfugiés
A part les irréductibles, ceux qu’ils ont emmenés vers Kisangani, et ceux qui se sont égarés dans la forêt des Virunga au nord de
Goma 1, la plupart des Rwandais réfugiés en 1994 au Zaïre sont rentrés au pays. Idem pour ceux de Tanzanie. Au Rwanda même,
l’urgence devient - outre la justice, ouvrant la voie à la réconciliation - la reconstruction politique et économique. Tâche immense.
Il faut, par exemple, bâtir 300 000 maisons ; on compte plus de 300 000 enfants non accompagnés. Pourvu qu’une partie au
moins des milliards mobilisés pour les camps de réfugiés, ou en vue d’une opération militaro-humanitaire, puissent servir à sortir
de l’urgence...
Les réfugiés burundais sont pris dans le même mouvement. Mais l’équilibre de la terreur entre factions extrémistes, que ni la
classe politique locale, ni les parrains régionaux ne semblent en mesure de civiliser, risque de s’avérer de plus en plus meurtrier.
On aurait bien besoin, à nouveau, des talents d’un Ould Abdallah - ce diplomate mauritanien obstiné que l’ONU délégua un temps
à Bujumbura 2.
1. Dont Florence Aubenas décrit l’errance et l’effroyable détresse dans Libération du 07/12/1996, « Ce n’est rien, je ne suis plus vivant ».
2. Il vient de publier La diplomatie pyromane, chez Calmann-Lévy.

Dette (suite)
L’enquête sur le « contenu » réel de la dette rwandaise (cf. Billets n° 40) continue. Non seulement il est établi que l’essentiel des
crédits internationaux accordés au Rwanda de 1992 à mars 1994 a servi à armer et équiper l’appareil du génocide (avec l’achat,
entre autres, de 3 000 tonnes d’armes blanches), mais un autre point est désormais établi : pendant le génocide, et plusieurs mois
après, des banques françaises et européennes ont honoré sans ciller les ordres de paiement de la Banque nationale du Rwanda,
instrument financier du Hutu power - y compris après son transfert à Goma.
Petit Sommet
Ouagadougou, 6-7 décembre. Ce Sommet grandiloquent d’une Françafrique à côté de ses pompes, aura coûté beaucoup de
pompe pour pas grand chose.
A peine retiendra-t-on deux événements contrastés : une reprise de langue diplomatique entre la France et le Rwanda (tête-à-tête
entre le ministre de Charette et le Premier ministre rwandais Rwigema). Et la première rencontre entre un chef d’Etat occidental
(Jacques Chirac) et le général-président nigérian Sani Abacha depuis l’exécution, en 1995, du leader ogoni Ken Saro-Wiwa et de
ses compagnons.
L’enjeu camerounais
1997 est en principe, pour le Cameroun, une année électorale majeure : législatives en mars, présidentielles en octobre. On ne
saurait trop le répéter, la sincérité de ces scrutins est un enjeu décisif : pour le Cameroun, mais aussi pour la démocratie en
« Afrique latine » 1.
La société civile (les journalistes en particulier) se mobilise pour assurer la surveillance du processus électoral. Elle est soutenue
dans ces préparatifs par des ONG étrangères - telle la Fondation allemande Friedrich Ebert (Afrique Express, 02/12/1996). Il serait
hautement souhaitable qu’en France, la part de la société civile qui croit en la démocratie ne déserte pas cet enjeu.
D’autant que le président sortant Paul Biya ne manquera pas de recruter des appuis chez d’autres composantes moins reluisantes
de la société française. Dans un but très lucratif : perpétuer son régime. Cela suppose de fausser les scrutins, en interdisant les
candidatures les plus menaçantes, en poussant l’opposition au boycott, en organisant des fraudes massives. La Françafrique est
parfaitement rodée à ces divers exercices.
1. Cf. le Dossier noir n° 7 : France-Cameroun, Croisement dangereux, 95 p., L’Harmattan, 1996. Disponible à Survie, 45F. La version anglaise de ce Dossier, très
diffusé au Cameroun, est en préparation.

Boycottés mais élus
Ainsi, au Niger, l’opposition a été acculée au boycott du scrutin législatif du 23 novembre : le président-général Baré Maïnassara
imposait des conditions électorales iniques. Du coup, ses partisans ont raflé 69 sièges sur 83. L’abstention s’élève à 73 %. Mais ni
la France, ni le FMI, ni la Banque mondiale ne s’abstiennent d’accorder leurs crédits à ce régime discrédité. Ni l’Union
européenne, « activée » par la France.
Même scénario aux législatives comoriennes du 1er décembre : boycott, 80 % d’abstention. Mais il s’agit cette fois de la dérive
totalitaire d’un président élu, Mohamed Taki, sensible aux sirènes intégristes et aux appétits mafieux (françafricains et sudafricains) qui, ensemble ou concurremment, courtisent cet archipel épicé.

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997
Indépendance !

Le régime burkinabé n’est pas le plus bloqué d’Afrique, mais l’on ne peut attendre du président Compaoré - ami de Charles
Pasqua, soutien de Charles Taylor au Libéria, complice du hold-up électoral au Niger - qu’il auto-limite sa majorité à l’Assemblée.
Pour le scrutin législatif d’avril 1997, l’opposition, menée par l’historien Joseph Ki-Zerbo, réclamait l’instauration d’une
Commission électorale indépendante. Le pouvoir a évidemment refusé (Afrique Express, 09/12/1996).
Députés togolais saisis par la débauche
En 1994, malgré le rouleau compresseur du régime Eyadema, l’opposition togolaise avait obtenu 43 sièges de députés sur 81.
D’annulations partielles en manœuvres de débauchage individuel, le régime se retrouve fin 1996 avec une majorité simple de 44
députés.
On prête maintenant à Eyadema l’intention d’atteindre le chiffre de 54, majorité autorisant une révision constitutionnelle. Il
pourrait ainsi faire sauter la limitation à 2 du nombre de mandats présidentiels... Eyadema for ever, voilà qui consolerait le village
françafricain.
Vergès, de l’ultra-gauche au RPR
Jadis ténor de l’anti-colonialisme, Me Jacques Vergès s’est mué en conseiller très choyé de potentats néo-coloniaux, Eyadema en
tête. Ultra-gauchiste avocat de Klaus Barbie (les crimes coloniaux relativiseraient la Shoah) 1, le voilà aux côtés de la trésorière
occulte du RPR, Louise-Yvonne Casetta.
Recrutée par Michel Roussin (alors directeur de cabinet du maire de Paris Jacques Chirac), LYC était la tour de contrôle d’une
noria de valises à billets. Les milliards en question étaient extorqués aux contribuables de Paris et sa région, mais empruntaient
volontiers les filières (ivoirienne entre autres) de la ponction néocoloniale (cf. Billets n° 16).
Me Vergès s’en tire par de brillants paradoxes. Pirouettes, ou girouette ?
1. Sur les rapports entre ultra-gauche et négationnisme, Michel Sitbon a écrit un texte limpide : Les camps sont un enfer et les supermarchés ne sont pas un paradis,
in La Lettre de Maintenant du 20/09/1996.

« Sans papiers », sans humanité
Lorsqu’il y a trop de « sans papiers » dans le département de Charles Pasqua (les Hauts-de-Seine), on les enferme dans un centre
de rétention sauvage, la Brigade canine de Gennevilliers : une « porcherie », dixit le Syndicat général de la police (Le Journal du
Dimanche, 01/12/1996).

Algérien marié à une Française, père de trois enfants français, Mustapha Diffalah était interdit de territoire français. Contraire à la
Convention internationale des droits de l’enfant, l’interdiction a été confirmée par le tribunal de Créteil. Mustapha s’est jeté par la
fenêtre.
43 étrangers sans papiers sont allés à l’UNESCO, solliciter son intercession. Ils sont ressortis sans heurt. 100 policiers les ont
rattrapés dans le métro, puis tabassés ou durement matraqués.
Ministre de la police, Jean-Louis Debré tenait à l’affranchir encore un peu plus du contrôle de la justice dans sa chasse aux « sans
papiers ». Bref, à bétonner les lois Pasqua. La discussion de son projet de loi a vu la majorité des députés présents (beaucoup
s’étant défilés) afficher leur xénophobie ou flatter l’électorat lepéniste : la représentation nationale a renvoyé une bien laide image
de la nation. « Un vent curieux souffle sur notre pays, et c’est très inquiétant », avoue le président RPR de la Commission des lois,
isolé dans une position plus mesurée (Libération, 10, 14, 20 et 21/12/1996).
Real-socialisme
A part Julien Dray, les députés socialistes ont surtout brillé par leur absence ou leur discrétion dans le débat sur la loi Debré.
Leurs leaders savent se montrer plus diligents auprès d’Africains moins démunis. Fin octobre, lors de la visite à Paris du chef
pompiste du carburant françafricain, l’émir gabonais Bongo, les rois mages Lionel Jospin, Laurent Fabius et Michel Rocard ont
couru à l’hôtel Crillon lui présenter leurs hommages (La Lettre du Continent, 07/11/1996).
PS : En tout bien, tout honneur.
Justice
Accrochez-vous ! Sophie Deniau, inculpée entre autres d’abus de biens sociaux dans la débâcle de la station de ski Isola 2000,
est la belle-fille de Jacques Toubon, ministre de la justice et maire de Paris XIIIe, la bru de l’ancien ministre Jean-François Deniau,
l’ancienne attachée de presse de Charles Pasqua et d’un bureau d’études : Coteba.
Isola 2000 a creusé un passif de 550 millions de F en trois ans, dont près de la moitié auprès d’une filiale du Crédit Lyonnais (sur
recommandation de l’ancien ministre Bernard Tapie).
Dominique Bouillon, associé de Sophie Deniau dans Isola 2000, est à la fois le patron d’une société de promotion immobilière (la
Foncière des Champs Elysées), l’ami des Toubon, de Tapie, de Jean-Charles Marchiani (émissaire très spécial de Pasqua et
Chirac), et le PDG de plusieurs compagnies d’aviation.
La Foncière a réalisé à Paris XIIIe une superbe opération immobilière, le Gaumont Grand Ecran. Heureux bâtisseur : une
entreprise dirigée par le beau-frère de Jacques Toubon. Bureau d’études : Coteba... Quant aux avions de Bouillon, ils ont souvent
servi aux « missions » de Marchiani (en Libye par exemple, soumise à embargo).
Isola 2000 appartenait à un financier libanais lié à Marchiani, via une holding luxembourgeoise, filiale d’une société... libérienne.
Bien que la station croulât sous les dettes, son prix a triplé peu avant l’achat : 45 millions de F du Crédit Lyonnais ont ainsi sombré
dans le triangle Luxembourg-Monrovia-Beyrouth.
Le ministre de la Justice suit de très près le dossier de sa belle-fille. Il a fait bloquer in extremis un plan de reprise d’Isola 2000,
agréé pourtant par le tribunal de commerce de Nice (Le Canard enchaîné et Libération du 18/12/1996). Ainsi vont la France, la Libye, le
Liban, le Libéria...

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997
Bons points

- Non seulement Nelson Mandela a su faire adopter une nouvelle Constitution qui passe pour l’une des meilleures du monde, mais
le processus de réconciliation en Afrique du Sud dépasse les résultats espérés. Et le plus célèbre des leaders africains vivants
organise son retrait de la vie politique. Qui dit mieux ?
- Le nouveau Secrétaire général de l’ONU est un Africain, le Ghanéen Kofi Annan. Il sera sûrement moins disposé que son
prédécesseur à relayer les suggestions de la Françafrique : Paris a jusqu’au bout tenté d’empêcher l’élection de cet anglophone...
- Le président ivoirien Henri Konan Bédié a été le principal artisan de l’accord de paix, signé le 30 novembre à Abidjan, qui met
un terme à cinq années de guerre civile sanglante en Sierra Leone... anglophone.
- Au Rwanda, les procès des inculpés du génocide devaient débuter le 30 décembre 1996. L’Union européenne souhaite aider cette
entreprise considérable en formant et rétribuant 600 magistrats (Le Soir, 21/12/1996). A noter aussi le passage en jugement de l’officier
qui commandait le bataillon rwandais impliqué dans le massacre de Kibeho (PANA, 12/12/1996).
- Arrestation en Corse de deux dirigeants du FLNC-Canal historique : face à la criminalité politico-mafieuse, un point marqué par
la « ligne Juppé » contre celle, « compréhensive », de Pasqua, Debré et du mentor élyséen Ulrich ?
Fausses notes
- Pour l’anniversaire de Jacques Chirac, ses collaborateurs élyséens (dont le Secrétaire général Dominique de Villepin, de plus en
plus « Africain »), lui ont offert un bélier en terre cuite d’origine malienne, issu très probablement du site de Tenenkou, pillé il y a
six ans (Le Canard
enchaîné, 11/12/1996 ; Libération, 14/12/1996).
Tout un symbole : l’Afrique que Chirac « aime », c’est une Afrique pillée, par des « amis » point trop scrupuleux.
- A Djibouti, la Légion s’entraîne au maintien de l’ordre - la charge anti-émeutes, par exemple. Curieux exercice pour une troupe
française en pays étranger ! Le képi légionnaire va-t-il se muer en képi policier ? (Képi blanc, 11/1996).
(Achevé le 22/12/1996).

* Le quatrième débat sur la Coopération, organisé à Beaubourg par l’Observatoire indépendant de la Coopération française :
La coopération militaire sous le feu des critiques.
Jeudi 16/01/1997 à 19h. Tél. 01 44 78 44 52
GRANDS LACS : ZAIRE, RWANDA, BURUNDI
ILS ONT DIT
« Les ennemis de notre peuple choisissent le moment où je suis terrassé par la maladie pour me poignarder dans le dos, car ils
savent ce que l’intégrité du territoire, l’unité nationale et la dignité du Grand Zaïre représentent à mes yeux ». (Maréchal
MOBUTU, discours prononcé à son retour à Kinshasa, le 17/12/1996).
[Personne n’oublie ce que Mobutu a fait pour la « dignité » du Zaïre. A signaler, fait exceptionnel, que Mobutu a prononcé son discours en
français et non en lingala - ce qui veut dire que c’était à usage externe].

« La France continue de s’immiscer dans les affaires zaïroises et africaines. Les Français adorent faire souffrir les pays africains et
les rendre misérables. Nous les attendons de pied ferme. S’ils viennent en soldats, nous les combattrons en soldats. Mais pas
question de les laisser se promener à leur guise dans notre pays ». (André Kisase NGANDU, chef militaire des « rebelles » de l’Est zaïrois,
cité par La Libre Belgique du 09/12/1996).

[On comprend qu’André Ngandu assimile la France et les Français à ceux qui sont censés commander l’armée française. A trop abandonner les
affaires africaines aux Françafricains, les citoyens français risquent de voir cette image de "sadiques" leur coller à la peau].

REFLEXION SUR LE REAJUSTEMENT DES RAPPORTS DE COOPERATION OCCIDENT-AFRIQUE (ZAIRE), Laurent KABILA, président de
l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre :
« 1. - L’Afrique est un continent titubant.
2. - Malgré ses potentialités considérables dans tous les domaines, son histoire, depuis des siècles, s’écrit en lettres de misère,
famines, exode, massacres. [...]
4. - Avoir un projet politique fondé sur les Droits de l’Homme et une vision claire d’une authentique solidarité entre les peuples.
5. - Se rappeler que le Zaïre est plus qu’un Etat : c’est un continent. Il n’a jamais été gouverné, il a toujours été pillé.
6. - Le pouvoir centralisé actuel ne peut reposer que sur la force et sur la violence. Il faut reposer les formes de ce pouvoir dans
une vision décentralisée : des provinces fédérées [...]
9. - L’Occident doit nous aider dans ce changement en cessant d’abord d’être complaisant avec un pouvoir de voleurs et de
criminels. Un changement non violent, qui fera l’économie d’une phase de violence dans notre histoire est possible. Ceci implique
l’accompagnement et le soutien des forces démocratiques et morales de l’Occident.
10. - L’Occident est aussi responsable de notre histoire. Il est invité à écrire cette histoire avec nous, hors de cette violence
proposée par le pouvoir actuel.
11. - Nous devons élargir cette proposition à toute la région et à toute l’Afrique [...] ».
[Leader politique des "rebelles" du Kivu, Laurent Kabila se bat depuis 37 ans pour l’indépendance et la libération de son pays : aux côtés de
Lumumba, puis contre Mobutu. Cela donne quelque poids à ses propos. Mais il n’est jamais, pour Le Monde, qu’un « chef rebelle sorti du néant
de l’histoire », ou le « vieux cheval de retour d’une révolution anti-mobutiste longtemps improbable » (27/11/1996 et 05/12/1996)].

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997

« Il faut bouter les occupants dehors. Laurent Kabila n’est qu’un mercenaire à la solde des Tutsis du Rwanda, du Burundi et de
l’Ouganda. Il ne représente pas une rébellion de masse zaïroise ». (Floribert CHEBEYA, président de l’ONG zaïroise La Voix des sansvoix, cité par Le Soir du 26/11/1996).

[Qu’un représentant aussi estimable de la société civile zaïroise se laisse emporter à ce point par la fièvre nationaliste montre les ressources
passionnelles que peuvent mobiliser les restaurateurs du mobutisme].

« Comme en Europe dans les années 40, ce sont les fusils et l’idéologie génocidaire qui sont les principaux instruments de mort
dans l’Afrique centrale d’aujourd’hui, non la faim et la maladie ». (Alex DE WAAL, codirecteur d’African Rights, in Frankfurter Allgemeine
Zeitung. Cf. Courrier International du 21/11/1996).
« Il n’est pas question de répéter les erreurs de 1994, de nous laisser déborder par l’agenda humanitaire, par les impératifs de
l’urgence. Ce qui compte, c’est de mettre en œuvre nos plans de développement ». (Jean BIRARA, ministre rwandais du Plan, cité par Le
Soir du 25/11/1996).

« De la surestimation à l’indifférence, il n’y a qu’un pas. La salutaire indignation de l’opinion publique est retombée avant même
d’avoir eu le temps de s’exprimer pleinement, laissant le champ libre aux désaccords et aux rivalités des décideurs politiques ».
(Jean-Baptiste RICHARDIER, codirecteur de Handicap International, dans le bulletin de cette ONG, 12/1996).
[C’est bien le problème. Comment faire en sorte que l’indignation de l’opinion publique, modulée par la cyclothymie médiatique, suscite des
décisions politiques responsables dans la durée ? ].

« Qu’y a-t-il de pire que la guerre ? Une intervention humanitaire de la France ! ». (Une « plaisanterie » qui court à Kinshasa, citée par Die
Wochenzeitung. Cf. Courrier International du 21/11/1996).

« Les événements du Zaïre [...] masquent un grave revers de notre politique africaine et risquent d’être retenus par l’Histoire
comme le début de sa fin. [...]
Des Africains, à Kigali, ont fait la preuve qu’ils étaient capables de régler leurs affaires eux-mêmes. Et c’est la France qui a étalé
au grand jour son impuissance sur le continent [...] ; quant à nos alliés, ils se sont révélés pour ce qu’ils sont : faibles, dépendants,
souvent corrompus.
La fragilité des piliers traditionnels de notre politique africaine, Togo, Cameroun, Zaïre, Gabon, Centrafrique, est maintenant
manifeste. [...] A tout moment, un Dien Bien Phu africain peut survenir et emporter nos modestes forces. [...]
Les Etats-Unis [...] voient tomber dans leur escarcelle tous ceux que nous y avons poussés, à commencer par les Rwandais, dont
le crime principal était, à nos yeux, d’être anglophones. [...] En nous compromettant avec nos encombrants protégés, nous
ternissons notre image dans l’Afrique de demain. Il faut cesser de faire obstacle aux transitions politiques dans les pays
francophones.
[...] Rapatrions nos conseillers politiques et nos coopérants à vie ; laissons mourir les vieux réseaux occultes et supprimons le
ministère de la Coopération, pour nous doter d’un grand ministère du Développement. Ne faisons pas obstacle à un nouveau
congrès de Berlin, tenu par les Africains eux-mêmes, pour avaliser le découpage de leurs Etats et en finir avec le legs colonial ».
(Jean-Christophe RUFIN, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques, ancien conseiller du ministre de la Défense
François Léotard, in Le Figaro du 06/12/1996).

« Les Etats-Unis n’ont pas intégré l’Afrique dans leur diplomatie. [...] Au Zaïre, nous ne couperons pas à une crise majeure. Et à
moins que la France et les Etats-Unis ne se décident à agir ensemble, les chances de voir la communauté internationale résoudre le
problème sont minimes ». (David GORDON, directeur à l’Overseas Development Council, institut de recherche américain, cité par Le Nouvel
Observateur du 12/12/1996).

[Cela fait 36 ans que la « communauté internationale », en particulier la troïka Belgique-France-Etats-Unis, se penche avec gourmandise sur le
Zaïre, pour « résoudre son problème ». Et si c’était d’abord le problème des Zaïrois ? Et si c’était une chance pour l’Afrique que les Etats-Unis
ne l’aient pas encore « intégrée dans leur diplomatie » ? ].

A FLEUR DE PRESSE
Le Monde, France-Afrique, l’interminable divorce, 06/12/1996 (Thomas SOTINEL) : « Sur ce problème [des Grands Lacs] , les équipes
africaines de Jacques Chirac peuvent se prévaloir d’une relative virginité ».
[Si l’on d’adopte le point de vue de la relativité généralisée, on peut admettre que les Foccart, Wibaux et consorts partagent, sur ce problème, la
« virginité » de Mobutu...].

L’Evénement du Jeudi, De Menton à Ouagadougou, 05/12/1996 (Albert du ROY) : « Quand l’ambassadeur du Zaïre tue deux
enfants, à Menton, sur un passage pour piétons, [...] l’immunité n’est plus acceptée. [...] Le dictateur de Kinshasa [...] a conduit le
Zaïre à la détresse et aux déchirements, mais [...] se pavane dans le luxe et fait fructifier ses comptes secrets en Suisse. Cet homme
aussi a du sang sur les mains. Il a le pouvoir de lever l’immunité d’un ambassadeur. Qui lèvera la sienne ? [...] Compromise audelà du raisonnable avec Mobutu, l’influence française risque de s’effondrer avec lui ».
[Tout est lié. L’immunité très hospitalière accordée par Jacques Chirac à Mobutu, responsable de nombreux crimes de sang, recouvre des
décennies de complicité avec l’auteur d’innombrables crimes économiques, qui laissent le Zaïre exsangue. Qui lèvera ces impunités-là ? Avec
son prédécesseur Mokolo (resté à Paris), l’ambassadeur Ramazani Baya relayait en France cette complicité trafiquante. Ce qui lui vaut les
éloges de Jacques Godfrain (Le Journal du Dimanche, 8/12/1996) : « J’étais en rapport avec l’ambassadeur du Zaïre sur le sujet du
développement et j’appréciais sa compétence »... écrasante].

La Croix, A Kinshasa, le soldat rançonne, l’insécurité règne, 02/12/1996 (François d’ALANÇON) : « "Kin la belle", "Kin la poubelle"
compte cinq millions d’âmes et presque autant de survivants. [...] A Kinshasa, estime-t-on, plus de 1 000 personnes, chaque jour,

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997

meurent victimes de malnutrition ou d’une maladie contagieuse. L’espérance de vie oscille entre 40 et 45 ans. Alors, pour survivre,
au bord des avenues, ce sont des femmes qui cultivent des lopins de terre ou se prostituent. [...]
La débâcle du Kivu et la maladie de Mobutu [...] ne font qu’attiser la convoitise des cercles dirigeants, soucieux de protéger les
circuits du pouvoir, le trafic de devises et de diamants. Téléphone portable à la main, la nomenklatura continue à piller le pays
comme un inépuisable filon ».
Le Monde, M. Mobutu est accueilli en "sauveur" à Kinshasa après quatre mois d’absence, 18/12/1996 (Frédéric FRITSCHER) :
« "Bienvenue papa maréchal notre sauveur ! " : quelques calicots sont apparus dans les rues de Kinshasa [...]. Les Kinois [...]
vivent comme une humiliation la perte partielle des deux provinces du Kivu conquises par de prétendus "rebelles" [...]. Cet élan de
ferveur populaire peut surprendre [...]. Le vieil homme est malade [...]. La fibre africaine, toute de compassion et de solidarité, a
vibré spontanément une fois de plus. Le président Mobutu [...] est un vieux chef africain. L’un des derniers du continent. Il en a les
attributs, ceux qui confèrent une belle autorité. La panoplie est complète, de la toque de léopard à la canne sculptée contenant
divers gris-gris. [...]
Son état de santé n’est pas brillant. C’est d’ailleurs un sujet d’inquiétude pour ses partisans et ses partenaires occidentaux, qui
veulent le voir faire campagne et gagner les élections de l’an prochain. Le maréchal Mobutu [...] aimerait au fond se réconcilier
avec les Zaïrois. [...] [Il] veut être élu président de la république du Zaïre et obtenir ainsi sa rédemption par les urnes. Il est du reste
le seul candidat déclaré. Ses adversaires savent qu’ils n’ont pas l’ombre d’une chance [...].
Le temps presse. Les jours du président sont comptés. Il le sait, tout doit aller très vite. Les élections doivent impérativement
avoir lieu avant la fin de 1997 pour que le maréchal Mobutu - une fois élu - ait le temps d’organiser - concrètement cette fois - la
transition du Zaïre vers la démocratie. [...]
Il doit d’abord nommer un nouveau chef d’état-major des Forces armées zaïroises suffisamment compétent et respecté pour
organiser la reconquête rapide des territoires perdus. Le général Mahele [...] devrait être cet homme providentiel. [...]
Certains prêtent [à Mobutu] l’intention de mettre le Haut Conseil de la République-Parlement de transition (HCR-PT) entre
parenthèses [...]. Il serait alors [...] investi des pleins pouvoirs [...]. Il devra les utiliser avec sagesse et les restituer au moment
opportun pour prouver aux Zaïrois que le dictateur autrefois honni est bien le sauveur qu’il attendaient ».
Le Monde, M. Mobutu promet de ne pas "décevoir" les Zaïrois, 19/12/1996 (Frédéric FRITSCHER) : « Les militants de [...] l’ancien
parti unique sont rodés. Ils savent que, dans les grandes occasions, il y a distribution de pagnes et d’argent. Deux cent mille
nouveaux zaïres, [...] l’équivalent d’un salaire mensuel, pour aller acclamer le chef [de retour à Kinshasa] , c’est une aubaine. [...] Ils
étaient nombreux, dès midi, sur le tarmac de l’aéroport.
Des banderoles souhaitaient "bon retour à papa maréchal", tandis que d’autres s’adressaient à son épouse : "Merci à maman
Ladawa [...]". [...] L’apparition de la toque de léopard déclencha immédiatement la liesse de la foule.
Le président a remercié Dieu et les Zaïrois, mais aussi la France et la Suisse [...]. Dans son discours, empreint de fermeté à
propos de la guerre du Kivu, il a prévenu qu’"il ne reculerait pas" [...]. Très ému, il a été contraint de s’interrompre à deux reprises
pour réprimer des sanglots. Ses fidèles l’ont alors encouragé en scandant et en lui criant : "Ne pleure pas papa, courage ! " [...] Les
jours à venir seront déterminants. Les Zaïrois veulent des décisions spectaculaires sur les plans militaire et politique. Ils ne
supporteraient pas, cette fois, que "papa maréchal" les déçoive ».
[Ces deux articles successifs sont, à plusieurs points de vue, stupéfiants. D’abord parce que le premier a été écrit avant l’arrivée de Mobutu. Il
décrit donc, de manière exceptionnellement « informée », le scénario du retour, tel que souhaité et voulu par ses organisateurs foccartiens :
- un climat débordant d’affection envers le « maréchal », le « vieux chef », qui porte le destin de la nation ; on a connu ça en France, avec un
autre Maréchal... ;
- une posture nationaliste et un discours de reconquête, impliquant la nomination du général Mahele ;
- la tentative de faire accroire qu’un Mobutu saurait user des pleins pouvoirs « avec sagesse » et « organiser concrètement la transition vers la
démocratie » !
Le lendemain, le reportage place l’effet sentimental escompté dans le cœur des « Zaïrois », pleurant de joie ou de compassion, et « voulant des
décisions spectaculaires ». On reste pantois. Voilà cautionnée une nouvelle équipée sanglante des troupes de choc françaises ! ].

Libération, Les tribulations d’un dictateur qui revient au pays en sauveur, 18/11/1996 (Stephen SMITH) : « Paris [...], en septembre
1991, manquera de débarquer Mobutu. C’est en tout cas ce que l’ambassadeur alors en poste à Kinshasa, Henri Réthoré, suggère
lorsqu’un contingent français intervient au lendemain de violentes émeutes dans la capitale zaïroise, mise à sac par une armée déjà - impayée. Pourquoi, en même temps que les expatriés, ne pas "évacuer" le dictateur abandonné de tous ? Jean-Christophe
Mitterrand [...] s’y oppose ».
[Les clans JCM et Mobutu s’entendaient comme larrons en foire].

Le Soir, Quand le scalpel se révèle plus efficace que le sparadrap..., 28/11/1996 (Colette BRAECKMAN) : « Contrairement à tout ce qui
avait été pronostiqué, les autorités rwandaises ont démontré qu’elles souhaitaient vraiment le retour des exilés, malgré les
difficultés matérielles et psychologiques que posera leur réintégration [...]. Quant au choléra, des praticiens de Médecins du Monde
relèvent que le pire a été évité : "[...] Si les réfugiés s’étaient concentrés, l’épidémie se serait certainement déclarée et aurait fait de
nombreuses victimes. La décision prise par le gouvernement rwandais de faire avancer tout le monde, d’obliger les gens à se
répartir rapidement sur les collines, a empêché de telles concentrations. Du point de vue de la santé publique, la méthode
appliquée par le Rwanda mérite réflexion" ».
The Times (Londres), Des ONG au secours du néo-impérialisme, (Simon JENKINS), in Courrier International, 21/11/1996 : « Ce sont
[les organisations humanitaires] qui détiennent le plus grand pouvoir sur le continent [africain] . Elles gèrent de grandes quantités
d’argent et de vivres. Elles influencent l’issue des guerres et des famines, comme le montre l’exemple de l’Ethiopie, en 1984-85.
Elles occupent des territoires, détruisent les économies de marché fragiles, encouragent l’exode rural et sont obsédées par leur
image. Je veux bien croire que leurs buts sont sincères et qu’à court terme elles permettent de sauver des vies. Reste à savoir
combien elles coûtent à long terme. [...]
Avec une pique contre l’ONU ou une petite phrase bien placée sur CNN, elles peuvent désormais plonger les hommes d’Etat
dans l’embarras et les obliger à envoyer des troupes aux quatre coins du globe. Elles n’ont de compte à rendre à personne et
appellent les B-52 moraux pour des frappes chirurgicales sur des cibles choisies, aisément accessibles pour les équipes de

télévision [...]. Au Zaïre, c’était au tour de Care et de Save the Children de voir leur logo apparaître en blason dans les reportages
de CNN appelant ouvertement à une intervention militaire. Avec le slogan excessif "un million de morts d’ici Noël", un appel de
fonds se met en place. Tant pis pour les nécessiteux du Soudan, du Libéria ou d’Angola. On s’occupe du Zaïre. [...]
Depuis deux ans, le monde entier déverse sur la région son aide et ses soldats [...]. On a jeté des millions de dollars par les
fenêtres, et des dizaines de milliers de personnes sont mortes. De toute évidence, la situation au Rwanda est pire qu’avant le début
de l’intervention [de juin 1994] [...]. Pourquoi ? [...] Parce que cela ne s’inscrivait pas dans le cadre d’une stratégie, qu’elle soit
humanitaire, politique ou militaire. [...] S’il ne fait que prolonger la guerre, l’humanitaire n’a aucun intérêt. [...] Envoyer des soldats
étrangers se substituer au pouvoir local, désarmer les ennemis de ce dernier ou les protéger d’éventuelles représailles, déplacer des
populations et imposer des règlements politiques, cela s’appelle du néo-impérialisme ».
International Herald Tribune (Paris), Plus de mal que de bien, (William PFAFF), cité par Courrier International du 21/11/1996 : « Si
ces affaires [les événements d’Afrique centrale] sont traitées comme de pures "tragédies", elles sont privées de leur signification politique.
[...] Une question essentielle se pose, déjà posée en ex-Yougoslavie et en Somalie : les interventions humanitaires à grande échelle
aggravent-elles la situation ? Ne permettent-elles pas à ceux qui ont créé et qui exploitent les crises de se dégager de toute
responsabilité ? ».
[Ces deux articles posent la question de l’échelle des temps de la responsabilité. Le meilleur choix apparent d’aujourd’hui peut, demain ou
après-demain, devenir le pire. Les urgenciers ne peuvent plus esquiver la perspective politique, dût leur marketing en pâtir].

Le Populaire du Centre (Limoges), Le lieutenant-colonel Robardey décrypte le conflit rwandais, 30/11/1996 : « Le lieutenant-colonel
Michel Robardey est revenu sur la mission d’assistance technique qu’il a dirigée au Rwanda, entre le mois de septembre 1990 et
septembre 1993. [...] Il se souvient de l’attentat aux missiles soviétiques contre l’avion dans lequel se trouvaient deux chefs d’Etat
en avril 1994, celui du Rwanda et du Burundi, deux Hutus, et se demande "à qui peut bien profiter le crime", sinon à des Tutsis
avides de pouvoir. Début 1993, l’armée ougandaise soutient leurs offensives dans l’indifférence internationale la plus totale. « Ils
agissaient en toute impunité », note le lieutenant-colonel Robardey.
La communauté Hutu, une population de paysans, peuplait à 90 % le Rwanda à son arrivée pour 9 % de "nobles" Tutsis.
Aujourd’hui, le lieutenant-colonel Robardey revient sur la théorie du grand éléphant Tutsi qui consiste à asseoir le pouvoir des
Tutsis de la région ougandaise en passant par le Zaïre et, bien sûr, le Rwanda et la Tanzanie. "Rien ne semble pouvoir réfréner
leurs ambitions" ».
[C’était notre « Chronique de la désinformation ordinaire ». Et l’on comprend mieux comment une coopération militaire subvertie joue aux
éléphants dans les magasins de porcelaine ethnique.
Le chef gendarme « se souvient » d’un attentat qui s’est produit 7 mois après son départ. Se demandant à qui peut profiter le crime, il n’a
qu’un seul motif à proposer, l’avidité du pouvoir, et un seul coupable, « des Tutsis », comme si le reste de l’humanité ne comptait que des petits
saints. Le lieutenant-colonel commande aujourd’hui la gendarmerie en Haute-Vienne : il vaut mieux ne pas y être suspecté ! ].

ET AILLEURS...
ILS ONT DIT
LA « CONFESSION » DE LOIK LE FLOCH-PRIGENT : « En 1962, [Pierre Guillaumat, fondateur du SDECE, ancêtre de la DGSE)] convainc [le
général de Gaulle] de mettre en place une structure parallèle autour de "vrais" techniciens du pétrole. [En créant Elf, à côté de Total] , les
gaullistes voulaient un véritable bras séculier d’Etat, en particulier en Afrique, [...] une sorte de ministère du pétrole inamovible
[...], une sorte d’officine de renseignement dans les pays pétroliers.
C’est grâce à Elf que la France maintient une présence en Afrique francophone et l’élargit à d’autres pays. Ainsi au Gabon, où
Elf nomme Bongo ; mais c’est vrai du Congo, devenu quelque temps marxiste, toujours sous contrôle d’Elf ; c’est aussi vrai pour
le Cameroun, où le président Biya ne prend le pouvoir qu’avec le soutien d’Elf pour contenir la communauté anglophone de ce
pays. [...] Elf s’introduit en Angola, au Nigeria et plus récemment au Tchad à la demande du gouvernement français qui veut
étendre sa zone d’influence et la sécuriser par des liens économiques solides.
[Sous la présidence de Mitterrand,] le système Elf Afrique [est resté] managé par André Tarallo (PDG d’Elf-Gabon), en liaison avec les
milieux gaullistes [...]. Les deux têtes de pont étaient Jacques Chirac et Charles Pasqua. [...] Tarallo est [...] en liaison quotidienne à
l’Elysée avec Guy Penne [...] qui est le Foccart de Mitterrand, tout en maintenant des liens permanents avec Foccart, Wibaux, etc.
L’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde. [...]
Les tâches diplomatiques qui me sont confiées [en tant que PDG d’Elf (1989-1993)], outre faire la paix en Afrique avec les réseaux
gaullistes - ce qui est fait - sont, dans ce continent :
- de m’intéresser à la présence française au Cameroun et au Tchad. C’est la raison pour laquelle Elf entre dans le consortium
pétrolier tchadien aux côtés d’Exxon [...]. Mon rôle est de persuader les Américains de [...] [faire passer le pipeline du pétrole tchadien par]
la partie francophone du Cameroun ;
- de maintenir l’équilibre Savimbi-Dos Santos en Angola pour que ni l’un ni l’autre ne gagne et qu’ils soient obligés de
s’entendre ; [...].
M. Guillaumat [PDG d’Elf de 1965 à 1977)] [...] truffe Elf d’anciens des services [de renseignement] , et il ne se passe rien dans les pays
pétroliers, en particulier en Afrique, dont l’origine ne soit pas Elf. Foccart y installe ses anciens [...]. C’est [...] devenu une
habitude, une sorte de loi non-écrite, qu’Elf soit une agence de renseignement, avec un certain nombre de véritables spécialistes
qui sont en prise directe avec les services. Guillaumat a mis en place l’organisation, les présidents qui suivent en perdent le
contrôle [...]. Les réseaux prolifèrent. A mon arrivée, j’essaie, avec le directeur de la DGSE et celui de la DST, de mettre un peu
d’ordre. Je n’y arriverai pas parce que la DGSE est un grand bordel où personne ne sait plus qui fait quoi. [...]
Tout se passe ailleurs, mêlant des anciens et des nouveaux d’Elf, avec un doigt de Tarallo, un doigt de Pasqua, et des zestes de
RPR. En tous les cas, il y a une imprégnation gaulliste faite de ces réseaux et un lien avec le parti à tous les étages de la maison, en
particulier à la direction des filiales à l’étranger et, plus particulièrement, en Afrique. [...]
La DGSE envoie des renseignements au pouvoir complètement débiles sur l’Afrique [...], ces rapports ne représentent pas la
connaissance que les gens d’Elf peuvent avoir des réalités. Soit la DGSE a recruté les connards d’Elf, soit les recrutés font de
l’intox dirigée par Foccart. Je penche vers la seconde solution et je dis à Mitterrand qu’il peut déchirer tout ce qui vient de la

Billets d’Afrique

N° 42 – Janvier 1997

DGSE sur l’Afrique ». (Loïk LE FLOCH-PRIGENT, manuscrit de 10 pages rédigé peu avant son incarcération le 5 juillet, publié par L’Express du
12/12/1996).

[Quand un ex-PDG d’Elf commence à se mettre à table, c’est un pan de la raffinerie françafricaine, délabrée, qui est dévoilé. A la tour Elf, on
continue cependant de nous expliquer que la maison ne fait pas de politique... Prolonger l’horrible guerre civile en Angola, en armant tantôt un
côté, tantôt l’autre, ce n’était pas de la "haute politique " ? Ni tirer les ficelles des régimes gabonais, congolais ou camerounais ? Au cas où on
tarderait à le libérer, LLFP montre ses munitions : « L’argent du pétrole est là, il y en a pour tout le monde ».
Dans un autre brûlot, écrit en prison, LLFP "mouille" d’ailleurs deux éminents balladuriens, son successeur Philippe Jaffré et Jean-Marie
Messier (ex-associé-gérant de la banque Lazard, aujourd’hui patron de la Compagnie Générale des Eaux), à propos d’une grosse commission
(24 à 48 millions de F) versée en 1994 (Le Canard enchaîné, 18/12/1996)].

« [Les entreprises françaises, par leur génie propre] sous-entendent presque toujours des notions de liberté, d’égalité et de fraternité qui
apportent autre chose qu’un simple idéal commercial ». (Jacques GODFRAIN, ministre de la Coopération, lors d’une conférence à
Montpellier. Cité par Le Midi libre du 29/10/1996).

« [La France] s’intéresse à l’Afrique pour l’Afrique elle-même. C’est notre tradition en faveur du développement et des droits de
l’homme. [...] Aujourd’hui, il est dans le vent de dire que les Etats-Unis s’implantent en Afrique et que la France a perdu la main.
Mais comme toute idée dans le vent elle aura le destin d’une feuille morte. [...] La France a ceci de particulier dans la coopération
qu’elle est l’amie des bons et des mauvais jours ». (Jacques GODFRAIN, interview au Journal du Dimanche du 08/12/1996).
[Chaque mois, ou presque, le ministre offre quelque(s) morceau(x) d’anthologie aux lecteurs de Billets. Son très large registre poétique va du
surréalisme au spleen automnal - entre Verlaine et Prévert].

« En Afrique, ce qui nourrit d’abord nos déchirements, c’est la misère. Chez nous, comme au Libéria ou au Rwanda, quand le
gâteau à partager devient trop petit, la danse autour se fait au couteau. Et le gâteau, c’est l’Etat, l’unique mangeoire dans nos pays
pauvres. Etant donné que les partis recrutent sur des bases ethniques et que la majorité politique est donc, aussi, une majorité
ethnique excluant tous ceux qui n’y sont pas représentés, on comprend les frustrations. Les uns "mangent" le peu qu’il y a, d’autres
n’ont rien. [...] Dans ces conditions, comment réussir l’alternance au pouvoir qui est l’essence de la démocratie ? ». (Jean-Paul
NGOUPANDE, Premier ministre centrafricain, interview à Libération du 05/12/1996).
[Un diagnostic lucide, qui renvoie à la construction politique, par les Africains, d’un "bien commun" supra-clanique. Encore faut-il que les
gloutons extérieurs ne viennent pas convaincre ou contraindre toute tête qui émerge de replonger dans la "mangeoire". La Françafrique n’a pas
appris grand chose d’autre que la trique et la "politique du ventre". Le Centrafrique en reste paralysé].

« Si nos amis français qui connaissent bien le terrain veulent se maintenir, il faut qu’ils prennent des risques, fassent des
promotions pour s’implanter davantage ». (Daniel KABLAN DUNCAN, Premier ministre ivoirien, cité par Le Figaro du 04/12/1996).
[Quand on prend son propre pays pour un hypermarché... ].

« Le vrai danger pour notre pays n’est pas la menace de l’étranger, mais le chemin du régime policier emprunté à travers les lois.
[...] Notre repli mortifère amène à restreindre les octrois de visas, même pour de courts séjours. C’est un appauvrissement
économique, culturel, humain, qui donne de la France une image désastreuse [...] Pour l’influence culturelle et scientifique de la
France, il faut une base d’étudiants et de travailleurs étrangers qui, parce qu’ils ont vécu ici, sont ensuite des interlocuteurs de
qualité. Cette base se rétrécit de manière dramatique. Dans quelques années, nos industriels et nos diplomates constateront que
nous n’avons plus ni contrats, ni influence. Il sera trop tard ». (Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Collège des médiateurs des "sanspapiers". Libération, 17/12/1996).

[Philippe Conrath, organisateur d’Africolor, le festival de World music de Saint-Denis, dénonce de son côté les humiliations subies par les
artistes africains invités en France. Tel préposé aux visas va jusqu’à leur demander de prouver leur qualité en chantant ou en dansant, sans
musique, devant la file d’attente... Sans parler des contrôles « au faciès ». Toute la contribution de la World music à l’industrie culturelle
française est compromise par de telles dérives (Libération, 20/12/1996)].

A FLEUR DE PRESSE
Le Nouvel Afrique-Asie, Vers la fin d’un système de gouvernement, 11/1996 (Francis LALOUPO) : « [La population sénégalaise] est
largement désabusée voire anesthésiée par les contorsions politiciennes auxquelles elle a été soumise ces dernières années, à cause,
essentiellement, du partage du pouvoir entre le PS [Parti socialiste] et les partis d’opposition représentés au gouvernement. Au
Sénégal également, la tentation du gouvernement d’union nationale, au sein duquel s’associent des formations en principe
porteuses de projets différents, à produit ses effets pervers. De fait, ce système nie le choix de l’électorat [...], en même temps qu’il
comporte le risque de dédouaner constamment le parti majoritaire de ses obligations de performance. [...] La recherche d’un
prétendu consensus national dissimule mal chez les politiciens la création de nouveaux territoires de connivence. Cette tendance
génère aussi le danger de neutralisation du processus de l’alternance et d’affaiblissement de la dynamique républicaine ».
[Le Sénégal a longtemps fait figure de précurseur de la démocratie en Afrique, grâce à une tradition de tolérance. Mais la sophistication des
mécanismes de corruption (où sont impliqués plusieurs groupes et réseaux français) a dégradé l’économie, puis la vie politique, jusqu’à
atteindre la cote d’alerte].
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DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 - DEPOT LEGAL : JANVIER 1997 - ISSN 1155-1666

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