Citation
BILLETS D’AFRIQUE N° 9 - MAI 1994
L’ETRANGER
La tragédie rwandaise suscite des lapsus terriblement révélateurs. Elle est premièrement l’occasion de dénier aux Africains
toute personnalité ou activité politiques, pour réduire leurs mobiles aux réflexes ethniques. La manipulation fasciste et la
résistance anti-totalitaire sont des catégories réservées aux Européens.
De même la qualité d’étranger. Les médias ont évoqué à satiété le départ de « tous les étrangers ». Ils parlaient bien entendu des
Blancs - négligeant totalement le sort des dizaines de milliers d’Africains établis ou réfugiés au Rwanda.
Beaucoup plus grave, l’ONU, seule et pauvre instance de légitimité internationale, a ordonné le repli de tout son personnel
occidental, laissant massacrer nombre de ses employés locaux.
Jusqu’à quand traitera-t-on l’Africain en étranger à l’humanité ?
SALVES
Révisionnisme
On peut, comme Jeune Afrique, publier un cahier spécial pour louer la sagesse politique du général Eyadema. Merci pour le
Togo !
Quand on a longtemps fait preuve de complaisance envers le général Habyarimana (à l’instar de l’Élysée), quand on ose le
présenter comme « le protecteur bienveillant de la minorité tutsi », on peut aussi prétendre (contre tous les indices et témoignages
qui accusent la Garde présidentielle hutu) que son avion a été abattu par les tutsis - voire des paras belges ! - et présenter leur
massacre comme une réaction assez naturelle. (Jeune Afrique, 14/03/1994, p. 16-17).
Pendant qu’on y est, on peut écrire qu’en 1940 les Polonais ont provoqué Hitler, ou qu’en 1992 la manifestation anti-guerre de
Sarajevo a agressé les milices serbes...
Une salve d’applaudissements pour la nouvelle Afrique du Sud !
La politique au fond des puits
Elf et Total ont négocié avec Bagdad la reprise de leurs fructueuses relations. Les vendeurs d’armes salivent, et l’on pare à
nouveau le régime irakien de toutes les vertus. La France, qui l’avait copieusement armé de 1974 à 1990 (au grand dam du
contribuable), fait le siège de l’ONU pour obtenir la levée de l’embargo - et Saddam Hussein prépare ses troupes à l’assaut du
Kurdistan.
Le message est passé : la politique de la France suit le flair de ses avions renifleurs. Idem au Nigeria, au Cameroun, en Angola,...
Pour graisser les contrats, on sollicite l’APD* (on a coutume de dire, en haut lieu, que le PDG d’Elf est le véritable ministre de la
Coopération). Au final, les french doctors n’auront plus qu’à constater l’assassinat des droits de l’Homme, en de nouveaux
Halabaja. N’élisons-nous que des pompistes ?
La hache pour SILVA ?
Financer un programme et un réseau « Arbres, Forêts et Communautés rurales », qui échange les expériences et les travaux sur
une éco-relation vitale pour de nombreux pays, c’est pas cher, et ça peut rapporter gros. Le contraire des gros chèques d’aide
« hors-projet » émis par le Trésor. Il fallait qu’une telle exception cessât : la subvention est coupée, et le bulletin du programme,
SILVA, annonce son dernier numéro. (n° 6, 02/1994).
Foisonnement burkinabè
Une série de lois votées en 1993 a instauré au Burkina une démarche exemplaire de décentralisation. Supports de la démocratie
locale, les collectivités territoriales se prêtent particulièrement à des contrats de coopération durable avec leurs homologues ou les
ONG européennes. Cités Unies-France, sous l’impulsion de Bernard Stasi et Philippe Milon, multiplie et approfondit les
jumelages. Simultanément, les ONG burkinabè renforcent leurs liens avec leurs consœurs françaises. De remarquables
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programmes sont en cours, mais ces partenariats restent les parents pauvres de l’APD française. (Sidwaya, Burkina, 01/04/1994 ;
Colloque Burkina ‘94, Saint-Fons, 09/04/1994).
RecompOSItion
Le CLOSI, Comité de Liaison des Organisations de Solidarité Internationale, qui regroupait les OSI (ex-ONG) françaises, est en
train de se dissoudre. La logique institutionnelle qui, en 1990, a présidé à la confédération de 8 collectifs d’OSI, s’est avérée
paralysante. Or ces OSI sont face à un défi : organiser leur coopération mutuelle, ou risquer (sauf les 2 ou 3 plus grandes) la
marginalisation face à des ONG européennes beaucoup plus fortes. Du coup, les 3 collectifs les plus opérationnels (CLONG,
CRID, Forum d’Agen) préparent des regroupements par objectifs, selon la logique fonctionnelle chère aux Africains : le moyen
sans doute de faire de leur diversité vertu.
1. Aide Publique au Développement.
Billets d’Afrique
N° 9 – Mai 1994
QUESTIONS
- Les archives de l’ambassade de France à Kigali ont « disparu ». Qui a pu ainsi tromper la vigilance des services secrets français,
omniprésents au Rwanda ?
- L’ambassadeur de France à Kigali n’a pas disparu. Il répand à Paris, au Parlement et ailleurs, une version rocambolesque des
événements (l’éternel complot ougandais), exonérant la Garde présidentielle. En vue de quelle restauration ?
ILS ONT DIT
« Le financement des déficits a chassé le financement des projets. Plus de 50 % de l’aide publique française étaient ces dernières
années consacrés à combler les déséquilibres budgétaires » (Jean-Michel SÉVERINO, Directeur du Développement au Ministère de la
Coopération, interview au Courrier de la Planète, 02-03/1994).
« [À l’annonce des résultats des élections en Afrique du Sud] , nous serons tous très heureux et très excités. Moi-même, je le serai, je vais
danser et il me faudra beaucoup de discipline pour me rappeler ma dignité d’évêque » (Desmond TUTU (!), interview à Libération,
26/04/1994).
« En 1980, la production mondiale de cacao était supérieure à la demande. Cette année-là, la Banque mondiale finançait le
développement du cacao en Indonésie et en Malaisie. En cinq ans, les effets ont commencé à se faire sentir en Afrique. J’ai
demandé aux gens de la Banque mondiale pourquoi ils faisaient cela, ils m’ont répondu : "Mais, monsieur le professeur, vous
comprenez, l’économie mondiale a besoin de cacao bon marché". En clair, cela veut dire surtout que la ruine des producteurs
serait nécessaire à la prospérité de l’économie mondiale. » (René DUMONT, in Courrier de la Planète, 02-03/1994).
À FLEUR DE PRESSE
Libération, 13/04/1994. Le Rwanda et l’indifférence (Stephen SMITH) : « [...] Au Rwanda, comme du reste ailleurs en Afrique - au
Zaïre, au Kenya et même au Libéria et en Somalie -, le cynisme et la résignation précèdent en fait les tueries irrationnelles.
Lorsque, sur le continent noir, des gens s’étripent et mutilent à mort, ce n’est pas tant le retour de l’Afrique éternelle que de notre
inconscient : après avoir aliéné, abandonné et, le pire, cadeauté de nos surplus et verroteries les Africains, l’Occident s’arme d’une
carapace d’indifférence. De moins en moins présent sur le continent, il n’y revient que pour relever les morts et les blessés, avec la
bonne conscience humanitaire qui, aux agonisants, ne refuse tout de même pas l’extrême onction. Cependant, entre deux giclées de
sang, qui parlerait du Rwanda, du Burundi ou même d’un grand pays comme le Zaïre ? Personne. [...]
Si le Libéria et la Somalie, deux pays qui, soudain, ont explosé comme des grenades à fragmentation, devaient servir de leçon,
celle-ci consisterait à prêter attention aux pays déclassés par le nouvel ordre mondial [...] et dont beaucoup se trouvent en Afrique.
L’enjeu n’est pas stratégique et, du moins à court terme, la barbarie qui y couve ne troublera pas notre sommeil. Est-ce assez de
raisons pour passer par pertes et profits des pays entiers et leurs populations ? Ne méritent-ils plus un regard extérieur critique ?
Au Rwanda, cet intérêt sous forme de diplomatie active aurait consisté à mettre sous pression un président qui, pour des raisons
politiques et matérielles, s’est accroché au règne sans partage des siens : non pas des Hutus, mais de ses courtisans et de sa coterie
familiale. Ailleurs, on parlerait de népotisme - en Afrique, forcément, c’est tribal. »
[Non seulement Stephen SMITH relève inlassablement l’honneur de la presse française, singulièrement indigente ou manipulée sur l’Afrique,
mais, dans cet excellent éditorial dont nous ne reproduisons qu’un extrait, il provoque un rappel salutaire à la pensée politique. À signaler aussi
l’excellent article de Laurent BIJARD : « Nos amis les tueurs... » dans le Nouvel Observateur du 21/04/1994, et le « Rebond » percutant de JeanPierre CHRÉTIEN : « Un nazisme tropical » dans Libération du 26/04/1994. Après Sperancie KARWERA, dans Jeune Afrique, on attribuera la
palme de la désinformation à Patrick GIRARD, pour « Rwanda, la honte de l’Occident », dans Globe du 21/04/1994].
Le Monde, 15/04/1994. Rumba zaïroise en Afrique du Sud (Frédéric FRITSCHER) : « Les agents immobiliers et les promoteurs [sudafricains] voient arriver les Zaïrois d’un bon œil. L’un d’entre eux raconte avoir vu débarquer dans son agence "un proche du
Président Mobutu porteur de deux attachés-cases bourrés de billets de 100 dollars". "Je n’avais jamais vu autant d’argent
liquide", dit-il. »
Le Journal du Dimanche, 24/04/1994. L’Afrique noire est mal partie (Claude-Marie VADROT) : « Des centaines de morts à Gorazde :
les forces des Nations unies et de l’OTAN finissent par se précipiter pour arrêter la tuerie. Des dizaines de milliers de morts [...] au
Rwanda, les forces de l’ONU plient bagages [...]. Difficile de ne pas faire ce douloureux parallèle [...]. En consultant la mémoire de
l’Agence France Presse sur les six derniers mois, on s’aperçoit qu’elle a dépêché près de 5 000 dépêches sur la Bosnie. Dix fois
plus que sur le Rwanda et le Burundi. [...] Vendredi soir sur France 2, des Français rapatriés du Rwanda pleuraient leurs amis. Mais
l’Afrique n’est plus à la mode, et elle en crève. »
Billets d’Afrique
N° 9 – Mai 1994
LIRE
Mortgaging the earth, Bruce RICH, Beacon, 1994, 376 p.
Ceux qui résistent à l’hégémonie croissante de la Banque mondiale commencent à produire une artillerie beaucoup plus précise... et la Banque
s’en inquiète : ça fait désordre, à la veille des cérémonies de son 50° anniversaire ! Bruce Rich instruit un procès radical : le modèle de
développement de la Banque Mondiale, macro-économique et centralisé, non seulement conduit à de fréquents échecs économiques, mais est « le
premier complice d’une guerre silencieuse contre la diversité des cultures de l’humanité et l’héritage biologique de notre planète ». En Inde,
depuis 1947, les projets soutenus par la Banque ont déraciné quelque 20 millions de personnes. Bruce Rich dépeint une bureaucratie arrogante et
secrète, qui prête à tout va, même contre l’avis de ses propres experts : il est vrai que, créancier privilégié, la Banque est pratiquement assurée
d’être remboursée - fût-ce grâce à l’APD française... Le tout est complété par d’intéressantes propositions, qui témoignent du travail effectué par
les Américains non-alignés.
SUPPLEMENT AU « POINT SUR LA LOI POUR LA SURVIE ET LE DEVELOPPEMENT » N° 52 - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-X. VERSCHAVE
PRIX : 5 FF - SURVIE, Tél.: (33.1) 43 27 03 25 ; Fax: 43 20 55 58 - COMMISSION PARITAIRE N° 71982 - DEPOT LEGAL MAI 1994 - ISSN 1155-1666