Fiche du document numéro 1041

Num
1041
Date
Jeudi 30 juin 1994
Amj
Auteur
Taille
16820103
Titre
Le dernier baroud de Mitterrand l'Africain
Sous titre
Ce n'est que le 15 juin, après une boucherie ethnique sans précédent au Rwanda, que le président, estimant que « ce n'est pas acceptable », a déclenché l'opération « Turquoise ». Pour efficace qu'elle soit, cette « mission humanitaire » ne doit pas faire oublier le soutien apporté par Paris au dictateur de Kigali et à ses pairs. Reste que la France, quitte à intervenir seule, ne peut laisser l'Afrique s'autodétruire.
Page
38-40
Nom cité
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Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
L'ÉVÉNEMENT

LE DERNIER BAROUD DE MITTERRAND L'AFRICAIN



Il y avait ce coupable abandon
que rien ne pouvait justifier. Le
Rwanda, petit morceau
d’Afrique cliniquement mort,
avait cessé ses appels au secours.
Pour cause de génocide. Depuis
douze semaines, en effet, le pays des
Mille Collines n’est plus qu’un
immense cimetière. 500 000 morts,

Photo F. Apesteguy/Gamma
François Mitterrand à Abidjan. Le fil direct Afrique-Elysée.

peut-être davantage, 350 000 réfugiés
hors des frontières, 2 millions de per-
sonnes déplacées à l’intérieur de cet
abattoir ethnique. Un désastre huma-
nitaire sans précédent et le silence
assourdissant de la communauté
internationale.

« Ce n’est pas acceptable, il faut
sans tarder faire quelque chose. J’en
assume l’entière responsabilité. » En
ce mercredi 15 juin, François Mitter-
rand a réuni, en conseil restreint, le
chef du gouvernement, Edouard Bal-
ladur, Alain Juppé, François Léotard

38 | L'ÉVÉNEMENT

et Michel Roussin, respectivement
ministres des Affaires étrangères, de
la Défense et de la Coopération, et
l'amiral Lanxade, chef d'état-major
des armées. Décrivant l’indicible
massacre, le président de la Répu-
blique ne peut cacher son émotion.
Ni sa colère. Il ne peut laisser dire
que, face à cette tragédie, il est resté

les bras croisés. Que la France a
abandonné l’Afrique. Question : la
France est-elle bien placée pour faire
valoir le principe du droit d’ingérence
en cas de non-assistance à population
en danger ? Après tout, Paris a
apporté son soutien au régime du
président assassiné, Juvénal Habyari-
mana, et précipité le retrait des
Bérets rouges chargés d’évacuer les
Occidentaux de Kigali, alors que le
signal de la boucherie avait été
donné.

Est-ce encore — et toujours — la

vocation de la France de jouer les
gendarmes en Afrique ? Les temps
ont changé, le monde n’est plus bipo-
laire, et le Rwanda, de toute façon,
n’a jamais représenté un véritable
enjeu stratégique. Sans doute. Mais,
fait observer le chef de l'Etat, il n’est
pas possible de se retrancher derrière
ce cynisme tranquille. Il faut forcer le
mur de l’indifférence. Parce
que les Rwandais sont des
francophones. Parce qu'il
s’agit de l’Afrique et que,
dernière des grandes puis-
sances à s’y impliquer vrai-
ment, la France est la seule
à pouvoir y intervenir. Et
parce que, enfin, l’accumu-
lation d'images venues de
Kigali est devenue intolé-
rable. Sous une façade
d’unanimité, on devine les
grimaces : d’un côté, les
« interventionnistes », le
président et le ministre des
Affaires étrangères ; de
l’autre, le duo Balladur-
Léotard, qui estime que
Paris n’a pas « soldé son
passif » dans cette région
des grands lacs et qu’une
action militaro-humanitaire
comprend, évidemment, de
hauts risques. Les limites
d’une opération occidentale
en Somalie à moitié man-
quée sont présentes à l’esprit de tous.

Cette vérité a son importance. Elle
ne modifiera pas, toutefois, la déter-
mination de François Mitterrand,
malgré la prudence du Premier
ministre. L'opération « Turquoise »
est déclenchée (voir, page 42, le
reportage de Vincent Hugeux) face à
une impuissance internationale
consentie. Pas question, en tout cas,
de renouveler les opérations « Barra-
cuda » (République centrafricaine)
ou « Manta » (Tchad). Marsouins,
parachutistes et légionnaires ont pour

mission de protéger des populations
civiles menacées d’extermination. Et
leur action sera limitée dans le temps.

Quelques Trissotin ont cru déceler
dans cette intervention de « brancar-
diers » — pour reprendre l'expression
d’un officier supérieur — un relent de
colonialisme. Ainsi, lors du sommet
de l'Organisation de l’unité africaine,
tenu cette année à Tunis, des voix,
peu nombreuses il est vrai, se sont
élevées pour dénoncer l’ingérence de
la France sur le continent noir. Les
participants les plus critiques ont
cependant dû admettre qu’« il n’y
avait, pour l'instant, d’autre choix ».
En vérité, personne ne s’est opposé
formellement à l'initiative de Paris,
qui n’a d’autre objet que de servir de
« relais », en attendant le déploie-
ment, en principe fin juillet, de
5 000 Casques bleus.

En principe ? Paris connaît trop, en
effet, les pesanteurs du « machin »,
les retards à l’allumage habituels dès
qu'il faut mettre en marche une force
internationale. Voilà pourquoi, paral-
lèlement à la mission Turquoise, la
France a déclenché une opération
ONU. Pressions diplomatiques et
politiques à New York pour que les
pays enrôlés accordent au plus tôt
leurs actes avec leurs déclarations.
Pressions déjà couronnées d’un rela-
tif succès : les Tunisiens ont accru
leur contingent ; les Canadiens vont
placer 350 spécialistes des communi-
cations au service de cette force ; les
Belges eux-mêmes, si longtemps réti-
cents, devraient fournir un appui
logistique. Du coup, l’action de la
France, d’abord accueillie avec sur-
prise, puis un certain scepticisme,
prenait de plus nobles accents.

Elle n’aurait pas dû surprendre.
Car il est incontestable que le dernier
baroud de Mitterrand l’Africain,
outre qu’il apaise sa conscience, s’ins-
crit parfaitement dans la continuité
interventionniste entre Cancer et
Capricorne. L’ancienne métropole
est intervenue une bonne vingtaine
de fois dans ses ex-colonies, soit pour
rétablir l’ordre, en vertu d’accords de
défense, soit pour consolider le pou-
voir de potentats aux abois. Dans les
faits, tous les gouvernements de la
Ve République, de gauche comme de
droite, ont suivi une politique iden-

tique à l’égard du continent noir.
Avec des nuances quant au type de
rapports à établir avec tel ou tel chef
d'Etat, il y a toujours eu, en effet,
consensus sur le devoir moral et
l'intérêt politique d’aider de façon
privilégiée l’Afrique francophone.

«NOTRE DOMAINE RÉSERVE »

Publié en 1953, après son passage
au ministère de la France d’outre-
mer, dans le cabinet dirigé par René
Pleven (juillet 1950-février 1951), le
livre de François Mitterrand « Aux
frontières de l’Union française » est
prémonitoire. Entre autres choses, on
y lit ceci : « Dire à nos alliés que là est
notre domaine réservé et dire aux
populations d’Afrique que ce
domaine est aussi et surtout le leur,
c’est, je crois, commencer par le com-
mencement. »

En 1981, lorsqu'il succède à Valéry

Giscard d'Estaing, le nouveau maître
de l’Elysée ne déroge pas aux usages.
Il a tissé de solides amitiés en
Afrique subsaharienne et connaît
personnellement plusieurs « pères de
l'indépendance ». Il innove, pourtant,
en appelant à la Coopération et au
Développement Jean-Pierre Cot,
44 ans, député rocardien de Savoie.
Le jeune ministre incarne tout ce que
ses interlocuteurs africains détestent.
Il veut — de façon assez maladroite, il
est vrai - moraliser les relations
franco-africaines, défendre les droits
de l’homme et établir de nouveaux
rapports économiques de codévelop-
pement. » L’expérience a fait long
feu. Il est remercié en décembre
1982.

Le fil direct Afrique-Elysée est
immédiatement renoué. Un an plus
tard, Mitterrand conforte cette rela-

tion presque familiale avec ses pairs
africains en nommant aux côtés de
Guy Penne, son conseiller pour les
affaires africaines et malgaches, son
fils aîné Jean-Christophe, qui a été
chef de poste des bureaux de
l'Agence France-Presse à Nouak-
chott, puis à Lomé. Népotisme ?
« Papamadi », comme certains l'ont
baptisé, s’acquitte avec discrétion de
sa tâche, mais en profite aussi pour
faire des affaires.

UN CONTINENT MARGINALISE

Il faudra attendre le sommet
franco-africain de La Baule, en juin
1990, pour qu’enfin les choses chan-
gent. L’art de gouverner sur la préva-
rication, la violence et l’arbitraire
n’est plus de mise. Quelques mois
auparavant, le mur de Berlin est
tombé : de toute évidence, les vents
d’Est soufflent désormais sur le Sud.
Le message de Mitterrand est donc
clair : aide au développement à
condition d’une transition pacifique
des régimes africains vers la démo-
cratie et le multipartisme. Certains
pays n’ont pas attendu le conseil pré-
sidentiel pour tenter l’expérience.
D'autres, cependant, renâclent.
Ainsi, une poignée de tyranneaux
locaux parviennent à conserver non
seulement le contrôle des forces de
répression, mais aussi — on l’a vu au
Togo et au Zaïre — des trésors de
guerre, constitués au cours de vingt à
trente ans de pouvoir absolu.

« En prenant les devants à La
Baule, écrit le chef de l'Etat français
à l’un de ses amis, je n’ai pas voulu
faire autre chose que mettre en garde
mes pairs africains sur l’inéluctabilité
du changement auquel il convenait
que leurs Etats et systèmes politiques
se préparent, à défaut d’être empor-
és eux-mêmes dans la tourmente ou
de voir leur continent marginalisé sur
l’échiquier mondial. » C’est quasi fait.
Car qui s’intéresse aujourd’hui à ce
continent sinistré ? Les Etats-Unis,
échaudés par leur déconvenue soma-
ienne (ils ont perdu 39 hommes), ont
juré de ne plus y remettre les pieds. Il
y a belle lurette que les Russes et les
Cubains ont plié bagage. La fin de la
guerre froide a laissé Paris en tête à
tête avec ses anciennes colonies. Elles
lui coûtent cher, très cher. Pour de
multiples raisons, pourtant, la France
entend maintenir ses engagements et
assumer ses responsabilités. « Pays de
moyenne impuissance », comme
aimait à le rappeler l’ambassadeur
Guy Georgy, elle ne veut ni ne peut
abandonner cet espace francophone,
indispensable à son rang. Le Rwanda
en est la tragique illustration.

Christian Hoche et Jean Lesieur

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