Fiche du document numéro 525

Num
525
Date
Vendredi 7 mars 1997
Amj
Auteur
Fichier
Taille
44881
Pages
16
Titre
Audition du colonel Marchal à la Commission d'enquête parlementaire du Sénat belge
Nom cité
Source
Type
Audition
Langue
FR
Citation
SENAT DE BELGIQUE
SESSION ORDINAIRE 1996-1997

Commission spéciale Rwanda

COMPTE RENDU ANALYTIQUE
DES AUDITIONS

Vendredi 7 mars 1997

SOMMAIRE

AUDITION DU COLONEL MARCHAL
(Orateurs: Col. Marchal, M. Caluwé, Mme Dua, MM. Ceder, Hostekint, Mahoux,
Destexhe, Verhofstadt, Anciaux et Mme Willame-Boonen.)

Le Compte rendu analytique des auditions qui se déroulent à huis clos
est distribué uniquement aux membres de la commission

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PRESIDENCE DE M. SWAELEN, PRESIDENT

La réunion est ouverte à 10 h 20 m.

AUDITION DU COLONEL MARCHAL
M. le Président. - La commission entame aujourd'hui l'examen du deuxième thème. Les
dispositions sont prises pour envoyer le détachement belge KIBAT au Rwanda et lors de leur
arrivée dans ce pays, les militaires sont confrontés à une situation déterminée. Le militaire
belge le plus élevé en grade dans le cadre de l'opération MINUAR sur place, le commandant
du secteur de Kigali, était le colonel Marchal.
Comme d'habitude une série de questions a été transmise au colonel Marchal. Nous attendons
une réponse globale qui sera suivie de questions posées par les membres de la commission.
Les questions écrites portent plus particulièrement sur votre participation à la prise de
décisions, la définition des missions et des tâches, les conséquences de la réduction du
contingent de 600 à 450 hommes au point de vue du désengagement de certaines tâches.
Quand êtes-vous arrivé à la conclusion que le mandat MINUAR devenait insuffisant et enfin
quelle est votre évaluation du climat anti-Belge ?
Une dernière question plus ponctuelle concerne l'importance que vous avez accordée aux
renseignements fournis par le fameux informateur Jean Pierre.
Col. Marchal. - Les faits remontent à fin 1993 début 1994 et l'exercice que vous me demandez
n'est pas facile, car je ne peux chasser le souvenir du drame qui s'est déroulé là-bas.
Pour vous décrire l'atmosphère et l'ambiance régnant sur place, je vais vous lire un passage de
mon carnet de bord, écrit le 14 mars 1994, soit trois semaines avant les événements tragiques.
Je notais que la situation était toujours aussi calme malgré que politiquement, rien ne s'était
s'amélioré. L'atmosphère était surréaliste. La situation était idyllique alors que les troubles
étaient toujours présents.
Ce même jour, à 16 h 13 m, j'ai envoyé un fax au centre opérations à Evere concernant la
commande de munitions pour la protection de l'aéroport de Kigali. Je demandais les raisons
qui empêchaient d'envoyer ces munitions de toute urgence.
J'attends toujours une réponse à ce fax et ne sais toujours pas pourquoi je n'ai pas obtenu de
réponse.

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J'étais partagé entre un sentiment raisonnablement optimiste et une inquiétude latente suite
aux événements vécus depuis le début de la mission.
La tâche de la commission n'est pas aisée mais nous devons faire en sorte que les centaines de
milliers de victimes, quelle que soit leur race, ne soient pas assassinées une seconde fois. C'est
pourquoi je vous assure de ma totale coopération et suis tout à la disposition de la
commission.
Je voudrais d'abord vous entretenir du climat anti-Belge et des menaces spécifiques pour les
Casques bleus et les expatriés. A mon avis il ne faut pas faire de distinction entre climat et
campagne anti-Belges. Dans la réalité, mon souci fut de pouvoir évaluer les conséquences de ce
climat afin de prendre les mesures appropriées.
En ce qui concerne les informations fournies, je vais distinguer deux périodes. La première se
situe avant mon départ, le 4 décembre 1993, pour le Rwanda. J'étais informé par la presse de
l'époque et par des télex envoyés par l'ambassadeur Swinnen dont j'avais connaissance, le suivi
des opérations étant de ma compétence.
Quand je me suis trouvé sur place, je disposais de diverses sources d'informations telles que la
radio, les synthèses du service de presse de la MINUAR et un ensemble de contacts
personnels.
Mon information était encore alimentée par notre perception des réactions de la population
lorsque nous circulions dans Kigali et par des comptes-rendus verbaux et écrits émanant de
mes unités.
Les contacts que j'ai eus à partir du 10 janvier avec Jean-Pierre ont été très révélateurs et ont
fourni une base solide.
Je voudrais maintenant détailler la structure qui permettait d'obtenir des informations de la
MINUAR. En premier lieu, le QG de commandement du général Dallaire, dont la branche
opérations était constituée de deux officiers, un Belge et un Sénégalais, bénéficiait d'une cellule
renseignements. En ce qui concerne le QG secteur, rien n'était organisé dans ce cadre. Au
niveau des unités elles-mêmes elles disposaient de leur propre cellule de renseignements,
dirigée par le lieutenant Nees, pour le bataillon belge.
J'estime que le lieutenant Nees a ainsi pu acquérir des informations indispensables. RUTBAT
avait une cellule de renseignements dont le niveau technique n'était pas plus élevé.
Pour pallier ces insuffisances, en fin décembre j'ai demandé au général Dallaire de pouvoir
disposer d'un officier spécialisé au QG de secteur. La composition des états-major est de la
compétence de l'ONU à New York car il faut respecter les équilibres de nationalité.
J'avais suggéré que cet officier supplémentaire soit Belge car il était impératif qu'il parle la
langue du pays. La réponse fut négative car le renseignement est une fonction offensive qui ne
fait pas partie du mandat de la MINUAR.

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Le lieutenant Nees m'a demandé, le 6 janvier, l'autorisation de constituer un réseau
d'informateurs et de disposer d'un budget pour les pays. Après réflexion, j'ai contacté le
général Charlier qui m'a donné l'autorisation et le budget.
Ma préoccupation principale était d'éviter l'intoxication, ce qui est une tâche difficile pour un
spécialiste du renseignement et encore plus difficile pour les amateurs que nous étions. Il
fallait respecter la neutralité et bien évaluer l'information. J'ai demandé que l'on me fasse à la
fin de chaque mois un rapport de synthèse et d'évaluation pour chaque détachement belge. Je
n'en ai jamais reçu.
Il ne suffit pas d'avoir de l'information, il faut aussi l'échanger. Nous avions donc une réunion
quotidienne tous les matins qui réunissait l'état-major et les officiers de liaison des
sous-unités.
A cette réunion nous entendions un rapport des officiers de liaison qui eux-mêmes faisaient
ensuite rapport des résultats de la réunion à leur commandant de bataillon.
Une réunion hebdomadaire, présidée par le chef d'état-major bangladais traitait du
renseignement. Assistaient à cette réunion les officiers de renseignements. Malheureusement,
cette réunion avait lieu en anglais, langue parfois mal maîtrisée par nos officiers. Elle était
intéressante quand il y avait de l'information mais son objectif était aussi de permettre la
discussion. J'ai ainsi pu constater, hélas, que les militaires belges avaient tendance à avoir un
complexe de supériorité. Je me suis efforcé de faire apparaître les aspects positifs des autres
détachements.
J'ai surtout essayé d'obtenir des renseignements tactiques directement exploitables, par
exemple où se trouvaient les armes. Ainsi le détachement tunisien s'est-il rendu compte que le
FPR quittait son casernement la nuit. Cette information a été directement exploitée et nous
avons installé un cordon de surveillance équipé de moyens de vision nocturne autour de ce
camp la nuit du 6 au 7 avril.
Il y avait une troisième réunion qui se tenait toutes les semaines et que je présidais. Elle
réunissait les commandants de détachement.
Une autre source d'information sur le climat anti-Belge peut être trouvée dans les pamphlets
qui circulaient a Kigali. Il y a aussi un document du commandement national des Interhamwe
adressé au représentant spécial M. Booh Booh qui fustigeait l'attitude partiale de la MINUAR
et des Belges en particulier.
Ce qui m'a fait particulièrement défaut, c'est l'absence d'une équipe d'analystes du
renseignement. En effet, nous étions régulièrement confrontés à des incidents sans pouvoir
identifier ceux qui tiraient les ficelles. Si, dans la nuit du 6 au 7 avril, des analystes avaient été
sur place, je suis convaincu qu'ils auraient détecté que le schéma burundais se répétait à
Kigali. Nous aurions dès lors pris des dispositions pour que Mme Agathe soit mise en
sécurité.

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En ce qui concerne le climat anti-Belge, je tiens à relativiser. Il existait un climat
anti-MINUAR avec des poussées de fièvre qui se focalisaient sur les Belges. Un incident m'a
paru significatif à cet égard : c'est le jet d'une pierre dans la porte vitrée de l'administrateur de
Radio Mille Collines. J'ai compris qu'il y avait danger pour la sécurité des militaires belges et
pour les expatriés.
J'ai été convoqué par le président de la République et par le général Dallaire, suite à cet
incident. En outre, l'état-major général s'inquiéta de ce qui s'est passé, notamment l'amiral
Verhulst. Cependant une nette amélioration se produisit début février. Devant les médias,
trois personnalités encouragèrent les autorités et la population à collaborer avec la MINUAR.
Parallèllement les Interhamwes procédèrent à un nettoyage de leurs rangs avec, parfois, des
éliminations physiques. Le 10 septembre 1995, j'ai reçu une lettre d'un lieutenant-colonel des
forces armées rwandaises qui s'étonnait que j'aie pu avoir des ennuis au terme d'une mission
qui dit-il, pour les Rwandais, paraissait réussie.
Dans le courant du mois de mars, nous avons reçu un temps d'antenne à la radio-télévision
rwandaise. Si l'on avait voulu saboter la mission, on ne nous l'aurait pas donné. Pour moi, ce
fut une occasion inespérée d'avoir un contact avec la population afin de la convaincre que nous
étions là pour garantir sa sécurité et guider le processus de paix. J'en ai reçu des appréciations
très positives, venues de Rwandais d'horizons différents.
Radio Mille Collines visait différentes cibles, et, parmi les Belges particulièrement la
MINUAR et le général Dallaire. J'ai trois témoignages qui concordent à ce sujet. Le risque
potentiel fut pour moi une préoccupation permanente. Selon l'exploitation de mon carnet de
bord par l'auditorat général, il apparaît que j'ai exprimé des craintes dès le mois de décembre.
L'auditorat y voyait la preuve que j'avais bien évalué la situation. Outre ce facteur de
préoccupation sécuritaire, j'ai tenté de faire face à ma mission de garantir la paix.
Un exemple de situation où j'ai fait primer la sécurité est la manifestation du 8 janvier. Le
général Dallaire m'avait demandé de disperser la foule qui occupait les environs du parlement
afin d'empêcher la prestation de serment des députés. J'ai refusé. L'ordre m'a été envoyé une
seconde fois mais j'ai à nouveau répondu par la négative. La mission était en effet trop risquée
et contre-productive dans nos relations de confiance avec la population.
J'ai demandé à l'état-major à Bruxelles des directives me déchargeant de mes responsabilités en
la matière. La réponse m'a été envoyée un mois plus tard et elle me demandait d'obéir aux
ordres. Nous avons vécu beaucoup de manifestations mais je n'aurais jamais engagé un seul
soldat dans ce type de mission.
Il était difficile d'évaluer les incidences de l'atmosphère anti-MINUAR et anti-Belge. J'ai
cependant pris des mesures afin de diminuer les risques. J'ai ainsi supprimé toutes les sorties
nocturnes ainsi que les contrôles routiers. Un plan d'évacuation des expatriés a été
minutieusement mis au point et j'ai personnellement tenu un « briefing » pour l'expliquer.

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J'ai également exprimé officiellement mes préoccupations au général Dallaire concernant les
incidences des émissions de Radio Mille Collines. Enfin, le bataillon a appliqué mes directives
concernant les relations avec la population et un entraînement plus ciblé.
Les groupes de personnes responsables des incidents et que j'ai identifiés sont les
organisations de jeunesse du MRND et Radio Mille Collines.
Je pense qu'il fallait effectuer le retrait de KIBAT ni avant ni après le 7 avril.
Le génocide était déjà évoqué dans des pamphlets qui évoquaient « la solution finale » pour
l'extermination des Tutsis. J'ai surtout obtenu des informations concernant ce génocide dans
mon contact avec Jean-Pierre, le 10 janvier. Je l'ai rencontré le soir, à la lueur d'une bougie, et
ce qu'il m'a dit m'a renversé. Il expliquait être un dirigeant des milices politiques. Et si faire la
guerre au FPR ne lui posait aucun problème, il refusait d'assassiner en masse des Tutsis. Il m'a
détaillé l'organisation de la structure mise en place dans tout le pays. Lui-même avait pour
mission de distribuer les armes aux différentes cellules et d'entraîner les milices.
Il exprimait le souhait de témoigner devant les médias mais demandait la sécurité physique
pour lui et pour sa famille. Il m'a également expliqué que, lors de la manifestation du 8 janvier,
des armes et des grenades avaient été dissimulées dans les environs. Les cibles étaient les
députés et les militaires belges. Mais puisqu'il n'y a pas eu d'affrontement, il n'a pas donné
l'ordre d'ouvrir le feu.
Le général Dallaire, informé de cet entretien, a envoyé un télex à New York demandant la
protection pour Jean-Pierre et l'autorisation d'opérer des fouilles. Ce télex est bien connu mais
je ne l'ai jamais vu à cette époque.
Le 11, New York a répondu d'attendre les nouvelles directives et, le 12, que lONU n'était pas
disposée à soutenir les demandes. J'ai cependant proposé au général de poursuivre le contact
et d'évaluer la crédibilité de JeanPierre.
Le seul moyen d'obtenir une preuve irréfutable était d'aller voir les caches d'armes et j'ai
obtenu l'autorisation du général Dallaire de le faire. Le 13 janvier, j'ai informé l' ambassadeur
Swinnen des contacts en cours. Dans la soirée du 13, un officier sénégalais a visité différentes
caches d'armes. Ces armes devaient être distribuées dans la nuit du 18 au 19. Le 14 janvier, j'ai
formulé une demande d'asile politique pour Jean-Pierre et sa femme, demande que j'ai
transmise le jour même. Enfin, le 18 janvier, Jean-Pierre nous informe que les armes présentes
au siège du MRND ont été enlevées le 16 janvier, durant un meeting de ce parti. Cette
information me laisse perplexe, car j'avais demandé au général Dallaire de pouvoir à nouveau
opérer une fouille au siège du MRND et cela précisément le 16 janvier.
Comme aucun pays n'avait répondu de manière positive à la demande d'asile politique, j'ai,
dans son intérêt, rompu les contacts avec Jean-Pierre.
En ce qui concerne l'importance accordée aux renseignements fournis, je peux affirmer que,
après vérification, je n'avais plus aucun doute sur ce qui se préparait. Le nombre et la précision

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des détails obtenus indiquaient qu'un plan était en phase d'exécution et que sa mise en pratique
laissait présager d'un nombre énorme de victimes. Mon évaluation des pertes s'élevait à
plusieurs dizaines de milliers de morts.
Ceci a suscité diverses réactions et j'ai prévenu l'ambassadeur ainsi que le centre opérations à
Bruxelles. Le17 janvier, le général Charlier m'a téléphoné pour s'informer sur les caches
d'armes et sur mon appréciation du général Dallaire. Je lui ai répondu que j'estimais qu'il fallait
absolument soutenir le général dans sa démarche. Le 9 février, le général Charlier me contacte à
nouveau et je lui réitère ma demande de soutenir le général Dallaire, notamment pour mener
des actions offensives. Nous continuons donc nos efforts afin d'obtenir un accord quant aux
actions offensives.
Le général Dallaire et moi avons longuement discuté de la problématique des caches d'armes
qui constituaient réellement le noeud de notre mission. Toutefois, le général Dallaire n'était
qu'un exécutant. Le véritable patron de la MINUAR, était M. Booh Booh. Le général Dallaire
avait le même rang que le directeur de la police civile de l'ONU et que le responsable de
l'administration et de la logistique.
Le général Dallaire s'est bien sûr conformé aux décisions de New York, mais nous avons
essayé de trouver la parade à cette décision. Notre idée était d'impliquer la gendarmerie dans la
recherche des caches d'armes. Ce n'était pas simple et il y a eu un long travail d'approche qui a
finalement abouti à un résultat positif. Mi-mars, la gendarmerie avait procédé à sa première
opération de fouilles et de bouclages. Ce fut un fiasco qui s'expliquait essentiellement par la
méconnaissance technique.
Nous étions présents en qualité d'observateurs et avons pu définir les problèmes, conseiller la
gendarmerie et établir des recommandations qui furent d'ailleurs bien accueillies. La deuxième
opération de fouilles et de bouclages s'est faite dans le cadre de nos recommandations mais
sans participation de la MINUAR. Elle avait donc un caractère purement rwandais. Nous
étions bien sûr présents sur le terrain, afin de vérifier que, sur le plan militaire, tout se
déroulait normalement et que, sur le plan civil, la législation du pays était respectée.
En ce qui concerne mon attitude par rapport aux caches d'armes, j'estimais qu'une opération
militaire était possible étant donné les révélations de Jean-Pierre. Nous disposions à ce
moment d'un effet de surprise. Je ne sais toutefois pas quelles auraient pu en être les
conséquences politiques.
Nous avions conclu que, puisque nous n'avions pas l'autorisation de New York, la MINUAR
constituait une espèce d'assurance-vie pour les Tutsis et ce pour autant que les institutions de
transition se mettent en place. Nous estimions qu'on pouvait se satisfaire de la situation
malsaine à cette condition. J'étais convaincu que, si les institutions se mettaient en place, cela
engendrerait un processus de paix et marginaliserait les extrémistes. A partir du 7 avril, il
devenait évident que les institutions de transition ne seraient pas installées et notre mission
devait dès lors changer.

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La problématique suivante concerne les règles d'engagement et les autres directives données au
détachement MINUAR, ainsi que ma participation au processus décisionnel.
En ce qui me concerne, je n'ai pas participé à la prise de décision. J'ai, en quelque sorte, pris le
train en marche.
En ce qui concerne les ordres et les directives, j'ai reçu deux recommandations du général
Charlier. La première concernait son souci de la sécurité pour le personnel. La seconde me
demandait de veiller à ce que le cordon ombilical entre KIBAT et la brigade paracommandos
soit coupé.
J'ai fait transférer les liaisons satellites de KIBAT à mon quartier général dès mon arrivée à
Kigali.
J'ai eu l'occasion de faire appel à plusieurs reprises au général Charlier pour des problèmes
ponctuels de sécurité. A chaque fois, il a appuyé mes demandes.
J'étais en possession d'un brouillon des règles d'engagement et d'une copie du rapport de
reconnaissance du colonel Flament grâce à mes fonctions au cabinet. Je ne possédais pas de
résumé des textes de la MINUAR ni de directives plus spécifiques quant à ma mission de
commandant du détachement belge.
Il faut avoir vécu un début de mission de l'ONU pour savoir que cela ne mérite qu'une seule
qualification: un capharnaüm. J'ai été confronté à de très nombreux problèmes domestiques
sans rapport avec la mission. Dès mon arrivée, j'ai dû m'occuper de loger KIBAT. Cela m'a
pris un mois et demi et une énergie folle. La première partie du détachement bangladais est
arrivée le 6 décembre sans une bouteille d'eau, sans nourriture. Les instructions de l'ONU
prévoient pourtant que les détachements doivent être auto-suffisants pour trois mois. Il a fallu
résoudre ce problème et leur fournir de l'eau et de la nourriture. Je ne disposais pas d'un lieu
pour installer correctement mon quartier général. Je n'avais pas encore de collaborateurs, ni de
papier, ni de crayons. Le budget de la MINUAR a été voté au Conseil de Sécurité en janvier
mais nous étions sur place en novembre et en opération dès le mois de décembre.
Heureusement que nous avions prévu du matériel belge.
Outre ces problèmes d'intendance, nous avons rempli deux missions.
Après trois semaines de négociations, le FPR et le gouvernement rwandais ont signé un
protocole d'accord KWSA. Nous avons donc installé autour de Kigali un cordon sanitaire en
vue de contrôler le va-et-vient des armes et munitions.
Nous avons aussi organisé l'arrivée du bataillon du FPR à Kigali comme il était prévu dans
l'accord d'Arusha. Ce ne fut pas une opération belge. Sur les 1200 hommes de la MINUAR
chargés de la protection d'un corridor de 60 km il y avait seulement 380 Belges. Cette
opération a pu paraître belge car les seuls représentants de la presse présents faisaient partie
du service de presse de l'armée belge. Ils ont donc filmé nos forces essentiellement. Dès
l'élaboration du plan, j'avais fait très attention à ce que cette opération ne soit pas assumée par

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les Belges. J'ai eu en particulier une discussion très dure avec le général Dallaire qui voulait que
les Belges protègent la délégation FPR au Parlement. Pour ne pas donner d'arguments aux
ultras et parce que le Parlement était dans la zone dévolue aux Bangladais, j'ai refusé.
Quant aux règles d'engagement, j'y ai réfléchi pour la première fois lors de la préparation de
l'opération du corridor. J'ai demandé au général Dallaire l'autorisation de faire usage de toutes
les armes disponibles, si nécessaire. Pour des raisons que j'ignore, j'ai reçu son autorisation
pour l'emploi de mitrailleuses moyennes, mais pas pour les mitralleuses bourdes.
Cette obligation de demander à chaque fois une autorisation pour faire usage de l'armement me
paraissait impossible à tenir. J'ai décidé de ne plus demander d'autorisation concernant les
règles d'engagement et, lors du briefing qui a précédé l'opération corridor, je n'ai pas hésité à
recommander à mes officiers de faire usage des mitrailleuses lourdes en cas de nécessité. C'est
à cette époque que j'ai pris conscience, pour la première fois, que les règles d'engagement
posaient des problèmes de faisabilité et de risques pour les troupes.
En février, le jeu a été ouvert au moins quatre fois, en complète contradiction avec les règles
d'engagement. Mais ces incidents n'ont fait l'objet d'aucune remarque. La seule disposition que
j'ai demandée de prendre est de ne pas utiliser uniquement les mitrailleuses mais d'avoir
toujours une arme individuelle en mission dans le souci de proportionner la défense à l'attaque.
Lors de mon procès, il a été clairement dit que ma philosophie consistait, en cas de nécessité, à
ouvrir le feu d'abord et à discuter ensuite.
Qu'en est-il de la différence entre 600 et 450, au point de vue effectifs ? Je vais vous donner
un avis technique. L'effectif, en tant que tel, a posé problème dans les circonstances vécues.
Une différence de 150 hommes est énorme. Le chiffre de 450 comprenait le personnel qui
travaillait aux QG du général Dallaire et de moi-même ainsi que le personnel chargé des tâches
logistiques. Confronté à cette situation de pénurie, j'ai donné des directives afin de constituer
une réserve, les « delta teams », réserve qui utilisait le personnel logistique non indispensable
pour effectuer les gardes et relever 40 à 50 personnes. Si je retire les gens du QG, les
improductifs et les « delta teams », j'arrive à quelque 350 personnes. Ce chiffre réduit eut une
implication au niveau des tâches que nous pouvions faire. Ainsi, l'intersité que nous aurions
voulue sur le terrain n'a jamais été réalisée parce que je n'ai pas eu le personnel indispensable.
Nous étions littéralement ridiculisés dans la population. D'ailleurs, dans la langue véhiculaire,
on ne nous appelait pas MINUAR mais MINUA, ce qui signifie beaucoup de paroles pour
rien.
Cette situation allait de pair avec la progression de l'insécurité. Nous avons dû protéger de
plus en plus d'autorités. Pour constituer des escortes pour protéger les personnes
importantes, on devait prélever dans les forces vives. Un des points cruciaux est que la force
de réserve n'a jamais existé pour le secteur de Kigali. Si un effectif supplémentaire eut été
disponible, il aurait été prioritairement dévolu à ces forces.
En outre la « quick réaction force », mission dévolue aux Bangladais, n'a jamais existé. Le 9
décembre, j'ai envoyé un message à COps, message dans lequel j'exprimais mes

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préoccupations en réalisant qu'il n'existait pas de personnes pouvant assurer le suivi technique
des opérations de sécurité des expatriés et que Rutbat ne serait pas opérationnel avant deux
mois.
Je me trouvais devant une mission impossible en ayant une réserve nulle.
Le mandat était-il adapté ? Pour nous, ce mandat est le cadre politique dans lequel nous étions
placés. Ce mandat n'a pas posé problème jusqu'au 7 avril. Pour moi, ma responsabilité
consistait dans ses modalités d'application. A partir du 7 avril, il y eut inadéquation entre le
mandat et la situation concrète.
Je n'ai pas participé à la préparation de KIBAT. Mais, ayant été en Somalie, je sais que
l'information donnée à un détachement est capitale. Les hommes doivent disposer
d'indications sur le pays, son contexte politique, ses coutumes, etc. Au niveau du cabinet, je
suis entré en contact avec le professeur Doom de l'Université de Gand qui m'a proposé ses
services. J'ai signalé l'offre à l'état-major général, mais je ne sais pas s'il l'a utilisée. Sur le
terrain, j'ai en tout cas pu constater l'inadéquation entre la situation du pays et l'attitude du
premier détachement.
En somalie, il s'agissait d'une mission d'imposition de la paix. Les armes pouvaient donc être
utilisées. Dans le cas rwandais, nous devions adopter une attitude réservée et contribuer à la
sécurité, puisqu'il fallait maintenir la paix.
M. Caluwé (CVP) (en néerlandais). - En ramenant le nombre de soldats belges de 600 à 450,
on n'a pas diminué le total des troupes à Kigali. Les 150 Belges ont été remplacés par 150
autres soldats qui ne pouvaient peut-être pas être utilisés pour la force de réaction rapide mais
bien pour des patrouilles et autres missions. Comment a-t-on décidé que les 450 Belges ne
seraient pas affectés à la FPR mais à Rutbat ?
Selon le colonel, des Tunisiens ont également donné des informations sur les activités du FPR.
A-t-on encore entrepris d'autres démarches pour obtenir des renseignements, y compris en
direction du FPR ? Il ressort de la réunion de coordination des affaires étrangères et de la
défense nationale que les FPR devaient rester la nuit dans leurs campements. Ultérieurement,
une lettre de personnalités rwandaises a révélé qu'on était en train de distribuer des armes.
A-t-on recueilli d'autres informations et pris d'autres initiatives ?
Col. Marchal. - Initialement, le général Dallaire voulait 4'500 hommes. Il en a finalement reçu
2'500. Et encore était-il prévu d'en placer 800 à Kigali. En tant que responsable opérationnel,
je peux vous dire que l'on peut faire plus de travail avec 800 hommes de qualité qu'avec 400
hommes de qualité et 400 de qualité moindre. La présence de deux nationalités différentes
pose des problèmes car on se retrouve en présence de cultures, de bagage et de volontés
différents.
Kigali ne représentait qu'une petite partie de mon secteur. Le problème était constitué par les
positions de l'armée rwandaise. Ne disposant pas de suffisamment de bâtiments, les soldats
rwandais restaient sur le terrain avec leurs armes et leurs munitions. Un contrôle existait mais

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il était aléatoire. Le contrôle des camps de l'armée et de la gendarmerie s'effectuait par contre
24 heures sur 24.
La décision concernant RUTBAT a été prise par le colonel Flament et le général Dallaire.
L'état-major général désirait être présent à Kigali tout en disposant d'un pied-à-terre à
l'aéroport. Avec 450 hommes, cela n'était pas possible si l'on désirait en plus avoir la Quick
Réaction Force en main. De plus, la limite entre RUTBAT et KIBAT était établie de façon
telle que toute la zone bâtie de Kigali se trouvait dans le secteur belge.
Mme Dua (Agalev) (en néerlandais). - On a dit que le QRF serait surtout engagé dans le Nord.
Etait-ce clair dès le début ?
Col. Marchal. - Les ordres du général Dallaire prévoyaient qu'il prenne la responsabilité de la
QRF. Cette force devant pouvoir intervenir n'importe où au Rwanda, mais la fiabilité des
véhicules laissait à désirer il n'y avait pas de mécaniciens et les chauffeurs devaient être
formés. Il y avait donc des lacunes évidentes du côté bangladais.
Fin février, début mars le bataillon bangladais a été chargé d'aller explorer, dans l'ensemble du
territoire rwandais, les missions d'engagement possibles. Seulement le commandant de
bataillon n'est arrivé que fin janvier et il avait donné instruction de ne pas exécuter d'ordres
avant qu'il ne soit présent. J'ai néanmoins fait travailler les Bangladais mais ils l'ont fait avec
des pieds de plomb.
M. Caluwé (CVP) (en néerlandais). - Lorsque le colonel Marchal n'était pas encore longtemps
au Rwanda, autour du 16 décembre, on a demandé que l'Autriche vienne renforcer les troupes
belges. On a alors répondu que les troupes autrichiennes ne pouvaient pas venir en tant que
troupes supplémentaires mais uniquement en remplacement de troupes belges. Le colonel en
était-il informé ?
Col. Marchal. - En effet, il y a eu des discussions au sujet du détachement autrichien, qui n'a
pas été accordé pour des raisons budgétaires. L'ONU ne désirait pas aller au-delà de 2'500
hommes. De plus, il y avait des problèmes d'appui logistique, les Autrichiens ayant un
matériel différent.
Nous menions des actions à l'égard du FPR afin d'obtenir des informations et de savoir s'il
jouait réellement le jeu. Le FPR était un partenaire plus coriace que l'autre. Lorsque j'allais
trouver le chef d'état-major des FAR, j'obtenais un suivi rapide. Le FPR en revanche était un
négociateur acharné dont le seul objectif était d'obtenir plus sans concession aucune. J'en ai fait
personnellement l'expérience lors de la première négociation relative au protocole d'accord de
la KWSA. En plus, lorsque j'allais me plaindre du non-respect des règles, le suivi était très
lent. J'ai fait mener des actions ponctuelles de contrôle, mais elles étaient très difficiles à
réaliser et je n'avais jamais l'assurance que le résultat annoncé était correct.
J'ai toujours été persuadé que lorsque le FPR allait chercher du bois de chauffage dans le nord,
c'était pour amener des armes. On a tout essayé pour contrôler cela, mais en vain.

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Néanmoins, chaque fois que j'estimais que le FPR ne se conformait pas au protocole KWSA,
je rédigeais une réclamation écrite. Je dois dire que personnellement, je n'ai jamais eu de
problème avec le FPR qui m'a toujours considéré comme neutre et n'a jamais entravé ma liberté
de mouvement.
Avec les moyens que nous avions, nous avons fait pour le mieux.
M. le Président. - Etant donné que nous revoyons le colonel vendredi prochain, je propose
que nous poursuivons les questions jusqu'à 13 heures et que la suite des questions soit posée
le 14, à 14 heures.
M. le Président. - Etant donné que le temps presse, je propose que les commissaires puissent
poser des questions jusqu'à 13 heures. Les questions qui ne pourraient pas être abordées
aujourd'hui pourraient être posées vendredi prochain.
M. Ceder (Vlaams Blok) (en néerlandais). - Je n'approuve pas cette proposition. Vendredi
prochain, on abordera aussi le thème 3, de sorte qu'il restera peu de temps pour les questions
sur le thème 2. Ne peut-on pas trouver une solution en prolongeant la durée de la commission
ou en travaillant d'une autre façon ?
M. le Président. - Je reconnais le problème. Il ne peut être question actuellement d'une
prolongation de la durée de la commission. On pourrait éventuellement prévoir des réunions
supplémentaires. Pour aujourd'hui, je ne vois pas d'autre solution que la proposition que j'ai
faite.
M. Hostekint (SP) (en néerlandais). - Le colonel Marchal était commandant du secteur de
Kigali, sous le commandement des Nations Unies. Son supérieur était donc en première
instance le commandant Dallaire. Le colonel a-t-il, à mesure que la situation empirait au
Rwanda, pris des contacts avec les autorités belges ? Je vise aussi bien les autorités militaires,
donc le général Charlier, que les responsables politiques, plus particulièrement le ministre
Delcroix. Le colonel a-t-il eu des contacts avec M. Delcroix lors de la visite de ce dernier au
Rwanda en mars et lui a-t-il alors parlé de la gravité de la situation ?
J'ai obéi aux ordres du général Dallaire. Mes contacts avec l'état-major à Bruxelles visaient à le
tenir au courant de l'évolution de la situation et à demander de l'aide quand j'en avais besoin. Je
n'ai jamais demandé de directive opérationnelle car il s'agissait de ma responsabilité propre et
qu'il était impossible de les élaborer à six mille kilomètres du terrain.
Je n'ai eu aucun contact avec aucun ministre sur des matières opérationnelles. J'ai eu quelques
contacts avec le cabinet dont l'un pour arranger la visite du général de l'état-major de la
gendarmerie rwandaise qui souhaitait rencontrer le général Charlier et le général de la
gendarmerie. Il voulait leur demander une aide pour contribuer à la baisse du niveau
d'armement au Rwanda.
Les gendarmes étaient en effet très armés. Ce n'était pas conforme à la philosophie des
accords. Le général de la gendarmerie m'a proposé de remplacer les fusils par des matraques

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car un gendarme sans arme n'est plus un gendarme. J'avais donc demandé qu'on nous fournisse
100 matraques et j'avais reçu une réponse négative.
Les autres contacts ont été conjoncturels et avaient pour objet de préparer la visite du ministre
au Rwanda.
M. Hostekint (SP) (en néerlandais). - Ne pouviez-vous pas en tant qu'ancien collaborateur de
cabinet du ministre Delcroix demander un entretien avec ce dernier en mars pour l'informer de
ce qui se passait au Rwanda et pour lui parler des problèmes en matière d'armement et
d'effectifs ?
Col. Marchal. - Je ne l'ai pas fait. Quand j'ai reçu mon commandement, j'ai quitté le cabinet.
Déontologiquement, je ne dépendais plus que de l'état-major général.
Le ministre et les membres de sa délégation ont eu l'impression, en mars, que tout allait bien.
C'était vrai. Il y avait une volonté visible de mettre en place des institutions de transition.
Dans mes discussions avec le ministre, j'ai essentiellement parlé de l'avenir. Je lui ai fait
remarquer qu'il ne fallait pas reproduire ce qui avait été fait au Burundi où tout le monde avait
quitté le pays sitôt les élections législatives tenues. Je lui ai dit que nous avions une
responsabilité morale puisque nous poussions le processus de paix et qu'il n'était pas
envisageable que l'on puisse quitter le Rwanda après les élections législatives de fin 1995.
C'était dangereux.
En ce qui concerne mes demandes d'aide, malgré son coût, le général Charlier m'a fait parvenir
l'antenne chirurgicale que je demandais. Par contre, je n'ai pas reçu de réponse à ma demande
d'envoi de munitions. Pourtant, l'ONU était d'accord. Je n'ai pas tous les documents
concernant cette demande car j'ai dû abandonner mes dossiers lors de l'évacuation. Il est vrai
que j'ai été bien trop patient entre la mi-janvier et la mi-mars, mais je croyais que ce problème
allait se résoudre.
M. Hostekint (SP) (en néerlandais). - Qui est dans l'erreur, le commandement de l'armée ou
vous-même ?
Col. Marchal. - Ce n'est pas à moi qu'il revient de dire qui est responsable. Quand je demande
des munitions en vue d'assurer la sécurité des troupes, j'estime que cela doit être pris en
considération. Quant à savoir si cela a joué un rôle dans les événements du 7 avril, il faudra en
discuter.
M. Mahoux (PS). Vous dites que tout semble aller bien en mars mais vous aviez déjà les
révélations de Jean-Pierre. Vous aviez prévenu Bruxelles de la gravité de la situation et de sa
dégradation. Avez-vous mis le ministre et les parlementaires en visite au courant de cette
gravité ?
Col. Marchal. - Non.

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M. Mahoux (PS). - Vous avancez plusieurs raisons au climat anti-belge: l'existence de milices
fascisantes opposées aux accords, le comportement des troupes belges durant leur mission et
leur comportement en permission. Vous organisez même des patrouilles « Coca cola », plus
légères, pour éviter les réactions des populations.
Lequel de ces trois facteurs vous paraît le plus important ?
Col. Marchal. - Je ne vais pas reprendre toute l'explication mais j'ai supprimé toutes les
sorties pour des raisons de discipline et de sécurité. Au bout de huit jours, le commandant de
bataillon m'a demandé d'autoriser à nouveau ces sorties. Il a répété cette demande à plusieurs
reprises. Je n'ai pas cédé. Le commandant du second bataillon m'a aussi demandé la levée de
cette mesure.
En ce qui concerne les patrouilles « Coca-Cola », et ce terme ne convient pas, à mon sens, je
précise qu'elles rentraient dans le cadre d'une politique d'information de la population.
L'objectif était de recueillir les informations nécessaires par le biais de contacts avec les gens.
De plus, j'avais demandé de faire des patrouilles à longue distance pour créer un climat de
confiance. Il m'est donc impossible de préciser les facteurs les plus importants. Par ailleurs, la
vie de tous les jours nous apportait d'autres écoutes. Selon le directeur de cabinet du président
et d'autres témoins dignes de foi, on ne pouvait dire qu'on jetait de la poudre aux yeux.
M. Destexhe (PRL-FDF). - Cependant, plus de trois mois après, un gouvernement de
transition n'est toujours pas en place.
Col. Marchal. - Il y a eu des tentatives marquées au coin de la bonne volonté, mais il y en eut
aussi qui furent sabotées.
M. Verhofstadt (VLD). - Le 23 mars, vous écriviez à COps que les jours à venir seraient ceux
de tous les dangers. Vous adressez un message le 5 avril au général Charlier pour lui signaler
que la campagne anti-Belge reprenait de plus belle à Radio Mille Collines. Auparavant, le 23
février, vous aviez déjà cité des menaces anti-Belges.
M. Mahoux (PS). - Manifestement, vous percevez très bien le danger. Aviez-vous cependant
conscience que vous aviez des interlocuteurs qui tenaient un double language ?
Col. Marchal. - Dès le mois de mars, il y avait des signes. Je n'ai jamais été contacté par la
garde présidentielle ou par le service de sécurité du président. Toutes les mesures de sécurité
que j'ai été amené à prendre ont été coordonnées. A un moment donné, on s'est rendu compte
que le président avait décidé de franchir la Rubicon.
Ma lettre du 5 avril au général Charlier relève des dysfonctionnements. Il ne me restait pas
d'autre alternative que de lui demander de résoudre le problème.
M. Anciaux (VU) (en néerlandais). - Ne surestime-t-on pas le rôle du QRF ? Selon les règles
d'engagement, le QRF ne pouvait pas intervenir dans un conflit armé.

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Vous étiez sous le commandement du général Dallaire. Vous avez néanmoins, selon vos
propres dires, désobéi plusieurs fois à ses ordres. Quelles étaient vos raisons ? Etait-ce en vue
de la sécurité des troupes ?
Col. Marchal. - En ce qui concerne le QRF, il est clair que les règles d'engagement exigent
l'autorisation de New-York. Il s'agit d'un problème de sécurité.
M. Anciaux (VU) (en néerlandais). - Vous avez quand même suivi strictement les règles
d'engagement?
Col. Marchal. - Les quatre incidents ont eu lieu en contradiction avec les règles d'engagement.
Des directives existaient sur le papier. En ce qui concerne le respect des ordres, la
responsabilité de tout chef est d'exposer ses arguments pour faire apparaître que la réalisation
d'une mission est parfois disproportionnée.
Il y a de nombreuses circonstances auxquelles nous n'étions pas préparés. C'est donc au
moment même que ce genre de réflexion doit se faire. Il ne s'agit pas d'un processus intellectuel
systématique.
M. Anciaux (VU) (en néerlandais). - Etes-vous d'accord pour dire que refuser des ordres est
plus grave que prendre soi-même des décisions sans en avoir obtenu l'autorisation ?
Col. Marchal. - Il y a une limite à ne pas dépasser. Nous sommes dans une organisation
militaire et si le chef exige qu'un ordre soit exécuté, cela doit être fait. Dans le cas contraire, la
cohérence de la structure s'écroulerait. De plus, le chef dispose de plus d'éléments et
d'arguments pour prendre sa décision.
Mme Willame-Boonen (PSC). - Après le refus de l'ONU de créer un réseau de renseignements
sur place, vous avez vous-même, avec le lieutenant Nees, mis sur pied un système
d'indicateurs. Un rapport de synthèse devait être établi pour le 30 de chaque mois. Pourquoi
n'avez-vous pas reçu de réponse ?
Par ailleurs, était-il possible de brouiller les émissions de RTLM ? Cela n'a-t-il pas été fait
parce que cela sortait du mandat ?
Col. Marchal. - Le réseau d'informateurs était une initiative louable du lieutenant Nees. Je ne
pense pas avoir reçu un compte rendu de synthèse. Il était toutefois difficile d'évaluer la valeur
d'une information parce que nous n'avions pas de spécialistes du renseignement. J'ai donc
décidé de changer la formule et de donner à nos responsables d'opération la mission de former
des hommes capables d'apprécier la valeur des indicateurs. Cela n'a cependant pas pu se faire.
Le brouillage est une opération qui a été réalisée en Somalie et qui est techniquement possible.
L'ONU dispose d'ailleurs de matériel adéquat. Beaucoup de remarques à ce sujet ont été faites
à tous les échelons. Mais le président répondait que l'on ne pouvait supprimer la liberté de la
presse, d'autant plus que lui-même était critiqué par RLTM.

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Cette radio a donc continué à émettre. Pour moi, l'ONU était responsable. Les émissions de
RTLM étaient contraires au protocole d'accord entre le Rwanda et l'ONU. D'autre part, les
moyens pouvant être utilisés dépassaient ceux dont nous disposions sur place. Nous avons
aussi obtenu un temps d'antenne sur Radio Rwanda et je crois que l'utilisation de celui-ci
pouvait avoir des répercussions positives sur les événements.
M. le Président. - Je remercie le colonel Marchal. Nous le reverrons la semaine prochaine pour
poursuivre cette audition.
La réunion est close à 13 h 10 m.

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fgtquery v.1.9, 9 février 2024