Fiche du document numéro 36545

Num
36545
Date
Mardi 19 juillet 1994
Amj
Hms
23:00:00
Auteur
Auteur
Fichier
Taille
28648
Pages
4
Sur titre
Journal de 23 heures
Titre
Christiane Berthiaume, porte-parole du HCR : « C'est un exode de dimension biblique. On n'a jamais vu ça de toute l'histoire du HCR »
Sous titre
Face à l'exode du siècle, les organisations internationales crient au secours.
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HCR
Résumé
- In international news, the focus remains on Rwanda. A new government was sworn in today in Kigali. General Kagame, the RPF chief of staff, holds the key portfolio: defense. He is also Vice President. He has pledged to punish those responsible for the massacres.

- France recognizes the RPF's victory.

- Meanwhile, Rwanda continues to sink into a terrible nightmare: the country is literally emptying of its population, and faced with the exodus of the century, international organizations are crying out for help.

- A child and mother lie side by side, dead from exhaustion and dehydration. It is the end of the road, too, for scores of others, the youngest or the weakest.

- We are at the Kibumba camp, one of the makeshift camps hastily set up by humanitarian organizations to relieve congestion in Goma, the border town on the Zaire side. Samantha Bolton of Doctors Without Borders says: "The problem here is that they are exhausted after weeks and weeks of walking across Rwanda. They are dying before they even arrive. The major challenge is managing to bring in enough water."

- It is impossible to bury the dead here; the volcanic soil is too hard. So, following thirst and hunger, epidemics now pose a threat. Humanitarian organizations are overwhelmed: in less than a week, the Goma region has been swamped by a tide of refugees, and the flow continues.

- With over a million people in Goma and 500,000 in the Bukavu region further south, Rwanda has literally emptied of its population in just a few weeks. Spread across Zaire, Burundi, and Uganda, nearly three million of them are outside the country, out of a total population of seven million.

- Here on the Zairian side, aid is arriving only in dribs and drabs. Today, just 60 tons of food arrived. Yet 500 tons a day are needed. Transporting that amount is impossible due to logistical problems; Goma airport, for instance, cannot handle it.

- Christiane Berthiaume, UNHCR spokesperson: "In just a few days, more than 1,600,000 refugees have left Rwanda for Zaire. Of that number, one million have arrived in Goma. It is an exodus of biblical proportions, something never before seen in the history of the UNHCR. Furthermore, these people have arrived in a very difficult region where it is impossible to settle them. […] We need to be able to deliver food aid very quickly. Our primary concern right now is the water supply. These people need 30 million liters of water, and we need enough tanker trucks. We would need 50 of them to transport water from the rivers to the refugees. Yet we have only eight. We also need to launch an airlift very quickly to transport between 600 and 800 tons of food per day. That is three times the amount we were transporting during the worst of the war in Sarajevo. […] There is a very high risk of epidemics. We have found sites where these people can be settled, but the sites are inadequate; the ground is rocky. How are we supposed to build latrines? There are already cases of dysentery, and cholera is endemic in this region. […] The only viable solution is for these people to be able to return home. The vast majority are Hutus who fled the advance of the Rwandan Patriotic Front forces. They are afraid to return home because they fear reprisals. They fear the vicious cycle of vengeance, fearing they might be massacred in turn because their ethnic group massacred others. Therefore, what is needed, the only solution, is for the newly installed government to guarantee the safety of this population. They must promise to take measures to prevent acts of revenge, to halt this hellish cycle, and to ensure that the massacres cease once and for all".
Source
Fonds d'archives
INA
Type
Transcription d'une émission de télévision
Langue
FR
Citation
[Mémona Hintermann :] Dans l'actualité internationale, toujours le Rwanda. Un nouveau gouvernement a été investi aujourd'hui à Kigali. C'est le général Kagame, le chef d'état-major du FPR, qui détient le poste principal : la défense. Il est aussi vice-président. Il a promis de punir les coupables des massacres.

La France reconnaît la victoire du FPR.

En attendant, le Rwanda continue de s'enfoncer dans un terrible cauchemar : le pays est en train de se vider littéralement de sa population et, face à l'exode du siècle, les organisations internationales crient au secours. Philippe Peaster.

[Philippe Peaster :] [Un bandeau blanc "aujourd'hui Rwanda" s'affiche en haut de l'écran pendant toute la durée du reportage] L'enfant et sa mère côte à côte, morts d'épuisement, de déshydratation [on voit une femme recouvrir d’un pagne l’enfant et sa mère étendus au sol]. Le bout d'la route aussi pour des dizaines et des dizaines d'autres, les plus jeunes ou les plus faibles [gros plan sur un réfugié tenant une femme très affaiblie dans ses bras].

Nous sommes dans le camp de Kibumba, un de ces camps de fortune érigés à la hâte par les organisations humanitaires pour désengorger Goma, la ville-frontière côté Zaïre [vue panoramique sur le camp ; une incrustation "Région de Goma (Zaïre)" s'affiche à l'écran].

["Samantha Bolton, Médecins Sans Frontières" [elle s'exprime en anglais mais ses propos sont traduits] : "Le problème, ici, c'est qu'ils sont épuisés après des semaines et des semaines de marche à travers le Rwanda. Ils meurent même avant d'arriver. Le gros problème, c'est de réussir à acheminer suffisamment d'eau".]

Impossible ici d'enterrer ces morts, le sol volcanique est trop dur [gros plan sur un enfant très amaigri assis sur le sol]. Alors après la soif, la faim, ce sont aussi les épidémies qui menacent. Les organisations humanitaires sont débordées : en moins d'une semaine, la région de Goma a été submergée par la marée des réfugiés et le flot continue [on voit une colonne de réfugiés attendre derrière un camion-citerne].

Plus d'un million à Goma, 500 000 dans la région d'Bukavu plus au sud, le Rwanda en quelques semaines s'est littéralement vidé d'sa population. Entre le Zaïre, le Burundi, l'Ouganda, ils sont près de trois millions en dehors du pays sur une population de sept millions [diffusion d'images de réfugiés].

Ici côté zaïrois, l'aide ne parvient qu'au compte-gouttes [gros plan sur un avion gros-porteur portant le sigle "WFP"]. Aujourd'hui, 60 tonnes de vivres seulement sont arrivées. Il en faudrait 500 par jour [on voit des hommes décharger des vivres de l'avion]. Impossible à acheminer, problèmes de logistique. L'aéroport de Goma par exemple ne peut l'permettre [le reportage se termine sur une bousculade parmi les réfugiés qui attendent devant un camion-citerne].

[Mémona Hintermann interviewe à présent Christiane Berthiaume en duplex depuis Genève.]

Mémona Hintermann : Christiane Berthiaume bonsoir.

Christiane Berthiaume : Bonsoir.

Mémona Hintermann : Vous êtes avec nous en direct de Genève. Vous êtes l'un des porte-paroles du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés. Jamais, j'crois, le H…, le HCR n'avait eu à gérer une situation comparable à celle de Goma aujourd'hui ?

Christiane Berthiaume : Oui effectivement, dans l'espace de quelques jours, il y a plus de 1 600 000 réfugiés. Euh, des Rwandais qui ont quitté le pays pour le Zaïre. Et là-d'ssus, y'en a 1 000 000, euh, qui sont arrivés à Goma. C'est une…, c'est un exode de dimension biblique : on n'a jamais vu ça de toute l'histoire du HCR. Et en plus ces gens sont arrivés dans une région très difficile où on n'arrive pas à les installer. Goma est une région très peuplée. C'est une des plus peuplées du Zaïre avec un sol qui est aride, donc on peut pas installer des camps. Euh, les gens vivent les uns sur les autres, y'a du monde partout dans Goma, les voitures ne peuvent plus avancer, les gens sont…

Mémona Hintermann : Ils ont des choses à manger ou pas ?

Christiane Berthiaume : Les gens sont arrivés avec un peu de matériel. Les…, ils sont arrivés avec quelques…, leurs quelques biens, enfin, un p'tit peu de nourriture mais vraiment pas suffisamment. Euh, il faut pouvoir acheminer très, très rapidement, euh, de l'aide alimentaire. Notre… plus importante préoccupation à l'heure actuelle c'est l'approvisionnement en eau. Il faudrait 30 millions de litres d'eau, euh, pour ces gens et il faudrait qu'on puisse, euh, avoir suffisamment de camions-citernes. Il en faudrait 50 pour pouvoir acheminer l'eau des rivières vers les réfugiés. Et nous n'en avons que huit. Il faut également commencer très, très vite un pont aérien pour acheminer entre 600 et 800 tonnes de nourriture par jour. C'est-à-dire trois fois ce qu'on acheminait au pire moment d'la guerre à Sarajevo.

Mémona Hintermann : J'imagine qu'il doit y avoir aussi de très forts risques d'épidémie ?

Christiane Berthiaume : Il y a de très forts risques d'épidémie. On a trouvé des sites où on peut installer ces gens mais ces sites ne sont pas adéquats, le sol est rocailleux. Comment va-t-on faire pour construire des latrines ? On n'sait pas et…, bon, il faut absolument construire des latrines si on veut apporter un minimum de sécurité, euh, hygiénique pour éviter les épidémies. Y'a déjà des cas de dysenterie et le choléra est endémique dans cette région.

Mémona Hintermann : Mais alors, euh…, Christiane Berthiaume, la seule solution est politique ? Vous…, vous n'pourrez pas gérer cette situation ?

Christiane Berthiaume : Oui. La seule solution est politique tant l'ampleur de la crise humanitaire est énorme. J'veux dire la seule solution, la seule qui est viable, c'est qu'ces gens puissent retourner chez eux. Mais ces gens ont fui parce qu'ils ont peur, parce qu'ils…

Mémona Hintermann : Ce sont des Hutu… en majorité ?

Christiane Berthiaume : La très grande majorité sont des Hutu et ils ont…, ils ont fui devant l'avance des forces, euh, du Front patriotique rwandais. Euh, ils ont peur de retourner chez eux parce qu'ils ont peur de représailles. Ils ont peur, euh, du cercle vicieux d'la vengeance, d'être à leur tour massacrés parce que leur ethnie a massacré les autres. Donc c'qui faudrait, la seule solution, c'est que le nouveau gouvernement qui s'est installé, que le Front patriotique du Rwanda, euh…, garantisse à cette population sa sécurité. Leur promettre qu'ils vont prendre les moyens pour qu'il n'y ait pas d'vengeance, pour que ce cercle infernal s'arrête et que…, qu'il…, qu'il n'y ait plus de massacres, que ce soit fini.

Mémona Hintermann : Et…, et sinon, qu'est-ce qui va s'passer ?

Christiane Berthiaume : Alors sinon, c'qui faut faire, faut une mobilisation internationale mais d'ampleur phénoménale. Il faut d'abord un pont aérien, et qui soit mis en place très, très rapidement avec 15, 20 vols par jour, euh…

Mémona Hintermann : Mais si tout ça n'est pas fait, qu'est-ce qui va…, qu'est-ce qui va arriver Christiane Berthiaume ?

Christiane Berthiaume : Je pense que c'qui va arriver c'est qu'on court, euh, on court tout droit à une…, à une catastrophe, euh, humanitaire d'amp…, d'ampleur sans pareil. J'veux dire, autant la crise est importante, autant la catastrophe peut être importante si on n'fait rien le plus rapidement possible parce que les mouvements de réfugiés se…, continuent. À Goma, ça s'est arrêté. Mais y'en a à Bukavu, y'en a aussi à Uvira, les gens fuient également au Burundi. Il y a à l'intérieur des gens qui veulent quitter, qui veulent partir parce qu'ils ont peur, parce qu'ils ont peur de représailles.

Mémona Hintermann : Christiane Berthiaume, euh, merci beaucoup. J'rappelle que vous êtes l'un des porte-paroles du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés.

Christiane Berthiaume : Merci.
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fgtquery v.1.9, 9 février 2024