Fiche du document numéro 36481

Num
36481
Date
Décembre 2025
Amj
Fichier
Taille
2274315
Pages
12
Titre
Décolonisons ! No. 353
Nom cité
Nom cité
Lieu cité
RDC
Mot-clé
Cote
No 353
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
DÉCEMBRE 2025

JOURNAL ANTICOLONIAL ÉDITÉ PAR L'ASSOCIATION SURVIE

ENTRETIEN AVEC CHRISTIAN TEIN / FRANÇAFRIQUE À MADAGASCAR

DÉCOLONISONS !

N°353

ISSN 2679­7585

3€

EN BREF

La France complice
de massacres…
encore
Le 17 octobre, BNP Paribas a été
condamnée par un jury populaire à New
York pour avoir financé de 2009 à 2019
l’armée et les milices de l’ancien président
soudanais
Omar
El­Béchir.
Cette
condamnation fait suite à la plainte de trois
réfugiés soudanais qui ont dénoncé des
viols et des actes de torture. La banque
française devra leur verser 21 millions de
dollars. « Le risque financier est grand
puisque ce dossier compte quelque 25 000
plaignants, explique RFI (21/10/2025) qui
précise que « ce jugement pourrait […]
faire jurisprudence et conduire la banque
à payer une très lourde facture. ». Sa
réputation est aussi bien entamée,
puisqu’elle a déjà été condamnée en 2014
pour son rôle dans le financement de
l’armée soudanaise et de milices alliées,
responsables d’exactions contre des civils
au Darfour (Billets d’Afrique n°290,
10/2019).
Par ailleurs, la France pourrait être
indirectement impliquée dans les massacres
en cours actuellement dans ce même
Darfour, notamment lors de la prise de sa
capitale El Fasher par les Forces de soutien
rapide le 27 octobre. Un rapport d’Amnesty
international publié en novembre 2024
montre que des armes utilisées dans ce
conflit sont fournies par les Émirats arabes
unis qui s’alimentent notamment auprès
d’entreprises françaises comme Lacroix
Défense et KNDS France. Au regard du
droit international, rappelle l’ONG, la
France ne devrait pas « pas autoriser ces
transferts » vers un pays en guerre sous
embargo comme le Soudan. Paris se rend
ainsi une nouvelle fois complice d’un crime
de masse.

Le procès du
déchøukaj des
statues coloniales
Le 17 novembre, le tribunal correctionnel
de Fort­de­France a rendu son délibéré
dans l’affaire du déboulonnage en 2020 des
statues de Victor Schoelcher (auteur du
décret d’abolition de l’esclavage en 1848),
Joséphine de Beauharnais et Pierre Belin
d’Esnambuc, toutes datant de l’époque

coloniale. Des onze personnes jugées pour
destruction et dégradations aggravées de
biens appartenant à une personne
publique, neuf ont été relaxées, deux
reconnues coupables avec dispense de
peines.
Le tribunal dans sa motivation a
clairement écarté qu’il s’agisse d’un dossier
de droit commun en reconnaissant la
dimension politique du déchøukaj
(déboulonnage en créole) : « L’acte posé
par ces militants­là était justifié par la
symbolique totalement inacceptable de ces
statues dans le paysage martiniquais. On
ne peut pas accepter que des statues
représentant des personnes qui ont
encouragé, participé ou bénéficié de
l’esclavage soient encore mises en avant. »
Fait notable, aucune partie civile n’était
constituée durant ce procès, les mairies où
ont eu lieu les déboulonnages n’ayant
envoyé aucun représentant.
Les prévenu⋅e⋅s avaient fait de ce procès
une tribune : « Dans une société encore
structurée par les inégalités raciales,
sociales et économiques héritées de la
colonisation et de l’esclavage, ce
déchøukaj constitue un acte de justice, de
dignité et de réparation face à la
banalisation, voire à l’apologie, d’un
crime contre l’humanité dans l’espace
public ».
Pour en savoir plus sur ce procès (et voir
les statues tomber), rendez­vous sur le site
dechoukaj.com.

Un éléphant, ça
trompe, ça
trompe…
Au Tchad, des éléphants, ça trompe
énormément ! Surtout quand c’est l’ONG
colonialiste African Parks Networks (APN)
qui en fait le décompte, se vantant d’avoir
permis une augmentation de 40 % de leur
population au Tchad. La réalité est bien en
deçà : au mieux +15 % alors que,
naturellement, elle aurait dû doubler, selon
Olivier van Beemen dans son livre Au nom
de la Nature (Billets d’Afrique n°347, mai
2025).
Le ministre tchadien de l’Environnement,
de la Pêche et du Développement durable,
Hassan Bakhit Djamous, n’a donc pas tort
de s’inquiéter. Le 6 octobre dernier, il a mis
fin unilatéralement aux mandats confiés par
le gouvernement tchadien en 2010 et 2017

à APN pour gérer les réserves de l’Ennedi et
de Zakouma (qui inclut le parc national de
Siniaka­Minia). Motif : lutte insuffisante
contre
le
braconnage,
défaut
d’investissement pour améliorer les
infrastructures et développer le tourisme,
arrogance vis­à­vis des autorités locales,
gestion opaque des financements
provenant des donateurs, principalement
l’Union européenne. Celle­ci est aussitôt
venue à la rescousse d’APN (Tchadinfos,
14/10/2025), annonçant le gel de sa
subvention de 20 millions d’euros en cas de
non­réconciliation. Le 17 octobre, le
ministre tchadien signait à N’Djaména avec
APN un communiqué annonçant de
nouveaux accords… Le pactole des
« crédits carbone et d’autres services dits
écosystémiques » (dixit Olivier van Beemen,
op. cit.) n’a pas fini d’attiser les convoitises.

Polynésie : attaquer
pour enfin discuter
En 2022, Moetai Brotheson, alors député,
critiquait dans nos colonnes un État français
«aux abonnés absents » dès qu’il s’agit de
parler décolonisation de la Polynésie
française, pourtant inscrite depuis 2013 sur la
liste des territoires non autonomes de l’ONU :
« Chaque fois que nous prenons la parole
aux Nations Unies, l’ambassadeur français
quitte la salle et ne revient que lorsque nous
avons fini de parler » (Billets d’Afrique n°
319, 07/2022). Trois ans plus tard, les
indépendantistes polynésiens tentent de
forcer la main à Paris. Fin 2024, l’assemblée
polynésienne, où le parti Tavini Huira'atira est
majoritaire, votait une résolution appelant la
France à enfin ouvrir le dialogue sur le sujet,
sans quoi son président, Antony Géros, serait
autorisé à l’attaquer en justice. Ne relevant
pas de la compétence du parlement local, la
démarche n’avait aucune chance d’aboutir.
Mais ce 22 octobre, Moetai Brotherson,
désormais président de la Polynésie française,
a annoncé qu’il allait bien attaquer en justice
l’État très prochainement au nom de sa
collectivité pour l’obliger à s’asseoir enfin à la
table des discussions. En effet, lui en a le
droit. « Un dirigeant responsable doit
considérer tous les instruments pacifiques et
légaux quand il est face à une impasse »,
avait­il indiqué quelques semaines plus tôt
devant la Quatrième Commission de l’ONU,
en charge de la décolonisation (Tahiti infos,
22/10). Dont acte.

Image de couverture :
Victor Girod
Journal fondé en 1993 sous le nom de
Billets d'Afrique par François­Xavier
Verschave ­ Directeur de la publication
Nicolas Butor ­ Comité de rédaction
R. Granvaud, O. Tobner, J. Boucher, J. Poirson,
N. Butor, B. Godin, N. Maillard­Déchenans, J.
Lasagno, M. Petit­Ageneau ­ Ont contribué à
ce numéro J. Beurk, L. Dawidowicz, D.
Olgiati­Trocmé, K. Gueguen ­ Édité par
Association Survie, 21 ter rue Voltaire ­ 75011
Paris­ Tél. (+33)9 53 14 49 74 ­ Web http://
survie.org ­ Commission paritaire
n°0226G87632 ­ Dépôt légal décembre 2025
­ ISSN 2679­7585 ­ Imprimé par Imprimerie
Notre­Dame, 80 rue Vaucanson, 38830
Montbonnot Saint Martin

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Sommaire
4 ENTRETIEN
L'État français n'entend
pas décoloniser
6 SALVES
Au Cameroun, Biya
s’accroche au pouvoir
7 ANALYSE
À Madagascar, la Gen Z
contre la Françafrique
9 SALVES
Macron s’accroche à la
RDC
10 JUSTICE
Condamnation
confirmée pour Sosthène
Munyemana
12 ACTUALITÉ
Total complice de
crimes de guerre ?

C

L’UNION DES
DROITES SUR
LE DOS DES
ALGÉRIEN·NE·S

Nicolas Butor

ÉDITO

n°353 / décembre 2025

’est une nouvelle sale victoire pour le Rassemblement national (RN). Le 30
octobre dernier, pour la première fois de son histoire et avec la complicité des
député⋅e⋅s Les Républicains (LR) et Horizons, le parti d’extrême­droite a réussi
à faire adopter un texte à l’Assemblée nationale. Pas n’importe lequel : une
résolution dénonçant l’accord franco­algérien de 1968. Entre les huées des bancs de
la gauche et les cris de joie des parlementaires RN, un silence, celui des macronistes
d’Ensemble pour la République (EPR), dont moins d’un tiers a estimé nécessaire de
faire le déplacement au Palais­Bourbon.
Mais en quoi consiste cet accord, qui attire tant les foudres de la désormais
largement actée « union des droites » ? Il organise la circulation et le séjour des
ressortissant⋅e⋅s algérien⋅ne⋅s en France, avec un certain nombre de mesures
spécifiques et théoriquement avantageuses, comme une procédure accélérée pour
l’obtention d’un titre de séjour, un regroupement familial facilité ou encore une
liberté d’établissement pour certaines activités. Outre le fait que cet accord n’était en
réalité nullement philanthropique, car il s’inscrivait dans un contexte de forte
demande française en
main­d’œuvre,
il
constituait un recul par
rapport aux accords
d’Évian signés six ans plus
tôt, et ne facilite qu’à la
marge la vie des
Algérien⋅ne⋅s par rapport
aux autres étranger⋅e⋅s
non européens. Quand il
ne la rend pas carrément
plus difficile (Mediapart,
30/10/2025)…
Dès lors, pourquoi le RN et la droite dite « républicaine » derrière lui tiennent­ils à
tout prix à porter au pilori ce texte, même symboliquement (cette résolution n’est
en effet pas contraignante pour Emmanuel Macron, le seul à posséder un pouvoir
décisionnaire en la matière) ? La position du RN fondé entre autres par l’ancien
Waffen SS Pierre Bousquet et le cadre de l’OAS Roger Holeindre, est somme toute
assez peu surprenante. C’est celle d’un parti qui, plus de soixante ans après, n’a
toujours pas digéré l’indépendance algérienne, comme en témoignait en 2022 à
l’inauguration de la nouvelle législature le discours du député d’extrême­droite
pied­noir José Gonzalez, qui s’était dit « arraché à sa terre natale par le vent de
l’histoire » (Le Monde, 29/06/2022). On en pleurerait…
Mais ce que dévoile encore un peu plus l’adoption de cette résolution, c’est
surtout la radicalisation d’un pan énorme de la politique française, cette « fusion des
droites sur un terrain identitaire revanchard » (Mediapart, 30/10/2025) qui ne
cache plus ses obsessions racistes et coloniales. Et tout cela avec l’accord tacite de la
Macronie… voire avec sa bénédiction. Deux semaines avant l’adoption de la
résolution, les députés EPR Mathieu Lefèvre et Charles Rodwell rendaient un rapport
parlementaire dans lequel ils fustigeaient l’accord de 1968, au nom du principe
d’« égalité » envers les autres étranger⋅e⋅s (Le Figaro, 15/10/2025). Les deux élus
argumentant (attention, cette cascade est réalisée sans trucage par des
professionnels) : « Plus le droit commun évolue, plus celui­ci devient
discriminatoire pour les autres étrangers par rapport à celui applicable aux
ressortissants algériens. » Le problème n’est donc pas que les législatures successives
ont pourri la vie des personnes qui veulent venir et rester dans notre pays, non !
C’est manifestement que, malgré la violence administrative, la nostalgie coloniale, et
la montée du fascisme, la vie des Algérien⋅ne⋅s de France n’est pas encore assez
pourrie comme ça.

4

PORTRAIT
ENTRETIEN

PSEUDO-ACCORD EN KANAKY-NOUVELLE-CALÉDONIE

CHRISTIAN TEIN : « L’ÉTAT
FRANÇAIS N’ENTEND PAS

DÉCOLONISER »

Alors qu’Emmanuel Macron et son gouvernement s’apprêtent à un nouveau passage en force
en Kanaky­Nouvelle­Calédonie en imposant le pseudo­accord de Bougival, Christian Tein,
président du FLNKS, nous explique pourquoi son mouvement rejette le texte. Et appelle à
développer le soutien au peuple kanak dans l’Hexagone.

L

e 29 octobre, le Parlement français
adoptait le report des élections
provinciales en Kanaky­Nouvelle­
Calédonie, le troisième depuis l’an dernier.
Ce scrutin crucial – il détermine la
composition du Congrès local – devra
maintenant se tenir au plus tard le 28 juin
2026. Une disposition issue du projet
d’accord conclu cet été à Bougival
(Yvelines) entre l’État et les principaux
acteurs politiques de la Kanaky­Nouvelle­
Calédonie1.
Puis, le 14 novembre, la ministre des
Outre­mer Naïma Moutchou annonçait
depuis Nouméa que la « consultation
citoyenne » prévue sur ce projet d’accord
serait anticipée et se tiendrait finalement
dans l’archipel avant l’adoption d’une
indispensable révision constitutionnelle. La
nouvelle locataire de la rue Oudinot espère
visiblement de la sorte donner au texte un
vernis démocratique.
L’exécutif macroniste confirme ainsi coup
sur coup sa volonté d’appliquer à tout prix
ce pseudo­accord, alors même que celui­ci
est aujourd’hui rejeté en bloc par le Front
de libération nationale kanak et socialiste
(FLNKS), comme nous le confirme Christian
Tein. Accusé comme plusieurs autres
militants indépendantistes kanak d’être un
des « commanditaires » des révoltes de 2024
et emprisonné durant près d’un an en
France, celui­ci est devenu un des visages de
la lutte du peuple kanak et le président du
FLNKS, le premier à occuper ce poste
depuis 2001.

Vous avez été remis en liberté le 12 juin
dernier, mais, comme vos six camarades
déporté⋅e⋅s dans l’Hexagone en juin
20242, vous restez mis en examen. Les
dernières décisions de justice vous ont
cependant été plutôt favorables,
notamment la levée de l’interdiction de
rentrer chez vous en Kanaky­Nouvelle­
Calédonie et de rencontrer les autres
prévenu⋅e⋅s…
Ce n’est pas rien les charges qui nous ont
été mises sur le dos ! Nous avons été
accusé⋅e⋅s de faits graves, passibles de lourdes
peines. Le dépaysement du dossier que nous
avons fini par obtenir le 28 janvier nous a
offert une meilleure prise en compte
judiciaire, les juges d’instruction examinent
désormais sérieusement notre situation. Nous
sommes passé⋅e⋅s du statut d’inculpé⋅e⋅s à
celui de témoins assistés pour certaines
accusations, comme les tentatives de meurtre
sur personne dépositaire de l’autorité
publique, nous espérons que les autres
tomberont aussi. Et on n’oublie pas nos autres
camarades indépendantistes qui font face à
des charges similaires à Nouméa.
Par ailleurs, on aimerait que la Justice
s’intéresse à d’autres acteurs oubliés des
événements de l’an dernier. À commencer par
l’État, dont la responsabilité est occultée dans
toute cette affaire ! Tout comme celle des anti­
indépendantistes, qui nous ont accusé⋅e⋅s de
tous les maux de la terre alors qu’eux­mêmes
ont appelé au « bordel » l’an dernier. On
attend toujours aussi que la Justice se penche
sur les milices blanches et sur les responsables
de l’assassinat de tous ces jeunes.

1 « Le piège de Bougival », Billets d’Afrique n°350 (septembre 2025).
2 « En châtier “quelques­uns” pour les mater tous », Billets d’Afrique n°346 (avril 2025).

Décolonisons 353 - déc 2025

Le 12 juillet, après dix jours de
discussions à Bougival, l’exécutif et les
médias annonçaient qu’un accord
qualifié d’« historique » par Emmanuel
Macron avait été trouvé concernant
l’avenir institutionnel de la Kanaky­
Nouvelle­Calédonie. Mais un mois
après, le FLNKS annonçait son
opposition au texte. Que s’est­il passé ?
Monsieur Valls, celui­là même qui avait été
missionné pour porter le dossier calédonien
dans l’ancien gouvernement, l’a reconnu [lors
de son audition par la délégation aux
Outre­mer de l’Assemblée nationale le 21
octobre, ndlr] : ce n’était qu’un projet
d’accord qui a été signé à Bougival. Mais l’État
cherche à appliquer cet « accord » coûte que
coûte, à marche forcée, sans les
indépendantistes, sans le peuple kanak. Il n’y
a aucune perspective au bout de Bougival, et
c’est ça le plus inquiétant. Tu ne peux pas
construire un accord si le peuple originel de
Kanaky le rejette.
L’État français montre une fois encore qu’il
n’entend pas décoloniser et ne sait pas tirer
les leçons de ses erreurs passées. Il n’a pas de
parole ! Au fil des différents gouvernements,
des fondations avaient été établies pour
permettre une sortie constructive de la
période coloniale. Une démarche a été
engagée afin de garantir le respect mutuel et
promouvoir la cohésion au sein de la
population dès 1983, quand le peuple kanak a
consenti à partager son droit à
l'autodétermination avec les communautés
durablement installées dans le pays. Tout ce
travail, monsieur Macron malheureusement

l’a gaspillé. Il n’a d’oreilles que pour entendre
la voix des anti­indépendantistes.
Qu’est­ce qui a motivé le FLNKS à
rejeter ce projet d’accord?
Le projet d’accord de Bougival, c’est
comme un arbre dont on gratte l’écorce pour
s’apercevoir qu’il ne reste rien de solide à
l’intérieur… En d’autres termes, ce texte
n’est qu’une façade, de la poudre de
Perlimpimpin comme disent certains. Bien
qu’il affiche des termes comme « État
calédonien » ou « nationalité calédonienne »,
il ne fait en réalité que réinstaller une
politique néocoloniale. Derrière ces
nouveautés institutionnelles, il propose
d’ouvrir davantage le corps électoral ou
encore d’accroître le nombre d’élus de la
province Sud, ce qui revient, de fait, à donner
tous les moyens politiques à ce bastion des
anti­indépendantistes. Quant aux éléments
censés permettre l’accession à la pleine
souveraineté du pays, ils s’apparentent en
réalité à des obstacles majeurs, des verrous
quasiment impossibles à franchir. Loin
d’ouvrir
une
réelle
perspective
d’autodétermination pour la Kanaky, ce
projet nous ramène en arrière.
Vous évoquez l’ouverture du corps
électoral pour les élections locales.
C’est précisément la mesure qui a mis
le feu aux poudres en Kanaky­Nouvelle­
Calédonie le 13 mai 2024…
Le gel du corps électoral a toujours été une
bataille essentielle pour les indépendantistes,
dès les années 1980. Il pose cette question :
avec qui fait­on peuple ? Cependant, à
plusieurs reprises, la droite locale, avec l’aide
de l’État, a élargi davantage ce corps électoral.
Or, une ouverture continue représenterait le
risque d’une dilution du peuple kanak. C’est
pourquoi nous nous sommes toujours battus
pour maintenir un contrôle sur ce processus.
Celui­ci ne se limite pas au volet électoral :

le corps électoral définit la citoyenneté en
Kanaky. Être citoyen confère une priorité
d'accès au logement, à l'emploi, à la
formation… De nombreux jeunes partent
étudier à l'étranger mais beaucoup, lorsqu’ils
reviennent diplômés, éprouvent des
difficultés à accéder à des postes à
responsabilité. Il est essentiel de préserver le
droit à l’emploi pour assurer la cohésion
nationale. Le corps électoral restreint
constitue donc un enjeu fondamental qui
requiert une gestion rigoureuse et stable. La
paix sociale dépend du respect de ce
dispositif et de ses implications.
Pourtant, vous l’avez souligné, l’exécutif
semble aujourd’hui déterminé à passer
en force une fois de plus en appliquant
le projet d’accord de Bougival…
Ils sont en train de pousser pour avancer
au plus vite et imposer une fois de plus leurs
règles depuis Paris. Le résultat des deux
référendums [le FLNKS ne reconnaît pas la
troisième consultation, pour laquelle il
avait appelé à ne pas se rendre aux urnes,
ndlr] et des dernières législatives ont
démontré une montée en puissance du vote
indépendantiste. L’État entend aujourd’hui
faire barrage au nationalisme kanak par tous
les moyens – y compris militaires, on l’a vu
après le 13 mai 2024.
En Kanaky, l’indépendance semblait à
portée de main, il suffisait de lever le
couvercle. En empêchant cette évolution,
l’État français ne se limite pas au seul enjeu
local, il envoie également un signal fort à
toutes les populations qui aspirent à leur
émancipation. Le message est clair : si la
France parvient à contrer efficacement la
revendication indépendantiste en Kanaky,
alors même qu’elle était proche d’aboutir,
elle se déclare en mesure de le faire partout
ailleurs sur son territoire.
Chez nous, on dit : « Ils ont la montre, mais
nous avons le temps ».
Cela reflète la patience
et la détermination du
peuple kanak dans sa
lutte, quels que soient
les
détours
institutionnels que l’État
utilise ou les forces
militaires qu’il envoie.
La dignité de notre
peuple, notre refus de
toute domination, c’est
ça l’enjeu de notre
engagement. Bougival,
Christian Tein, aux côtés de Brenda Wanabo­Ipeze et Dimitri Qenegei, lors d'un
c’est purement et
meeting à Marseille, le 28 octobre (photo : Solidarité Kanaky 13).

simplement un retour à la case départ, une
recolonisation sous une autre forme et ça, les
Kanak ne l’accepteront jamais ! Si l’État
s’entête, ça n’augure rien de bon. Il est urgent
que Paris prenne la mesure de ce qui se passe
et arrête d’imposer sa politique en Kanaky.
Que répondez­vous à ceux qui
prétendent que le FLNKS s’est
aujourd’hui radicalisé ?
Ces accusations proviennent précisément
de ceux qui tiennent aujourd’hui les discours
les plus extrêmes ! Les anti­indépendantistes
n’hésitent pas à tenir depuis des années des
discours dignes de l’apartheid. Leur politique,
notamment au sein de la province Sud,
illustre cette dérive : ils vont jusqu’à envisager
de se couper du reste du pays et de priver les
Kanak et les Océaniens en général de toute
aide sociale. Cette posture est bien plus
préoccupante que celle du FLNKS, dont la
vocation a toujours été de rassembler le pays.
Jamais nous n’avons appelé à la violence ou
à mettre le pays à feu et à sang ! Nous avons
toujours fait preuve de responsabilité. Il faut
souligner que les indépendantistes gèrent
actuellement deux des trois provinces de
Kanaky et la grande majorité des communes.
Nous n’avons donc aucune raison de tirer la
société vers le bas. L’État et la droite
continuent d’agiter l’argument d’une
supposée radicalisation pour tenter de
minimiser l’impact et la légitimité de notre
mouvement.
Qu’attendez­vous
justement
des
Français⋅e⋅s ?
On a besoin de votre soutien, c’est ce que
l’on cherche à travers les tournées, les
meetings, les interviews… Je suis conscient
des difficultés que vous traversez vous aussi,
mais on ne peut pas laisser faire en Kanaky
un gouvernement qui continue à foncer dans
le mur et à compromettre plusieurs
décennies de stabilité et de dialogue. C’est
bien d’aller à New­York pour dire qu’il faut
reconnaître le peuple palestinien et lui
donner un pays, mais je pense que monsieur
Macron devrait en faire de même avec la
Kanaky qui attend depuis 172 ans d’être
libérée. Au peuple français d’envoyer avec
nous ce message au gouvernement actuel : il
faut fermer définitivement la parenthèse
coloniale de Kanaky !
Propos recueillis par Benoît Godin
L’intégralité de notre entretien avec Christian Tein est à
lire sur notre site web : survie.org/decolonisons

Décolonisons 353 - déc 2025

ENTRETIEN

5

6

SALVES

AU CAMEROUN, BIYA S’ACCROCHE AU POUVOIR

UNE IMPOSTURE RÉVÉLÉE À
LA FACE DU MONDE
Le 27 octobre, le Conseil constitutionnel camerounais a, sans surprise, annoncé la victoire du
dictateur Paul Biya à l’élection présidentielle. Une « réélection » saluée par la France et
accompagnée d’une sanglante répression des manifestations contestant un scrutin truqué.
Le regard d’Odile Tobner.

E

n 1990, un vent de liberté souffle
les élections suivantes, présidentielles ou
sur les peuples des ex­colonies
législatives. La forfaiture s’étale chaque fois
d’Afrique
francophone
impudemment. Aucune règle de droit n’est
subsaharienne qui réclament des
respectée dans le déroulement du
« Conférences nationales » pour mettre fin
processus électoral, avalisé par des
pacifiquement aux régimes néocoloniaux
institutions postiches. Des autorités
françafricains
installés
trente
ans
religieuses et politiques ont beau dénoncer
auparavant. Un seul pays, le Bénin, réussira
cette « mascarade » à répétition, le pouvoir,
cette transition. La revendication est
impavide, déploie l’armée dans les villes,
particulièrement vive au Cameroun, où une
arrête les opposants, muselle la presse. Le
sanglante guerre coloniale a précédé et
pouvoir français, quel qu’il soit, félicite son
suivi l’installation en 1960 d’un régime
homologue camerounais et le tour est
répressif, fondé sur l’anéantissement du
joué.
parti nationaliste de l’UPC (Union des
Emmanuel Macron va même ajouter à la
populations du Cameroun) et présidé par
sinistre farce une prétendue réconciliation
Ahmadou Ahidjo, puis Paul Biya à partir de
des mémoires1, conclue avec le régime qui,
1982.
conjointement avec
La répression armée contre l’armée française, a
L’espoir
renaît
donc au sein du
les
un peuple aux mains nues ne exterminé
peuple
patriotes
peut pas rester impunie.»
camerounais
au
camerounais lors de
début de ces années 1990, mais Paul Biya
la guerre qui a ravagé le pays au moment
réprime les manifestations, faisant des
de la décolonisation. Hitler se
centaines de morts. La première élection
« réconciliant » avec Pétain en quelque
sous le « multipartisme », concédé par le
sorte, véritable insulte aux morts de la
pouvoir, est finalement organisée en 1992.
résistance, offerte par le président français
Les principaux partis d’opposition se
à Biya l’imposteur.
liguent derrière la candidature de John Fru
Arrive 2025 et la huitième candidature
Ndi, attaqué par le régime pour avoir fondé
de Paul Biya à l’élection présidentielle2,
le SDF (Social Democratic Front). La
provoquant la dérision à l’international.
coalition emporte de toute évidence le
Mais cette fois la machine à truquer
scrutin. Le pouvoir, après avoir
s’enraye. Les progrès du numérique et
communiqué un score invraisemblable
l’alliance citoyenne du « Mouvement pour
digne du temps du parti unique – plus de
le changement » permettent de
90 % des suffrages en faveur de Biya,
photographier et de transmettre
comme en 1984 et 1988 – ramène le
immédiatement les résultats des bureaux
résultat à 40 % pour Biya, 36 % pour Fru
de vote. 80 % des suffrages sont ainsi
Ndi. Ce dernier, craignant un nouveau bain
collectés : ils montrent une victoire
de sang, retient les manifestants.
irréfutable d’Issa Tchiroma Bakary, son
Le
même
scénario,
désormais
ancien ministre passé à l’opposition. Que
parfaitement rôdé, va se reproduire pour
va faire le pouvoir ? Penser qu’il pourrait se

«

1 « La pacification mémorielle d’Emmanuel Macron », Décolonisons n°352 (novembre 2025).
2 « À 92 ans, Biya déclare qu’il peut encore (se) servir », Billets d’Afrique n°350 (septembre 2025).
3 Seize morts et plus de 800 interpellations selon un bilan officiel publié le 13 novembre et très probablement sous­évalué.

Décolonisons 353 - déc 2025

soumettre à la volonté du peuple serait le
créditer d’une intelligence et d’une
honnêteté dont il ne possède pas un
atome. Il plonge dans un ridicule et un
discrédit planétaire que rien ne pourra
effacer, en proclamant la fausse victoire de
Biya.
Les conséquences immédiates sont
tragiques, l’affrontement inévitable. Le
peuple camerounais descend massivement
dans la rue, la répression se déchaîne avec
des tirs à balles réelles dans la foule et des
arrestations massives. Le bilan est
effrayant3.
Mais même si la clique tribaliste,
prédatrice et corrompue au pouvoir
s’obstine à se maintenir par la terreur et le
crime, sa forfaiture aura cette fois été mise
en pleine lumière aux yeux du monde et
l’infamie qui la marquera affectera aussi ses
parrains français, gouvernement et médias
qui, toute honte bue, n’ont pas dénoncé
cette victoire volée, couvrant d’un silence
de mort le martyre du peuple camerounais.
La répression armée contre un peuple
aux mains nues qui défend son droit à la
vérité constitue un crime contre l’humanité
qui ne peut pas rester impuni. La France et
les pays soi­disant démocratiques doivent
prendre des sanctions contre les
responsables de cette sanglante tragédie,
ne plus les accueillir, bloquer leurs avoirs
acquis par la force et enfin les traduire
devant la Cour pénale internationale.
Sinon, qui pourra encore prendre au
sérieux leurs gesticulations au nom des
droits humains ?
Odile Tobner

Z

À MADAGASCAR, LA GEN
CONTRE LA FRANÇAFRIQUE

L’extradition par l’armée française du président Andry Rajoelina le 12 octobre en plein
soulèvement de la jeunesse malgache est venue nous rappeler que l’emprise française est
encore une réalité dans la Grande Île. Éclairage, d’hier et d’aujourd’hui.

«

On a besoin d’eau, on a besoin
d’électricité ! Les entrepreneurs
n’en peuvent plus ! Les étudiants
n’arrivent plus à vraiment étudier ! On en
a marre ! On veut apprendre comme les
enfants de ces putains de dirigeants ! » Ce
cri du cœur est celui d’un jeune Malgache de
28 ans, ingénieur agronome, dans les
premiers jours des manifestations à
Antananarivo. Il traduit l’exaspération de la
jeunesse de Madagascar, confrontée au
manque d’eau potable et à des coupures de
courant incessantes. Cette Gen Z, comme
on l’a surnommée, s’est révoltée à partir du
25 septembre. En trois semaines, elle a
gagné le soutien – ou la neutralité – de
l’armée et réussi à faire partir le président
Andry Rajoelina, en même temps que
d’autres hauts responsables.
Rappelons­le, Madagascar est située dans
l’océan Indien, au cœur d’une zone où la
France a de nombreux intérêts1 – à
commencer par deux départements
d’Outre­Mer, La Réunion et Mayotte. Grâce
aux îles Éparses, dont la possession est
contestée (et contestable), elle dispose
d’une zone économique exclusive (ZEE) qui
représente près de la moitié du canal du
Mozambique et qui participe à faire d’elle la
seconde puissance maritime mondiale.

Les années d’indépendance :
de crise en crise
Avec 80 % de sa population vivant sous le
seuil de pauvreté (le pays est classé au
cinquième rang des pays ayant le plus fort
taux de pauvreté dans le monde, selon la
Banque Mondiale), Madagascar va de crise
en crise depuis son indépendance, en 1960.
Sans déplorer de guerre sur son sol, le pays
ne cesse pourtant de s’appauvrir. La France
contribuerait­elle à plomber Madagascar ?

Rembobinons.
En 1972, première crise. Sous la pression
de la jeunesse, le président Philibert
Tsiranana est contraint à la démission.
Pendant ces douze premières années
d’indépendance, le pays était resté sous
influence française et ne s’était pas libéré
des injustices d’une société coloniale.
En 1991, seconde crise. Une « Grande
marche de la liberté » réunit plusieurs
centaines de milliers de participant⋅e⋅s qui
réclament la démission du président Didier
Ratsiraka, « l’Amiral rouge » comme on le
surnomme.
Planification
socialiste,
« malgachisation » de la société et de
l’enseignement, retrait de la zone Franc ont
considérablement appauvri le pays. La
répression fait plus d’une centaine de morts.
Ratsiraka s’exile… à Paris. Il réussira à
revenir au pouvoir et mènera alors une
politique libérale, tandis que la France
reprend de l’influence sur le pays.
En 2002, nouvelle crise, électorale cette
fois. Marc Ravalomanana se présente contre
Ratsiraka. C’est un homme neuf : jeune,
entrepreneur actif, bon communiquant. Il
gagne les élections, mais Ratsiraka conteste
et s’accroche. Les troubles qui s’ensuivent
durent six mois. La France ne se résoudra à
reconnaître le résultat des urnes qu’après
que les États­Unis l’ont fait. Le nouveau chef
de l’État entreprend de moderniser la
Grande Île et ses premières années de
mandat suscitent beaucoup d’espoir. Il
ouvre le pays à d’autres partenaires que la
France, favorise l’emploi de la langue
anglaise. Mais peu à peu, il exerce un
pouvoir de plus en plus autoritaire et à son
propre profit. Il perd la confiance de la
population et Paris va s’employer à le
contrer.
En 2009, le jeune Andry Rajoelina,

soutenu en sous­main par la France et
appuyé par quelques militaires dissidents,
réussit un coup d’État. N’ayant pas l’âge
légal pour assurer la présidence, il se fait
nommer président de la Haute autorité de la
transition (HAT). C’est le président français
Nicolas Sarkozy qui va l’aider à gagner en
légitimité : en 2011, il le reçoit à l’Élysée
comme un véritable chef d’État. Aux
élections suivantes, Rajoelina réussit à faire
élire son ministre des Finances. Lui­même
s’installe en France… et ne dévoile à
personne qu’il obtient la nationalité
française ! En 2018, Rajoelina est élu
président en bonne et due forme, puis réélu
en 2023. Mais la contestation à son encontre
monte, en particulier lorsque sa double
nationalité est connue – selon la loi, le
président doit être exclusivement de
nationalité malgache.
En 2025, la révolte de la jeunesse
malgache amène donc Rajoelina à quitter le
pays. C’est Emmanuel Macron qui le fait
exfiltrer par l’armée française, lui permettant
ainsi d’échapper à la justice de son pays2.
Quelques jours plus tard, l’ambassadeur de
France est présent à l’investiture du
nouveau « président de la Refondation de la
République », le colonel Michaël
Randrianirina… Les affaires sont les
affaires.
Le bilan de la période Rajoelina est
dramatique. De 2009 à 2025, la population
n’a cessé de s’appauvrir, l’insécurité touche
désormais les villes comme les campagnes,
la société est gangrenée par la corruption.
Le pouvoir est entre les mains d’un clan.
L’oppression est telle qu’il était pour ainsi
dire interdit de prononcer le nom de Mamy
Ravatomanga, puissant homme d’affaires
multi­milliardaire et proche de Rajoelina.
Ravatomanga est même le créateur d’une

1 « Macron en force sur l’Indopacifique », Billets d’Afrique n°349 (été 2025).
2 Relire notre édito du n°352 : « Parachute françafricain ».

Décolonisons 353 - déc 2025

ANALYSE

7

ANALYSE

8
académie de formation en sécurité (la
Madagascar Security Academy) accusée par
les manifestants de former des milices pro­
régime et dirigée par un Français, l’ancien
officier de gendarmerie Bruno Lemasson…
Pendant ces 65 années d’indépendance, la
France a donc bien veillé à conserver l’île
sous son influence.

La langue française, outil de
domination
Les relations de la France à Madagascar ne
se jouent pas que sur le plan politique, mais
aussi sur un plan social et culturel. Le
malgache et le français sont les deux langues
officielles du pays. Le premier est parlé par
tous les Malgaches dans leur vie
quotidienne. Le second, par contre, est
réservé à une élite : seuls 6 % de la
population le maîtrisent réellement. Et
pourtant, l’affichage et les publicités dans les
rues sont majoritairement écrits en
français… Ainsi l’utilisation de la langue
française est un marqueur social important
qui va favoriser l’entre­soi de la classe
dirigeante.
La France soutient l’accès à la langue et à
la culture françaises. Le réseau des
institutions est remarquablement dense :
l’Institut français de Madagascar (IFM), 28
Alliances françaises et aussi 25
établissements scolaires homologués. Ces
derniers offrent une éducation conforme
aux standards français, ce qui facilite
l’intégration de familles françaises et aussi
donne des chances aux enfants de familles
aisées malgaches de poursuivre leurs études
supérieures en France.
Ces institutions culturelles soutenues par
la France bénéficient majoritairement à deux
groupes sociaux : la classe malgache
dominante et les 35 000 à 40 000 Français
installés dans l’île.

Coopération bilatérale
ou politique de
sous-développement ?
Voyons maintenant les relations
économiques. La France est le principal pays
investisseur à Madagascar. Actuellement,
environ 300 entreprises à capitaux français y
sont implantées. Elles opèrent dans divers
secteurs comme les hydrocarbures, l’agro­
industrie, le textile, les télécommunications,
la distribution… C’est ce qu’a indiqué le 14
juillet dernier Arnaud Guillois, ambassadeur

de France à Madagascar. Qui précise
également que neuf entreprises du CAC 40
sont actives sur le territoire : aux côtés des
incontournables TotalEnergies et Orange, on
retrouve Air Liquide, Colas (Bouygues),
Lafarge­Holcim, BFV­Société Générale,
Sogea­Satom (Vinci), Canal+ (Vivendi),
Schneider
Electric
(bureau
de
représentation), Ibis et Novotel (groupe
Accor pour les deux).
Malheureusement,
les
entreprises
françaises ne font pas exception au climat de

n’a fonctionné que quelques mois, à raison
de quatre heures par jour ! Sans compter
que le billet est à un prix prohibitif pour la
grande majorité de la population. On ne
s’étonnera donc pas si le récent mouvement
de contestation a interrompu plusieurs fois
ce téléphérique auquel la population estime
ne pas avoir été associée. On peut par
ailleurs s’interroger sur l’avenir d’un tel
équipement quand on voit les carences de la
distribution d’électricité par la Jirama, la
société nationale en charge de la distribution
de l’eau et de l’électricité.
En avril dernier, la visite d’Emmanuel
Macron à Madagascar fut « l’occasion de
formaliser plusieurs engagements entre les
deux États, témoignant de la vitalité du
partenariat franco­malgache pour un
développement durable, inclusif et
équitable de la Grande Île » (site web de
l’Agence française de développement,
23/04/2025). Ont été annoncées des
signatures de partenariat dans les secteurs
de l’éducation, l’agriculture, la santé ou
même la gouvernance, mais on peut
s’interroger sur l’efficacité de ces
« partenariats ». De fait, ils fonctionnent en
mode « retour à l’envoyeur » : la France
investit, le projet est confié à une entreprise
française et l’argent revient en France. Si le
projet n’est pas rentable, si la corruption
avale les bénéfices, c’est Madagascar qui
s’endette et s’appauvrit. La coopération
bilatérale tourne alors à une politique de
développement du sous­développement4 !

Le futur des relations

malversation généralisée. En 2022, trois
d’entre elles – Colas, ADP et Bouygues – ont
été sanctionnées par la Banque mondiale3. Il
leur est reproché des pratiques collusoires
et frauduleuses dans le cadre d’un contrat de
rénovation et d’exploitation des deux plus
grands aéroports du pays.
Chantier emblématique : celui du
téléphérique qui doit relier le cœur
d’Antananarivo (Anosy) au lycée français
(Ambatobe). Il est financé par deux prêts de
la France pour un coût de 152 millions
d’euros et sa construction est confiée à la
société Colas. Le téléphérique aurait dû être
opérationnel dès juin 2024, mais à ce jour, il

Lors des manifestations de la Gen Z, on a
pu voir des slogans hostiles à la France. Ces
jeunes, et toutes celles et ceux qui les
soutiennent, souhaitent que leur pays
accède enfin à une véritable indépendance,
sans ingérence extérieure… et surtout sans
l’ingérence de l’ancienne puissance
coloniale. On comprend donc leur colère
lorsqu'Emmanuel Macron a pris la décision
d’exfiltrer un Rajoelina en grande difficulté,
lui permettant ainsi de ne pas avoir de
comptes à rendre au peuple malgache.
L’intérêt commun des peuples français et
malgaches est bien le même : construire
enfin une relation de pleine égalité entre les
deux pays, débarrassée de toute velléité
coloniale.
Danielle Olgiati­Trocmé

3 « ADP, Bouygues et Colas sanctionnés par la Banque mondiale pour pratiques frauduleuses », Le Monde (14/01/2022).
4 À écouter : le chercheur Thierry Vircoulon dans l’émission Cultures monde du 28/10/2025 sur France culture, « Madagascar : “besoin de lumière, besoin d’eau” ».

Décolonisons 353 - déc 2025

MACRON S’ACCROCHE À LA RDC
La Conférence internationale sur la République démocratique du Congo (RDC) qui s’est
tenue à Paris à l’initiative de l’Élysée vise davantage à réintroduire la France dans le jeu
diplomatique qu’à venir en aide aux populations.

L

e 30 octobre s’est déroulée à Paris
une « Conférence internationale de
Paris pour la paix et la prospérité »,
initiée par l’Élysée, à l’issue de laquelle le
président Macron a annoncé une aide de
plus de 1,5 milliard d’euros dans le cadre
du plan de réponse humanitaire des
Nations unies. Ce dernier, qui estime les
besoins à 2,5 milliards d’euros, n’était pour
l’instant financé qu’à hauteur de 16 %. Il
s’agit notamment, selon les mots du
président français, de ne « pas demeurer
des spectateurs silencieux de la tragédie
qui se joue dans l’est de la République
démocratique du Congo ».
La situation des populations victimes des
combats, de l’insécurité et de la privation
de ressources est indéniablement
catastrophique, et les ONG présentes ont
salué une initiative permettant de remettre
leur situation en lumière. Mais elles
accueillaient également avec prudence les
chiffres annoncés : pour une part
importante, il s’agit en effet de dépenses
déjà engagées ou de promesses déjà
formulées, toujours sans garantie, ni
échéancier précis.

à une répression qui s’intensifie.
On peut malheureusement penser que
l’initiative française était moins motivée par
l’urgence humanitaire que par l’urgence de
réinsérer la France dans le grand jeu
diplomatique, voire économique. Paris, qui
entretient une diplomatie équilibriste entre
le Rwanda et la RDC1, tente depuis
longtemps d’organiser une rencontre
directe entre les présidents des deux pays.
En vain…
Initialement associés aux démarches des
États­Unis et du Qatar dans ce dossier, les
diplomates français se sont finalement
retrouvés sur la touche quand Trump a
imposé un accord politico­économique
entre le Rwanda et la RDC, et que le Qatar
a joué de ses relations économiques pour
négocier un accord de cessez­le­feu entre la
RDC et le M23. Sur le terrain, ces accords
restent en réalité lettre morte et les
combats se poursuivent. La France y a vu
l’occasion de se rappeler au bon souvenir
des différents protagonistes, et de
revendiquer à nouveau un rôle de
médiateur à égalité avec l’Union africaine,
les USA et le Qatar.

Revenir
dans le « grand jeu »

Vernis africain, prétexte
humanitaire

Pire, la manie présidentielle des coups
diplomatiques pourrait bien se révéler
contre­productive.
Souscrivant
aux
demandes du président congolais, Macron
a en effet annoncé le redémarrage partiel
de l’aéroport de Goma, sans lequel
l’acheminement de l’aide humanitaire est
compromis. Certains responsables d’ONG
craignent désormais que cette annonce,
non négociée préalablement, ne braque le
mouvement rebelle M23 qui occupe la ville
de Goma depuis fin janvier, ainsi que son
parrain rwandais. De fait, tous les deux ont
répliqué aux annonces de Macron par des
déclarations acerbes, tout comme certaines
figures de l’opposition congolaise en proie

Reporté depuis plusieurs mois, le projet
de conférence se heurtait notamment à
l’hostilité du président angolais, João
Lourenço, qui assure la présidence
tournante de l’Union africaine et plaide en
faveur d’une solution africaine. Lui­même a
conduit pendant deux ans une médiation
entre Kinshasa et Kigali qui a échoué, et qui
en son temps déjà, avait été parasitée par
les initiatives diplomatiques de la France.
Paris a en revanche l’appui du président
togolais, Faure Gnassingbé, désigné
nouveau médiateur – plutôt passif jusque­
là – de l’Union africaine, mais récemment
parachuté « co­organisateur » de la
Conférence par l’Élysée. Outre ce vernis

africain, Macron a joué la carte de la grande
conférence humanitaire pour légitimer son
ingérence diplomatique, comme il l’avait
déjà fait pour Gaza, le Liban ou le Soudan
ces deux dernières années. Dans un
contexte où les coupes drastiques de l’aide
américaine sèment la panique parmi les
ONG, l’initiative ne pouvait qu’être bien
accueillie.
Mais politiquement, la conférence de
Paris est loin d’être un succès. Outre le
président togolais, le président congolais
Félix Tsishekedi était le seul chef d’État
présent alors que la Conférence affichait
une ambition régionale. Ni le président
rwandais, ni ses homologues burundais et
ougandais, ni les chefs d’État des pays
impliqués dans la crise à un titre ou un
autre n’ont fait le déplacement.
La conférence également dite « pour la
prospérité » comportait aussi un volet sur
l’intégration économique régionale et les
opportunités d’investissement. Difficile de
ne pas y voir une tentative pour Paris de
promouvoir les intérêts français alors que
l’accord imposé par Trump comporte une
dimension
économique
visant
explicitement à greffer des intérêts
américains sur les projets régionaux. Parmi
ceux­ci, le projet frontalier de barrage
hydroélectrique de Ruzizi III, dont
TotalEnergies est récemment devenu
actionnaire à hauteur de 20 %. Le seul
pétrolier opérant en RDC est par ailleurs
l’entreprise franco­britannique Perenco,
bientôt jugée en France pour « préjudice
écologique » en RDC. Si Macron se souciait
réellement, comme il le proclame, des
« déchirures d’une humanité blessée »
dans les Grands Lacs, il pourrait
commencer par l’empêcher de nuire.
Raphaël Granvaud

1 « Prise de Goma par le M23, et après ? », Billets d’Afrique n°345 (mars 2025).

Décolonisons 353 - déc 2025

SALVES

9

10

JUSTICE

GÉNOCIDE DES TUTSIS

CONDAMNATION CONFIRMÉE
POUR SOSTHÈNE MUNYEMANA
Déjà condamné pour génocide par la cour d’assises de Paris en 2023, l’ancien médecin
rwandais Sosthène Munyemana a vu sa condamnation confirmée en appel à 24 ans de
détention criminelle, dont 12 ans de peine de sûreté. Retour sur ce second procès.

L

e 23 décembre 2023, Sosthène
Munyemana était condamné par la
justice française pour génocide. L’ex­
médecin rwandais, réfugié en France
depuis 1994, ayant fait appel, un nouveau
procès s’est tenu du 16 septembre au 23
octobre 2025 devant la cour d'appel de
Paris. Celle­ci a reconnu de nouveau
Sosthène Munyemana coupable de
génocide et participation à une entente en
vue de la préparation de ce crime et
confirmé la peine : 24 ans de détention
criminelle. La peine de sûreté, initialement
de 8 ans, a été repoussée à 12 ans. Le
condamné s’est pourvu en cassation.

Massacres et impunité
avant 1994
Lors des audiences, ont été rappelés les
massacres systématiques et de grande
ampleur perpétrés contre des populations
civiles sur le territoire du Rwanda en 1991,
1992 et 1993. Sosthène Munyemana ne
pouvait ignorer qu’en janvier 1991, une
minorité tutsie du Nord­Ouest, les
Bagogwe, avait été massacrée en toute
impunité. Alain Verhaagen, conseiller de
Médecins sans Frontières lors de missions
au Rwanda pendant le génocide des Tutsis,
cité comme témoin, a évoqué les
massacres dits « du Bugesera », qui ont eu
lieu en mars 1992, les qualifiant de « galops
d’essai ». Comme l’a expliqué dans ses
ouvrages l'historienne étatsunienne Alison
Des Forges, ces premiers massacres ont
permis aux extrémistes hutus de déployer
la technique de « l’accusation en miroir »,
en attribuant faussement aux Tutsis
l’intention de réaliser le crime qu’eux­
mêmes se préparaient à commettre. Les
auditeurs hutus de Radio Rwanda, se
sentant menacés par les Tutsis, ont agi avec
un sentiment de « légitime défense ». Ils
étaient aussi habitués à voir ces massacres

de Tutsis impunis.

Homme d’influence
En 1994, Sosthène Munyemana était un «
notable au regard de sa profession de
médecin et d’enseignant, reconnu comme
intellectuel dans le secteur de la seule
université du Rwanda », rappelle la cour
d’assises en motivant son verdict1. Vice­
président du Cercle des intellectuels de
Butare, il a coécrit et cosigné une motion
de soutien au Gouvernement intérimaire
rwandais (GIR) le 16 avril 1994, alors que
les massacres avaient débuté dès le 7 avril
dans Kigali et dans le reste du pays. À cette
date, la population tutsie de Butare était
alors encore épargnée, grâce à son préfet
Jean­Baptiste Habyalimana, le seul préfet
tutsi du pays (révoqué le 17 avril 1994, puis
assassiné).
Sosthène Munyemana savait que les
massacres de Tutsis ravageaient le pays : les
réfugiés hutus arrivés chez lui de
communes voisines le lui avaient dit, il en
avait discuté le 7 avril avec son ami Jean
Kambanda qui deviendra premier ministre
du GIR. Il l’avait enfin entendu sur la radio
nationale Radio Rwanda, dont René
Déguine (témoin cité par la défense,
secrétaire général­adjoint de Reporters
sans frontières) considère qu’elle est
devenue « une radio extrémiste après le 7
avril 94 ». Sosthène Munyemana
connaissait l’implication dans les massacres
de Tutsis de la garde présidentielle, de
militaires, de gendarmes, de miliciens des
partis politiques dès le 7 avril… soit
neuf jours avant sa motion de soutien à la
politique menée par le GIR.
Il a participé à la réunion du 17 avril qui
mettait en place des rondes d’identification
des Tutsis, afin de les capturer et de les
tuer. Il a participé à celles des 24 avril et 15
mai pour organiser le sort de ceux détenus

1 La feuille de motivation du verdict est à retrouver sur le site collectifpartiescivilesrwanda.fr

Décolonisons 353 - déc 2025

au bureau de secteur de Tumba, dont il
était voisin.
Du 23 avril à mi­mai 94, il était le seul à
détenir la clef de ce bureau de secteur. Il a
fait entrer à quatre reprises des Tutsis, en
tout une quarantaine de personnes, dans
ce que certains témoins ont décrit comme
le « couloir de la mort ». Sosthène
Munyemana affirmait devant la cour que
c’était pour les mettre à l’abri, mais à
l’exception de Vincent Kageruka, seul
rescapé à avoir pu s’évader, aucune des
personnes détenues n’est jamais
réapparue.
Médecin, il n’a soigné aucun des blessés
détenus, n’a apporté ni médicament, ni
eau, ni nourriture, contrairement à ce qui
s’est passé dans d’autres lieux qui ont pu
être considérés comme lieux de protection
au moins transitoires. Comme Me Simon,
avocat de parties civiles, on peut
s’interroger : « Le bureau de secteur est­t­il
un abri temporaire ? Je ne vois pas la
notion d’abri, je vois bien le côté
temporaire ».
Au vu de ces agissements, la cour
d’assises d’appel a déclaré Sosthène
Munyemana coupable des faits de génocide
sur des Tutsis ayant entraîné leur mort ainsi
que d’actes préparatoires du génocide, à
Butare (au sud du Rwanda), et l’a
condamné à 24 ans de réclusion criminelle.

Une planification à deux
niveaux
Dans son verdict, la cour d’assises
d’appel réaffirme que « le génocide n’est
pas une folie meurtrière, une fureur
spontanée, mais bien une organisation,
une planification rigoureuse ». Juger un
organisateur du « génocide des voisins »
n’est pas juger un psychopathe sanguinaire,
marginal et désocialisé.

L’historien Florent Piton, témoin de
contexte, évoque devant la cour deux
planifications. Une planification sur le
temps long : l’assimilation du Tutsi à un
« étranger à la nation rwandaise », sa
définition comme un ennemi par les
militaires… afin de justifier le massacre au
nom d’un principe d’auto­défense. La
planification se manifeste aussi sur un
temps court quand, à l’échelle locale, des

acteurs organisent la mise en œuvre de
l’extermination.
C’est
dans
cette
dynamique
qu’intervient
Sosthène
Munyemana.
Me Bernardini, avocat de parties civiles, a
rappelé les propos de Stephen Smith lors
de son témoignage. L’ancien journaliste de
Libération présent au Rwanda en 1994 se
souvient : « Ce n’est pas un chaos. C’est
systématique. Si vous êtes Tutsi et que vous

êtes attrapé, vous êtes mort. C’est très
cohérent. » Or, la maison de Sosthène
Munyemana n’a jamais été fouillée par des
miliciens malgré la présence d’étrangers
qui s’y étaient réfugiés, ce qui prouve sa
grande influence. À l’audience, l’ancien
médecin a osé prétendre que parmi les
miliciens qui patrouillaient près de sa
maison et du bureau de secteur, la plupart
étaient des « modérés ».

Un moment d’humanité qui
remet le passé au présent

POURQUOI JUGER SOSTHÈNE
MUNYEMANA EN FRANCE ?
Sosthène Munyemana a été condamné
à la prison à perpétuité pour génocide
par les tribunaux gacaca1 de Butare, au
Rwanda. Puisque la justice française
refuse de l’extrader vers le Rwanda, c’est
en France, où il s’est réfugié de façon
permanente, qu’il doit être jugé. Comme
l’a rappelé Me Simon dans sa plaidoirie,
la compétence universelle, c’est­à­dire
« la compétence du juge interne pour
connaître d’une infraction commise à
l’étranger par des étrangers contre des
étrangers », a été intégrée en droit
français. La défense a pu utiliser tous les
recours, s’opposer au renvoi devant la
cour d’assises puis faire appel du
jugement de première instance et pour
le procès en appel, faire citer et venir à la
barre plusieurs témoins.
En réponse à la question de Me Biju­
Duval, avocat de la défense, concernant

d’autres plaintes qui auraient pu être
déposées par l’association Survie, la
représentante de l’association a rappelé
que les auteurs présumés de crimes
contre l’humanité, crimes de guerre et
génocides peuvent encore se rendre sur
le territoire français sans être inquiétés.
En effet, « quand la France a intégré
dans le Code pénal la compétence
universelle pour les crimes contre
l’humanité, les crimes de guerre et les
génocides, le législateur s’est empressé
de la limiter » selon Jeanne Sulzer,
d’Amnesty International France2.
Or la simple présence sur le sol
français d’une personne accusée de ces
crimes devrait autoriser à l’arrêter et à la
juger, même si ni l’accusé, ni les victimes
ne sont français comme c’est le cas déjà
pour les personnes accusées d’actes de
torture.

1 Juridictions populaires ayant permis, entre 2002 et 2012, de juger près de 2 millions de participants au

génocide des Tutsis, à l’exception des planificateurs et organisateurs, déférés, eux, devant la justice ordinaire.
À lire : « On ne peut pas transplanter le système des tribunaux gacaca », Justiceinfo.net (9/07/2024).
2 « La compétence universelle en France », site web d’Amnesty international (13/11/2024).

Me Bernardini l’a rappelé, durant
l’instruction, « les enquêteurs ont vu défiler
des centaines de témoins. Ils entendent, ils
réentendent, ils filtrent. Comme les juges
d’instruction qui se sont succédés l’ont fait
ensuite. Ils en confrontent une poignée
avec l’accusé, ceux qui ont des
témoignages
particulièrement
circonstanciés. Quelques dizaines sont
retenus in fine pour venir livrer leur
vérité. Alors oui, les témoignages sont
confus. Imaginez­vous déposer devant
une cour d’assises sur des faits vieux de 31
ans. »
Le capitaine Olivier Griffoul de l'Office
central de lutte contre les crimes contre
l'humanité, les génocides et les crimes de
guerre (OCLCH) en a témoigné : « Sur ces
enquêtes, on a eu l’avantage d’avoir du
“volume” de témoins. On a entendu
plusieurs centaines, voire milliers de
témoignages. L’idée était de recomposer
un puzzle. »
« Ils doivent raconter les circonstances
de leur presque­mort », a précisé Régine
Waintrater,
témoin
de
contexte,
psychanalyste, spécialiste des traumatismes
extrêmes et de leur transmission.
Pour Me Simon, « les personnes
physiques et les personnes morales que
nous représentons ont des points
communs. Si pour les premiers il y a
surtout le besoin de savoir où sont les
corps des membres de leur famille qui ont
disparu, ils ont en commun l’exigence de
justice ».
Ou pour citer le juge belge
Vandermeersch, cité comme témoin, : « Un
procès d’assises est un moment
d’humanité. Pour nous interroger tous et
questionner la mémoire. Remettre le passé
au présent pour mieux se déterminer
dans le futur. »
Laurence Dawidowicz
Décolonisons 353 - déc 2025

JUSTICE

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ACTUALITÉ

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TOTAL
T

otalEnergies peut se vanter d’être
responsable d’une décision judiciaire
historique : la condamnation d’un
groupe pétro­gazier pour « pratiques
commerciales trompeuses ». C’était le 23
octobre devant le Tribunal judiciaire de Paris.
En cause, la diffusion par la multinationale de
« messages reposant sur les allégations
portant sur [son] “ambition d’atteindre la
neutralité carbone d’ici 2050” et “d’être un
acteur majeur de la transition énergétique”
de nature à induire en erreur le
consommateur sur la portée des
engagements
environnementaux
du
Groupe ». Cette décision fait suite à l’action

DE LA CONDAMNATION POUR « PRATIQUES
COMMERCIALES TROMPEUSES »…
initiée en 2022 par Les Amis de la Terre,
Greenpeace et Notre affaire à tous (et
soutenue par ClientEarth) contre la campagne
lancée par Total pour verdir son image. Et
cacher une réalité écocide : en 2024, les
énergies fossiles représentaient près de 80 %
de ses investissements et plus de 97 % de sa
production énergétique globale.
Le groupe prévoit d’ailleurs d’accroître
encore sa production d’hydrocarbures en
Afrique, comme en atteste l’acquisition de
nouveaux permis d’exploration dans plusieurs
pays (Décolonisons n°352, 11/2025). Et le
lendemain même de la condamnation, son
PDG, Patrick Pouyanné, envoyait un courrier

au président mozambicain Daniel Chapo,
confirmant sa décision de relancer sur le site
d’Afungi, dans la province du Cabo Delgado,
son méga­projet gazier Mozambique GNL
(dont il est le principal actionnaire), suspendu
suite à l’attaque djihadiste d’avril 2021 (Billets
d’Afrique n°339, 09/2024). Production
espérée : 13,1 millions de tonnes par an de
gaz naturel liquéfié. Une bombe climatique,
accusent les ONG environnementales, alors
que Total n’en finit pas de promouvoir le gaz
naturel comme « une énergie clé pour la
transition écologique »

…À L’ACCUSATION DE « COMPLICITÉ DE CRIMES DE GUERRE »
Mais voilà qu’une autre accusation est à
nouveau portée contre la société. L’ONG
European Center for Constitutional and
Human Rights (ECCHR) l’accuse de
« complicité de crimes de guerre, torture et
disparitions forcées » pour « avoir directement
financé et soutenu matériellement la Joint
Task Force (JTF), composée de forces armées
mozambicaines [embauchées par Total pour
défendre le site d’Afungi], alors que celle­ci
aurait détenu, torturé et tué des dizaines de
civils. » Le 17 novembre, ECCHR a déposé
plainte à Paris auprès du parquet national
antiterroriste, qui a aussi compétence pour les
crimes et délits de guerre.

À l’appui de sa démarche, elle rappelle que
le média Politico avait révélé qu’en 2021,
entre 180 et 250 civils accusés de soutenir les
djihadistes – qu’en fait ils fuyaient – avaient
été enfermés par la JTF dans des conteneurs,
battus et torturés pendant trois mois. Seuls 26
ont survécu (Billets d’Afrique n°341,
09/2024). Total a prétendu ne pas avoir
connaissance de telles exactions. Une
prétention balayée par une enquête conjointe
du Monde et de SourceMaterial prouvant,
sur la base de documents internes de la
compagnie, qu’elle « savait, dès 2021, que les
soldats chargés de protéger son site gazier au
Mozambique étaient accusés de violenter,

d’enlever et de tuer des civils » (24/11/2024).
Lesdits soldats employés par Total avaient,
peu avant, à quelques kilomètres de là, laissé
les djihadistes massacrer plus de mille civils.
Ce qui lui avait déjà valu, en octobre 2023,
une plainte, cette fois pour homicide
involontaire et non­assistance à personne en
danger.
Il y a décidément urgence à mettre fin aux
méfaits du fleuron tricolore qui, avide de
profits, n’hésite pas à violer les droits
environnementaux et humains.
Jean Boucher

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Décolonisons
353
- déc dues
2025
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