Fiche du document numéro 36113

Num
36113
Date
Mardi 7 avril 2026
Amj
Auteur
Fichier
Taille
27955
Pages
4
Titre
Discours prononcé au Parc de Choisy à l'occasion de la 32ème commémoration du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994
Source
Type
Discours
Langue
FR
Citation
Monsieur le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT, Monsieur Mathias Ott,

Madame la Secrétaire générale de la francophonie, Madame Louise Mushikiwabo,

Monsieur le Maire de Paris, Monsieur Emmanuel Grégoire,

Madame la Directrice de l’Afrique et de l’Océan Indien au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Madame Emmanuelle Blatmann,

Son Excellence Monsieur François Nkulikiyimfura, ambassadeur du Rwanda en France,

Mesdames et Messieurs les représentants des associations,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Il y a 32 ans, un génocide a été commis contre les Tutsi du Rwanda. En moins de cent jours, plus d’un million de personnes de tout âge et de toute condition ont été massacrées sur l’ordre d’un État qui les considérait depuis trois décennies comme une nuisible race. Nous sommes ici pour nous souvenir, rendre hommage aux victimes, exprimer notre soutien et solidarité avec celles et ceux qui en ont réchappé. Au nom de l’association Ibuka France, au nom de notre partenaire dans l’organisation de cette cérémonie, la Mairie de Paris, et en mon nom personnel, je voudrais exprimer notre très grande gratitude envers vous, vous que nous sollicitons chaque année, mais qui, chaque année, répondez à l’invitation malgré d’autres nombreuses sollicitudes auxquelles vous faites face au quotidien.

Rappeler une date, 1994, et une statistique, un chiffre, plus d’un million de victimes, est important. Mais il faut avoir à l’esprit ce qu’ils recouvrent. 1994 est l’aboutissement d’un processus fait de discrimination, de propagande de haine et de pogromes qui ont endeuillé l’histoire de la République du Rwanda indépendant depuis les années 1959. Je pense aux tueries de 1964, à la violence qui a frappé les Tutsi en 1973, aux massacres des Bagogwe entre 1990 et 1993, aux massacres du Bugesera en 1992. Toutefois, 1994 n’est pas un pogrome parmi d’autres. Il est singulier, spécifique. Le massacre déclenché en 1994 a eu pour but d’éradiquer les Tutsi du Rwanda. Il s’agissait de les tuer tous. Aucun témoin ne devait survivre. Pour s’en assurer, des barrages sur l’ensemble du territoire ainsi que sur les frontières furent dressés.

Quant au chiffre, il faut dire qu’il donne la mesure mais échoue à faire apparaître ce qu’il mesure. Derrière le million de morts, il faut penser à un million d’individus, un million de situations. Les uns venaient de naître, d’autres s’apprêtaient à se marier ou venaient d’avoir leur premier bébé. Les uns venaient d’entrer dans leur vie active et professionnelle. Ils avaient des talents, ils faisaient des projets. Ce fut la disparition d’un monde. Ce sont des destins, des ressources pour la nation rwandaise et pour l’humanité.

Le chiffre d’un million mesure l’empilement des corps mais il ne dit pas les conditions dans lesquelles il a été réalisé. Il ne dit rien des corps d’enfants écrasés sur les murs, des femmes éventrées, du viol et des mutilations sexuelles. Il ne dit rien du traitement des corps enfouis dans les fosses communes comme de vulgaires déchets dans un dernier acte d’humiliation, de deshumanisation et d’annihilation.

Mais pour peu qu’on veuille y réfléchir, au-delà des individus, il y a des valeurs. L’ordre de tuer est précédé par celui de casser les ressorts de la cohésion et du vivre ensemble en société. Un document publié en décembre 1990, Les dix commandements des Bahutu, appelle à se séparer des Tutsi, à ne plus épouser leurs filles, à ne plus en faire des secrétaires, à ne plus s’associer aux Tutsi dans les affaires. L’article 8 stipulait qu’il faut cesser d’avoir pitié des Tutsi. Dans le même mois, le Haut commandement se réunissait pour définir l’ennemi et la stratégie pour le combattre. Ils concluaient que le Tutsi de l’intérieur et de l’extérieur était l’ennemi principal. Il devenait ainsi non seulement possible mais aussi urgent et nécessaire de les tuer tous. Ils ont été livrés aux assassins par un État qui devait la même protection à tous les citoyens ; abandonnés par une communauté internationale qui, au sortir de la Shoah, avait juré qu’il n’y aurait plus jamais ça ; tués par le voisin avec lequel ils avaient tout partagé et en qui ils avaient toute confiance ; trahis et tués par leur mère, par l’oncle ou la tante ; assassinés à l’intérieur des lieux de culte par des hommes avec lesquels ils avaient prié la veille.

Ijoro ribara uwariraye. C’est un proverbe rwandais. Seuls ceux qui ont passé la nuit peuvent la raconter. Les auteurs du génocide le savaient. Tous les Tutsi devaient mourir avant le levé du jour. Je remercie les rescapés. Leur courage nous inspire. Leur témoignage est précieux pour la vérité et pour la justice. Par eux, par leur témoignage, nous savons ce qu’il s’est passé. Mais pour qu’ils parlent, pour qu’ils témoignent, il faut qu’ils sachent qu’ils seront écoutés. Je les salue et je voudrais leur exprimer toute ma sympathie.

À vous aussi Monsieur le Maire, je voudrais vous exprimer mes remerciements les plus chaleureux. Au nom des rescapés, je vous remercie d’être avec nous aujourd’hui. Votre présence est la manifestation de la continuité d’une amitié longue de 12 ans pendant lesquelles nous avons réalisé de beaux projets : ce jardin et la place Birara. Votre présence est une preuve d’un engagement personnel à porter ce choix de la Mairie de Paris à nous soutenir.

Par le travail que nous faisons dans les écoles, par les mémoriaux, nous participons au combat du vivre ensemble dans la cité, nous faisons un maillon de la chaîne une portion du rempart contre la discrimination, la haine de l’autre, le racisme et la xénophobie. Paris est une cité ouverte au monde. Sa diversité fait sa richesse, sa beauté et sa force. Mais il faut un lien, un ciment, la tolérance, l’acceptation de l’autre. À vos côtés, en lien avec d’autres acteurs, Ibuka France continuera d’intervenir dans les établissements scolaires, non dans le seul but de dire ce qu’il s’est passé en 1994 au Rwanda, mais aussi pour contribuer à semer dans les esprits des jeunes les graines de la citoyenneté, de la responsabilité et de l’esprit critique.

Le socle sur lequel reposent nos sociétés est étrangement fragile. Il s’agit d’un contrat auquel tout le monde adhère sans trop de contrainte. Nous rassembler pour nous souvenir est une excellente chose. Il fait chaud au cœur des rescapés de ne pas être seuls. Mais à quoi servirait-il de le faire si on laisse prospérer sur la toile, dans les médias et dans les maisons d’édition des thèses négationnistes ? La solennité de la cérémonie du 7 avril peut-elle faire oublier le discours de haine anti-Tutsi et les crimes perpétrés dans l’Est du Congo ? Peut-on prétendre rendre sincèrement hommage aux victimes en fermant les yeux sur l’impunité ou en s’en accommodant ? La mémoire est une incitation à la vigilance, à contrer les saillies injurieuses, à agir lorsque le discours se diffuse et infuse, à dire non avant qu’il ne soit trop tard.

Twibuke Twiyubaka

[Commémorer en se construisant]
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fgtquery v.1.9, 9 février 2024