Citation
[41:20]
Dominique de Villepin : Y'a pas de bonne décision dans l'urgence. Y'a juste une décision qui correspond à c'que vous êtes, à l'idée… C'est pour ça qu'il ouvre la porte. Parce qu'il se dit : "C'est quoi la France ?". "C'est quoi la France qui laisserait fusilier, euh, des milliers d'gens, devant l'entrée de l'ambassade ?". Et ra…, et je…, je…, je…, j'y fais référence parce que je l'ai vécu, moi, euh, en direct, euh…, dans la crise du Rwanda…, dans l'évacuation, euh, de… nos compatriotes. Avec des drames épouvantables de gens qui, effectivement ont été liquidés, des gens qui nous avaient aidés. Et…, une fois d'plus, quel quel soit les instructions qu'vous recevez, à un moment donné y'a un gars au bout d'la chaîne qui est tout seul et qui prend un risque ou qui prend pas d'risque. Et qui assume ce risque et qui a des conséquences, euh, vertueuses ou des conséquences tragiques.
[42:12]
[…]
[42:40]
Thomas Snégaroff : Je comprends et j'entends votre, euh, votre, euh…, votre émotion en regardant ça. Et surtout en pensant à votre, euh, passé au Rwanda auprès de…, de François Mitterrand. Mais… j'ai quand même le sentiment que c'est pas un geste diplomatique qu'il fait. C'est un geste humain. Le geste des diplomates, ça a été de dire, dans un bureau froid, sans l'urgence : "On va garder les portes fermées".
[42:59]
Dominique de Villepin : Absolument. Vous avez raison.
[43:01]
[…]
[43:50]
Dominique de Villepin : Dans ces moments-là, la règle d'or au Quai d'Orsay, c'est… : "Faites au mieux" [rires dans la salle]. Voilà. Eh oui. Mais "Faites au mieux". Voilà. "Faites au mieux", qu'est-ce ça veut dire ? C'est-à-dire "Faites au mieux" mais n'oubliez jamais : vous êtes Français, vous représentez la France. Quelle est l'idée que vous vous faites de la France dans la crise que vous allez vivre ? Comment vous défendez cette idée-là ? Et, donc, soyez à la hauteur de la tâche. Bon, en gros, démerdez-vous mais…
[44:20]
Thomas Snégaroff : [Sourire] Mais faites-le bien. Oui, oui.
[44:21]
Dominique de Villepin : Mais restez Français…, restez Français. Et qu'on soit fier de vous.
[44:24]
[…]
[48:46]
Thomas Snégaroff : Est-ce que c'est des situations que vous avez déjà connues, vous, dans votre pratique, euh, politique ou diplomatique… au Quai d'Orsay ou dans des ambassades, euh…, voire au secrétaire général, euh…, de la…, de l'Élysée, enfin… vous avez été au plus proche du pouvoir ?
[49:00]
Dominique de Villepin : Je…, j'lai connu dans différentes, euh, situations. J'vous…, j'vous en donnerai une, euh…, qui…, qui…, qui montre à quel point… y'a…, y'a pas d'bonne décision. Mais on prend le risque et on le fait courir à d'autres. Dans, euh…, le…, le…, les derniers moments de la… dernière évacuation, euh, du Rwanda, euh, mon secrétariat reçoit un coup d'fil, euh, d'une famille, euh, dans la banlieue parisienne, euh, qui nous alerte sur le fait que y'a une enfant, une jeune…, une petite fille, qui est, euh…, dans…, dans la…, la…, la banlieue d'Kigali et qui, euh…, est cernée par l'arrivée d'un certain nombre de…, de combattants qui, euh, tuent tout c'qui bouge. Et cette petite fille, euh…, la question se pose de son exfiltration. Et, euh, cette famille dit, euh : "Il faut absolument la faire sortir, euh…, c'est…, c'est…, elle va être…, elle va être tuée, elle va être…". Bon. Euh, ma secrétaire avait l'habitude de renvoyer tout ça sur, euh, sur, euh…, la cellule de crise. Et là elle passe la porte, elle me dit : "Voilà, on a c'cas là". Et donc moi j'appelle les armées, euh, qui étaient sur place dans la procédure d'évacuation et…, et je dis, euh…, il d'vait être minuit, euh, je dis : "Voilà, est-c'qu'on peut s'aventurer jusque dans c'quartier ?". Et la réponse m'arrive des…, des gens sur place, des militaires sur place en m'disant : "C'est très périlleux, c'est un quartier qui…, qui effectivement est complètement investi, quasiment complètement investi. Mais, me disent-ils, on essaie quand même". Ils vont, là-bas. Ils arrivent sur le…, l'entrée d'la porte de la p'tite fille. Et là, la famille qui avait la p'tite fille refuse de donner la p'tite fille parce que l'évacuation se faisait sur le Congo… et pas sur Paris. Et qu'ils craignaient qu'elle soit perdue, euh, dans les pays voisins et…, et…, et pas rapatriée vers la France. Donc ils ne la donnent pas. Une demi-heure après, on reçoit à nouveau l'appel de cette famille, en disant : "Y'a un malentendu, ils n'ont pas compris". Euh, bon. Et donc je rappelle les militaires sur place. Et là j'leur dis : "Mais…". Et là il me disent, euh : "Honnêtement, c'est…". Et j'leur dis : "Écoutez, faites tout c'que vous pouvez". Et ils l'ont fait… [Au bord des larmes] Vive l'armée française [applaudissements de la salle].
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