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CHAPITRE 15
Le FPR assassine sauvagement
deux gendarmes français et l'épouse de l'un d'eux
Régine vivait dans le quartier de Kacyiru, dans l’une des
belles maisons dites du MRND, à quelque cinq cents mètres à
vol d’oiseau du Conseil National du Développement (CND),
le bâtiment de l’Assemblée nationale où était installé, depuis
fin décembre 1993, le bataillon du FPR. Entourée de ses cinq
enfants et de quatre de ses voisins, elle tremble depuis le matin
de ce 7 avril, car le FPR et la Garde présidentielle (GP) échan-
gent des tirs d’artillerie. Cataloguée MDR à cause de son mari,
numéro 3 du ministère des Affaires étrangères, elle redoute une
descente des membres de la GP à son domicile. Elle a eu l’idée
de solliciter la protection des militaires français qui habitent à
deux maisons de la sienne, tout près du rond-point de Kimi-
hurura, afin qu’il la cache, elle, sa famille et les quatre petits
voisins. Elle ne leur a jamais parlé, mais ils ont l’air gentil.…
Elle se sentirait en sécurité chez ces étrangers.
Elle va frapper à leur porte. Un homme lui ouvre.
— J'ai peur. Est-ce que vous accepteriez de me cacher avec
mes enfants ? lui déclare-t-elle.
— Je ne peux pas prendre la décision, car je ne suis pas le
propriétaire des lieux. Revenez quand mon ami et sa femme
seront de retour.
Quelque temps plus tard, Régine aperçoit depuis chez elle
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le couple de Français qui rentre chez soi. Grâce à une échelle,
elle enjambe la clôture, interpelle les Français et les convainc
de l'héberger avec les neuf enfants. Apaisée et folle de recon-
naissance pour ses nouveaux amis, Régine passe une nuit à peu
près calme.
— Ce couple était d’une gentillesse extrême, se souvient-
elle (1), encore toute émue à l’évocation de ses protecteurs. Ils
n'avaient rien à manger parce que la femme n'avait pas eu le
temps de faire des courses. Nous sommes convenus que le
lendemain, je lui ferai acheminer des vivres en les faisant passer
par les jardins.
Régine ne connaît pas alors les noms et fonctions de ses
hôtes : l’adjudant-chef Didot, sa femme Gilda et l’adjudant-
chef Meier. Elle n’a pas entendu ou ne se souvient pas avoir
entendu Didot parler par radio avec plusieurs correspondants.
Parmi eux, il y avait madame Cussac dont il prenait régulière-
ment des nouvelles, car son mari avait été rappelé à Paris et elle
était restée seule avec son jeune fils. Tout d’abord, Didot lui
avait annoncé l’arrivée de Gilda. Finalement, il lui avait dit
renoncer à son projet :
— Je ne peux emmener ma femme chez vous, il y a trop
d’abeilles [madame Cussac a pensé que Didot voulait désigner
par là les tirs d’artillerie]. Je l’emmène chez Sabriès [un
commandant de gendarmerie].
Quelque temps plus tard — un flou qui traduit la difficile
datation des événements —, des soldats sonnent au portail. Les
scènes qui suivent proviennent des seuls souvenirs de Régine :
— Ce doivent être des soldats de la Garde présidentielle, ils
parlent kinarwanda; allez-vous cacher!
La femme n’éprouvait d'inquiétude que pour Régine et ses
enfants, lesquels sont allés se cacher sous les lits. Il s’est avéré
qu'il s'agissait en réalité de soldats du FPR. Régine ne se
rappelle plus exactement leur nombre : cinq ou six... Ils ont
1. Entretiens avec l’auteur, mi-août 2005.
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désarmé les deux hommes et demandé à la femme d’aller cher-
cher les autres armes se trouvant dans la maison. Jusque-là, les
soldats n'étaient pas brutaux avec les Français. La femme a fait
sortir Régine et ses enfants de leur cache. Les soldats étaient
très énervés contre Régine.
— Pourquoi êtes-vous venus vous réfugier chez des Français ?
— Parce que nous avions peur des miliciens et des membres
de la GP et que nous pensions que les Français pouvaient nous
protéger.
Les soldats du FPR l'interrogent. Régine décline son iden-
tité et le nom de son mari. Un officier prend alors son talkie-
walkie pour demander des instructions. Elle n'entend pas ses
propos, car l’homme parle très doucement. Après avoir
raccroché, le ton de l'officier change complètement. Le nom
de son mari a probablement provoqué ce revirement. Parce
qu’il est du MDR, proche de Faustin Twagiramungu, et donc
en très bonne intelligence avec le FPR.
— N’aie pas peur, on ne fait rien aux femmes et aux enfants,
on traque seulement les militaires d'Habyarimana.
Quelques militaires sont alors chargés de raccompagner
Régine jusque chez elle et se comportent comme s'ils étaient
devenus ses amis. Régine et ses enfants doivent donc quitter la
maison des Français. Dans le jardin, ils voient le propriétaire
des lieux assis par terre, sous le contrôle étroit des soldats,
tandis que sa femme et l’autre militaire sont debout. Les Fran-
çais ne parlent pas. C’est la dernière image qu’elle emporte
de ses protecteurs.
Arrivée chez elle et encore sous le choc, elle s'écroule dans le
corridor et s’endort... Combien de temps s'est-il écoulé?
Régine ne sait plus : «Une partie de ma mémoire s’est envolée»,
dit-elle. C’est alors que son veilleur vient la trouver. Il n’a pas
l'air dans son état normal. Il tient des propos qui, dans un
premier temps, lui semblent complètement incohérents.
— Il faut qu’on quitte la maison parce qu'on va nous tuer,
lui répète-t-il.
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— Mais pourquoi dis-tu cela? Les militaires ont été très
gentils avec nous et nous ont raccompagnés jusqu'ici
— J'ai tout vu, ce sont des barbares, ils les ont tous tués. ..
Par bribes, Régine comprend que son veilleur a, sans être
vu, assisté à l’exécution sauvage des deux hommes, de la
femme, de leur propre veilleur et du chien. Et de donner des
détails macabres : une joue qu’il a vu tomber après avoir été
tranchée par une machette; du sang qui gicle partout, des
coups qui pleuvent, des poignards et des machettes qui
coupent, tranchent, s’enfoncent dans les chairs…
«Mon veilleur était sous le choc, il était comme fou et
voulait partir tout de suite. Il voulait que je parte immédiate-
ment pour me mettre à l'abri à l'hôtel Méridien tout proche. Je
pensais que c'était trop dangereux. Après ce que je viens de
voir, je n'ai pas le choix, je pars vers le Méridien, m'a-t-il dit. Je
lui ai demandé de revenir me chercher s’il estimait que c'était
possible. »
Finalement, Régine rejoint le Méridien quelque temps plus
tard, avant d’être acheminée vers Byumba, en zone FPR.
Toujours choquée, elle revient sans cesse sur un détail
absurde qui l’obsède depuis le 8 avril : «Oh là là, si au moins
ils avaient mangé avant de mourir. »
Les deux militaires français assassinés faisaient partie des 24
hommes laissés au Rwanda après le départ de Noroît, en
décembre. L'adjudant-chef Didot avait pour mission d’entre-
tenir les postes radio, de type Motorola et PP13, dont la
portée n'excède pas une dizaine de kilomètres, de la mission
française et des FAR. L’adjudant-chef Meier était conseiller PJ
auprès de la Gendarmerie rwandaise. La femme assassinée,
Gilda, était l’épouse de Didot.
Pour quelle raison ces deux gendarmes furent-ils mis à
mort ? qu'avaient-ils fait ou quelle menace représentaient-ils
pour susciter une telle sauvagerie? Le colonel Marchal,
responsable de l'opération belge KIBAT, a la réponse. Dans
le courant du mois de février 1994, alors qu'il rendait visite
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au chef du bataillon du FPR basé au CND, Charles
Kayumba l’emmena dans un lieu qui surplombe Kigali. De
ce point, il lui désigna tous les endroits de la capitale où
étaient installés des appareils d'écoutes. Il lui montra alors
une villa, située près du rond-point de Kimihurura, sur le
toit de laquelle des antennes étaient bien visibles. Kayumba
lui fit comprendre que, dès qu’il le pourrait, il ferait cesser
ces écoutes.
— Saviez-vous que la villa était habitée par des gendarmes
français et avez-vous prévenu l’ambassade de France de cette
menace ? ai-je demandé à Marchal.
— Non! Je pensais qu’il s'agissait d’un système d’écoutes des
FAR ou de la Gendarmerie, m'a répondu le colonel belge.
Didot n'«écoutait» pas les FPR au CND. Mais le «malen-
tendu» était là. L'adjudant-chef était un radio amateur
passionné, qui s'était équipé d’un très bon matériel. Il aimait
entrer en relation avec la planète entière. Ses compétences en la
matière avaient été mises à profit pour compléter le réseau
d'alerte des Français. Sa position en un point élevé de la ville
en faisait un bon relais — avec du matériel Yesu — entre la ville
de Kigali et Kanombe, près de l'aéroport, que l'ambassade de
France ne pouvait joindre directement. Il était donc logique
que le FPR, à l’aide d’appareils gonio suffisamment sophisti-
qués, ait pu localiser l'installation de l’adjudant-chef Didot.
Le patron de KIBAT n'eut connaissance de l'identité des
occupants de la villa que lorsque le lieutenant-colonel Maurin
lui demanda de récupérer les corps. À la fin de l'après-midi du
8 avril, prévenu par Régine qui avait trouvé refuge dans l'hôtel,
le patron du Méridien prévient l’ambassade, qui informe
Maurin, de l'assassinat des trois Français. Maurin cumule alors
les fonctions d’adjoint à l’attaché de défense, absent, et, à ce
titre, de responsable des coopérants militaires Terre, de chef
opérationnel de tous les militaires français au Rwanda et de
conseiller du chef d'état-major des FAR. Il est d’autant plus
affecté par la nouvelle de cette mort qu’il était proche de Didot
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et de sa femme, et que, la veille, il leur avait intimé l’ordre de
quitter leur villa, beaucoup trop exposée.
Maurin prend contact avec la MINUAR pour récupérer les
corps. C’est le colonel Marchal qui prend l'affaire en main.
Une première fois, il se rend avec son secrétaire dans la parcelle
où ont été tués les Français, mais les combats sont si intenses,
entre la Garde présidentielle et le CND, qu’ils doivent
renoncer à s'attarder sur les lieux. Le lendemain, une nouvelle
mission, plus nombreuses, est montée. Alors que le major-
médecin belge Théry, accompagné de deux capitaines sénéga-
lais, fouille le terrain, des militaires assurent la sécurité de
l'opération. On découvre les cadavres du chien et du veilleur.
Plus tard, ce sont, enterrés au fond du terrain, les cadavres
abîmés des trois Français. Pendant tout le temps de la fouille,
Maurin est inquiet, car les forces spéciales sont sur le départ.
Il a décidé qu’il ne partirait pas en laissant les corps des trois
Français en terre rwandaise.
Les dépouilles des deux gendarmes et de Gilda lui sont
remises à l’aéroport, le 13 avril à 14h 10, par Théry. Maurin, le
chef d’escadron Forgues et l’adjudant-chef Bach procèdent rapi-
dement à leur identification. Les mises en bière sont faites en
présence du médecin commandant Grosjean, du 3° RPIMa. Les
cercueils quittent Kigali à 17h30 pour Bangui, accompagnés
par des éléments du 3° RPIMa. Les certificats de décès, datés
du 6 avril, mentionnent que les Français sont décédés de
«mort accidentelle». Avant d’être réembarqués dans un avion
à destination de Paris, les corps sont déposés à la morgue de
Bangui.
Les cercueils arrivent au Bourget le 15 avril. François
Léotard et Michel Roussin leur rendent hommage. Les services
du ministère de la Coopération ont assuré aux journalistes
curieux que «leur mort n'était pas liée à leur fonction, mais à
leur résidence, et au fait qu’ils auraient caché des Tutsis chez
eux.» Manière discrète d'affirmer qu’ils auraient été assassinés
par des miliciens hutus.
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Paul Kagame, cynique, s’est amusé de l’embarras des offi-
ciels français à évoquer ces trois morts. À François Misser qui
écrivait sa biographie, Vers un nouveau Rwanda (2), il confie
qu'un journaliste de TV5 lui aurait rapporté les confidences
d’un général français à propos de ces gendarmes tués par le
FPR. Que faisaient donc ces militaires, alors que la France
affirmait qu'ils avaient tous quitté le Rwanda? questionne
Kagame avant de lancer ses sous-entendus :
— Quand vous rentrerez, demandez donc au général qui
sont ces officiers et ce qu’ils faisaient au Rwanda.
Kagame, comme Kayumba, était persuadé que les
gendarmes français étaient postés à Kigali pour intercepter les
messages du FPR.
Pour des raisons que j'ignore, la France est restée de la plus
grande discrétion sur l'assassinat de ces trois Français. Aucune
action judiciaire n'a été notamment diligentée par ses soins.
2. Coédité par les éditions Luc Pire et Karthala, 1995.