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Num
29722
Date
Janvier 2022
Ymd
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36816537
Pages
19
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Title
« Afin de mettre une marque en ce temps ». Kaduha, avril 1994 : un album de l’attestation
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Type
Article de revue
Language
FR
Citation
« AFIN DE METTRE UNE MARQUE EN CE TEMPS »
Kaduha, avril 1994 : un album de l’attestation
Hélène Dumas
Anamosa | « Sensibilités »
2021/2 N° 10 | pages 28 à 45

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ISSN 2496-9087
ISBN 9782381910413
DOI 10.3917/sensi.010.0028

HÉLÈNE DUMAS

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K A D U H A , AV R I L 1 9 9 4 :
U N A L B U M D E L’AT T E S TAT I O N

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« A FI N DE
M E T T RE U N E
M A RQ U E EN
CE T EM P S»

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Rwanda, 1991-1994. Planification et mise en œuvre du génocide
perpétré contre les Tutsi, Kigali, janvier 2021, p. 156.
2 Née en 1936, Sœur Milgitha meurt à l’âge de 80 ans, en

février 2016.
3 Citons notamment le père d’origine croate, Vieko Curic, attaché

à la paroisse de Kivumu (Gitarama) qui a sauvé un nombre
important de personnes pendant le génocide. Il a été assassiné
en 1998 sans que la lumière ait été faite sur les circonstances et
les auteurs de ce meurtre. On trouvera un portrait du père Vieko
Curic in African Rights, Hommage au courage, Londres, 2002,
p. 46-55.

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4 Entretien avec Marie-Goretti Mukakarinda, rescapée du
génocide, ancienne infirmière au centre de santé de Kaduha.
Butare, 21 mai 2017.
5 Sœur Milgitha, « Afin de mettre une marque en ce temps. Nous
sommes assoiffés de justice et de lumière », Kaduha, 12 avril 1997,
p. 4.
6 La région de Gikongoro est marquée dans les années 1980 par
d’importantes famines. Ainsi, « à la fin de 1993, le préfet estimait
que 64 % de la population souffrait de pénurie alimentaire et que
48 % risquait en 1994 d’être en proie à la famine. », Human Rights
Watch et Fédération internationale des droits de l’homme, Aucun
témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda, Paris, Karthala, 1999,
p. 358.

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1 Les estimations varient entre 15 000 et 18 000 victimes dans
les divers documents présents dans l’album de Sœur Milgitha.
La Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG)
fait état de chiffres bien plus élevés : les corps de 47 311 victimes
ont été, selon l’institution, inhumés dans le mémorial de Kaduha.
Ajoutons que se trouvent dans le mémorial les corps des victimes
assassinées dans les collines avoisinant la paroisse, voir CNLG,

à mesure que les blessés fuyant les tueries des communes voisines rejoignaient la paroisse de Kaduha,
Sœur Milgitha est demeurée seule, en compagnie de
Sœur Quirina Lengsfeld, après le départ des deux
médecins algérien et allemand4. Une expérience de
solitude qu’elles partagent avec les milliers de Tutsi
convergeant vers le complexe paroissial situé dans
une région elle-même particulièrement isolée au
cœur de la préfecture de Gikongoro, dans la commune de Karambo.
Membre de la congrégation des Sœurs de Saint
Clément de Münster, Sœur Milgitha était arrivée au
Rwanda en septembre 1973 à la demande de l’évêque
de Butare Jean-Baptiste Gahamanyi, soucieux de
développer l’offre de soins médicaux dans son diocèse. Comme infirmière, elle prit donc en charge
le centre de santé de Kaduha, « à 58 kilomètres du
médecin le plus proche5 », dans un environnement
rural marqué par une pauvreté et un dénuement
extrêmes6. Le centre de santé prend place dans une
géographie paroissiale au centre de laquelle s’élève
une imposante église qu’entourent le presbytère, la
maison des religieuses, les salles du catéchuménat,
plusieurs établissements scolaires et un hôpital. Au
regard de la difficulté des conditions de vie dans ces
collines isolées, la paroisse représente le cœur de
la vie religieuse tout en pourvoyant aux nécessités
sanitaires, économiques et éducatives.
Des aléas de la vie quotidienne, on ne trouve toutefois pas trace dans l’album. Le génocide des Tutsi et,
plus précisément encore, le massacre de Kaduha, est

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Au creux d’un épais classeur noir, défilent près de
trois cents pages soigneusement agencées, répondant à l’exigence d’une narration. Celle du massacre
de plusieurs milliers d’hommes, femmes et enfants
tutsi réfugiés dans la paroisse de Kaduha au cœur
de la nuit du 21 avril 1994 1 . Véritable objet d’attestation, l’album composé par la Sœur allemande
Milgitha Kösser rassemble des fragments documentaires composites : photographies, correspondances,
billets d’avions, calendrier, reçus d’appels téléphoniques, coupures de presse, récits scripturaires,
chants religieux et prières. Remis peu avant son
décès au Rwanda en 2016 à Jean de Dieu Mucyo,
alors secrétaire exécutif de la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG), il y est
conservé depuis2 . La première impression de chaos
documentaire liée à son aspect hétéroclite s’estompe
quand apparaît l’ordre minutieux de l’agencement
des pages, puis les annotations manuscrites précises
de la religieuse accompagnant jusqu’aux pièces d’apparence insignifiante. C’est un récit probatoire qui
nous est donné à travers cet ego-document constitué
par l’une très rares religieuses occidentales à ne pas
avoir quitté le Rwanda lors des premières semaines
du génocide, quand les évacuations des étrangers
contribuaient à abandonner le Rwanda à un huis-clos
terrifiant 3. Refusant de priver de soins les malades
de son centre de santé, dont les rangs allaient grossir

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l’unique objet de cette attestation. Le système probatoire privilégié par Sœur Milgitha articule entre eux des
éclats archivistiques très variés. Si les photographies7
forment l’essentiel du matériau, trois récits de rescapées, puis le sien propre, complètent l’ensemble documentaire auquel s’ajoutent une liste recensant les noms
et l’âge des survivants du centre de santé, celle des centaines de personnes ayant procédé à l’ensevelissement
des corps à la hâte et, enfin, divers types de correspondances avec les autorités diocésaines et administratives. L’originalité du corpus convoquant des modalités
documentaires aussi disparates invite à restituer le
témoignage de la religieuse dans le respect de sa forme
même, sans céder à la linéarité de la narration de son
récit intentionnellement placé en fin de volume. Texte
dont les intentions procèdent d’ailleurs d’une tout autre
forme d’attestation, non plus factuelle celle-ci mais religieuse. En effet, le témoignage n’a d’autre vocation que
de nourrir le procès en béatification de Sœur Euthymia,
figure tutélaire et source d’inspiration pour la religieuse
allemande8. Elle choisit de lui donner pour titre « Afin
de mettre une marque en ce temps ».
À l’échelle de l’ego-document constitué par Sœur
Milgitha, se dessinent avec précision les mécanismes
d’une politique génocide d’une efficacité effroyable
dans cette région de Gikongoro où la majorité des
victimes furent rassemblées dans les paroisses et
dans l’école technique de Murambi afin d’y être
exterminées9. Sans prétendre établir un récit définitif et exhaustif de l’histoire du massacre de Kaduha
sur la seule base de l’album de la religieuse, tentons
pourtant d’entrer par sa voix, par son regard et par
ses gestes, dans l’immense saccage humain, matériel
et religieux transmis par la matérialité de la source
qu’elle a si soigneusement constituée.

KADUHA, 21 AVRIL 1994 :
HISTOIRE D’UN MASSACRE
Du 7 au 21 avril 1994, des dizaines de milliers de
Tutsi originaires de la commune de Karambo mais
également des localités voisines de Muko, Musange
et Musebeya ont afflué vers la paroisse de Kaduha.

Les chronologies différenciées des premières
attaques ont contribué à grossir les rangs des réfugiés vers cette « maison de Dieu » réputée inviolable. Sans doute faut-il ajouter à cet acte de foi le
souvenir des massacres importants perpétrés dans
cette région du Bunyambiriri à la Noël 1963-1964,
au cours desquels les enceintes sacrées avaient alors
représenté un rempart efficace 10. Trente ans plus
tard, la fuite vers la paroisse est également encouragée par les autorités communales et le sous-préfet,
accréditant l’hypothèse d’un regroupement intentionnel en vue d’une extermination plus radicale11.
Présomption étayée par une série d’événements
successifs comme la soudaine surveillance des
gendarmes. Commandés par l’adjudant Ildephonse
Ntamwemezi, les militaires furent dans un premier
temps présentés à Sœur Milgitha et aux réfugiés
comme autant de garants de leur sécurité. Toutefois,
les indices inquiétants se multiplient : le 18 avril,
sur ordre des gendarmes, les malades les moins touchés sont contraints de quitter le centre de santé
pour rejoindre l’église et ses bâtiments attenants ;
les réfugiés se voient privés de toute liberté de mouvement, indispensable à la recherche de nourriture ;
les attaques des miliciens se font quotidiennes,
mais sont repoussées à coups de pierre. À la veille
du massacre, les collines entourant la paroisse forment autant de promontoires au sommet desquels
sont postés les tueurs, acheminés en nombre par le
véhicule d’un commerçant de Kaduha. Complétant
l’encerclement méthodique de la paroisse, de multiples barrières sont érigées, empêchant définitivement toute possibilité de ravitaillement en eau et en
nourriture. Sœur Milgitha et son personnel puisent
alors dans leurs stocks de vivres et de médicaments, insuffisants toutefois à satisfaire les besoins
d’une foule aussi nombreuse. Cette assistance ainsi
apportée aux réfugiés n’échappe pas à la vigilance
des gendarmes, des autorités locales et des habitants, et la religieuse semble avoir eu pleinement
conscience du danger auquel elle s’exposait :
Nous travaillions durant la journée dans le dispensaire auprès de nombreux blessés et malades
et des orphelins et durant la nuit dans l’église,

7 193 photographies datées de 1992 à 1995 sont rassemblées dans

l’album.
8 Sœur Euthymia est béatifiée par le Pape Jean-Paul II le

7 octobre 2001. Elle devient Bienheureuse le même jour que
l’archevêque arménien Ignace Maloyan assassiné en 1915 lors
du génocide des Arméniens et Nikolaus Gross, journaliste et
syndicaliste allemand opposant au IIIe Reich, torturé et pendu par
les nazis en 1945.
9 Les épicentres des massacres dans les communes composant
la préfecture de Gikongoro sont pour l’essentiel des paroisses :
Mushubi (7 avril), Kibeho (14 avril), Muganza (16 avril) puis
Kaduha le 21 avril. Le massacre de l’école technique de Murambi
eut également lieu le 21 avril. Voir notamment HRW et FIDH,
Aucun témoin ne doit survivre, op. cit., p. 378-390 et African Rights,
Damien Biniga. Un génocide sans frontières, « Témoin du génocide »,
Londres, juin 1999, p. 23-35. Si l’on s’en tient aux estimations du
gouvernement rwandais, plus de 100 000 personnes ont péri
dans la préfecture de Gikongoro, voir MINALOC, Dénombrement
des victimes du génocide. Rapport final, Kigali, avril 2004, p. 21.

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10 Les massacres de la Noël 1963-1964 dans la région de
Gikongoro ont fait l’objet de plusieurs dénonciations à l’époque
de la part de certains missionnaires et d’un coopérant suisse
Gilles-Denis Vuillemin. Des milliers de Tutsi s’étaient alors réfugiés
dans les paroisses de Kaduha, Cyanika et Kibeho. Selon les
estimations de la Croix-Rouge, 5 à 8 000 victimes périrent au
cours de ces tueries systématiques à Gikongoro. Voir « L’Afrique
à feu et à sang. Massacres au Ruanda. Et des chrétiens en ont leur
part », Témoignage chrétien, 6 février 1964 ; Jean-Pierre Chrétien
et Marcel Kabanda, Rwanda, racisme et génocide. L’idéologie
hamitique, Paris, Belin, 2013, p. 145-151 ; Jean-Claude Willame, Aux
sources de l’hécatombe rwandaise, Bruxelles, Paris, Institut africain,
L’Harmattan, 1995, p. 72-77.
11 HRW et FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, op. cit., p. 393. Selon
Marie-Goretti Mukakarinda également, ce regroupement relève
d’une intentionnalité évidente : « Du 8 au 15 avril, on a déployé
une ruse. Les gens n’ont pas été tués sur les routes pour qu’ils se
rassemblent à l’église de plus en plus nombreux », entretien cité.

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HÉLÈNE DUMAS

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Donc le 21/04/1994, le jour de tuer nos gens
j’étais au Centre de santé. On regardait à travers
les fenêtres les gens qui étaient habillés avec des
feuilles de bananier avec les machettes dans la
main en train de tuer les gens. Pour nous qui
n’avions pas l’espoir de vivre, nous étions morts
intérieurement16.

Le péril paraît alors d’autant plus imminent que les
menaces s’expriment dans une atmosphère d’impunité totale :

L’extermination des Tutsi de Kaduha s’étend donc
sur un temps particulièrement long. Déclenché par
les tirs de grenades, le feu est alimenté sans relâche
toute la nuit. Le colonel Aloys Simba17 en personne
vient au petit matin s’assurer du réapprovisionnement en munitions afin d’achever les derniers survivants. À 16 heures, les militaires cèdent la place à
d’autres tueurs munis d’armes blanches.
Seul le centre de santé et l’hôpital sont épargnés par les explosions. Sœur Milgitha attribue ce
« miracle » à l’intercession de « sa » protectrice,
Euthymia, dont elle conserve précieusement l’image
pieuse dans la poche de son tablier. Pourtant, c’est
moins le scrupule religieux que la corruption qui a
retenu la main des tueurs. Par deux fois au moins, la
religieuse a monnayé grâce à d’importantes sommes
d’argent la protection de son dispensaire où étaient
cachés une centaine de Tutsi18. Ces réfugiés étaient
dans leur majorité des enfants et des jeunes, âgés d’un
mois à 20 ans19, auxquels s’ajoutaient les membres
du personnel du centre de santé, de l’hôpital, et certains élèves de l’école agrovétérinaire voisine. Parmi
eux, beaucoup ont survécu au massacre du 21 avril,
comme cette jeune femme alors âgée de neuf ans :

Ils se montrèrent tout autour de nous, en cercle
sur les collines, surtout tard dans la soirée. Ils
chantaient des chansons de guerre et poussaient
des cris effrayants. Jour après jour, il y avait des
pillages et des attaques, et de plus en plus de personnes furent tuées13.

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La mise à mort de plusieurs milliers de personnes
exige une préparation minutieuse dont rendent
compte ces descriptions graduées des seuils de violence franchis jour après jour. Religieuses comme
réfugiés oscillent entre foi et résignation, comme
Sœur Milgitha le souligne dans les dernières lignes
tracées avant le récit du grand massacre de la nuit du
21 avril : « Tous comptaient sur l’aide de Dieu, mais
en même temps nous nous préparions à mourir 14 ».
Terrées dans le centre de santé, les Sœurs et les
infirmières tutsi assistent à l’assaut de l’église en pleine
nuit. La religieuse décrit en ces termes l’attaque coordonnée des forces armées, des milices et des civils :
Vers minuit les cloches sonnèrent, les gens chantèrent le Magnificat et une agitation se répandait. Vers 2.00 hrs du matin nous avons entendu
exploser des grenades. Le grand massacre avait
commencé. En 9 heures environ, 15 000 personnes étaient tuées de façon la plus cruelle. Et
ceci sur le seuil même de notre maison. […] Le
21 avril 1994 vers 16.00 hrs un calme total se
répandit. Tous étaient morts – dans l’église, dans
le Catéchuménat, dans la maison paroissiale,
dans toutes les écoles primaires de Kaduha, dans
l’atelier 15.

De même, Bernadette Uwamariya, cachée dans le
centre de santé, a observé les hordes de tueurs fondant sur la paroisse :

12 Sœur Milgitha, « Afin de mettre une marque en ce temps »,
op. cit., p. 6. Nous faisons le choix de retranscrire la syntaxe et

l’orthographe originales. Sœur Milgitha a annoté son album en
français, avec toutefois quelques passages en allemand. Elle
maîtrisait par ailleurs le kinyarwanda.
13 Ibid., p. 6-7.
14 Ibid., p. 7.
15 Ibid., p. 7-8.

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16 Bernadette Uwamariya, « L’attitude de la maison Euthymia

pendant le génocide qui a eu lieu au Rwanda en avril 1994 »,
tapuscrit composé de cinq feuillets, n.d. mais probablement
recueilli en partie en 1995 par la journaliste britannique Lindsey
Hilsum laquelle réalise un film documentaire contenant ce
témoignage l’année suivante, « Rwanda, the Betrayal »,
Blackstone Film, Channel 4, p. 3.
17 ICTR-2001-76-T, Le procureur contre Aloys Simba, jugement
portant condamnation, 13 décembre 2005, paragraphes 164-178.
Condamné à 25 ans de réclusion, sa peine s’est vue confirmée en
appel en 2007. Il a toutefois bénéficié d’une libération anticipée en
janvier 2019. Aloys Simba incarne une figure importante du cercle
extrémiste formé autour du président Habyarimana dont il est
le compagnon d’armes, l’un des « camarades du 5 juillet » ayant
porté ce dernier au pouvoir en 1973. En 1994, il jouit toujours de
son aura militaire et politique ainsi que de l’appui de son solide
réseau au cœur du pouvoir central.
18 Témoignage de Vénantia Mukanubaha, p. 3. Tapuscrit composé
de quatre feuillets traduits du kinyarwanda par Stany Gasasira,
n.d., mais probablement rédigé en 2006 afin d’écarter les
accusations portées contre Sœur Milgitha devant les gacaca. Les
deux principales accusations formulées contre elle concernent
l’expulsion de certains malades du centre de santé le 18 avril et qui
furent ensuite assassinés à l’église ainsi que l’ensevelissement de
centaines de corps entre le 23 et 26 avril sous la supervision de
l’adjudant Ildephonse Ntamwemezi.
19 Le 12 mai 2006, Sœur Milgitha dresse la liste des survivants
et des survivantes du génocide du centre de santé en plus des
personnels demeurés avec eux. Sur les 103 noms inscrits sur cette
liste, 74 sont des enfants âgés d’un mois à 20 ans. Voir « Liste des
personnes tenues, occupées et sauvées pendant le génocide de
1994 par les Sœurs de la Miséricorde / Centre de santé de Kahuda
où elles sont arrivées à partir du 6/04/1994 et dont une partie a
été évacuée par les militaires français le 23/06/1994 et une autre
partie le 07/07/1994. » Assortie d’une mention manuscrite, « Les
rescapées du centre de santé Kaduha 1994-Avril », fait à Kaduha
le 12/05/2006. Précisons ici que l’évacuation du 23 juin 1994
correspond au sauvetage de 60 enfants par l’ONG suisse Terres
des hommes, l’arrivée des hommes de l’opération Turquoise à
Kaduha datant quant à elle du 7 juillet.

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la maison paroissiale et les écoles, où étaient
rassemblées les personnes épuisées. Avec notre
personnel et quelques réfugiés encore assez forts,
nous essayâmes d’aider tout le monde. Nos efforts
étaient scrutés par les responsables et de nombreux Hutu infiltrés. Durant toute une semaine
nous étions encerclés par les ennemis12 .

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« Afin de mettre une marque en ce temps »

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Le chef leur a ordonné de sortir pour revenir
plus tard voir s’il n’y a pas de survivants pour
les achever. J’entendais tout ce qu’ils disaient et
j’ai attendu que tout soit calme pour sortir des
cadavres qui jonchaient le sol. Je suis sorti avec
une autre fillette de mon âge pour tenter d’aller
chez Sœur Milgitha. À la cour comme à l’église
où nous passions il y avait des petits enfants qui
tétaient encore leurs mamans mortes. […] Nous
avons erré parmi les cadavres sans savoir quoi
faire et à la fin nous avons trouvé un domestique
de Sœur Milgitha qu’elle avait envoyé pour lui
amener les enfants qui étaient encore vivants et
qui se trouvaient parmi les cadavres20.

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Deux jours après l’interminable assaut de la paroisse,
les deux religieuses allemandes se hasardent hors de
leur maison, à la recherche de survivants. Le geste
de secours est ici indissociable de celui de l’attestation. En effet, au cours de ces actions de sauvetage, Sœur Milgitha est munie d’un appareil photo.
Grâce à lui, elle restitue dans son album une série
de 26 clichés datés du 22, 23 et 24 avril 1994.
Contrairement à un lieu commun tenace, le génocide des Tutsi ne s’est pas déroulé « en direct », sous
l’œil des caméras internationales, à plus forte raison
dans une région aussi difficile d’accès que Kaduha21.
En outre, les photographies de la religieuse appartiennent à une catégorie plus rare encore : celle
des images amateurs22 . Elles se veulent autant de
preuves du massacre, du saccage impitoyable qui s’est
alors déployé sur le corps des hommes, des femmes,
des enfants mais aussi sur les lieux et les objets du
sacré, sur les bâtiments paroissiaux enfin, littéralement mis à sac. Attestation de la violence nue,
ces clichés défient toute possibilité de description.
Ils autorisent toutefois une interprétation des choix
probatoires opérés par Sœur Milgitha. C’est d’abord
l’église qui est objet de son attention, les premières
photographies datant du 22 avril – soit le lendemain même du massacre – représentant une façade
latérale, puis l’intérieur de l’édifice. Sans surprise,
la profanation du sacré occupe une place centrale
dans son corpus : le 24 avril, un cliché assorti de la
note manuscrite suivante « Église Kaduha devant
les sainte sacrements » montre l’autel couvert de
débris, une large tache de sang maculant le mur, à
20 Témoignage de Vénantia Mukanubaha, témoignage cité, p. 2.
21 On trouvera une étude circonstanciée sur les images du
génocide – essentiellement produites par des photojournalistes –
dans le livre de Nathan Rera, Rwanda, entre crise morale et malaise
esthétique. Les médias, la photographie et le cinéma à l’épreuve du
génocide des Tutsi (1994-2014), Dijon, Les Presses du réel, 2014, en

particulier le premier chapitre.
22 Figurent parmi ces images amateures des rushs d’une vidéo
tournée à Kigali le 13 mai 1994, retrouvée par le juge d’instruction
belge Damien Vandermeersch lors d’une commission rogatoire
internationale exécutées en 1995. Celles-ci seront utilisées lors
du procès en Belgique en 2009 du responsable national des
Interahamwe, Ephrem Nkezabera. On peut en voir certaines
séquences dans le film de Marie-France Collard, Bruxelles-Kigali,
Groupov, 2011.

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l’endroit où la Croix s’élève. Prises à la même date,
deux photographies sont réunies sur une même
page de l’album : une image pieuse du Christ jetée
à même la boue, au milieu de déchets épars, puis
une Vierge surgie de monceaux de papiers renversés
par un pillage méthodique. Ses mains sont coupées.
De cette statue amputée, Sœur Milgitha écrit :
« Les 2 mains a été trempé avec les sang des corps
qu’on a tué !! » Cette Vierge mutilée n’est pas seule
témoin du massacre pour la religieuse, qui ajoute
une autre image : celle d’une statue plus imposante,
marquant l’entrée de la paroisse. Cette dernière ne
porte la marque d’aucune offense perceptible, elle
est intacte. C’est pourtant à ses pieds, sous son
regard, entre ses mains ouvertes, que furent tuées
les victimes capables de monnayer leur assassinat
par balle plutôt que par les lames des machettes ou
les clous des gourdins23.
Portes et fenêtres arrachées, parapets de briques
effondrés, murs et sols de ciment forés d’éclats de
grenades, cloisons éclaboussées de sang : la dévastation des bâtiments occupe également l’attention
photographique de Sœur Milgitha, prouvant l’extrême violence de l’attaque de la nuit du 21 avril.
Au milieu des clichés du saccage matériel, apparaît
l’image presque incongrue d’un frigidaire. La légende
dissipe aussitôt cette impression d’étrange trivialité :
« 24.04.1994. On a trouvé un enfant vivant dans les
frigidaire ! » Au fil de l’album, émergent les portraits
photographiques de petits survivants : deux enfants
grièvement blessés trouvés dans des trous, un garçonnet terré dans le clocher de l’église, un autre
enterré vivant dans le jardin de la maison des Sœurs,
ses cheveux seuls dépassant du sol24. D’autres types
de documents nourrissent ces éclats biographiques
de la tragédie du génocide : comme ce fragile morceau de papier dont on devine à la graphie empressée
qu’il a été rédigé à la hâte. Signé de l’abbé Léodomir
Mudaheranwa et daté du 22 mai 1994, il accompagne
le refuge d’une fillette au centre de santé. Ses mots
griffonnés au milieu du danger, les voici :
Sœur Milgitha,
Ce matin en quittant ici, je vois à votre porte
un enfant qui veut te voir : c’est une réfugiée,
longtemps elle s’est cachée, mais hier là où elle
était on l’a chassée. Alors elle a entendu que tu
accueilles des enfants réfugiés. Moi je ne pouvais

23 La légende précise en effet : « La Statue-Vierge-Maria devant
l’entrée Paroisse Kaduha ! Ici on a tué beaucoup les Tutsi par
les fusils pour l’argent !!! ». Sœur Milgitha évoque également
ces transactions macabres dans un article paru dans la presse
allemande, voir Asmus Hess, « “Und trotzdem : Gott war
da” » [« Et pourtant, Dieu était là »], Brigitte, avril 2002, p. 119.
Traduction de l’allemand : Juliette Bour. Je tiens à remercier
Juliette Bour et Nicolas Rault pour leur aide précieuse dans
l’exercice de traduction de l’allemand.
24 Outre les photos de ces enfants, les circonstances de leur
sauvetage sont également relatées par Sœur Milgitha dans
l’article de Brigitte, art. cité., p. 119.

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HÉLÈNE DUMAS

10/12/2021 13:00

« Afin de mettre une marque en ce temps »

Le 23 avril, je quittais comme tous les jours, seulement accompagnée de nos gardiens la maison
– sans protection policière – pour chercher des
survivants. D’abord nous étions salués par un
grand nombre d’interahamwe (jeunes). Ils surveillaient, munis de machettes et de massues, les
environs des bâtiments. Ils étaient assis parmi
les cadavres et attendaient des survivants. En ce
moment-là mon apparition ne leur a du tout plu.
Je me suis introduite et j’ai affirmé de ne pas être
armée. Ils m’ont suivie jusqu’à mi-chemin de la
Maison Euthymia et ont continué à chercher des
Tutsis. Très calmement, je leur ai répondu que je
ne connaissais que des Rwandais26 !

L’aplomb de la religieuse n’entame guère l’énergie
meurtrière des assassins. À la recherche de rescapés
au milieu du charnier, Sœur Milgitha découvre
une femme grièvement blessée, rampant au sol,

ABANDONNÉS DES HOMMES,
ABANDONNÉS DE DIEU ?
Le soin de conservation documentaire marquant l’ensemble de l’album se porte dès les premières pages sur
deux récépissés de communication téléphonique datés
du 10 avril 1994 à destination d’une correspondante
allemande, la supérieure de l’ordre de Saint Clément
à Münster. À deux reprises, Sœur Milgitha a alerté sa
hiérarchie afin de demander de l’aide « pour les fuyards
errants dans Kaduha ». Il semble également que son
appel ait été transmis au ministère des Affaires étrangères puis au Chancelier Helmut Kohl lui-même. Sur
la page suivante, la photographie de l’église dévastée et
emplie de corps dit la vanité de l’alerte sonnée dix jours
plus tôt en Allemagne. Dépourvue de tout soutien
diplomatique, la religieuse ne peut davantage s’appuyer
sur le clergé rwandais. Une survivante du centre de
santé résume cette absence par une formule lapidaire :
« Durant ce temps du génocide, on dirait que l’Église
n’existait pas29 ! » Les 7 et 8 avril, quand les violences
ont pris pour cible les Tutsi de la commune voisine de
Muko, inaugurant les premières fuites vers Kaduha,
la paroisse n’était plus sous l’autorité de son prêtre.
L’abbé Jean-Marie Vianney Niyirema avait été assassiné dès le 7 avril au Centre Christus, avec l’ensemble
des pasteurs tutsi du diocèse de Gikongoro venus
à Kigali quelques jours plus tôt accompagner leur

27 Asmus Hess, « “Und trotzdem : Gott war da” » [« Et pourtant,
Dieu était là »], Brigitte, article cité, p. 119. De même, la légende de
25 Le comportement exemplaire de l’abbé Léodomir

Mudaheranwa nous a été confirmé par Marie-Goretti Mukakarinda
qui l’a qualifié de « imfura y’u Rwanda », c’est-à-dire de personne
d’honneur, entretien cité.
26 Sœur Milgitha, « Afin de mettre une marque en ce temps » op.
cit., p. 8.

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la photo indique : « Madame, on la trouvé en dessous du cadavres
vivant !! On la préparé pour la transporte au Centre de Santé. Mais
les Interahamwe sont venu pour la tuer !! »
28 Asmus Hess, « “Und trotzdem : Gott war da” » [« Et pourtant,
Dieu était là »], Brigitte, article cité, p. 119.
29 Bernadette Uwamariya, « L’attitude de la maison Euthymia… »,
témoignage cité, p. 4.

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D’autres portraits succèdent aux photos prises pendant le génocide, racontant d’une manière différente
le destin des survivants du centre de santé. Ainsi trois
clichés d’apparence anodine montrent-t-ils une jeune
femme, un timide sourire aux lèvres, posant devant
l’objectif de la religieuse. Un regard plus attentif distinguera ensuite le lieu dans lequel elle présente son
visage à la photographe : une latrine. Sous les clichés, une légende, tracée en français et en allemand :
« Sauvée d’une latrine. Paroisse Kaduha. Après
13 jours on la enlever trop épuissé et plain d’odeur de
W-C. Elle vit à Butare-bien mariée ». Ici, l’attestation
des conditions atroces de la survie de la jeune femme
se mêle à l’évocation d’une existence plus heureuse
dans l’après-coup. L’exercice est répété plusieurs fois
dans l’album, suggérant le maintien des liens entre
Sœur Milgitha et les rescapés.
Ces esquisses photographiques de parcours
individuels s’achevant sur un épilogue moins tragique ne teintent toutefois pas l’album d’une forme
de mièvrerie. Sœur Milgitha n’est pas parvenue à
sauver tous les survivants du massacre du 21 avril.
Cet échec, elle en atteste également. Une photo,
sans doute la plus terrible de l’album, signe son
impuissance face à la détermination des tueurs. En
s’aventurant à l’extérieur de son domicile et de son
dispensaire, Sœur Milgitha s’était attirée le courroux des miliciens. Elle raconte :

incapable de marcher et soulevant avec peine sa tête
couverte de plaies. À la hâte, elle commande à ses
employés d’apporter un brancard de fortune pour
l’acheminer au centre de santé. Mais les tueurs aux
aguets ont accouru : « Nous n’avons pu que nous
enfuir et avons dû laisser la femme étendue là. Je les
ai entendu la tuer avec des machettes27 ». Son image
subsiste dans l’album, quelques minutes avant sa
mort. Sœur Milgitha justifie par la nécessité de
l’attestation ce geste photographique : « Je devais
prendre la photo, personne d’autre n’aurait cru que
tout cela était arrivé28 ».
L’impératif probatoire s’inscrit ici dans une
parenté irréfragable avec l’exigence d’action. Non
sans danger. Celui-ci se révèle sans doute d’autant
plus grand que l’attestation-action de Sœur Milgitha
se déroule dans un huis-clos imperméable à tout
secours extérieur. En l’absence même de Dieu ?

32 / 33

pas la laisser derrière la porte parce qu’on pouvait
la tuer. Que faire ! Je vous l’amène, vous ferez ce
que vous pouvez. Abbé Léodomir25.

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HÉLÈNE DUMAS

30 Marie-Goretti Mukakarinda, entretien cité. Sur le massacre du

Centre Christus de Remera, voir le témoignage d’un moine, Victor
Bourdeau, daté du 16 avril 1994, « Journées d’horreur vécues
à Kigali du 7 au 12 avril 1994 », tapuscrit composé de 6 pages,
archives de Jean-Pierre Chrétien.
31 On trouvera notamment une lettre chaleureuse signée de Mgr
Gahamanyi adressée à Sœur Milgitha le 22 juillet 1994, rendant
grâce au Seigneur « pour avoir permis d’appeler [sa] famille
religieuse dans le diocèse. Il y voyait tout le bien [qu’elle allait]
procurer aux plus pauvres, aux plus démunis, aux malades, aux
infirmes, tous objets de sa tendresse ».
32 Cette absence a été reprochée par le Ministère public à Mgr
Misago lors de son procès. Voir services du Secrétariat général
de la conférence épiscopale du Rwanda, compte-rendu de la 7e
audience devant la Chambre spécialisée du Tribunal de grande
instance de Kigali, du 29 septembre 1999, p. 51. Mgr Misago fut
finalement acquitté en 2000. Il est décédé en 2012.
33 Marie-Goretti Mukakarinda, entretien cité. Elle avait déjà
souligné les humiliations infligées aux réfugiés par le prêtre lors
de la messe du 17 avril dans un témoignage publié en 1995, voir
African Rights, Rwanda. Death, Despair and Defiance, Londres, 1995,
p. 327. Selon cette dernière, ce prêtre aurait trouvé refuge en
France.

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particulièrement lucratif. En effet, les témoignages
convergent pour décrire sa prévarication, ce dernier
détournant les vivres fournis par la Caritas. À mesure
que la situation des réfugiés se détériore, le kilo de riz
se négocie à prix d’or, l’abbé Nyandwi engrangeant le
bénéfice de ses extorsions répétées34. Tous les survivants dont les témoignages sont réunis dans l’album
gardent le souvenir des spoliations orchestrées par
l’homme d’Église affaiblissant un peu plus une foule
déjà chancelante de faim : « La Caritas a intervenu et a
donné du riz. Pourtant, le Prêtre qui était à la Paroisse
Nyandwi Athanase ne l’a pas distribué aux réfugiés
comme prévu. C’était drôle et honteux pour ceux qui
voyaient cela35 ! » Sa rapacité s’est traduite ensuite par
des dénonciations, en appui de l’entreprise d’extermination. Une rescapée rend compte en ces termes de
l’art de la ruse employé par l’abbé pour venir en aide
aux tueurs le 21 avril :
C’est à ce moment-là que je me suis séparée de mes
parents et je courais de gauche à droite sans savoir
où aller. J’ai grimpé un des arbres fruitiers de l’Abbaye [le presbytère], aussitôt j’ai aperçu les miliciens interahamawe venir à moi et j’ai descendu,
j’ai rejoint l’Abbé Nyandwi JMV [il s’agit d’une
erreur sur le prénom] qui se tenait debout devant
sa maison et je lui ai demandé de me cacher, il m’a
conduit dans une des salles de son Abbaye [le presbytère] où j’ai trouvé beaucoup d’autres réfugiés. À
l’extérieur, les miliciens étaient en train de fouiller
les poches des cadavres et les dépouiller de leurs
vêtements que certains miliciens s’appropriaient.
Quand l’Abbé Nyandwi a vu que les massacres
étaient presque terminés à l’extérieur, il est allé
appeler les miliciens pour venir tuer tous ceux qui
croyaient avoir trouvé un refuge chez lui36.

Grièvement blessée à la tête, la jeune survivante,
alors âgée de neuf ans, se dissimule sous les corps
avant de rejoindre le centre de santé.
Trahie par les membres de sa propre Église, Sœur
Milgitha doit également redoubler de prudence face
à ses employés, comme en ce 22 avril où les gardiens
du centre de santé livrèrent aux miliciens plusieurs
malades37. Aucun secours à escompter non plus de la
part des autorités locales. Préfet, sous-préfet, bourgmestre semblent s’être rangés derrière le nouvel
ordre génocide. Ainsi Sœur Milgitha déplore-t-elle « la

34 D’après un témoignage recueilli par African Rights en 1995, avant
le génocide un kilo de riz se négociait à 5 francs rwandais (FRW),
tandis que lorsque les réfugiés ont afflué vers la paroisse, le prix s’est
élevé à 70 FRW sous l’effet de la spéculation crapuleuse de l’abbé
Nyandwi. Ibid., p. 316.
35 Bernadette Uwamariya, « L’attitude de la maison Euthymia…,
témoignage cité, p. 2.
36 Témoignage de Vénantia Mukanubaha, témoignage cité, p. 2.
37 Sous l’effet de la spéculation crapuleuse de l’abbé Nyandwi.
Ibid., p. 316.
Bernadette Uwamariya, « L’attitude de la maison Euthymia… »,
témoignage cité, p. 4.

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évêque Augustin Misago en partance pour Rome30.
Ce dernier, nommé à la tête du nouveau diocèse de
Gikongoro en 1992, ne comptait pas parmi les figures
familières de Sœur Milgitha, manifestement plus attachée à l’évêque de Butare Jean-Baptiste Gahamanyi
– lui-même originaire de Kaduha – avec lequel elle
entretenait des liens d’estime mutuelle depuis plus de
vingt ans31. Mais trop éloigné de la paroisse et privé de
l’étendue de son pouvoir car lui-même menacé comme
Tutsi, Mgr Gahamanyi est réduit à l’impuissance.
À l’évêché de Gikongoro, le secours espéré ne se
manifestera guère. On trouve à ce titre une lettre
de Mgr Misago adressée à Sœur Milgitha, écrite
plus d’un mois après le grand massacre du 21 avril
et exposant les raisons pour lesquelles il n’aurait pas
trouvé le temps de s’enquérir de sa sécurité et, surtout, de celle de ses protégés. Jamais il ne leur a rendu
visite, jamais il n’a manifesté par sa présence son
autorité protectrice32 . Dans la missive de l’évêque,
l’indifférence se conjugue à un jugement pour le
moins curieux concernant les comportements des
deux prêtres présents à la paroisse, que tout oppose.
Ainsi considère-t-il avec la même sévérité l’attitude
du premier, détournant l’aide alimentaire destinée
aux réfugiés et portant assistance aux tueurs, et celle
du second, dispensant la nourriture avec sollicitude
et sauvant les enfants survivants du charnier. Dans
les deux cas, les sources sont pourtant unanimes
pour souligner les manières d’agir radicalement
différentes des deux pasteurs catholiques. Quand
l’abbé Léodomir Mudaheranwa s’emploie à mettre les
enfants survivants à l’abri au centre de santé, l’abbé
Athanase Robert Nyandwi fait preuve d’une franche
hostilité aux Tutsi rassemblés à la paroisse. Celle-ci
s’exprime au cœur même de ses homélies d’après le
récit de Marie-Goretti Mukakarinda : « Le dimanche
17 avril, Nyandwi a célébré la messe pour les réfugiés.
Cette messe était une façon de les humilier, il leur a
dit : “Vous ne savez pas pourquoi vous êtes menacés ?
Mais c’est à cause de votre méchanceté33 !” ». Parallèlement aux sarcasmes lancés en pleine célébration, le prêtre investit son zèle dans un commerce

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« Afin de mettre une marque en ce temps »

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Un « bon soin » précaire restitué dans l’album par une
série de clichés retraçant les exhumations impressionnantes opérées en février 1995, afin d’offrir une
sépulture un peu plus décente aux victimes40.
Isolée du monde, témoin du massacre perpétré
au cœur même des édifices religieux par des catholiques sur d’autres catholiques alors même que le
Magnificat s’élevait dans l’église elle-même, Sœur
Milgitha admet avoir douté, douté de la présence de
Dieu. Bien vite, ses seules « défenses, le Rosaire et la
Croix41 » lui apparaissent comme dérisoires. Quand
le silence accable la paroisse après les longues
heures emplies du fracas des armes, elle confesse :
« Il me sembla que Dieu nous avait quitté42 ». Sa foi
est alors ébranlée au point de bouleverser le sens
même des textes sacrés :
Nous étions à peine en état de dire nos prières.
Les textes des psaumes nous rappelaient l’image
atroce des hommes, femmes et enfants massacrés,
dont le sang s’était mélangé aux eaux de pluies43.

Véritable document probatoire pourtant construit
en dehors de toute intention judiciaire, l’album
constitué par la religieuse met à nu la terrible matérialité du génocide des Tutsi. Au fil des pages se
donne à voir l’immense saccage déployé sur les
corps, sur les lieux et les objets du sacré. Pour peu
que l’on consente à le regarder de près, à ne pas
détourner les yeux, à ne pas feuilleter à la hâte les
clichés les plus insoutenables, Sœur Milgitha fait de
nous les témoins du déploiement de violence inouï
organisé minutieusement par les autorités civiles et
militaires contre les Tutsi réfugiés dans la paroisse
de Kaduha. En ce 21 avril 1994, ni les hommes,
ni les femmes, ni les enfants, ni même les icônes
religieuses ne furent épargnés. Le Magnificat s’élevant de l’église aux premières heures du jour n’a pas
ébranlé le scrupule religieux des tueurs également
catholiques. Ainsi l’un deux exigera-t-il de Sœur
Milgitha qu’elle lui offre une image de la Vierge
quelques jours après le massacre.
Dans le huis-clos de la paroisse, l’église n’a pas
représenté le rempart spirituel tant espéré des victimes. Au cœur même de son enceinte, la vie devient
objet de spéculation quand une mort estimée moins
cruelle se paie à prix d’or, aux pieds de la statue de
la Vierge. Témoin de la subversion radicale de toutes
les valeurs religieuses, Sœur Milgitha atteste par
sa minutie documentaire la puissance d’une utopie
exterminatrice qui justifia la mise à mort d’un million de personnes entre avril et juillet 1994.

Hélène Dumas
Historienne, CNRS (CESPRA-EHESS)
38 Sœur Milgitha, « Afin de mettre une marque en ce temps… »,
op. cit., p. 6.
39 Ibid., p. 9.
40 27 photos au total représentent le processus d’exhumation des

44 60 des 80 enfants cachés au centre de santé ont été évacués

fosses communes dans l’ensemble de la paroisse.
41 Sœur Milgitha, « Afin de mettre une marque en ce temps », op.
cit., p. 8.
42 Ibid., p. 8.
43 Ibid., p. 10.

par l’ONG Terres des hommes le 23 juin 1994, après que Sœur
Milgitha a alerté l’association lors de son passage au Burundi
avant son retour en Allemagne le 26 juin.
45 Asmus Hess, « “Und trotzdem : Gott war da” » [« Et pourtant,
Dieu était là »], Brigitte, article cité, p.117.

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Entretemps on enterra les morts dans des fosses
communes, malheureusement sans aucune
dignité, de manière que les cochons et d’autres
animaux sauvages pouvaient les déterrer et les
dévorer. Des meutes de chiens et de chacals se
nourrissaient de cette proie facile. Vu la situation inhumaine, nous mettions un groupe de travailleurs à l’œuvre, afin de prendre bon soin des
fosses communes39.

Menacée par les tueurs, par l’abbé Nyandwi en particulier, Sœur Milgitha a quitté précipitamment Kaduha le 15 juin 1994, laissant ses protégés aux soins
du médecin de l’hôpital voisin, le docteur Gasana. Il
semble qu’elle ait également parié sur l’appât du gain
de certains responsables miliciens et militaires pour
assurer la protection des Tutsi réfugiés dans son dispensaire, leur promettant de monnayer très cher, et
en Deutschemark, leur éloignement. Plus tard, après
le génocide, après le sauvetage des enfants cachés
au centre de santé44, après les retrouvailles avec son
personnel survivant, après son retour à Kaduha en
septembre 1994 enfin, la religieuse puise de nouveau
dans sa spiritualité afin de donner sens à sa terrible
expérience : « Il y a 2 000 ans, un homme est mort sur
la croix pour tous. Ici, tous sont morts pour un seul.
Les morts sont des saints45 ».

34 / 35

léthargie totale [des] autorités et même [du] Diocèse de
Gikongoro et [de] la Paroisse de Kaduha38 ». Au cœur
de cet isolement absolu, tant de fois souligné dans son
témoignage scripturaire, la religieuse dispose d’une
marge de manœuvre ténue à l’extrême pour éloigner
les tueurs. Elle accède ainsi à certaines des exigences
de l’organisateur du massacre, l’adjudant Ildephonse
Ntamwemezi : un bain chaud, le don d’une image
pieuse, un véhicule… On trouve la signature de ce
dernier au bas d’un document recensant les centaines
de personnes mobilisées pour enterrer les corps des
victimes entre le 22 et le 26 avril. Une liste interminable, exprimant à travers le nombre de ces fossoyeurs
de fortune l’étendue de la tuerie. Mais si le gendarme
inspecte les opérations d’ensevelissement, c’est Sœur
Milgitha qui paie les hommes assignés à cette tâche.
Celle-ci a alors pleinement conscience du traitement
dégradant infligé aux dépouilles :

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Calendrier de l’année 1994 sur lequel Sœur
Milgitha a noté ses différents déplacements
après son départ de Kaduha le 15 juin 1994.
On lit qu’elle s’est rendue à Bukavu puis
au Burundi avant de s’envoler vers l’Allemagne
d’où elle repart à la mi-juillet pour séjourner
à nouveau au Burundi puis au Congo.
Après un autre aller-retour de deux semaines
en Allemagne en août, elle rejoint Kaduha
le 1 er septembre 1994.

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Photo datant probablement du 24 avril 1994, prise
par Sœur Milgitha près du bureau de la paroisse.

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Extraits de la liste des survivants et des personnes ayant séjourné au Centre de santé de Kaduha, établie
à Kaduha le 12/05/2006. La liste originale composée de cinq feuillets renferme 103 noms.

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Photos des exhumations précédant les « enterrements en dignité » des victimes
du génocide à Kaduha, février 1995.

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