Citation
L'Église se trouve en situation délicate
La semaine dernière, un religieux
italien appartenant à l'ordre des
Pères Blancs a été arrêté dans la
région de Kibungo: la foule l'avait
reconnu et dénoncé, assurant que,
durant le génocide, il était «monté» aux
barrières aux côtés des miliciens.
C'est la première fois qu'un prêtre européen
est ainsi accusé de complicité. Pour le clergé
rwandais, l'accusation est fréquente, et plu-
sieurs prêtres se trouvent en prison. L'Eglise
rwandaise se retrouve aujourd'hui au banc
des accusés: on lui reproche sa longue com-
promission avec le régime, sa richesse maté-
rielle, son échec spirituel, car l'un des pre-
miers commandements du Christ, tu ne tue-
ras point, est resté lettre morte. À Gisenyi,
Mgr Karibushi n'est pas encore retourné dans
sa paroisse de Nyundo, et l'église demeure
désaffectée. Cela vaut peut-être mieux: le
jour passe à travers les innombrables trous
dans le toit, sur le sol à peine balayé, on
distingue encore les tâches de sang séché. Ici
aussi, ils étaient des milliers à avoir cherché
refuge et à avoir été pris au piège de ces
abris impossibles.
L'évêque n'est pas près de rentrer dans son
église: Pour cela, il faut d'abord qu'aient été
organisés les rites de purification, d'exorcis-
me, tels qu'ils ont été définis par le droit
canon. Il faut aussi que les fidèles reconnais-
sent leurs fautes, se montrent prêts à répa-
rer.
D'autres prêtres, accablés par le poids des
crimes abominables confiés en confession,
s'effondrent, doutent de tout et d'abord de
l'homme. Certains pasteurs se sentent dou-
loureusement seuls: à part une aide matériel-
le, le Vatican n'a envoyé aucun réconfort
spirituel à ce pays où tant de chrétiens sont
morts, où tant de chrétiens ont tué.
Dans ce pays profondément christiannisé,
l'Église se trouve en position délicate : en mai,
l'Assemblée nationale a demandé à la popula-
tion de boycotter les obsèques de l'archevê-
que de Kigali, Mr Vincent Nsengyumva, consi-
dérant qu'il doit figurer sur la liste des respon-
sables du génocide, car il a défendu les
idéaux du MRND et soutenu un pouvoir qui a
tué des Rwandais.
Non sans amertume, les Rwandais soulignent
aussi que l'Église catholique et ses nombreux
réseaux à travers le monde ont fourni abri et
aide matérielle à des assassins présumés ou
à des complices. L'un des cas les plus connus
est celui de l'abbé Wenceslas Munyeshaka,
que la revue «Golias» appelle le «Touvier»
rwandais, aujourd'hui réfugié dans un petit
village de l'Ardèche, Bourg-Saint-Andéol, grâ-
ce à la congrégation des Pères Blancs qui a
organisé son séjour en France. Pistolet à la
ceinture, allure martiale, le P. Wencesias, l'an
dernier, était officiellement le «gardien» de
l'église de la Sainte-Famille à Kigali, où plus de
5.000 Tutsis et Hutus de l'opposition s'étaient
réfugiés. Dans cette enceinte qui ressemblait
à l'enfer, plus de cinquante personnes furent
emmenées par les miliciens, sur base de
listes établies par le P. Wenceslas. Ce dernier
demandait aux réfugiés dans quelle direction
ils souhaitaient être évacués, vers les forces
gouvernementales ou vers les zones alors
contrôlées par le FPR. Selon plusieurs témoi-
gnages, il ne transmettait pas seulement ces
listes à l'ONU, mais aussi aux Intérhaham-
wes… D’autres sources encore accusent le
prêtre d'avoir accepté de transférer des jeu-
nes filles vers l'hôtel des Mille Collines, à
condition qu'elles acceptent de coucher avec
lui. Des témoignages accablants sont au-
jourd'hui publiés par la revue «Golias» et par
le journal «Libération», mais l'abbé, depuis sa
paroisse ardéchoise, nie le tout.