Citation
GITARAMA de notre envoyée spéciale
L'exode commence dès la sortie de Butare et sur deux cents kilomètres, la route de Kigali n'est plus qu'un long ruban de gens qui marchent en file indienne avec leur matelas sur la tête. Ils sont des centaines de milliers qui fuient la bataille de Kigali ou l'est du pays. Au moins 150 000, selon le Comité international de la Croix-Rouge, pour les seuls 50 kilomètres qui séparent la capitale rwandaise de Gitarama, la ville tout en briques jaunes où s'est replié le gouvernement et où viennent aujourd'hui se réfugier bon nombre de ceux qui faisaient jusqu'ici régner la terreur sur les barrages et sont pris à leur tour au piège de l'engrenage infernal que connaît le Rwanda. A plus de 1 000 mètres d'altitude, la route est lisse et traverse des régions où la richesse ne manque pas. A perte de vue, la terre rouge est plantée de bananiers, de maïs, de thuyas. Les collines succèdent aux collines, et chaque virage découvre de nouvelles colonnes de matelas. Ce sont de simples morceaux de mousse dans le Sud, ou des nattes : les paysans s'enfuient. Des matelas plus sophistiqués à la sortie de Kigali, à carreaux écossais. Et ce ne sont souvent que le premier étage d'un échafaudage d'ustensiles. Il y a le bois pour le feu, la marmite, une botte de légumes. Les mains sont encombrées de bidons, sans oublier le parapluie, qui a des chances d'être le seul abri pour la nuit. Il faudra faire la cuisine en chemin. " Survivre sans penser à demain ", comme dit un ancien gendarme de Kigali, qui, après avoir " résisté " près de deux mois, a fini par renoncer. " C'est terrible là-bas ".
Dès le poste-frontière burundais, les barrages s'échelonnent à intervalles répétés. Un tronc fraîchement coupé est étendu en travers de la route. Il est défendu par un petit groupe hétéroclite de miliciens. C'est la campagne. Les tenues sont dépenaillées, la France a bonne presse et la seule arme à feu visible est le vieux fusil de la police communale. Plus on se rapproche de Kigali, plus les barrages sont nerveux. L'armée surveille. Les miliciens fouillent, la suspicion est de rigueur. Les uns contrôlent les autres, et le gendarme, armé d'un AK 47, donne sa feuille de route au milicien qui lui montre sa carte de service.
L'adolescent range sa grenade chinoise dans sa ceinture et le gendarme, lui-même, ne voit rien d'anormal. C'est la consigne gouvernementale, explique-t-il. Chacun est tenu de justifier de ses identité et qualités : " On craint les infiltrés. "
Les regards sont muets, consternés. " Les auteurs des tueries sont étonnés eux-mêmes de ce qu'ils ont fait ", dit un universitaire de Butare. L'homme se dit éduqué et incapable, en vertu de ses diplômes, d'utiliser la moindre machette ou arme traditionnelle. " Le fusil à la limite. Un coup suffit. " A l'université de Butare, on recense une vingtaine de disparus dans le corps professoral fort de cent trente-deux membres avant les vacances d'avril, selon un groupe d'enseignants qui boivent une bière à l'hôtel Ibis. La vie est aussi normale que possible dans la localité. La défense civile s'entraîne au stade. Il y a plus de vingt mille réfugiés. Le prix de la bière a doublé. " On ne va pas mourir comme des chèvres. Il faudra tuer cinq millions de personnes pour que le FPR [Front patriotique rwandais] règne ", dit le professeur.
A mi-chemin de Kigali, soudain, le flot s'inverse. Par un hallucinant renversement d'images, les réfugiés continuent d'avancer, toujours sur le côté droit de la route, mais dans l'autre sens, vers le nord. Il s'agit d'une autre catégorie de déplacés. Ceux-là arrivent de l'est, du Mugesera, passé sous le contrôle du FPR. Ignorant la situation, ils remontent vers Gitarama et la colonne descendante ne semble même pas chercher à les dissuader. Plus haut, il y a encore un autre groupe, originaire de Biumba, la région du FPR. Ceux-là sont des "multidéplacés ", en route depuis des années et certains indiquent avoir connu une dizaine de camps en quatre ans.
Barrages nerveux " Le FPR se prétend le libérateur du pays. Partout où il passe, les gens fuient ", souligne le premier ministre, Jean Kambanda. Ce jeudi 26 mai, le premier ministre semble un peu solitaire au siège du gouvernement, ses collègues étant " en mission " dans les préfectures. Le gouvernement intérimaire siège dans un centre de formation des cadres proche de Gitarama, au bout d'une piste de terre rouge cabossée. Protégé par la gendarmerie, le premier ministre reçoit la presse debout sur l'herbe du parking, vêtu d'un complet-cravate anthracite impeccable. Il affirme que l'Ouganda appuie toujours le FPR. " En fait on est en train de se battre contre l'Ouganda. Leur objectif est de créer ce qu'ils ont appelé " l'empire tutsi " ".
A Gitarama, ils sont 20 000 réfugiés dans le stade. A Kamonyi, une colline entière a été déboisée et des tentes blanches ont pris la place des eucalyptus. Le flot incessant de nouveaux arrivants bute sur les barrages, sur un groupe de nouvelles recrues à l'entraînement, affublées de tenues de camouflage. " Pour lutter contre l'infiltration, nous sommes obligés de demander aux citoyens de se défendre eux-mêmes ", dit le premier ministre.
Dans le camp de Kamonyi, ils étaient 70 000 mercredi après midi, 80 000 vingt-quatre heures plus tard, selon le Comité international de la Croix-Rouge qui, malgré le convoi de cent tonnes de vivres qui vient d'arriver de Bujumbura, se déclare en voie d'être complètement dépassé. Sur la route, à l'approche de Kigali, règne un air de débandade. Les barrages sont nerveux. A côté des militaires, des jeunes munis d'une panoplie de gourdins, de sifflets et de lance-pierres, cherchent à s'occuper. Ils ont trouvé un voleur qui tentait de rançonner les réfugiés, selon les uns, un " infiltré ", selon d'autres. Quoi qu'il en soit, un homme qui a déjà été battu mais a encore la chance de marcher.
Quelques minutes plus tard, un autre suspect est pourchassé jusqu'à la porte d'une pharmacie. La vendeuse n'a que le temps de tirer le verrou, et cette précaution prise, contemple sans faiblir les coups de massue qui pleuvent sur la tête du suspect à terre. L'homme est traîné par les pieds vers le contrebas de la colline, l'endroit des basses oeuvres et des enterrements, semble-t-il, où un petit groupe se dispute déjà le contrôle d'une couverture, à peine la distribution terminée.