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AMBASSADE DE FRANCE
EN REPUBLIQUE ARABE D'EGYPTE
L'ATTACHÉ NAVAL
Le Caire, le 30 juin 1998.
TURQUOISE :_ intervention à BISESERO.
1- CADRE DE L'ACTION.
En 1994, un drame se déroule au Rwanda. Certaines troupes de l'opération
TURQUOISE sont prépositionnées au Zaïre dans l'attente d'une résolution de l'ONU qui
doit fixer un mandat, dans lequel doit s'inscrire l'action des militaires. La résolution 929
est adoptée le 22 juin 1994. Les éléments sous mes ordres entrent au Rwanda le 24 juin
1994. Les consignes reçues peuvent être synthétisées en deux rubriques.
Règles de comportement.
* Adopter une attitude de stricte neutralité vis-à-vis des différentes factions en conflit.
Insister sur l'idée que l'armée française n'est pas venue pour combattre le FPR ni
soutenir les FAR, afin que les actions entreprises ne soient pas interprétées comme
une aide aux troupes gouvernementales.
* Manifester la détermination de la France à faire cesser les massacres et à protéger les
populations, en usant de la force si nécessaire.
* Affirmer le caractère humanitaire de l'opération, avec les ONG chaque fois que
possible.
Règles d'engagement.
Elles donnent la priorité à la sécurité des forces d'intervention. Par ailleurs, on peut
qualifier de "légitime défense élargie" les ordres qui autorisent ou imposent l'emploi de la
force en cas :
* de menace sur nos forces,
* de menace dans la mission de protection des personnes,
* d'obstruction dans l'exécution de la mission.
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Les limites de notre action sont donc bien définies En revanche, la situation
n'apparaissait pas très clairement. Il relève d'ailleurs de notre mission de la préciser. Alors
que nous pénétrons au Rwanda, et dans les premiers jours de l'intervention, de
nombreuses questions se posent.
* Que se passe-t-il effectivement ? Des massacres sont perpétrés, quelle en est
l'ampleur ?
* Qui est qui ? Qui est Hutu, qui est Tutsi ?
* Quel crédit accorder aux propos qui nous sont tenus ? Nous croisons des
interlocuteurs angoissés tandis que d'autres, influents, cherchent à orienter notre
jugement dans un sens qui pourrait ne pas correspondre à l'esprit de notre mission. Se
superposent de réelles difficultés linguistiques.
Notre engagement initial au Rwanda se fait donc selon des ordres précis, pour agir dans
un cadre dont les contours sont moins clairs. La première phase se déroule du 24 juin au
1er juillet 1994, et recouvre des activités de reconnaissance et de recueil de
renseignement dans la région au sud-est de Kibouye, dans l'ouest du pays. Il s'agit
d'éclairer le commandement pour orienter au plus tôt et au mieux l'action des forces de
TURQUOISE.
2- LES DEBUTS DE L'INTERVENTION.
Le 24 juin, nous partons pour une première reconnaissance le long de l'axe reliant
CYANGUGU à KIBOUYE. Notre connaissance imprécise de la situation nous conduit à
adopter des dispositions d'autoprotection afin de pouvoir réagir en cas d'embuscade. Les
dispositions de combat retenues impliquent la mise en batterie des mitralleuses des
véhicules qui se suivent à distance de sécurité.
L'accueil réservé par la population se révèle particulièrement chaleureux, égayé de
drapeaux français et de bouquets de fleurs. La surprise, l'euphorie initiales sont
néanmoins tempérées par l'angoisse que nous percevons chez nos interlocuteurs, en
particulier lorsque nous abordons le camp de réfugiés Hutu de KIRAMBO.
À 21H00, la nuit étant tombée, nous rebroussons chemin conformément aux ordres, sans
avoir pu atteindre KIBOUYE. Au cours de la journée, nous avons rencontré de
nombreuses personnes chez qui la joie se conjuguait avec l'anxiété. En revanche, nous
n'avons relevé aucune trace de combat ou de massacre, et n'avons croisé aucune unité
militaire.
La journée du 25 juin est consacrée au retour et au reconditionnement.
Tôt le 26 juin, nous partons vers le camp de réfugiés Hutu de KIRAMBO où nous
organisons un dispositif de protection, ses occupants nous ayant affirmé craindre une
attaque d'éléments infiltrés du FPR. Une escouade accompagne d'autres troupes du
dispositif de TURQUOISE jusqu'à KIBOUYE, puis revient au camp.
Des missions de recherche de renseignement sont lancées le 27 juin vers GISHYITA -
limite nord de ma zone de responsabilité - et dans la région de GISOVU. C'est alors
qu'un élément léger rend compte avoir découvert, dans l'est de GISHYITA, un prétendu
point avancé des éléments infiltrés du FPR. Il s'agit d'assertions de la population, rien
n'est visible.
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Je laisse une partie de mes troupes autour du camp de KIRAMBO, dont nous devons
assurer la protection, et regroupe le reliquat à GISHYITA ( une trentaine de
personnes ? ). Sur place, j'interroge la population qui affirme que les collines à l'est sont
infestées d'éléments du FPR infiltrés pour semer la terreur. Nous nous établissons pour
pouvoir intervenir au profit de la population, si nécessaire, puis rendons compte.
Vers midi, des bruits de rafales d'armes automatiques et d'explosions - que nous
attribuons à des obus de mortier - attirent notre attention vers la zone suspecte. Une
inspection à la jumelle ne permet guère d'analyser la situation. L'observation par le
système de visée d'un poste de tir de missiles Milan nous permet de constater, dans le
lointain, une certaine agitation. La population alentour est immédiatement questionnée :
il s'agirait d'une centaine de villageois qui s'attaqueraient aux éléments infiltrés du FPR.
Après une demi-heure environ, les bruits décroissent, et plus rien n'est visible. Tout ceci
se passe à bonne distance de notre lieu d'observation - cinq kilomètres ?
Les comptes rendus vers les autorités militaires présentent la situation telle que nous la
percevons : de l'agitation, des échos de tirs nourris, mais rien de précis sur une éventuelle
situation tactique ni sur les forces en présence. Ils relatent les assertions des personnes
qui nous entourent selon lesquelles des miliciens s'attaqueraient au FPR, propos que nous
ne pouvons confirmer ni infirmer. Les bruits prouvent néanmoins l'utilisation d'armes de
guerre, ce qui étaye la thèse d'un engagement avec le FPR. Enfin, je sollicite des
consignes, en particulier je demande si je dois me rendre sur place.
La réponse à cette dernière question tarde à arriver. Je ne suis pas surpris car les ordres
sont clairs : ne pas s'opposer au FPR ni prendre parti dans le conflit. De plus, je ne
dispose pas des effectifs ni des soutiens (appui feu) me permettant d'intervenir de façon
efficace. Un engagement ferait courir à mes troupes un danger certain, alors que nous ne
connaissons ni le terrain, ni les forces en présence. Nous ne saurions d'ailleurs pas dans
quel sens intervenir.
[ Par la suite, j'ai appris que le commandement avait alors cherché à regrouper des
hélicoptères canon pour pouvoir envoyer mon détachement sur place avec une
puissance de feu susceptible de donner quelques chances de succès à une
intervention. Nous étions cependant encore dans la phase de mise en place des
moyens et de prise de contact avec la zone, et il n'a pas été possible de réunir le
soutien nécessaire avant la tombée de la nuit. ]
Le 28 juin, nous améliorons nos postes de combat près de GISHYITA et envoyons des
équipes recueillir des renseignements dans les environs. Une équipe de spécialistes
d'écoute radio est envoyée en renfort.
Je demande de nouveau l'autorisation de me rendre sur place afin de découvrir ce qui a
pu se passer. La situation est calme, aussi l'option retenue est-elle d'infiltrer une équipe
d'observation jusqu'à une ligne de crêtes intermédiaire, sensiblement à mi-distance entre
notre poste d'observation et la zone des combats. La densité de la population dans les
zones traversées jusqu'alors et la configuration du terrain ne permettent pas d'envisager
une infiltration discrète de jour, c'est pourquoi l'équipe se prépare à partir à la nuit, afin
d'être en position avant le lever du jour le 29 juin.
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L'observation ne permet pas de détecter d'élément pertinent : ni troupes, ni population
particulière, ni traces de combats. L'équipe est de retour vers la mi-journée. Dans l'après
midi, le Ministre de la Défense vient inspecter notre site. Je lui expose la situation et nos
interrogations sur ce qui s'est passé deux jours plus tôt, et conclus qu'après une
reconnaissance infructueuse, il conviendrait de se rendre sur place en force pour se faire
une idée précise de la situation. L'ordre parvient en milieu d'après-midi.
Autant une infiltration discrète ne peut être conduite que de nuit, autant une opération en
force dans un terrain aussi cloisonné et que nous ne connaissons pas ne peut être
envisagé que de jour. Nous rassemblons donc la majeure partie de nos effectifs et
passons une partie de la nuit à préparer une mission de reconnaissance dans la direction
qui retient toute notre attention. Les ordres sont, si cela s'avère possible, de pénétrer
dans cette zone jusqu'à une vingtaine de kilomètres (distance à vol d'oiseau, pas sur le
terrain ! ) afin de prendre contact avec un prêtre français qui vit dans un village menacé,
et de lui demander s'il souhaite revenir avec nous.
Pendant de nombreuses heures, nous étudions toutes les situations auxquelles nous
pourrions être confrontés le lendemain. En particulier, nous arrêtons la coordination de
nos réactions au cas où nous tomberions dans une embuscade. En effet, certains
responsables municipaux nous avaient mis en garde contre les risques que présentait
cette vallée.
Un dermer point mérite d'être rapporté. Pendant notre séjour à GISHYITA, à une date
que je ne puis préciser, deux journalistes britanniques se sont présentés et ont exprimé le
voeu de rester avec nous. Nous leur avons offert notre protection... à condition qu'ils
restent à l'écart. J'avais en effet des doutes sur leur identité réelle, doutes qui se sont
confirmés tout au long de notre intervention au Rwanda. Coupe de cheveux, matériel de
camping, techniques de survie sur le terrain, attitudes, tout nous portait à croire qu'il
s'agissait d'agents et non de simples journalistes. Ils ont d'ailleurs croisé notre chemin à
de multiples reprises dans les semaines suivantes, comme s'ils nous "marquaient". Dès le
premier jour, j'ai ordonné à mes hommes de les surveiller et de les aider si nécessaire,
mais en se méfiant.
3- L'INTERVENTION SUR BISESERO.
Nous décidons de partir tôt le 30 juin. Comme pour l'entrée au Rwanda, des dispositions
de combat très strictes sont prises. En particulier, nous prévoyons d'avancer assez
rapidement, pour autant que l'état des pistes le permet, afin de ne pas constituer une cible
trop facile en cas d'embuscade.
Quelques journalistes francophones se présentent alors que nous démarrons. Comme à
différentes reprises dans les jours précédents, ils demandent à se joindre à nous. Je
n'accepte pas, compte-tenu des incertitudes qui planent sur les heures à venir.
La zone sensible est traversée, aucun élément d'intérêt ne retient notre attention. Nous
continuons notre progression plusieurs heures durant, et arrivons en début d'après-midi
au village du prêtre français. Celui-ci nous apprend qu'il n'est pas en sécurité, mais qu'il
préfère rester avec ses paroissiens.
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En circulant autour du village, une de nos équipes rencontre un Hutu qui cache quatre
Tutsi : une mère et trois enfants. Nous lui proposons de les récupérer, mais l'intéressé
prend peur : si la communauté apprend qu'il cache des Tutsi, il ne survivra pas
longtemps. Je lui promets de trouver un moyen pour régler ce problème dans les deux
jours.
C'est alors que je reçois un appel radio d'un des officiers sous mes ordres qui avait
rebroussé chemin quelques heures plus tôt. En effet, il lui avait semblé voir vu, au cours
de notre progression, quelques personnes différentes de celles que nous croisions depuis
notre arrivée. Il n'en était pas sûr, mais cela le tracassait et il voulait lever le doute.
L'appel radio réclame un retour rapide de l'ensemble du groupe, l'officier pense avoir
découvert quelque chose d'important. Nous quittons précipitamment le village et mettons
environ deux heures à rejoindre le groupe sur le site de la vallée de BISESERO.
Rapidement, l'officier m'explique qu'il a rencontré quelques Tutsi qui ont raconté qu'ils
faisaient l'objet de persécutions. Leur état général ne laisse aucun doute, dès le premier
regard, sur la situation. De plus, des Hutu se rassemblent autour de nous, de plus en plus
nombreux et de plus en plus près. La tension est perceptible.
C'est alors que nous avons été confrontés, pour la première fois, à la tragédie
rwandaise. C'était le 30 juin, en milieu d'après-midi.
Immédiatement, nous jetons un dispositif de protection afin d'interdire la zone à toute
personne suspecte. Nous rassemblons les victimes et commençons à dispenser des soins
médicaux aux plus gravement atteints. Des journalistes, arrivant sur place, viennent
s'informer de la situation. Je les renvoie fermement, leur expliquant que des personnes
meurent et qu'il convient de ne pas entraver notre action, que je m'occuperai d'eux dès
que des vies ne seront plus en jeu.
Après avoir rendu compte de la situation par radio, j'organise des recherches dans les
environs. Une cinquantaine de personnes rapidement rassemblées expliquent en effet que
plusieurs centaines de Tutsi se cachent à proximité. Nous demandons des hélicoptères
pour des évacuations sanitaires et recherchons une zone de poser jour/nuit car la lumière
décline.
La situation étant maîtrisée, je me dirige vers les journalistes pour présenter la situation
et répondre aux questions. Je souhaite en effet qu'ils comprennent que je ne cherche pas
à cacher quoi que ce soit, mais que la priorité allait au sauvetage des blessés et à la
protection des survivants.
Les opérations de rassemblement des personnes cachées, d'assistance médicale, de
soutient humanitaire (distribution de vivres et de couvertures) et de ramassage de
machettes, de lances et de casse-tête se prolongent jusqu'au matin du 1er juillet. Nous
regroupons ainsi 800 Tutsi dont nous apprendrons qu'ils sont les seuls survivants d'une
communauté d'environ dix mille. 96 d'entre eux sont évacués par hélicoptère dans des
conditions délicates, il s'agit de ceux qui risquent de mourir dans la nuit. 200 autres sont
médicalisés sur place.
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Au petit matin, les rescapés viennent m'entourer, et entonnent un chant pour nous
remercier. On me demande de rendre justice à propos d'un vol de médicaments.
Finalement, le voleur reconnait son forfait devant la communauté et s'engage à ne plus
recommencer, ce qui était la condition pour qu'il retrouve sa liberté.
En ce 1er juillet à l'aube, les hommes sont exténués. Le choc est éprouvant. Une
investigation à pied dans la vallée de BISESERO, qui n'est pas accessible aux véhicules,
nous fait découvrir des centaines de cadavres, des victimes de tous âges. C'est
insupportable.
Je repars vers GISHYITA, à cinq kilomètres environ, et demande à être reçu par le
bourgmestre. Devant le refus de son entourage, je fais preuve de la plus grande fermeté.
Dès que je le vois, je le somme de m'expliquer ce qui se passait sur le territoire dont il a
la responsabilité. Il finit par m'expliquer qu'il fallait se débarrasser de cette engeance.…
4- LA RELEVE.
J'apprends ensuite que mes hommes vont être relevés au camp de déplacés Hutu de
KIRAMBO et sur le site de BISESERO. Malgré l'épreuve des trente-six dernières
heures, j'insiste pour obtenir, avant notre départ, des moyens aériens pour procéder à
"l'extraction" des quatre Tutsi cachés dans le village visité la veille. Je tiens à respecter
mon engagement.
Dans l'après-midi du 1er juillet, nous menons une opération rocambolesque pour sauver
ces quatre personnes. Je ne souhaite pas en raconter le détail pour ne pas divulguer des
techniques spécifiques. L'opération a duré environ 90 minutes. Ce fut un succès, les
quatre Tutsi ayant été récupérés sans que quiconque ne s'en aperçoive dans le village.
De retour à GISHYITA, j'apprends que nous devons nous préparer à faire rapidement
mouvement vers GICONGORO), plus à l'est.
La passation de suite est effectuée avec le chef de l'élément qui nous relève. Après avoir
présenté la situation passée et présente, j'insiste sur la nécessité de pousser l'investigation
sur les agissements et les propos du bourgmestre de GISHYITA. Je ne puis cependant
m'en occuper moi-même : nous devons prendre la route au plus tôt. Avec une deuxième
nuit blanche en perspective, et la nécessité de prendre des décisions judicieuses, il est
impératif que nous utilisions l'heure qui nous sépare de la tombée de la nuit à préparer ce
déplacement, tant au plan topographique que matériel et tactique.
Marin Gillier
Capitaine de frégate.