Fiche du document numéro 22637

Num
22637
Date
Novembre 2003
Amj
Fichier
Taille
302869
Pages
14
Titre
Billets d'Afrique No. 108
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
N° 119 - Novembre 2003 - 1,90

Lettre mensuelle éditée par SURVIE

Insoumission !
La Françafrique sévit aujourd’hui dans un contexte
international de relégitimation réciproque des États
policiers, génocidaires ou néocoloniaux.
L’on comprend que la France chiraquienne, protectrice
des Déby, Sassou Nguesso, Eyadema, Bongo, Guelleh,
Biya, Ould Taya, etc. ne bronche plus quand le Conseil de
sécurité légitime la colonisation de l’Irak par les Etats-Unis –
sans rien dire de la prison offshore de Guantanamo,
au mépris de toutes les conventions internationales.
Parmi les autres membres permanents du Conseil,
Londres joue les caniches de Washington, Moscou
et Pékin veulent pouvoir entrer dans un capitalisme sans
libertés politiques tout en pratiquant tranquillement
le génocide dans leurs colonies tchétchène et tibétaine.
Sans cesse ramené derrière Ariel Sharon par les
attentats des kamikazes palestiniens, Israël s’enfonce
dans une agressivité coloniale dont les meilleurs esprits
israéliens conviennent qu’elle est sans issue, et même
destructrice des principes sur lesquels a été fondé leur
État, en 1948. En soutenant inconditionnellement à l’ONU
la fuite en avant du gouvernement Sharon, les États-Unis
ouvrent un boulevard à l’anti-américanisme le plus
totalitaire. Leurs stratèges cyniques s’en réjouissent,
espérant ainsi élargir leur camp, celui des adversaires du
« terrorisme islamiste ». Et nous voilà repartis à grands
pas vers cette Seconde Guerre froide dont ils attendent un
regain de leur empire, une “guerre” dont nous ne cessons
d’exposer les dangers – en particulier la relance en Afrique
des régimes tortionnaires et dilapidateurs.
Rappelons-le une fois encore : cette “guerre sainte”
requerra beaucoup d’argent sale, elle favorisera donc
les mélanges, dans une myriade de comptes offshore,
des milliards de la grande corruption, des trafics mafieux,
de la prédation des matières premières. Relire sous cet
angle l’histoire des pays du Sud de 1945 à 1989 est assez

édifiant, de l’Amérique latine au Moyen-Orient, de
l’Indonésie à l’Afrique mobutuïsée.
Il ne faut pas s’attendre à beaucoup de scrupules
chez le nouveau sous-secrétaire à la Défense américain,
en charge du Renseignement : Wiliam Boykin, ancien des
commandos Delta Forces, assure qu’il fait partie de
« l’armée de Dieu », et que dans le camp d’en face Allah
est « une idole ».
Les communistes français faisaient partie du pacte
de refondation de la République en 1944, après la
Collaboration : il n’empêche, la France s’est alignée lors
de la Première Guerre froide, taxant de « communistes »
tous les leaders anticoloniaux. Les gestes d’amitié répétés
de nos dirigeants envers les musulmans de France risquent
de ne pas peser lourd devant les pressions américaines,
qui ne laisseront choisir à la Françafrique qu’entre une
nouvelle sous-traitance ou une éviction. Et si la
Françafrique ajoute la guerre de religion à sa panoplie
mortifère, bonjour les dégâts !
La seule alternative à la multiplication des charniers
réside dans ce courant altermondialiste, certes parti un
peu tardivement, mais qui vise l’essentiel : l’idéologie
sécuritaro-ploutocratique d’un système de plus en plus
fou. Puisse-t-il fédérer les refus d’embrigadement,
les insoumissions ! Puisse-t-il offrir un débouché militant
à la dizaine de millions de « citoyens du monde » qui ont
participé à la plus grande manifestation planétaire, contre
la guerre en Irak ! Le Forum social européen de ce début
novembre est un nouveau rendez-vous de ceux, d’une
incroyable diversité, qui veulent réussir à noyer les
stratégies pyromanes sous le nombre des êtres humains
ordinaires, qui veulent désamorcer par leur humanité
réunie – tendre, fragile, mais capable de résistance –
les commandos et arsenaux, bombes, poisons, kalachnikov
et machettes, déjà fin prêts à la multiplication des crimes
contre l’humanité.
François-Xavier Verschave

SALVES
Contre le terrorisme : tous pour IOG
À Djibouti, il se passe toujours
quelque chose... Ce petit pays pauvre,
désertique, est la proie de toutes les
convoitises.
Depuis le 11 septembre 2001, pour
son malheur, Djibouti est devenu la
plaque tournante de la lutte contre le
terrorisme. Cette lutte se retourne
contre certaines populations civiles.
Des immigrés illégaux, mais tolérés de
longue date, au nombre de cent mille
(sur une population d'environ 600 000
habitants) sont chassés depuis fin
août dans des conditions sanitaires

honteuses, tout cela pour préserver la
sécurité
de
mille
cinq
cents
Américains qui vivent en circuit fermé
à Djibouti. Le départ des immigrés
pose de nombreux problèmes à la
société djiboutienne : vie portuaire
perturbée,
petits
travaux
domestiques... Toute une société
traditionnelle est déstabilisée.
Des travaux d'entretien et de
maintenance sont effectués dans les
camps
militaires,
français
et
américain, par la population qui
apprécie d'avoir un emploi rémunéré
correctement.
Cependant
cette

dernière supporte mal les humiliations
subies journellement (fouille à corps,
surveillance et absence de contact,
toilettes
pour
Djiboutiens
seulement...).
L'amiral Jacques Mazard a pris
officiellement le commandement de la
flotte
internationale
de
lutte
antiterroriste chargée d'assurer le
contrôle des mers dans la région. La
France renonce à ses positions contre
la guerre en Irak et s'incline peu à peu
devant les exigences américaines.
D'autres pays manifestent un grand
intérêt pour Djibouti.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Entre autres le Japon : il a proclamé
le président Guelleh (“IOG”) docteur
honoris
causa
de
l'université
d'agriculture de Tokyo. Quant à
l’Israélien Ariel Sharon, il a rencontré
secrètement “IOG” lors de son voyage
en Inde.
Toute cette cour faite à un tyran est
préoccupante : elle ne peut que
l’inciter à davantage d’arbitraire. [CC]
Le coup du non-État
Il n’est pas toujours facile de dire,
parmi « la vingtaine de coups d’État
ou tentatives » qui ont eu lieu aux
Comores,
pour
reprendre
l’incontournable litote, lesquels sont
réels ou non. L’un des plus fins
experts en la matière, outre Bob
Denard, est le colonel francocomorien Azali. Aucun doute que son
putsch de fin avril 1999 était réel, et
réussi, puisqu’il est toujours à la tête
de l’archipel sans avoir jamais été élu
(sa pantomime électorale d’avril 2002
ne faisant pas grande illusion). Il doit
son “indétrônabilité” à l’art de faire
jaillir des “menaces contre l’État” de
toutes parts... et de les exploiter pour
se débarrasser de son opposition...
Aussi entend-on d’une oreille distraite
la nouvelle du “projet putschiste
déjoué” le 17 septembre.
La banqueroute des Comores
provoque un mécontentement que le
Rassemblement pour une initiative de
développement avec une jeunesse
avertie (Ridja) muait en manifestations
massives demandant le départ du
colonel putschiste et de sa junte de
pillards
(1 500
manifestants
à
Fomboni le 15 septembre). Une
nouvelle manifestation devait avoir
lieu le 22 septembre, dans la capitale
Moroni cette fois-ci, pour dénoncer la
hausse des prix. La veille, deux
ressortissants français proches du
Ridja (Pascal Lupart et un homme
des réseaux RPR, proche de Didier
Ratsiraka, Philippe Verdon) avaient
été interpellés, puis le journaliste
Morad Aït-Habbouche, venu couvrir
pour Canal + les manifestations.
Lorsque le leader du Ridja, Me Saïd
Larifou (avocat franco-comorien), a
voulu prendre des nouvelles du
cameraman, il a été inculpé et écroué
pour « attentat à la sécurité de l’État,
déstabilisation et incitation à la
violence » – la définition du mot
« contre-pouvoirs »
selon
le
“démocrate” Azali.
L’accusation-baudruche
s’est
rapidement dégonflée, notamment
lorsque l’officier comorien Combo,
complice d’Azali après avoir été celui
de Denard, a contredit l’accusation,

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alors qu’il tentait d’apporter des
preuves (bidonnées). Me Larifou aura
également bénéficié d’un important
soutien médiatique de l’île de la
Réunion dont il est résident.
En somme, cette affaire aura
décuplé le crédit populaire de Me
Larifou (un « ovni » en politique selon
le journaliste de RFI Soeuf Elbadawi,
06/10) : Azali, qui ne satisfait plus les
autorités françaises depuis quelques
mois, a raté son “coup” ! Encore que...
Malgré le blanchiment de Me Larifou,
les magistrats sont arrivés à lui
attribuer, le 2 octobre, un casier
judiciaire
pour
« outrage
à
magistrat » 1, qui pourra servir à
invalider sa candidature lors de
prochaines élections. [PC]
1. ...« car il avait qualifié les Comores de
“République bananière” » (La Lettre de
l’Océan Indien, 11/10).

Gazoduc et oléoduc
La révolte des Boliviens contre
l’extorsion de leur gaz par les
multinationales des hydrocarbures, via
un gazoduc qui mène au Pacifique en
traversant le Chili voisin, a fait plus de
80 morts. Sur l’ordre du président
Gonzalo Sanchez de Lozada, l’ami de
ces multinationales, l’armée a tiré sur
les foules. La situation n’est pas sans
analogie avec celle du Tchad. Sauf
que la longue série d’atrocités
commises par Idriss Déby a
suffisamment terrorisé le peuple
tchadien pour qu’il ne paraisse pas en
mesure d’obtenir, comme le peuple
colombien, la démission de son
“Président”. [FXV]
Bois exotique
L’ONG britannique Global Witness
a accepté une mission d’observation
indépendante
de
l’exploitation
forestière au Cameroun. Le 24 mars
2003, elle trouve une exploitation
illégale de plusieurs milliers d’hectares
en marge d’une concession attribuée
à Ingénierie Forestière (IngF), une
société appartenant à Franck Biya, le
fils du Président. Elle tourne des
images vidéo. Le chef d’exploitation
fait bloquer la sortie de la concession
par des gardes armés de machettes,
qui confisquent la caméra.
En réalité, Franck Biya utilise pour
ses factures, de manière interchangeable, la société camerounaise IngF
ou la société Commercial Forestry Inc.
basée légalement au Delaware (un
paradis fiscal US) et financièrement à
Monaco, chez la Société générale. Le
fisc camerounais n’y trouve pas son
compte, ni les services publics de ce

pays. Franck Biya et son épouse
comptent s’installer prochainement sur
la Côte d’Azur, y mener une vie
mondaine plutôt que du Tiers-monde.
[FXV]
Cinq ONG dénoncent la
recrudescence de l’insécurité au Tchad
Communiqué de :
Agir ensemble pour les droits de l’Homme,
Les Amis de la Terre,
Fédération internationale des
ligues des droits de l’Homme (FIDH),
l’Organisation
Mondiale Contre la Torture (OMCT)
et Survie, le 08/10
Nos
organisations
sont
vivement
préoccupées
par
l’aggravation
de
l’insécurité au Tchad et apportent leur
appui aux associations de défense des
droits de l’Homme tchadiennes, qui
appellent à une journée de deuil national et
de recueillement le 10 octobre 2003, jour
de l’inauguration du projet Tchad1
Cameroun .
Depuis des mois, l’insécurité s’est
développée
de
façon
extrêmement
préoccupante dans tout le pays, marquant
récemment une nette accélération. Le 23
septembre 2003, quelques jours après les
plaidoiries finales de l’affaire qui opposait à
deux commissaires de police un groupe de
femmes victimes de violences lors d’une
manifestation pacifique, le domicile de Me
Jacqueline Moudeïna, l’une des principales
victimes et avocate tchadienne, militant
pour l’extradition de l’ex-dictateur Hissène
Habré depuis le Sénégal vers la Belgique,
a été encerclé par des militaires pendant la
nuit. Trois jours plus tard, l’un des avocats
membres du collectif constitué pour la
défense de ces femmes, Me Zoua Sobdibe,
a été violemment interpellé par des
militaires et menacé de mort.
La même semaine, le président du
Conseil
d’Administration
de
Chad
Petroleum Company (CPC) a été assassiné
devant le Ministère des Affaires étrangères
à N’Djamena, et le chef du service
d’ophtalmologie de l’hôpital général de
N’Djamena a été enlevé à Bongor.
Nos organisations condamnent avec
vigueur les agressions sus-mentionnées et
appellent les autorités tchadiennes à
respecter et à garantir la sécurité des
personnes, conformément à l’article 9 du
Pacte international relatif aux droits civils et
politiques.
En outre, nos organisations appellent les
autorités à faire d’urgence la lumière sur
ces agressions et à saisir la justice afin de
prendre des sanctions appropriées contre
leurs auteurs. Nous soulignons leur
responsabilité à cet égard.
Nos organisations soutiennent avec la
plus
grande
vigueur
l’appel
des
associations de défense des droits humains
à une journée de deuil et de recueillement
le 10 octobre prochain, afin de rendre
hommage à toutes les populations victimes
de l’insécurité récurrente dans le pays.
1. Ces associations tchadiennes considèrent en
effet les revenus du pétrole comme une arme aux
mains des autorités, qui ne profitera pas à la
population nationale.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Cameroun : Liberté d’expression
(suite) 1
Les exploits de Fame Ndongo
continuent. Le 14 octobre 2003, le
ministre
camerounais
de
la
Communication a fait citer Pius Njawe,
directeur du groupe Le Messager, à
comparaître au tribunal de Douala le
13 novembre prochain. Pour quel
crime ? Il est entré dans l’illégalité :
« en acquérant et en mettant en place
le matériel technique d’exploitation de
la station Freedom FM, alors qu’il n’a
jamais obtenu la licence ou une
quelconque autorisation émanant de
l’autorité compétente en la matière. »
En
conséquence
le
ministre
demande, outre le paiement d’une
amende astronomique, « la saisie du
matériel technique d’exploitation ».
Il faut répéter que toutes les stations
privées émettant au Cameroun,
parfois depuis plusieurs années, le
font
sans
licence.
« L’autorité
compétente » n’en ayant à ce jour
délivré aucune de façon à tenir ces
radios sous l’épée de Damoclès du
« bon vouloir ». Il faut rappeler que
Pius Njawe a demandé par référé
judiciaire la levée des scellés mis
abusivement sur son local et son
matériel par la police en juin dernier.
Jusqu’à présent, le tribunal des
référés a trouvé des astuces pour
différer sa décision, de renvoi en
renvoi.
La manipulation de l’Institution
judiciaire au service du non-droit a
déjà connu de beaux jours dans les
systèmes totalitaires, soviétique ou
autres. Elle s’exhibe là grossièrement.
Regardez bien dans votre cave.
N’avez-vous pas stocké là quelque
matériel audiovisuel dont on se
demande bien ce que vous pourriez
faire ? Vous êtes dans l’illégalité. À
travers cette action tristement risible,
on sent la panique du pouvoir devant
le
fantôme
d’une
expression
indépendante. [OT]
1. Cf. Billets n° 118, Cameroun...

Cameroon, October 1st
Un rapport dense de la Fédération
internationale des ligues des droits de
l’Homme dresse un tableau instructif
de la situation des droits de l’Homme
au Cameroun anglophone 1. Après la
Première
guerre
mondiale,
le
Cameroun, colonie allemande, fut
confié sous mandat de la SDN aux
administrations anglaise, pour son
quart ouest touchant le Nigeria, et
française pour le reste 2.
L’indépendance du Cameroun vit se
réunir les deux Cameroun, d’abord

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sous la forme d’une fédération, puis
d’un État unitaire bilingue. Le rapport
expose
brièvement
cet
aspect
historique. Très vite les Anglophones
se sont sentis brimés par le pouvoir
central essentiellement francophone.
La revendication d’indépendance d’un
Cameroun anglophone ne s’est jamais
éteinte, entraînant une répression
multiforme, avec des atteintes criantes
aux droits de l’Homme. Le 1er octobre,
date anniversaire de la réunification,
est traditionnellement marqué par des
manifestations durement réprimées,
dont le rapport retrace les principaux
faits.
Dans sa conclusion, le rapport
énonce
sept
recommandations
permettant de parvenir à l’apaisement.
La 2ème demande « de respecter les
libertés
d’opinion,
d’expression,
d’association et de manifestation dans
les provinces anglophones telles que
garanties
par
les
instruments
internationaux
et
régionaux
de
protection des droits humains ratifiés
par le Cameroun. »
Le gouvernement y a répondu en
imposant le couvre-feu et en édictant
l’interdiction de toute réunion dans les
deux provinces concernées. Le 1er
octobre a été calme, paraît-il. Mais, si
l’intimidation réussit à masquer le
problème, elle ne le résout pas pour
autant. Pour assurer une cohabitation
harmonieuse, il vaudrait mieux
s’attaquer aux causes des frustrations
de cette partie importante de la
population camerounaise. [OT]
1. FIDH, Un premier octobre de tous les
dangers au Cameroun anglophone :
comme d’habitude ?, septembre 2003, 13
pages. http://www.fidh.org/actu/index.htm
2. Les trois quarts nord, est et sud
(limitrophes du Tchad, de l’Oubangui-Chari
– actuelle Centrafrique –, du Congo-B et du
Gabon) qui formaient l’Afrique Équatoriale
Française (AEF).

Congo-B :
Stratégie de normalisation politique
et réconciliation en trompe-l’œil
Après six années de règne militaropolitique
sans
partage
et
particulièrement sanglant, Sassou III
est toujours miné par un déficit de
légitimité. D’où sa tendance à
entretenir la terreur des populations du
Nord au nom d’une revanche
potentielle des gens du Sud, seul
clivage – illusoire – autour duquel il
tente de bâtir sa légitimité.
C’est que, comme sous son premier
règne, la denrée pétrolière, minée par
les déboires financiers de la Société
nationale pétrolière du Congo (SNPC),
ne comble pas les attentes des

populations qui continuent d’en
réclamer une redistribution équitable.
Sassou III
récolte
aujourd’hui
socialement les fruits amers des
mauvaises graines qu’il avait autrefois
semées. En effet, toute la gestion
politique depuis la transition – de 1990
à 1992 – a été entravée par le
système mis en place par lui,
notamment le bourrage de la fonction
publique, la distribution des armes, la
miliciarisation de la jeunesse…
Tout cela le conduit à affronter dans
les
mêmes
termes
que
son
prédécesseur, Pascal Lissouba, la
Banque Mondiale et le FMI auxquels il
propose d’inscrire le Congo au
programme des Pays pauvres très
endettés (PPTE) afin, d’une part, de
tirer profit des “largesses financières”
afférentes ; et d’autre part d’affronter
une incapacité de redistribution sociale des richesses nationales qui, par
ailleurs, avait été à la source de l’instabilité politique de son premier règne.
D’où sa démarche politique actuelle
de repli familial dans la gestion de
l’Etat (cf. La Lettre du Continent,
09/09) et le maintien de la tension
politique pour susciter l’adhésion de
sa base électorale dans le Nord.
Mais paradoxalement cette culture
de la tension politique a fini par
produire des effets pervers qui se sont
autonomisés. Cette culture, par un
retournement dialectique, a produit de
la citoyenneté – le combat autour de
l’affaire des disparus du Beach. Un
effet normal, du reste, qui a dépassé
le cadre national, a exalté la
citoyenneté
internationale
et
embarrasse aujourd’hui les tuteurs
extérieurs du régime – au premier
rang desquels se trouve la France.
Après la guerre du 5 juin 1997
Sassou III voulait faire de l’accusation
de « génocide » un argument de choc
pour condamner ses adversaires
politiques : il se trouve désormais
condamné à la même situation. De la
même façon, la gestion patrimonialiste
du pétrole et la redistribution restreinte
de ses revenus ont provoqué un
mouvement d’ensemble des évêques
et des conseils œcuméniques en
Afrique
centrale.
En
fait,
ce
mouvement dépasse le seul cadre de
cette sous-région pour susciter une
réaction citoyenne, mais surtout
dépasse la revendication politique
classique pour s’instituer dans l’ordre
moral.
L’onde de choc a provoqué un
double embarras en France : politique
(avec la gravissime affaire des
disparus du Beach) et économique
(captation trop voyante des recettes
pétrolières). Un fort mouvement

Billets d’Afrique et d’ailleurs
citoyen international, relayé par la
hiérarchie catholique française, exige
des multinationales pétrolières la
publication
des
montants
de
versements qu’elles effectuent aux
États pétroliers africains et de ces
derniers une gestion transparente et
une répartition équitable de leurs
revenus pétroliers. D’où la nécessité
pour la France aujourd’hui d’influer sur
le processus de réconciliation : lui seul
est susceptible d’entraîner l’adhésion
de la population à un régime autiste et
aux
abois
aux
fins
de
sa
normalisation. Pour ce faire, Sassou III
est en face d’un dilemme qu’il aimerait
résoudre. Pour le moment, il mise sur
trois faits majeurs.
Primo, il accentue le mouvement de
retour des affidés de Pascal Lissouba
et de Bernard Kolélas, en même
temps qu’il cherche à s’attirer
quelques barons régionaux les plus
représentatifs – Lambert Ngalibali,
Victor
Tamba
Tamba… –
pour
marginaliser les deux “poids lourds”
précités. Mais surtout pour paraître
aux yeux de l’opinion internationale
comme celui qui essaie de construire
la paix dans son pays, à son rythme.
Secundo, la question principale
étant tout de même celle de la région
du Pool, sa résolution passe par un
double jeu stratégique, une fois la
mise hors jeu politique de Pascal
Lissouba acquise. Sassou III veut
s’assurer d’un nouveau “leader
politique” dans cette région, mais se
trouve en face de deux entités dont
l’une bénéficie d’une réputation
militaire (le pasteur Ntumi) et l’autre
d’un fort capital politique à Brazzaville
(Bernard Kolélas, président
du
MCDDI, en exil en Afrique de l’ouest).
Son projet tel qu’il se profile est de les
pousser
à
se
neutraliser
politiquement. Il ne veut surtout pas
faire venir Kolélas à Brazzaville avant
que Ntumi – dont la résidence est en
construction à Bacongo – n’y soit, afin
d’éviter une polarisation du côté de
Kolélas, jugé plus mobilisateur par les
sécurocrates du régime.
Enfin, toute déflagration, toute
opposition entre ces deux entités lui
laisserait les mains libres d’intercéder
en conciliateur. Du moins permettraitelle de se débarrasser de deux
adversaires redoutables.
La contrepartie politique de cet
apaisement recherché vise le gel de
l’affaire des disparus du Beach et
toutes autres condamnations qui
visent les autorités congolaises en
France. Cette dernière, pour sa part,
ne verrait pas d’un mauvais œil que
cela advienne et que surtout son
procès soit délogé de Meaux et

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rapatrié à Brazzaville par la Cour
internationale de justice de La Haye,
afin d’ouvrir ses frontières aux
dirigeants congolais bloqués par la
justice française et de lui permettre de
sortir de l’impasse juridico-politique
dans
laquelle
se
trouve
la
Françafrique en l’un de ses pays
préférés. [CL]
Repères sur… le Burkina Faso (I)
« Le Bon , La Brute et le Truand… »
S’il devait tourner ce film aujourd’hui,
Sergio Leone aurait l’embarras du choix
des acteurs. Au lieu de recruter des stars
hollywoodiennes, il pourrait recourir à un
reality show, un “loft presidents” avec les
hauts personnages qui occupent la scène
du Western Mondialisé qui se joue en
grandeur nature sous nos yeux, et aux
dépens des
peuples.
De
sacrées
économies en perspective sur les cachets :
chacun, dans ses rôles à multiples facettes,
incarnerait les trois principaux personnages
du film. Dans cette galaxie de comédiens
qui mènent notre Monde, il y a bien sûr les
très grands du style G.W. Bush, Chirac et
compagnie. À l’autre bout de la scène, se
tiennent les plus petits (mais pas les
derniers de la classe, puisqu’on y trouve
aussi quelques “bons élèves”). Parmi ces
plus petits, où se côtoient les Eyadéma,
Déby, Bongo et autres, figure en bonne
place le “bon élève” et “l’ami personnel” :
Blaise Compaoré.
À grands traits, revenons sur le film de
son règne de près de deux décennies, pour
nous rendre compte à quel point il a joué et
continue de jouer à merveille, tour à tour et
parfois simultanément, “Le Bon, La Brute et
le Truand”.
Tranches de règne :
Scène I : Muet plus de quarante-huit
heures après l’assassinat de son frère
d’armes Thomas Sankara, le capitaine
Blaise Compaoré se présente enfin aux
Burkinabé (surpris par l’issue violente de ce
combat fratricide) comme étant « le
Sauveur de la Révolution Démocratique et
Populaire ». Selon la légende qu’il sert et
fait servir par ses porte-voix à un peuple
blasé et incrédule, le “Bon” Blaise a été
obligé d’écarter les « tenants de la dérive
droitière de la Révolution » menés par le
“Mauvais” Sankara, (subitement) devenu
renégat et traître des « idéaux de la
Révolution
d’Août ».
Cette
légende
constitue la matrice originelle qui enfantera
beaucoup d’autres contes de fée du même
tonneau. Pour polir l’image écorchée du
tombeur du « père de la Révolution
burkinabé », une foule de communicants et
de suppôts de tous acabits seront
mobilisés. Cette entreprise de ravalement
de façade d’un régime né dans le sang a
plusieurs fois été décrite (cf. entre autres
F.X. Verschave, La Françafrique, Stock
1998, p. 173-189, et Noir Silence, Les
arènes 2000, p. 504-508… ). On a encore
en mémoire la cérémonie solennelle de
remise du titre de docteur honoris causa au
“démocrate” Compaoré par la Sorbonne,
en 1997 à Paris ! C’est dans cette tradition
de construction du mythe du “Bon” Blaise
qu’ont été conçues et organisées des

opérations médiatiques telles que « la
Journée Nationale du Pardon » et, plus
récemment, « la Défense de l’intégrité
physique et des biens des Burkinabé de
Côte d’Ivoire », ou encore « la Défense du
Coton africain à Cancun »…
Scène I, Acte1 : Lors des préparatifs de
« la Journée Nationale du Pardon », les
communicants nous ont présenté Blaise
Compaoré « les mains tendues à toutes les
familles de victimes », décidé « à tourner
cette page sombre du pays où tout le
monde a été responsable des violences
faites à autrui ». Les médias d’État et la
presse privée financée par le prince ont
étalé des semaines durant à leurs Une les
témoignages de Burkinabè ravis de leur
Président « magnanime », « courageux »
« généreux », etc. Soucieux d’objectivité et
de professionnalisme, les responsables de
publication de ces journaux prenaient le
soin de remettre à leurs pigistes la bonne
liste des burkinabé à interviewer ! Pour
parfaire cette belle œuvre, lors de la
cérémonie de ladite Journée du Pardon le
30 mars 2000 à Ouagadougou, dans un
stade rempli de notables liés par mille fils
au pouvoir, le “Bon” Blaise a promis, dans
sa grande magnificence, d’honorer « sept
engagements », dont la construction d’un
mausolée en hommage à… Thomas
Sankara, « l’un des héros de la Révolution
burkinabè, qui s’est donné corps et âme,
pour le bien être de son peuple ». Rideau !
À suivre…. [SMS]

Ah les beaux jours !
On est abasourdi à la lecture de la
dépêche AFP Libreville du 1er octobre
intitulée
Armée
finances :
La
Centrafrique veut des “blancs” partout.
Selon cette dépêche en effet, « des
participants au Dialogue national de
réconciliation [auraient suggéré de]
placer le pays sous tutelle en confiant
la direction des douanes et des impôts
à des conseillers techniques de
l’ancienne puissance coloniale ». « Un
politicien
centrafricain »
aurait
protesté. Il aurait « été rabroué » par
« un autre participant ». Dans la
dépêche AFP de Bangui du 30/09 à
18h01, plusieurs noms sont donnés :
le pasteur Josué Binoua, viceprésident du Dialogue national, la
réplique d’Enoch Dérant-Lakoué, etc.
Tout se passe comme si l’on voulait
faire endosser aux Centrafricains ce
fameux recours à la recolonisation
prôné par de fumeux théoriciens
racistes.
Or on ne répétera jamais assez que,
si l’Afrique subsaharienne en général
et la Centrafrique tout particulièrement
est dans le piteux état où elle est
aujourd’hui, c’est parce que son sort a
été livré depuis quarante années aux
conseillers techniques cornaquant de
pitoyables marionnettes, lesquelles
n’avaient pour occupation que de
s’emplir les poches. N’est-ce pas un

Billets d’Afrique et d’ailleurs
certain officier français du nom de
Mantion qui a gouverné longtemps la
Centrafrique ? Il n’aurait aucune
responsabilité dans l’état actuel de
décomposition du pays ? Que dire des
fameux diamants de Giscard ! Que
dire de tous les Français qui se sont
scandaleusement enrichi dans la
fabrication du sacre de Bokassa ! Que
dire
de
toutes
les
archives
centrafricaines embarquées avec le
même Bokassa dans les Transall de
l’armée française quand Giscard
décida de déposer son « cousin » trop
bavard ? Que dire d’un “conseiller” de
Bokassa nommé Roger Holeindre, qui
récupéra un château français de
l’empereur pour faire manœuvrer les
troupes du FN ?
Voici deux exemples vécus de ce
que peut être l’action des « conseillers
techniques ». Un inspecteur des
finances français qui avait été en
mission au Cameroun, après avoir lu
le livre de Mongo Beti La France
contre l’Afrique, lui écrivit pour lui
décrire l’inutilité totale de sa mission. Il
avait bien inspecté les services
financiers,
noté
tous
les
dysfonctionnements, proposé des
actions. Quand il rendit compte au
ministre camerounais, qui ne daigna
même pas l’écouter, celui-ci lui dit
merci et au revoir. Pas de suite, tout
ça c’est de l’amusement. Le rapport
disparut dans la poussière des
armoires. L’autre situation, plus
récente, c’est une réunion de jeunes
cadres camerounais au ministère des
Finances, qui proposent des mesures
draconiennes contre la corruption. Un
conseiller technique français intervient
et dit que les habitudes locales sont ce
qu’elles sont et qu’on ne peut rien
changer à cela. Le ministre l’approuve
bien sûr. On se demande pourquoi les
contribuables français ont payé l’un
comme l’autre de ces “conseillers”,
l’un qui fait son travail pour rien, l’autre
qui n’a vraiment pas sa place là où il
est.
La solution n’est donc pas dans les
“conseillers techniques”, même si l’on
rêvait qu’il soient tous bons, elle est
dans les mains des Centrafricains et
d’eux seuls. Qu’ils se choisissent des
gouvernants, et qu’ils les contrôlent.
Ils verront bien ce qui est bon pour
eux. Mais, si décharnée que soit la
Centrafrique, elle attire encore les
vautours. Le correspondant de l’AFP à
Libreville nous
rappelle qu’une
délégation du groupe français Bolloré
est venue en septembre étudier les
possibilités d’investissement dans le
pays. On sait par ailleurs qu’elle était
conduite par Michel Roussin. Celui-ci
a déclaré que les entreprises

N° 119 - Novembre 2003 p. 5
françaises « avaient de beaux jours »
devant elles en Centrafrique... À
condition bien sûr que le contribuable
français paye des “conseillers techniques” pour préparer le terrain. [OT]
Armée partout, sécurité nulle part
La sécurité, ce n’est pas pour tout le
monde... Pendant que le Quai d’Orsay
a obtenu, en période de restriction,
une augmentation de 18,5 % de
croissance des budgets pour la
sécurité des Français à l’étranger
(LdC, 09/10), le quotidien des
Africains devient alarmant dans
plusieurs pays, dont le Tchad (cf.
communiqué p. 2). On revient très
nettement à la situation coloniale,
avec des îlots hyper-sécurisés –
ambassade, plate-forme pétrolière,
etc. – entourés de l’Afrique immense,
où le sort des populations n’intéresse
pas
les
décideurs…
Pourtant,
comment ne pas voir que la sécurité
réservée à quelques-uns est une
impasse ? L’attentat de Gaza du 15
octobre a tué 3 hommes de DynCorp,
l’une
des
principales
sociétés
militaires privées. Le 12 mai dernier,
l’attentat en Arabie Saoudite avait déjà
tué du personnel de Vinnell,
l’entreprise pilote depuis 1975 dans le
néo-mercenariat. Mais pour s’attaquer
vraiment à l’insécurité, il faudrait
s’attaquer à l’injustice. Et ça demande
plus d’efforts que d’envoyer des
vigiles et des barbouzes. [PT]
RDC : à l’Est,
rien de bon de nouveau
Le 6 octobre, 65 civils appartenant à
l’ethnie Hema ont été massacrés, pour
la plupart à la machette, à Chatchele,
village situé à 80 kilomètres au nord
de Bunia, la capitale de l’Ituri.
L’attaque semble être partie de Petro,
un village dont les
habitants
appartiennent à l’ethnie Lendu. Des
Casques bleus de la Mission des
Nations
unies
en
République
Démocratique du Congo 1 se sont
installés à Bule, une agglomération
urbaine située à 5 kilomètres de
Chatchele. Des éléments des forces
de sécurité se sont rendus à Petro à
deux reprises, mais, selon ces
dernières, le village se vide à leur
approche empêchant toute rencontre
avec ses habitants. En visite à Bunia à
la suite de ces événements, le
président de l’Assemblée nationale de
transition de la RDC, Olivier Kamitatu,
a affirmé le 10 octobre que tout doit
être fait pour que « les planificateurs
ou les agents d’exécution des
massacres […] soient déférés devant

les tribunaux ».
Mais qui sont-ils ? Parmi les
nombreuses tueries qui ont émaillé
l’histoire tragique de cette région
depuis plusieurs années, rares sont
celles qui ont eu pour origine le seul
contexte des conflits ethniques. Ceuxci
trouvent
le
plus
souvent
encouragement au sein de multiples
conflits d’intérêts à qui cette histoire
doit l’essentiel de ce qui la caractérise.
Ce n’est pas la première fois que l’on
entend affirmer la nécessité de
sanctionner les coupables de ces
tueries, ni que le besoin d’enquêtes
exhaustives pour les identifier plane
au dessus des cimetières. On attend
toujours, en comptant les morts.
À la même date, 16 civils, en
majorité des femmes, ont été
massacrés à coup de haches,
machettes et poignards, et une
cinquantaine d’autres enlevés à
N’dunda, village situé au nord d’Uvira
dans la province du Sud-Kivu. Un
hasard du calendrier ? Selon la
MONUC, qui a ouvert une enquête
préliminaire, les témoins attribuent ces
crimes à des éléments armés
burundais. À la mi-septembre, la
journaliste du Soir de Bruxelles,
Colette Braeckman, a signé un article
intitulé "Le calvaire des femmes du
Kivu" qui soulignait l’explosion de viols
perpétrés sur les Sud-Kivutiennes
depuis le début de l’année. À ce sujet,
de graves accusations ont été
formulées à l’encontre de toutes les
forces armées présentes dans la
région : rwandaises, congolaises (en
"toute
indépendance"
ou
sous
influence
de
Kigali,
voire
de
Kinshasa), combattants des forces
rebelles burundaises et rwandaises...
Qu’elles soient toutes coupables à un
degré ou à un autre, volontairement
ou par abstention, n’empêche pas
l’urgence de connaître avec précision
l’origine et l’ampleur d’une telle
"explosion". On a du mal à l’inscrire
tranquillement sur le compte de la
propension des hommes en armes à
abuser du sexe faible. En attendant
que le meilleur gagne, ayant appris à
bonne école (l’observation de Bush en
Irak, de Chirac avec Déby, de Raffarin
avec Poutine… ) comment allier la
force (un équivalent-pétrole) et un
produit convoité…
On
va
passer
pour
des
"droitsdefemmistes" ? On assume.
[SC]
1. La MONUC, chargée d’assurer la
sécurité en Ituri, a pris le relais de la force
européenne Artémis depuis le 1er
septembre. Prévu par son mandat, le
déploiement de ses forces dans toute la
région ne fait que commencer.

Billets d’Afrique et d’ailleurs

N° 119 - Novembre 2003 p. 6

Il y a dix ans au Rwanda (une année de chronique)

Rwanda : la face cassée de la République (III)
Enquête sur la tragédie rwandaise
par Sharon Courtoux
Créée le 3 mars 1998, la Mission d’information de la
Commission de la Défense nationale et des forces
armées et de la Commission des Affaires étrangères sur
les opérations militaires menées par la France, d’autres
pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994 a publié
son rapport le 15 décembre de la même année.
Ce rapport se penche sur l’attentat du 6 avril 1994
contre l’avion du président rwandais qui précède de
quelques heures le déclenchement du génocide des
Tutsi. On peut y lire (p. 244) :
« Des liens existaient entre le groupe de Paul Barril (SECRETS)
et l’entourage du président Juvénal Habyarimana avant que
l’attentat ne soit exécuté. Ces contacts auraient été plus
particulièrement noués par certains responsables rwandais en vue
d’aider à la bonne exécution du contrat de vente d’armes passé le 3
mai 1993 entre le ministre de la Défense rwandais, James Gasana
et Dominique Lemonnier, gérant de la société Dyl-Invest. Le
gouvernement rwandais n’ayant jamais reçu livraison des armes
achetées dans le cadre de ce contrat, malgré le règlement d’une
avance de 4 millions de dollars virés sur le compte de M.
1
Lemonnier, le colonel Elie Sagatwa aurait une première fois chargé
M. Paul Barril, en novembre 1993, de veiller à la bonne exécution
de ce contrat. Le 20 mai 1994, M. Jérôme Bicamumpaka 2, ministre
des Affaires étrangères et de la Coopération du gouvernement
intérimaire Hutu aurait donné procuration à M. Paul Barril afin qu’il
mette en œuvre toutes les démarches nécessaires pour récupérer
l’acompte versé en novembre 1993. Paul Barril n’ayant pas réussi à
obtenir satisfaction, a diligenté une procédure judiciaire devant le
Tribunal de grande instance (TGI) d’Annecy contre Dominique
Lemonnier […]. »

Le journaliste du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, a
évoqué cet épisode d’un Paul Barril omniprésent dans le
3
“dossier rwandais” . Il rappelle que M. Barril, dans son
livre Guerres secrètes à l’Élysée, affirme s’être trouvé
« sur une colline perdue au centre de l’Afrique » le 7
4
avril 1994, et l’interview à Playboy au cours de laquelle
ce dernier fait des déclarations surprenantes –
concernant sa liberté d’action, ou d’avoir mis à prix la
tête de Paul Kagame… « Que de questions à poser au
capitaine Paul Barril ! », s’exclame P. de Saint-Exupéry.
Elles ne lui seront pas posées. La Mission d’information
se décide à le convoquer pour le 9 décembre 1998, neuf
mois après sa création. Barril répond qu’il réserve au
juge Bruguière les informations et documents dont il dis5
pose : confiée à ce dernier, une information judiciaire
Rwanda : a voté
Le Rwanda dispose désormais d’un
Président élu. Qu’il n’ait pas été élu
avec 95 % 1 des suffrages exprimés
n’est pas un secret – des
observateurs de son propre camp en
témoignent, même s’ils ne le crient
pas sur les toits. Les autorités du pays
font comme toutes les autorités de
tous les pays, elles s’accordent des
congratulations. Parmi les Rwandais,
les appréciations sont diverses. Les
uns estiment que Paul Kagame aurait
dû se contenter de la victoire plus
modeste que le pays allait lui donner

sur l’attentat contre l’avion du président Habyarimana a
été ouverte à la suite d’une plainte pour assassinat
déposée par un membre de la famille du pilote de
l’appareil présidentiel. À force de tarder, on manque son
train.
Paul Barril n’est pas le seul à manquer à l’appel de la
Mission. La rescapée Yvonne Galinier et celui qui l’a
sauvée, son mari Pierre ; la directrice d’African Rights,
Rakiya Omaar, qui a enquêté au Rwanda le génocide à
peine achevé ; des membres de l’administration
française proches du dossier… n’ont pas été entendus.
La Mission a refusé de soumettre à l’appréciation
publique sa capacité, ou son incapacité, à interroger
autrement qu’en superficie des personnes ayant occupé
des positions "sensibles" (militaires, diplomatiques) :
pour la plupart, ces auditions se sont déroulées à huis
clos.
Le 31 mars 1998, devant la Mission d’information
parlementaire, M. José Kagabo, maître de conférences
à l’École des hautes études en sciences sociales,
termine son exposé dans ces termes : « Dans ce
génocide, j’ai perdu toute ma belle-famille, cinq frères,
dont certains avec leurs femmes et leurs enfants.
J’attends de savoir qui, individuellement ou à titre
collectif, sachant qu’un génocide était en préparation làbas, a ordonné d’aider les génocidaires. »
Qui a ordonné de frayer avec les loups ? Le rapport de
la Mission, intitulé Enquête sur la tragédie rwandaise, ne
le dit pas. Il éclaire les responsabilités françaises
manifestes dans cette tragédie, quoique le président de
la Mission, Paul Quilès, proclame lors de sa publication
que la France n’est « nullement impliquée ». M. Kagabo
(et nous-mêmes) attend toujours que l’on veuille bien
répondre à sa question.
1. Secrétaire particulier du président Habyarimana. La Garde
présidentielle était placée sous ses ordres.
2. Reçu à Paris le 27 avril 1994 à l’Élysée et à Matignon.
3. France-Rwanda : dangereuses liaisons, 31/03/1998.
4. Mars 1995
5. Cette information judiciaire a été ouverte peu après la création de la
mission d’information.

(ne serait ce que pour éviter d’aller à
l’aventure). D’autres considèrent qu’il
était prématuré de procéder à des
élections, forcément biaisées, dans un
pays encore en état d’extrême
fragilité 2. D’autres ont mis leur bulletin
dans l’urne avec l’émotion que produit
l’effacement d’une longue iniquité, ou
le sentiment de franchir une étape
historique,
quoique
imparfaite.
D’autres encore doutent que ces
élections ouvrent un espace où seront
écoutés ceux qui souhaitent exprimer,
sans violence, leurs désaccords avec
la manière dont le pays est gouverné.
Bref, il y a un début de débat. Il se

tient en marge d’une gestion policière
de
l’opinion,
qui
amalgame
l’indispensable disqualification des
discours de haine à toute contestation
qu’il s’agit de disqualifier.
1. Les résultats officiels de l’élection
présidentielle attribuent au président Paul
Kagame 95,05 % des suffrages exprimés.
Le parti du Président, le FPR, a emporté
les élections législatives. Il détient la
majorité absolue à la Chambre des députés
et au Sénat.
2. Ces derniers évoquent, pour la trouver
déraisonnable dans le contexte particulier du
pays, la pression exercée sur le Rwanda par la
communauté
internationale
en
faveur
d’élections libres et transparentes.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Les citoyens rwandais pourront-ils,
la période électorale close, faire
entendre leurs critiques ou leurs
revendications,
voire
la
simple
suggestion d’inflexions des politiques
engagées ? Pourront-ils seulement les
formuler,
sous
un
pouvoir
particulièrement fort, maître de tous
les rouages de la société ? Celui-ci se
mettra-t-il à tendre l’oreille ? La
majorité des Rwandais vit dans des
conditions peu enviables. Pour
certains,
l’amélioration
de
ces
conditions est un préalable à une
réelle démocratisation de la vie
publique. Pour d’autres, un minimum
de démocratisation est le préalable à
ladite amélioration. Non sans tenir
compte du contexte historique du
Rwanda. Ces élections seront-elles le
prodrome de l’assouplissement ou du
durcissement d’un régime qui détient
tous les pouvoirs ? Telle que nous
l’avons captée, la vox populi oscille
entre crainte et espoir. [SC]
L’alphabet du profit bancaire
Le financement des pays pétroliers
torturés par des dictatures et/ou des
guerres civiles s’avère une excellente
affaire, expliquent ingénument deux
professionnels de Paribas, Matthieu
Lacaze et Emmanuel de Lutzel, dans
Banque Magazine de septembre
2003. L’image de ces pays est
tellement dégradée que les risques y
semblent très
élevés, et
par
conséquent les taux pratiqués. Mais
les
gisements
pétroliers
sont
parfaitement tenus par le complexe
militaro-pétrolier
occidental :
« L’Angola vient de connaître vingtsept ans de guerre au cours desquels
pas une seule goutte de pétrole n’a
manqué dans les contrats export. »
L’or noir fait « intervenir des intérêts si
importants » qu’il « est surveillé de
très près par les gouvernements et les
majors :
en
conséquence,
ces
pressions entraînent une bonne
performance des acteurs et un faible
taux de défaut. »
C’est « un marché dont les risques
sont inférieurs à ceux du crédit à la
consommation. » « Le rating1 moyen
des pays emprunteurs est proche de
BB-, alors […] que les pertes furent en
ligne avec un portefeuille de type AAA.
Que dire de mieux que de prendre du
risque AAA rémunéré BB- ! » C’est
effectivement le Pérou pour « le faible
nombre de banques opérant sur ce
marché » !
Rappelons qu’en Afrique et ailleurs,
la banque Paribas a été, avec le
courtier Glencore, à la pointe des

N° 119 - Novembre 2003 p. 7
montages sophistiqués d’évasion de
l’argent du pétrole. Le vendeur
d’armes Pierre Falcone, protégé par la
DST et la CIA, « avait une lettre
officielle le nommant mandataire, lui
donnant donc le droit […] de gérer le
compte angolais en France, ouvert à
Paribas », expliquait Jean-Christophe
Mitterrand
(L’autre
Afrique,
14/11/2001). Arcadi Gaydamak, le
compère
de
Falcone
dans
l’Angolagate, protégé par le FSB russe
(ex-KGB), le Mossad israélien et la
DST, décerne la palme à l’absorbée
de la BNP : « Paribas est la principale
banque
au
monde
pour
les
préfinancements
pétroliers. »
(Libération, 06/03/2001).
Il fallait pour cela être agréé
« Secret Défense » par les services
secrets des pays du G7, qu’a rejoint la
Russie dans le G8. Le pétrole, c’est la
guerre. Il est lié depuis toujours aux
covert actions, aux manœuvres
subversives et aux “coups tordus” que
le Congrès américain avait, à l’origine,
formellement interdits lors de la
création de la CIA – au début de la
Guerre froide. Tout cela nécessite
énormément d’“argent noir”, hors
budgets
légaux,
hors
circuits
financiers officiels.
C’est l’une des raisons de l’essor
extraordinaire des paradis fiscaux,
sous
la
tutelle
des
grandes
puissances occidentales, notamment
de la place financière de Luxembourg.
De richissimes marchands d’armes et
acrobates de la finance offshore,
comme Henry Leir et son héritier
Nadhmi Auchi, y ont conçu, avec la
Mafia italienne et la CIA, la
gigantesque “coopérative” bancaire
Clearstream. Les plus grandes
banques y croisent leurs flux.
Clearstream a abrité la plupart des
grands scandales financiers de la fin
du XXe siècle, tel celui de la BCCI,
reliant l’énorme rente pétrolière
saoudienne au narcotrafic. Auchi était
très proche d’Elf et du réseau Pasqua,
animateur
de
la
Françafrique
prédatrice des matières premières
africaines.
Comme l’a montré le
livre
Révélation$ d’Ernest Backes et Denis
Robert (Les arènes, 2001), la moitié
des comptes des “coopérateurs” de
Clearstream sont non déclarés, dans
les paradis fiscaux – par où passe
désormais la moitié des flux financiers
internationaux. Ainsi, les plus grandes
banques ont aujourd’hui un pied dans
la légalité du pays de leur siège, et un
pied dans les « mondes sans loi »,
ces paradis fiscaux où l’on met aux
enchères le vol et la ruine de l’argent
public, en même temps
que

l’exonération des contraintes sociales
et environnementales.
Ainsi va la « distinction » financière,
pour employer un langage bourdieusien. Paribas et ses consœurs de la
World Company s’organisent pour être
AAA, à l’ombre des barbouzes et des
canons, enfonçant progressivement
dans la catégorie BB- le reste de
l’humanité – à commencer par sa
partie Sud. Celle du Nord ne
comprend pas encore… [FXV]
1. Cotation de la solvabilité par les agences
spécialisées, en partant de AAA+ pour le
risque quasi-nul.

Pan sur le bec !
Nous empruntons cette forme
d’erratum au Canard enchaîné, car
c’est lui-même qui signale une erreur
à propos d’une information que nous
avons reproduite : dans l’affaire Executive Life, où le contribuable français
est appelé à renflouer les sales
affaires du Crédit Lyonnais, la garantie
de ce dernier envers le milliardaire
François Pinault, intime de Jacques
Chirac et lui-même mis en cause,
n’est pas de 100 % mais de 33 %.
Dans le même n° du Canard
(24/09), on apprend que Chirac s’est
mêlé jusqu’à la dernière minute des
négociations entre son ministre de
l’Économie Francis Mer et la justice
californienne, pour les infléchir en
faveur de Pinault. Ne voulant pas
céder aux injonctions présidentielles,
Mer aurait exigé un ordre écrit de
l’Élysée, qui n’est évidemment pas
venu. Mi-octobre, l’Élysée ordonnait
de casser l’accord trop peu favorable
à son protégé. Tout cela renforce
l’hypothèse d’un Pinault hommeécran.
Du coup, la justice française est
invitée à enquêter sur l’argent sale
d’une ex-société du vice-président US
Dick Cheney (voir À fleur de presse).
[FXV]
Bon point
– Une loi internationale, même
imparfaite, vaut mieux que pas de loi
du tout. Aussi convient-il de se féliciter
de l’achèvement, le 1er octobre, de la
rédaction de la Convention des
Nations unies contre la corruption.
Elle sera ouverte à la signature des
États en décembre 2003, lors d’une
conférence au Mexique. Une fois
entrée en vigueur, il sera difficile de
dissuader la totalité des “petits juges”
de gratter là où ça fait mal.
– La société Clearstream a perdu son
procès contre Denis Robert : voir Ils
ont dit.

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Fausse note
– L’Union internationale de la
presse francophone (UIPF) va tenir
ses assises début novembre au
Gabon. Cela confirme que la
Francophonie, et la majorité des
médias qui en relèvent, s’assoient
allègrement sur la liberté de la presse.
Ces assises surviennent en effet
après que l’hôte de l’UIPF, Omar
Bongo, ait multiplié les agressions
(fermetures,
suspensions,
interpellations) contre les journaux et
les journalistes trop peu complaisants.
La manifestation sera animée par le
président de l’UIPF, Hervé Bourges
(LdC, 09/10), dont la complaisance
envers les tyrans françafricains est
rarement prise en défaut. L’ex-ami de
Ben Bella, puis patron de TF1, dispute
à Bernard Kouchner d’avoir été la
première cible d’une impertinence. À

N° 119 - Novembre 2003 p. 8
qui le qualifiait de « tiers-mondiste »,
un autre répliqua : « Oui, mais deuxtiers mondain ! » Et le curseur a
désormais avalé le premier tiers.
À signaler
– Les associations Act Up, ADDL
(Association pour la défense de la
démocratie et des libertés – Côte
d’Ivoire),
AIRCRIGE
(Association
internationale de recherches sur les
crimes contre l'humanité et les
génocides), la CNT (Confédération
nationale du travail), le COFANZO
(Comité de France sur l’affaire Norbert
Zongo – Burkina Faso) et SurvieParis-Île-de-France ont pris, avec
d’autres, l’habitude de se retrouver.
Elles ont décidé de mettre ensemble
leurs différentes spécificités, leurs
contacts, leurs champs d’intervention,
et surtout leur commune volonté de

soutenir les luttes des peuples
africains pour un autre avenir. Elles
ont ainsi créé une revue : Afrique XX1
(comprendre : 21ème siècle), qui offre
l’accès à la connaissance de ces
combats que les médias traditionnels
ignorent. Une revue militante et
ouverte, outil au service des peuples
africains. Le numéro : 28 pages,
2,5 euros.
Dans le numéro 1 paru fin octobre :
le dossier La forêt aux abois ; Droits
de l’Homme à Djibouti ; Mongo Beti,
un écrivain militant ; Eva Joly et la lutte
contre
la
corruption ;
Ituri ;
Syndicalisme au Congo ; Éducation au
Mali ; Sommet de l’OMC à Cancun ;
Les luttes au Burkina... Contact :
afrique21@altern.org, ou une des
organisations membres de la revue.
(Achevé le 18/10/03)

ILS ONT DIT
Tchad
« Toi, la citoyenne, toi le citoyen [tchadiens], il ne se passe pas un
jour où tu es victime des hommes en armes qui t’agressent, te
volent, ou te tuent, chez toi ou dans la rue ;
Toi, la citoyenne, toi le citoyen, chaque jour, tu es témoin
impuissant de ton voisin qu’on tue, qu’on blesse, qu’on vole, de ta
sœur ou ta voisine qu’on viole ;
Toi, le fonctionnaire et l’employé, chaque jour tu ne sais ce qui
t’attend dans ton lieu de travail, quand tu rentres du travail ;
Toi, le commerçant détaillant, quand tu traverses le fleuve Chari
ou le fleuve Logone entre Kousseri et N’djamena, des hommes
armés se disant des douaniers te tirent dessus, te blessent ou te
tuent et emportent tes marchandises vers des destinations les plus
douteuses ; et sous prétexte de poursuivre des fraudeurs,
endommagent des véhicules, écrasent des personnes, et s’en
vont tranquillement ;
Toi le voyageur, c’est dans la peur des coupeurs de route sur
nos mauvaises routes que tu te déplaces ;
Toi le citoyen, toi la citoyenne, tu payes l’impôt, et avec cela le
gouvernement achète des armes et des cartouches pour te
protéger, et voilà que certains individus véreux les retournent
contre toi ;
Toi l’opérateur économique ;
Toi le sociétaire ou l’entrepreneur ; les risques sécuritaires que
tu cours quotidiennement menacent à chaque instant des efforts et
des investissements ; les redevances pétrolière feront elle ton
bonheur si déjà l’impôt que tu paie fait ton malheur…
Tout le monde, vous et nous défenseurs des droits de l’Homme
sommes chaque jour victimes des gens en armes, en tenue, par le
vol qu’ils organisent, la vie qu’arrachent, la femme ou la fille qu’ils
violent, le commerçant qu’ils pillent, l’opérateur économique qu’ils
braquent le promeneur qu’ils tabassent sans raison apparente ;
l’insécurité est notre pain quotidien, car trop de malfrats et trop
d’armes circulent librement, sans contrôle, sans que quelque
chose soit faite pour arrêter cela. » (Collectif des associations
de défense des droits humains (CADH), regroupant les
associations tchadiennes ACAT-Tchad, APFLT, ATNV, ATPDH, LTDH et
TNV. Extrait de l’appel à une journée de deuil le 10 octobre, jour de
l’inauguration du pipeline Tchad-Cameroun).

« Les retombées de l’exploitation du pétrole profiteront à
l’ensemble de la nation tchadienne. Personne n’a le droit d’en
douter, car nous sommes sérieux en disant cela. […] En toute
conscience, par amour et par fidélité à notre peuple, […] nous
avons pris librement la décision d’une gestion rigoureuse […] des
revenus pétroliers. […] L’exploitation du pétrole ne doit pas être
considérée autrement que comme un support aux efforts menés
jusque là pour sortir le pays de l’ornière du sous-développement. »
(Idriss DÉBY, “président” du Tchad. Discours lors de l’inauguration de
l’oléoduc, cité par l’AFP, le 10/10).
[Ceux qui désirent s’informer sur « l’amour » de Déby pour son peuple et
ses « efforts » pour sortir son pays « de l’ornière du sousdéveloppement » peuvent consulter les innombrables rapports des
organisations de droits de l’Homme ou l’exceptionnel témoignage de
Ngarléjy Yorongar, Le procès d’Idriss Déby, L’Harmattan, 2003 (cf. Billets
n° 118, Lire). Mais les associations tchadiennes de défense des droits de
l’Homme du collectif CADH sont désormais traitées par les suppôts de
cette effroyable tyrannie comme des traîtres à la Nation. Chez Déby
comme chez Ubu, l’on n’a même plus le droit de « douter », de ne pas
croire au « sérieux » du dictateur. On songe au film de Chaplin. – FXV]

« J’exhorte instamment les agriculteurs et les éleveurs à ne pas se
laisser éblouir par les miroitements de l’or noir qui ne se boit pas et
ne se mange pas. » (Idriss DÉBY, idem).
[Il n’y a pas de risque que les paysans tchadiens soient éblouis par
l’argent du pétrole dont ils ne bénéficieront jamais sous Déby. De la
couleur de l’or noir, ils ne verront que les multiples pollutions.. – FXV]

« [Le projet pétrolier Tchad-Cameroun a donné lieu à] l’effort de
consultation le plus important de l’histoire de l’Afrique et
probablement du monde pour un seul projet. » (Morris E.
FOSTER, président de ExxonMobil Development Company qui détient
40 % du consortium d’exploitation. Idem).
[La démocratie selon Exxon et ses consœurs pétrolières…]

Mondialisation
« Les grands décideurs de la géopolitique ont pris le parti de
remplacer, après la guerre froide, l’Afrique des colonels par
l’Afrique des chefs de guerre. […] On confie la gestion des pays à
des personnes ayant commis des crimes de sang, [… ce qui] pose

Billets d’Afrique et d’ailleurs
manifestement un problème éthique et moral qui n’a pas l’air de
préoccuper les géopoliticiens. » (Symposium des Conférences
épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM), réuni à
Dakar. Document publié le 02/10, cité par Misna du même jour).
[Si les évêques se mettent à dénoncer en chœur le néocolonialisme... ]

« Si nous ne stoppons pas les flux financiers [engendrés par
l’exploitation illégale des ressources du Congo-Kinshasa], les crimes ne
s’arrêteront pas. » (Luis MORENO CAMPO, procureur de la Cour
pénale internationale, lors d’un point de presse au siège de la CPI, le
23/09 à La Haye. Cité par l’AFP).
[La CPI aurait-elle hérité d’un Procureur lucide ?]

« Les gouvernements [français] successifs affirment “contrôler” la
production et la vente des armes, mais qui contrôle l’activité du
gouvernement en ce domaine […] ? » (Observatoire des
transferts d’armements, communiqué du 09/10 dans le cadre de la
Campagne mondiale pour le contrôle des armes).

Outre-mer
« Depuis 1970, le tiers sud de la Guyane (30 000 km²) est réservé
à ses habitants autochtones : les amérindiens Wayampi et Téko
(villages du fleuve Oyapock) et les amérindiens Wayana (villages
des fleuves Maroni, Tampoc et Marouini). Il est interdit aux
touristes de s’y rendre. Cette mesure a été prise car des
entreprises touristiques (Club-Méditerranée surtout) profitaient de
la suppression, le 17 mars 1969, des 80 000 km² du "Territoire de
l’Inini" pour organiser des visites dans les villages Wayana. Depuis
le décret du 6 juin 1930 instituant ce territoire, les populations
traditionnelles de la forêt tropicale, tant noires issues du
marronnage [communautés d’esclaves révoltés ou évadés]
qu’amérindiennes, vivaient dans une relative tranquillité car elles
échappaient, grâce à ce statut administratif spécial, aux velléités
coloniales du Conseil Général siégeant à Cayenne. [...] La France
s’entête à mépriser en Amazonie autant la forêt tropicale que les
Indiens. La forêt est hélas sous la seule responsabilité de l’ONF,
valet servile de l’industrie du bois. La France continue à suivre la
doctrine coloniale du “res nullius”, comme si les Indiens
n’existaient pas : les textes officiels disent que la forêt est “vacante
et
sans
maître”. »
(Thierry
SALLANTIN,
ethnologue,
http://www.csia-nitassinan.org/com_guyane.htm).

« L’avenir de la forêt tropicale guyanaise et de ses habitants
(peuples Wayona, Wayampi et Teko) est gravement menacé.
En effet, le projet d’ouverture d’un parc national dans le sud de
la Guyane remet en cause l’arrêté préfectoral du 14/09/1970 qui
limite l’accès au pays amérindien aux seules personnes munies
d’une autorisation préfectorale. La création de ce parc
engendrerait un tourisme de masse dangereux pour l’écosystème
et pour les modes de vie des populations locales, sacrifiées au
nom du « développement » et déjà victimes de l’orpaillage. Les
chercheurs d’or, au mépris de toute loi, détruisent les moyens de
subsistance des populations amérindiennes par la pollution au
mercure et mettent ainsi leur santé physique et morale en péril.
En conformité avec les revendications clairement exprimées par
les Amérindiens, nous, soussignés, demandons :
– le maintien de l’arrêté préfectoral de 1970 ;
– l’arrêt immédiat de tout l’orpaillage. » (Comité de Solidarité
avec les Indiens des Amériques (CSIA), pétition à télécharger :
http://www.csia-nitassinan.org/com_guyane.htm ; à retourner au CSIA
(Commission Guyane), 21 ter rue Voltaire – 75011 Paris).

« Le World Ressources Institute de Washington a étudié l’état des
forêts dans 122 pays de la planète. Conclusion : sur les 7 pays qui
possèdent encore d’immenses forêts anciennes, la Guyane
française (donc européenne) offre les meilleures chances de

N° 119 - Novembre 2003 p. 9
protection. Les États de l’Union Européenne (UE) ont donc une
responsabilité particulière et il serait temps de prendre rapidement
les mesures de protection nécessaires car la France n’a pas su
tenir les engagements annoncés au Sommet de la Terre de Rio en
1992. On ne peut plus faire confiance dans ce seul État, et c’est
aux autres États de l’UE de rendre effectif le sauvetage de la bio et
de l’ethno diversité dans ce département français à lui seul grand
comme 15 départements français habituels (300 km sur 300), à
97 % recouvert par la forêt tropicale humide.
De plus, les États européens sont les payeurs, ils devraient donc
être les États décideurs ou avoir un droit de regard essentiel sur
tout ce qui se passe en Guyane. Les cinq septièmes [71 %] du
financement de tout ce qui se passe en Guyane provient de l’UE,
et le reste de la France. À elle seule, l’Allemagne est à l’origine de
30 % des contributions européennes. Si les Allemands savaient
que leur argent ne sert pas en "Europe amazonienne" à protéger
la forêt tropicale et ses peuples indigènes, mais bien au contraire à
mettre en danger ce bijou de la biodiversité et les Amérindiens, on
peut être assuré qu’ils protesteraient énergiquement. » (Thierry
SALLANTIN, Comment sauver la partie amazonienne de l’Europe ?
Vers la restitution de la Guyane aux Amérindien, 28/09).
[On peut en effet davantage compter sur nos voisins européens pour être
entendus quand on dénonce les dégâts néocoloniaux opérés par la
France dans les “Régions ultra-périphériques” de l’UE. Cf. rubrique Voir.
– PC]

Mémoire
« Un par un, s’il vous plaît. » (Une policière, devant le Centre de
réception des étrangers de la Préfecture de Police de Paris).
« Arrête les “S’il vous plaît” ! C’est fini ça ! » « Allez ! Schnell !
Schnell ! Un par un ! » (Un policier parisien, à une file de
demandeurs d’asile. Propos rapporté par Libération du 24/09).
[Celui-là n’attend pas que Le Pen soit à l’Élysée avant de se prendre pour
un SS.]

Tchétchénie
« Enfin, notre dialogue politique, qu’il soit bilatéral ou dans le cadre
de l’Union européenne, ne peut éluder la question de la
Tchétchénie. Nos amis russes connaissent bien la position de la
France sur cette douloureuse question et nous soutenons tout
processus politique qui vise à restaurer la paix dans le respect de
l’intégrité territoriale de la Russie et des droits de l’Homme. »
(Jean-Pierre RAFFARIN, interviewé par l’agence de presse russe
Interfax, diplomatie.gouv, le 06/10).

« Une “première” au pays des droits de l’Homme. Une femme et
deux enfants tchétchènes expulsés vers Moscou ! [...] À son
arrivée à l’aéroport de Roissy, Mme T. a demandé l’asile politique.
Elle a été conduite en zone d’attente (ZAPI 3) où elle a été retenue
avec ses enfants et où elle a eu un entretien avec un représentant
du ministère des Affaires étrangères. Elle lui a expliqué les motifs
de sa demande : la nuit du 15 septembre 2002, des hommes en
uniforme, le visage masqué par une cagoule, ont fait irruption au
domicile de son beau-père à Grozny où elle se trouvait avec son
mari. Son mari et son beau-père ont alors été enlevés par ces
hommes et comme elle a tenté de s’y opposer, elle a été frappée.
Son beau-père a ensuite été retrouvé mort et son mari n’a plus
jamais reparu. Elle a entrepris des recherches pour retrouver son
mari en s’adressant aux autorités militaires russes et elle a reçu
une lettre anonyme dans laquelle ses enfants et elle-même étaient
menacés de mort si elle continuait ses recherches.
Le mardi 7 octobre 2003, il leur a été notifié un refus d’admission
sur le territoire français au motif que leur demande d’asile était
« manifestement infondée ». [...] Il est à noter que les policiers
avaient déjà tenté de faire embarquer Mme T. le mercredi 8,

Billets d’Afrique et d’ailleurs
malgré les dispositions légales imposant le respect du délai d’un
jour franc avant tout rapatriement d’un étranger contre son gré. »
(FIDH, lettre ouverte, le 13/10).
[Voilà une façon d’expliquer bien clairement la position de Monsieur
Raffarin, au moment de sa visite à Moscou, « sur cette douloureuse
question »... La question de « l’intégrité du territoire de la Russie »,
s’entend. – PC]

Affaires
« [Nous avions] la psychose, liée à la perte récente d’un gros
contrat, d’être écarté des marchés de la Ville de Paris. [… J’ai
embauché au profit du RPR une secrétaire] à l’existence purement
administrative, pas par souci d’aider le RPR, mais pour éviter des
ennuis. » (Un cadre de l’entreprise de travaux publics
Guilledrat, témoignage le 30/09 lors du procès des emplois fictifs du
RPR. Cité par Libération du 01/10).

« [Nous avons embauché deux femmes en emploi fictif pour] neutraliser
la capacité de nuisance du RPR sur les marchés publics. » (Deux
anciens patrons d’une filiale de Bouygues. Ibidem).
[Si même des ex-“Bouygues’men” admettent le racket omniprésent du
RPR sur les marchés publics de Paris et sa région – un domaine
relativement encadré administrativement et judiciairement – on peut
imaginer les razzias du gang de Jacques Chirac sur les marchés du
pétrole, du bois ou du cacao africains. – FXV]

« L’emploi de cabinet est arbitraire, discrétionnaire, mais il est
comme ça. Et le juge ne peut pas apprécier l’opportunité d’un
emploi de cabinet. La France a une tradition du cabinet. » (Me
Francis SZPINER, avocat d’Alain Juppé et de l’Élysée. Audience du
16/10. Cité par Libération du 17/10).
[Rappelons que l’on jugeait une infime partie des dizaines de milliards de
francs d’argent public détournés par le RPR françafricain. En France,
mais aussi en Afrique. Dans un mélange de criminalité économique et
politique. L’un des « emplois de cabinet » en question était Jérôme
Grand d’Esnon, éminence grise électorale de Jacques Chirac, qui
contribua à imposer Idriss Déby au Tchad par le truquage du scrutin
présidentiel de 1996. Cette France-là, avec sa « tradition du cabinet »,
fait irrésistiblement penser à Cambronne. – FXV]

N° 119 - Novembre 2003 p. 10
« La société financière luxembourgeoise Clearstream, véritable
"banque notariale" des paradis fiscaux jouant le rôle de chambre
de compensation des titres et des valeurs échangés sur le
marché financier international, vient de perdre ses deux procès
en diffamation contre le journaliste Denis Robert.
Prétendant avoir été diffamée par les révélations de Denis
Robert dans son livre La boîte noire et lors de l’émission Tout le
monde en parle du 2 mars 2002 sur France-Télévision, elle lui
réclamait la somme de 500 000 de dommages et intérêts.
Clearstream attaquait également le PDG de la chaîne publique
et l’animateur de l’émission.
Par un jugement en date du 1er octobre, le tribunal de grande
instance de Paris vient de débouter la société financière dans
toutes ses demandes.
Les magistrats ont considéré que les informations révélées sur
les activités de blanchiment d’argent sale de Clearstream étaient
« sérieuses et recoupées, dépourvues d’animosité et exprimées
avec prudence ».
Pour Attac, ces deux jugements accablants pour Clearstream
sont une victoire pour tous ceux qui luttent contre la criminalité
financière. Ils sont aussi la preuve qu’il faut continuer de
dénoncer les activités de cette multinationale (et boîte noire) de
la finance internationale. La société Clearstream est en effet l’un
des centres névralgiques des fuites de capitaux, par où se
faufilent l’argent du crime, de la corruption, celui de certains
États, celui qui enrichit les clients anonymes de comptes
défiscalisés, etc. Ce système s’est constitué au Luxembourg,
avec l’aide, l’appui et la complicité des plus grandes banques de
la planète. Les États et leurs représentants élus, y compris
français, ont jusqu’à présent fermé les yeux. Cette vérité doit être
révélée au plus grand nombre de citoyens pour qu’ils se
mobilisent et exigent que les responsables politiques agissent
enfin contre les paradis fiscaux, derrière lesquels se cache la
grande criminalité financière. […] » (Attac-France, communiqué du
10/10).

À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
Mutations (Yaoundé, Cameroun), Présidentielle 2004. Les
gourous français se disputent l’image du couple Biya, 08/10
(Thierry NGOGANG) : « La perspective de l’élection
présidentielle commence à attiser les appétits les plus féroces
de la part des gourous en communication politique basés à
Paris. Selon des sources bien introduites, des dossiers visant à
assurer la promotion de l’image du numéro un camerounais
affluent depuis quelque temps au niveau du Cabinet civil de la
présidence de la République. Parmi les soumissionnaires
éventuels, l’on cite notamment les noms de Marie-Laure
Beaulieu qui s’occuperait actuellement de l’image d’Alain Juppé,
maire de Bordeaux et héritier présomptif du président français
Jacques Chirac.
L’on parle aussi d’un certain Denis Tillinac, écrivain-journaliste
et directeur des éditions de la Table Ronde. Ce dernier a la
particularité d’être un ami personnel de Jacques Chirac, dont il a
d’ailleurs été le conseiller pour la Francophonie. Originaire du
département de la Corrèze comme le président français, Denis
Tillinac est connu au Cameroun pour avoir créé, le 18 juin 2001
à Douala, une association Gaulliste aux objectifs nébuleux
dénommée “Renaissance France Afrique” (RAF).

D’autres personnalités célèbres seraient aussi candidates à la
gestion de la communication présidentielle. L’on évoque
volontiers les noms de Jacques Séguela et de Claude Marti. Le
premier cité […] est devenu célèbre en France pour avoir
transformé, en son temps, l’image de François Mitterrand. Il a
ensuite travaillé pour, [… entre autres,] le chef de l’État togolais
Gnassingbé Eyadema lors de la campagne présidentielle de juin
1998. Entre-temps, en pleine période chaude, on l’a même
retrouvé au Cameroun en 1992, où il serait à l’origine du double
concept : “L’homme Lion, L’homme courage” […].
Assez sûr de lui, il se targuait de n’avoir jamais connu
d’échec. Jusqu’à ce que, contacté par le Sénégalais Abdou
Diouf pour préparer la campagne de février 2000, il a été
désillusionné par la Marche Bleue, la stratégie de campagne
d’Abdoulaye Wade, entièrement mise en œuvre par des jeunes
communicateurs politiques locaux.
Le cas de Claude Marti, qui se qualifie lui-même comme “un
conseiller en stratégie”, est intéressant à rappeler. Ce proche de
l’ancien Premier ministre Michel Rocard a longtemps travaillé
pour une bonne dizaine de présidents africains parmi lesquels
on peut recenser le Togolais Gnassingbé Eyadéma, le Guinéen
Lansana Conté, le Gabonais Omar Bongo et deux chefs d’État
nigériens Mahamane Ousmane et feu Ibrahim Baré Maïnassara.
Cependant, Claude Marti avoue un faible pour le Cameroun où il

Billets d’Afrique et d’ailleurs
a déjà d’ailleurs été sollicité juste après le coup d’État du 6 avril
1984. “J’ai collaboré avec le nouveau parti [au pouvoir], le
Rassemblement démocratique du peuple camerounais. J’ai fait
venir les gens de la presse, j’ai fait une opération avec Yannick
Noah et j’ai monté un service de communication qui fonctionne
toujours à la présidence. Mais je n’ai pas continué”, avouait-il au
Monde Diplomatique en janvier 2000. En fait, [… il] s’était tout
simplement fait évincer autour des années 86 par la société
Adefi International – dirigée par Jean-Pierre Fleury, un proche
de Jean-Christophe Mitterrand […]. Claude Marti a pu renouer
avec le Cameroun en février 1998 en prenant notamment en
main la fondation lancée par Mme Chantal Biya.
Pour ce qui est de l’axe de campagne du candidat Biya pour la
prochaine élection présidentielle, la majorité des observateurs
avertis s’accordent à dire qu’il devrait être centré sur la
personne du président sortant et sur celle de son épouse. […] La
jeunesse de la première dame reste un atout primordial et il est
clair que, depuis quelques années, les “stratèges” du palais l’ont
mise en avant dans le but d’en tirer le meilleur profit afin
d’apporter un peu de fraîcheur à un régime que l’on pourrait
légitimement considéré comme vieillissant. Pour les prochaines
présidentielles, des sources informées affirment qu’elle devrait
apparaître, au même titre que son époux, sur des éléments
visuels mettant en exergue des thèmes tels la famille ou la
proximité avec le peuple. […]
L’imposition progressive de son image dans l’opinion publique
dénote absolument d’un calcul politicien. […] Ces dernières
années, elle a été sur tous les fronts sociaux (Sida, éducation,
promotion de la femme rurale), culturels (organisation en grande
pompe de la fête du 11 février 2002 ou de soirées mondaines),
et même politiques (intrusion de moins en moins dissimulée
dans les sphères de décision de l’État). Les médias officiels ne
s’y sont pas trompés. Depuis quelques mois, ils n’hésitent plus à
faire état de tout ce qui la concerne à la Une au même titre que
le chef de l’État […].
De telles tactiques ne sont pas nouvelles. Elles ont par
exemple été utilisées [… par] le dictateur argentin Juan Domingo
Peron qui l’expérimenta avec sa première épouse, la très
populaire Éva, entre 1946 et 1952, puis, lors de sa deuxième
accession à la magistrature suprême en 1973, avec Maria
Estela dite Isabel, prise en troisième noces, qui lui succéda à sa
mort et dirigea l’Argentine de 1973 à 1976. »
Sénégal
AFP, L’opposant Talla Sylla, agressé à coups de marteau, a été
évacué en France (parti), 14/10 (Dakar) : « L’opposant
sénégalais Talla Sylla, hospitalisé après avoir été attaqué à
coups de marteau par des hommes non identifiés le 5 octobre à
Dakar, a été évacué dans la nuit de lundi à mardi vers la
France, a-t-on appris auprès de son parti.
Il a quitté Dakar lundi [... pour Paris]. M. Sylla, 37 ans, connu
pour ses prises de position très critiques vis-à-vis du pouvoir,
souffre notamment de “contusion pulmonaire” et de "fractures
crâniennes". L’Alliance Jëf-Jël [la formation à laquelle appartient M.
Sylla] a déposé une plainte contre X. Une enquête a été ouverte
pour retrouver les agresseurs de Talla Sylla, qui ont pris la fuite.
Cette agression a provoqué l’indignation de plusieurs
organisations de défense des droits de l’Homme et partis
politiques. [...]
"Le gouvernement est interpellé. Il lui appartient,
conformément à ses missions, de garantir la sécurité des
personnes et des biens, et d’arrêter la besogne macabre des
professionnels du crime qui continuent de bénéficier d’une
immunité inacceptable", estime le parti de l’ancien Premier
ministre Moustapha Niasse. »

N° 119 - Novembre 2003 p. 11
Mondialisation
Geopolitique.com, Un trafic d’armes très gênant, 25/09 : « Le
12 août dernier, le marchand d’armes britannique Hemant
Lakhani était arrêté dans le New Jersey alors qu’il s’apprêtait à
introduire 50 missiles sol-air portables de fabrication russe sur le
territoire des États-Unis à la demande d’un supposé groupe
terroriste. En réalité des agents du FBI déguisés en terroristes.
[… L’enquête serait en train de] remonter jusqu’à Sanjivan Ruprah.
Suspecté d’être un partenaire important d’Hemant Lakhani, ce
ressortissant kenyan d’origine indienne de 36 ans était surtout le
commissaire adjoint du Bureau d’enregistrement du Liberia
(Liberian Registry Office), une structure parapublique créée en
1948 aux États-Unis et spécialisée dans la délivrance de
pavillons de complaisance pour le compte du gouvernement du
Liberia. Or, grâce à cette structure, Sanjivan Ruprah aurait mis
en place plusieurs transports clandestins d’armes de guerre.
Porteur d’un passeport diplomatique remis par le gouvernement
de Charles Taylor, l’homme a reconnu en outre avoir eu des
contacts répétés avec des officiers traitants de CIA. […]
En 2002, Ruprah a été arrêté en Belgique. Il a alors
communiqué des informations aux autorités locales au sujet des
relations entre les milieux des diamantaires russo-israéliens et
les trafiquants d’armes, notamment le Russe Viktor Bout. […
Puis] il se serait rendu à Chantilly (Virginie) pour rencontrer ses
contacts au sein de la [… CIA].
Ruprah aurait également communiqué des informations
concernant la localisation des archives du gouvernement […
libérien]. Lors du pillage ciblé de la capitale, Monrovia, les
rebelles du LURD […] auraient ainsi fait disparaître bon nombre
de documents sensibles relatifs aux rapports entre des
ressortissants américains et les réseaux de diamantaires ; aux
activités de la société de mercenaires sud-africaine Executive
Outcomes ; et à l’aide financière de dignitaires saoudiens au
réseau d’Oussama Ben Laden par l’entremise de membres du
régime de Charles Taylor. »
[Le marchand d’armes Viktor Bout et le trafiquant Sanjivan Ruprah sont
au cœur des pillages mafieux de l’Afrique des Grands Lacs, dans un
contexte d’atroces conflits. L’on n’est pas étonné de retrouver Ruprah si
proche de Taylor, dans un contexte assez semblable. Par contre, les
connexions entre ce personnage, la CIA, Taylor, les Saoudiens et Al
Qaïda ouvrent un nouveau front de perplexité. On y vérifie une fois de
plus qu’en favorisant la prospérité sans limite de « mondes sans loi », tel
celui des pavillons de complaisance libériens, les puissances
occidentales et leurs services secrets ont mis le doigt dans des
engrenages qui finissent par les marier à leurs pires « ennemis ». L’axe
du Bien et du Mal est en réalité un nœud gordien. On ne distingue plus
bien les agents secrets des terroristes. Seule la terreur subie par les
populations victimes de ces embrouilles est incontestable.
Dans le même registre, The Center for Public Integrity signalait en
2002 que, selon plusieurs sources, le fameux Viktor Bout, diffuseur
d’armes panafricain, avait « “des connexions profondes” avec Ernst
Werner Glatt, considéré comme l’un des marchands d’armes favoris de
Washington durant la Guerre froide ». En même temps, il serait lié au
général Vladimir Marchenko, une sommité du département antiterroriste
du FSB (l’ex-KGB). Encore une illustration de cette Mafiafrique
barbouzarde qui met à feu et à sang un continent. La capture de Viktor
Bout, mis à l’index par plusieurs rapports de l’ONU, n’est pas, on le
comprendra, une priorité des membres permanents du Conseil de
sécurité. – FXV]

RFI, Une question de très, très gros sous, 24/09 (Jan
KRISTIANSEN) : « L’Irak, qui n’était pas formellement à l’ordre
du jour, aura “entièrement éclipsé” […] les autres sujets débattus
à l’occasion de l’assemblée annuelle du Fonds monétaire
international (FMI) et de la Banque mondiale (BM), fin
septembre à Dubai […].
Le Secrétaire américain au Trésor John Snow a lancé son
offensive pour une contribution financière massive de la

Billets d’Afrique et d’ailleurs
communauté internationale à la remise en ordre de l’économie
irakienne dès la réunion [… du] G7 à la veille de l’assemblée. […]
Les Américains estiment que l’Irak a besoin d’investissements
de l’ordre de 75 milliards de dollars pour les trois prochaines
années. Washington devrait y consacrer quelque 20 milliards
[…]. La différence – qui égale sensiblement le montant total de
l’aide publique au développement (APD) [… mondiale], quelque
56 milliards de dollars […] – devrait provenir, selon les
Américains, des bailleurs de fonds bilatéraux, y compris certains
fonds d’aide arabe, et des institutions financières
internationales. »
[Dans un discours prononcé le 8 octobre, l’inénarrable George W. Bush
explicite la finalité de ces « investissements » : « Les États-Unis n’ont
pas quitté l’Allemagne et le Japon après la Seconde Guerre mondiale.
Nous continuons aujourd’hui encore à aider ces pays à devenir des
sociétés fortes et démocratiques, qui ne feront plus jamais la guerre aux
États-Unis. Et c’est aussi notre mission, aujourd’hui, en Irak. Notre
présence est donc essentielle pour notre sécurité. » (cité par Le Canard
enchaîné du 15/10). Qu’attend GWB pour créer une Entreprise Yankee
d’Appui à la Démocratie Enchaînée au Modèle Américain (EYADEMA),
qui pomperait toute l’APD mondiale ? – FXV]

Affaires
Le Figaro, LYON. Deuxième audience pour Michel Noir et
Pierre Botton. Le PDG de Dumez prenait Botton pour un
intermédiaire des Gabonais, 15/10 : « L’ancien PDG de Dumez
International [entreprise de BTP, filiale de la Lyonnaise des Eaux que
présidait le chiraquissime Jérôme Monod], Khalil-André Kamel, a
reconnu hier devant le tribunal correctionnel de Lyon avoir versé
de l’argent à Pierre Botton, gendre de Michel Noir, pour
favoriser un projet en Afrique, mais a démenti tout financement
à l’ancien maire de Lyon. […]
Michel Noir, ancien ministre du Commerce extérieur, est
poursuivi comme son gendre pour “recel d’abus de bien social”.
Il est soupçonné d’avoir profité entre 1986 et 1991 de 8,6
millions de francs (1,3 million d’euros) versés sur des comptes
en Suisse. L’ancien maire de Lyon dément catégoriquement. […]
Au deuxième jour du procès, Khalil-André Kamel était appelé à
s’expliquer sur les 6 millions de francs versés par sa société
entre juin 1989 et février 1991 sur l’un des comptes d’une
société écran panaméenne ouvert par Pierre Botton dans une
banque suisse.
L’homme d’affaires a expliqué qu’il avait effectivement
rémunéré Pierre Botton, qu’il prenait pour “l’agent” d’un certain
“Me Farah”, proche du gouvernement gabonais dont il souhaitait
alors obtenir la construction d’un hôpital. “En 1989, Pierre Botton
était quelqu’un de très bien, on pouvait lui faire confiance, il avait
de l’allure. Ici, Pierre Botton ne ressemble en rien au Botton de
1989”, a précisé Khalil-André Kamel. Un intermédiaire que M.
Kamel cantonne dans les affaires africaines : “Pour moi, Pierre
Botton était un accessoire, les paiements étaient pour Farah” et
jamais, assure-t-il, pour son beau-père Michel Noir. “Je n’avais
pas à payer de fonds à Michel Noir. Je ne travaillais pas en
France. Je ne connaissais pas Lyon”, insiste-t-il. Tout juste
reconnaît-il avoir rencontré Michel Noir deux ou trois fois au
ministère du Commerce extérieur.
Khalil-André Kamel a pourtant été embarrassé quand le
président a produit une lettre datée du 7 octobre 1989, signée
Michel Noir, alors président de la communauté urbaine de Lyon,
dont il était destinataire, proposant à Dumez de participer à la
consultation en vue de la réalisation du périphérique Nord de
l’agglomération lyonnaise. “En tant que ministre du Commerce
extérieur, je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer d’autres
dirigeants de Dumez. Quand on a décidé de lancer un appel
d’offres, j’ai souhaité mettre les deux groupes de référence,
Dumez et Bouygues, en concurrence. C’est donc à lui que j’ai

N° 119 - Novembre 2003 p. 12
fait adresser le courrier”, a expliqué Michel Noir à la barre. Les
versements sur les comptes suisses de Pierre Botton ont
commencé quatre mois après l’élection de Michel Noir à Lyon.
C’est finalement Bouygues qui a décroché le marché du
périphérique. »
[À une moindre échelle que celle du racket des marchés publics de
l’agglomération parisienne, on voit que le racket des marchés publics de
l’agglomération lyonnaise est lui aussi branché sur la Françafrique :
après Elf, Dumez était l’un des plus gros ponctionneurs de l’argent public
africain et de l’aide publique au développement française. Peu connu du
grand public, Kamel était l’un des tout premiers corrupteurs
françafricains. Du temps de la splendeur de Michel Noir, on appelait ça
le « Commerce extérieur »…
Kamel a été absous par la justice française (Billets n° 81, 05/2000),
mais pas Botton. C’est toute la différence : Kamel a conservé une
insupportable arrogance, malgré tous les pays qu’il a surendettés ou
ruinés ; le golden boy Botton (« quelqu’un de très bien, on pouvait lui
faire confiance, il avait de l’allure ») est retombé sur terre, il a retrouvé
des sentiments humains. Aux yeux de Kamel, il est désormais
méprisable. Qui dira jamais toute l’horreur générée par le mépris
françafricain ?
Au passage, le droit se dissipe devant la loi du plus riche. L’avocat de
Michel Noir, Me Dana, a déclaré dans sa plaidoirie : « Le droit est une
chose, l’économie en est une autre. » Me Dana est aussi… doyen de la
faculté de Droit de Lyon (Le Progrès, 15/10). – FXV]

Le Figaro, Une information judiciaire est ouverte envers
Halliburton et le français Technip, partenaires d’un contrat gazier
au Nigeria, 10/10 (Éric DECOUTY) : « “Nous sommes
potentiellement face à l’affaire Elf à l’échelle mondiale”,
commente un magistrat du pôle financier. Le procureur de la
République de Paris a en effet décidé d’ouvrir une information
judiciaire pour “corruption d’agents publics étrangers, abus de
biens sociaux, complicité et recel”, visant la société française
Technip mais surtout l’américaine Halliburton […]. Le président
d’Halliburton à l’époque des faits incriminés étant Dick Cheney,
l’actuel vice-président des États-Unis.
L’enjeu de l’enquête, dont sera chargé le juge Renaud Van
Ruymbeke, est d’identifier les destinataires d’environ 180 millions de dollars […] de commissions occultes versées à partir du
milieu des années 90 à l’occasion d’un contrat gazier au Nigeria.
[…] L’automne dernier […], George Krammer, ancien directeur
général de Technip, puissante société d’ingénierie [… pétrolière
dans l’orbite d’Elf, est] interrogé par la justice. [… Il] révèle l’existence d’une “caisse noire” constituée sur l’île de Madère […].
Le résultat des investigations [… qui ont suivi cet aveu] peut se
résumer ainsi. Fin 1995 est décidée la construction de la plus
importante unité de liquéfaction de gaz dans la partie orientale
du delta du Niger. […] Les actionnaires principaux du projet […
dont Elf pour 15%, choisissent pour] construire le complexe
industriel le français Technip, l’italien Snamprogetti, le japonais
JGC et l’américain Kellog Brown and Root (KBR), filiale de
Halliburton. […] KBR est “l’incontestable maître d’œuvre”.
Ce joint-venture, […] constitué à Madère [… avec] un statut
fiscal avantageux, […] a signé un mystérieux “contrat
d’assistance”. Le bénéficiaire, une société parfaitement
identifiée, ainsi que son dirigeant, aurait perçu entre 1995 et
2002 180 millions de dollars de commissions, […] un peu moins
de 10 % du marché. […] La justice française soupçonne […]
Halliburton et Technip d’avoir organisé un montage financier
pour dégager des fonds occultes. […]
Le juge Renaud Van Ruymbeke va donc enquêter sur les
pratiques d’une société proche de George W. Bush, […] au
moment où la justice américaine accentue sa pression sur des
personnalités françaises dans l’affaire Executive Life [dont
François Pinault, intime de Jacques Chirac]. »

Billets d’Afrique et d’ailleurs
Le Figaro, Une première judiciaire en France, 10/10 (Éric
DECOUTY) : « L’information judiciaire […] dans l’affaire TechnipHalliburton […] est possible depuis l’adoption en 1997 de la
convention de l’OCDE “sur la lutte contre la corruption d’agents
publics étrangers dans les négociations commerciales”. […]
Hasard de l’histoire, au moment de la signature de cette

N° 119 - Novembre 2003 p. 13
convention, les Américains, qui soupçonnaient la France de
tiédeur à l’égard du projet, avaient tenu à marquer l’importance
qu’ils attribuaient au texte en dépêchant à Paris Madeleine
Albright, alors qu’elle dirigeait la diplomatie américaine [sous Bill
Clinton, à ne pas confondre avec son successeur]. »

VOIR
Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française, Prod.
Ideale audience, 2003.
Nous avons évoqué (Billets n° 118, salve Torture...) cette enquête
er
diffusée le 1 septembre sur Canal+. Le film italo-algérien de Gilles
Pontecorvo, La bataille d’Alger, y est encensé par le général
Aussaresses, qui le considère comme une reconstitution
« magnifique », très fidèle, des méthodes dirigées par le colonel Bigeard.
En Algérie, la doctrine de la « guerre anti-subversive » innove : il s’agit
de considérer chaque civil comme un ennemi au même titre qu’un
homme armé. Le crime de guerre est élevé au rang de méthode, dont
les techniques « seront enseignées dès mai 1958 dans un centre
d’entraînement à la guerre subversive créé par le ministre de la Défense
Jacques Chaban-Delmas, à l’initiative de Bigeard. Viendront s’y former
des officiers français, mais aussi portugais ou israéliens. La bataille
d’Alger aura aussi son manuel. Intitulé La guerre moderne, il a été rédigé
par le colonel Trinquier, le chef du commandant Aussaresses. Dans son
livre, il justifie ouvertement l’usage de la torture comme une arme de la
guerre anti-subversive. » Deux outils pédagogiques seront donc
paradoxalement mis côte-à-côte par les instructeurs : un film réalisé pour
dénoncer la torture et un livre écrit par l’un des criminels en Algérie. À
partir de 1960, cette théorie unique au monde va être diffusée. « Pierre
Messmer est nommé ministre des armées. Il est contacté par les
Américains au moment où se profile la guerre du Vietnam :
[Pierre Messmer] « C’est toute la théorie de la guerre révolutionnaire
qui les a intéressés.
[voix off] « Vous, en tant que ministre, vous avez reçu des demandes
d’envoi d’instructeurs ?
[P.M.] « Ils me l’ont demandé, nous avons donné suite à leur demande.
[voix off] « Quel était le profil de ces militaires que vous avez envoyé làbas ?
[P.M.] « On s’efforçait d’envoyer des gens qui avaient l’expérience.
C’était une question d’expérience surtout ».
[...] [voix off] « Et Aussaresses, comment est-il devenu instructeur à
Fort Bragg ?
[P.M.] « Il est devenu instructeur à Fort Bragg parce que c’est un
spécialiste. Quand les Américains ont demandé des conseillers
techniques, je suppose que l’État-major de l’armée a dû prendre ses
listes et désigner des hommes qui avaient appartenu aux État-majors en
Algérie, et en particulier ceux qui avaient eu ces missions
d’interrogation des prisonniers, etc.
[voix off] « Et Aussaresses était l’un des meilleures spécialistes de la
guerre révolutionnaire... pour la France en tout cas ?
[P.M.] « Oui... Aussaresses, je crois, n’est pas un penseur : je crois que
c’est un exécutant. »
Et un exécuteur : après les séances de torture, les pieds des victimes
étaient coulées dans du béton, le tout était jeté d’hélicoptère à la mer
(« les crevettes Bigeard », plaisantaient les Français).
Nous avons déjà évoqué comment le centre de Fort Bragg s’inscrivait
dans le vaste projet du Stay Behind (aspect non traité par le film), et ses
conséquences criminelles : « La filiation idéologique entre l’armée
coloniale française et la junte argentine apparaît incontestable. Bilan de
l’élève : 35 000 disparus, des dizaines de milliers de torturés. Bravo
Trinquier ! » (Billets n° 94, 07/2001. Lire aussi F.X. Verschave, Noir
Chirac, Les arènes, 2002, chap. 2).
Les déclarations sans ambages de Pierre Messmer suffisent à justifier
la proposition, par trois députés Verts, de la création d’une Commission
d’enquête sur cette question.
e
Surtout, « M William Bourdon, l’avocat des familles de quatre Français
disparus en Argentine à l’époque de la junte militaire (1976-1982), a
écrit, lundi 22 septembre, au juge d’instruction parisien Gérard Caddéo,
chargé des enquêtes sur ces disparitions. Me Bourdon demande
l’audition de sept personnes, de nationalité française, dont les noms sont
cités dans le documentaire. Parmi elles figurent un ancien diplomate,

quatre officiers à la retraite, mais aussi des responsables politiques :
l’ancien premier ministre (1972-1974) Pierre Messmer et Valéry Giscard
d’Estaing, président de la République de 1974 à 1981. » (Le Monde,
25/09, MM. Giscard d’Estaing et Messmer pourraient être entendus sur
l’aide aux dictatures sud-américaines).
De l’Algérie à l’Argentine, en passant par le Vietnam et le Brésil, tous
les officiers se reconnaissent disciples de la bataille d’Alger, ce qu’ils
appellent « l’école française ». Scoop : ce n’est pas le général Noriega
qui a eu l’idée du plan Condor... [PC]
Philippe Lafaix, La loi de la jungle – Chronique d’une zone de non droit :
la Guyane française, 53 mn, F Productions, 2003.
« Une ruée vers l’or qui dégénère en Far-West tropical ».
Le film de Philippe Lafaix nous révèle un scandale dans le plus grand
département français, qui rappelle un grand nombre de symptômes et de
crimes dont le "Nord" se rend coupable ou responsable en Afrique, entre
autres. Les chercheurs d’or déversent 1,3 kg de mercure dans les eaux
pour 1 kg d’or exploité (12 tonnes par an !). Il s’agit d’un véritable
empoisonnement dont sont victimes les Amérindiens (récemment
“nantis” de la nationalité française), les femmes mettant au monde,
quand ils naissent vivants, des enfants présentant les symptômes de la
maladie dont l’horreur se révéla à Minamata – Japon – au siècle
dernier 1 : on en voit « naître sans oreilles, sans anus, les pieds tordus,
incapables de marcher. »
La barbarie sévie aussi sous une forme plus immédiate. Certains
orpailleurs se comportent en esclavagistes : plusieurs Brésiliens
témoignent de l’esclavage et des tortures qu’ils ont subis durant des
mois, de l’assassinat de leurs amis sous leurs yeux, des conditions de
travail forcé. Il s’agit de travailleurs immigrés clandestins, rassuronsnous !
L’orpailleur Bena a par ailleurs été autorisé par le préfet à faire de la
prospection en certains endroits de la zone interdite par mesure de
protection... mais avec interdiction d’exploiter, « ce qui fait rire tout le
monde ici » précise un témoignage rapporté par Le Monde
diplomatique...
Pour lutter contre la criminalité dans la région aurifère, l’administration
française a installé un poste de gendarmes à un endroit stratégiquement
placé au bord du fleuve Tempok. Mais pas la moindre pirogue n’est mise
à leur disposition, à part celle qui assure la relève des équipes : un oubli
sans doute. Le président de la Fédération des organisations minières de
Guyane, Armand Achille, témoigne : il affirme qu’un important bijoutier
de la place refuse sa marchandise sans cacher que les femmes de
militaires (français) lui vendent de l’or brut « à des prix défiant toute
concurrence ». Le responsable du site d’orpaillage «Citron», Roberto
Vargas, affirme qu’il faut donner quelques kilogrammes d’or à différentes
administrations pour pouvoir exploiter. La DRIRE et l’ONF, principales
intéressées, nient bien évidemment toute corruption dans leurs services.
Quelle sera l’efficacité dans la lutte contre ces crimes du nouveau préfet,
Ange Mancini (ami de jeunesse de Vincent Bolloré) ? [PC]
______
[Certaines projections-débat en présence du réalisateur sont organisées,
d’autres peuvent l’être. Cf. http://survie.69.free.fr/agenda/agenda.htm
Contact : phirebca@club-internet.fr]
1. « À Minamata, au Japon, à partir de 1932, de faibles quantités de mercure
sont répandues dans la mer. En 1954 apparaissent les premiers cas de cette
maladie atroce. Jusqu’aux années 1980, on comptera des milliers de morts,
qui comme les Wayanas, se nourrissaient essentiellement de poisson. »
On pourra comparer à l’exploitation de l’or du Mali : Billets n° 107, 10/2002 ; 108,
Salves ; 115, Ils ont dit. Lire aussi plus haut Thierry Sallantin, Ils ont dit.
2. Déjà vu entre le Cameroun et la Guinée Équatoriale, pour “surveiller” les
conditions d’exploitation du bois : cf. Dossier noir n°15, Bolloré..., L’Harmattan,
2000, p. 69-70.

Billets d’Afrique et d’ailleurs

N° 119 - Novembre 2003 p. 14

LIRE
Global Witness

Les affaires sous la guerre
Armes, pétrole & argent sale en Angola
Dossier noir n° 18 d’Agir ici et Survie

Agone, 2003, 232 p., 11

franco à Survie

Avec l’éditeur Agone, Agir ici et Survie ont estimé nécessaire que le
public puisse disposer d’une adaptation française du célèbre rapport de
l’ONG britannique Global Witness, All the Presidents’Men. The devastating story of oil and banking in Angola’s privatised war (Tous les
hommes des Présidents. L’histoire dévastatrice du pétrole et de la
banque dans la guerre privatisée en Angola). La voici.
Creusant sous l’Angolagate, Global Witness est arrivée à la conclusion
qu’il ne représente qu’« une petite partie d’un scandale international
beaucoup plus vaste impliquant des acteurs majeurs de la politique et
des affaires internationales ». « Il s’agit de la privatisation de la guerre
en Angola et d’un système de pillage des fonds publics dont l’échelle
rivalise avec celle des détournements de Mobutu et d’Abacha », au Zaïre
et au Nigeria.
Parmi ces acteurs majeurs, il y a Chirac, Bush, Poutine…, les majors
pétrolières (anglo-saxonnes et française) et de très grandes banques.
Le tandem Falcone-Gaydamak couvre un large éventail de raisons
d’État embarbouzées et semi-privatisées : aux États-Unis, en GrandeBretagne, en France, en Russie, en Israël...
Ainsi, Falcone a adressé à G. W. Bush le plus gros chèque de sa
campagne (à égalité avec le PDG d’Enron), il a acquis la plus chère
résidence de l’Arizona, il a conseillé des pétroliers US… tandis que son
parrain Pasqua nous expliquait que l’Angolagate était une guerre francoaméricaine !
Ce rapport a été l’un des fondements du lancement, par Global
Witness, de la campagne mondiale Publish What You Pay (PWYP,
Publiez ce que vous payez), à laquelle ont adhéré un grand nombre
d’ONG. Il s’agit d’exiger des compagnies pétrolières et minières qu’elles
publient l’intégralité des sommes versées aux États propriétaires, de
sorte que cet argent finance réellement les dépenses publiques – et non
les comptes offshore. Surprise : BP a accepté.
En Angola, au moins 1 milliard de dollars s’évanouissent chaque
année. Porte-parole de la pétrodictature locale, la compagnie pétrolière
Sonangol (à qui les banques françaises viennent encore de ménager un
prêt gagé de 1,15 milliard de dollars) s’est indignée dans un courrier de
ce que BP participe à « une campagne […] appelant à une “pseudotransparence” ». La Sonangol a menacé BP des pires représailles,
agitant « les clauses de […] rupture du contrat. […] Cela vaut aussi si
vous reproduisiez de telles pratiques dans le futur. »
On le voit, PWYP menace d’énormes appétits. Naturellement, Global
Witness a été, avec Survie, l’une des premières ONG signataires de la
Déclaration de Paris contre la grande corruption, lancée le 19 juin à
l’initiative d’Éva Joly.

Almamy Mamadou Wane, Le Sénégal entre deux naufrages ? Le
Joola et l’alternance, l’Harmattan, 2003.
Avec au moins 1 853 victimes, le naufrage du navire sénégalais le
Joola, le 26 septembre 2002, est la plus grande catastrophe de l’histoire
de la navigation maritime. C’est aussi un nœud incroyable de
responsabilités et d’irresponsabilités, déguisé en fatalité. En réalité, tout
le pays est pris dans ce genre de nœud, livré à une corruption inouïe et
un néocolonialisme distingué. Cela, Almamy Mamadou Wane l’avait
décrit en 1998 dans un “Dossier noir” qui déplut fort au régime d’Abdou
Diouf : France-Sénégal. La vitrine craquelée.
Conscients de cette impasse, les Sénégalais ont, en 2000,
massivement voté pour le changement, l’alternance, en portant au
pouvoir Abdoulaye Wade. Mais cela s’avère un leurre : partant de la
catastrophe du Joola et de son “traitement” par le Président, Almamy
Wane montre que c’est l’alternance qui est en train de faire naufrage. Il
le fait sans détours, sans négliger aucun aspect, fut-il tabou : les
trahisons politiques de l’ancien opposant, ses attaches avec les réseaux
françafricains, ses tentatives de diviser le pays par une spéculation sur
les liens confrériques. Meurtri par la noyade de tant de ses
compatriotes, l’auteur redoute maintenant de voir sombrer son pays. Ce
livre est une fusée de détresse. [FXV]

Arnaud LABROUSSE et François-Xavier VERSCHAVE

Les pillards de la forêt
Exploitations criminelles en Afrique
Dossier noir n° 17 d’Agir ici et Survie
Agone, 2002, 187 p., 8

franco à Survie

Qui a intérêt au saccage des forêts primaires africaines ? De quels
crimes est-on prêt à payer cet intérêt ? Partant de nombreux exemples, en
Afrique centrale et au Liberia, ce nouveau “Dossier noir” suit la piste des
réseaux organisateurs du pillage. Arnaud Labrousse (pseudonyme d’un
chercheur indépendant), est l’auteur d’un précédent Dossier noir, Le
silence de la forêt. Il a poursuivi et approfondi ses recherches. Avec le
concours de François-Xavier Verschave, il fait traverser au lecteur une
jungle françafricaine.
L’empire corsafricain des jeux côtoie curieusement l’empire forestier
des Rougier. Interwood, la parisienne, adore le bois des pays en guerre
civile, ce qui incite la France à ménager le seigneur de la guerre libérien
Charles Taylor. L’ancien ministre de la Coopération Jacques Godfrain
se reconvertit dans les transports spéciaux, aidé par un général français
jadis très impliqué au Rwanda. Un autre général français s’intéresse à la
forêt congolaise. La Libye aussi. Du bois apatride transite par le
Cameroun, grâce à Bolloré...
Un petit atlas à l’usage des Africains lésés et spoliés par ces “coupes à
blanc”, ou des citoyens du monde scandalisés par ce gâchis mafieux.

Sommaire :

Salves
Ils ont dit
À fleur de presse
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Directeur de la publication : François-Xavier Verschave.
Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Almamy Wane (AW), Christian Loubier (CL),
Emmanuel Cattier (EC), Odile Tobner (OT), Pierre Caminade (PC),
Sharon Courtoux (SC), Sisulu Mandjou Sory (SMS).
Ont aussi participé : Claude Chenaud (CC), Philippe Texier (PT),
François-Xavier Verschave (FXV).
Coordination : Sophie Brondel.
Association Survie, 210 rue Saint–Martin, F75003–Paris – Commission paritaire n° 76019 – Dépôt légal : Novembre 2003 - ISSN 1155-1666
Imprimé par nos soins – Abonnement : 20 (Étranger : 25 ; Faible revenu : 16 )
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