Citation
Lettre mensuelle éditée par SURVIE
N° 118 - Octobre 2003 - 1,90
Quai des brumes
Dans le long mouvement de conquête des droits
humains par cette majorité de l’humanité qui en a été
et en reste dépouillée, le juste poids du « Sud » est
une donnée fondamentale. À Cancun, une importante
étape de ce rééquilibrage a été franchie par les pays
intermédiaires et les pays pauvres. Cette novation
a été mal perçue et appréciée par les pays riches.
Leur OMC est restée à quai.
Depuis 15 mois, nous nous laissions surprendre
assez régulièrement par les initiatives de Dominique
de Villepin (DDV) et du Quai d’Orsay, en flèche
dans le camp des “modernes”. Comme si l’une
des faces de Chirac-Janus, dont DDV est très proche,
entreprenait de desserrer le filet françafricain.
Certes, ces initiatives restaient souvent ambiguës,
ou bien ne faisaient qu’entériner l’évolution des rapports
de forces. Il n’empêche, l’abandon des Didier Ratsiraka
et Charles Taylor, l’aveu législatif d’un problème
mercenaire, les interpositions censées empêcher des
massacres en Côte d’Ivoire ou en Ituri nous sortaient
quelque peu d’un archaïsme françafricain voué à une
condamnation automatique, tant sont caricaturaux
ses réflexes policiers et prédateurs. Cela faisait débat.
N’était-ce qu’illusion, ou DDV a-t-il perdu la main ?
Supervisée par lui, l’arrestation en plein Paris du sergentchef ivoirien “IB” semble augurer d’un inquiétant
changement de cap, dans un brouillard barbouzard.
Puis le ministre des Affaires étrangères a commis
er
le 1 septembre une longue interview à RFI qui fait plus
qu’inquiéter.
On y trouve d’abord, à propos du génocide des Tutsis
en 1994 au Rwanda, un dérapage qui relève du
révisionnisme s’il n’est un improbable lapsus (voir p. 5). Et
un embrouillamini sur la solidarité dans la complexité
qui vise à justifier le laxisme français envers les pires
dictateurs – dont le Togolais Eyadéma, récemment
prolongé.
Comme le montre brillamment l’africaniste Comi
Toulabor, la Françafrique a installé à la place
des colonies des “États-bandits” (voir p. 10). Puis
elle a feint de croire que les chefs de bande étaient
des chefs d’État, alors qu’ils règnent par l’arbitraire,
le vol et la terreur, avec le soutien de nos dirigeants.
Nombre de ces chefs de bande ont défilé à Paris en
septembre, pour y recevoir une accolade chiraquienne
qui les guérisse de leurs maladies politiques. À Jacques
Chirac qui prétendit que l’Afrique n’était « pas mûre pour
la démocratie », rappelons une fois encore cette répartie
de l’écrivain nigérian Wole Soyinka : « A-t-elle jamais été
mûre pour la dictature ? » Ses peuples ne supporteront
plus longtemps les chefs d’États bandits, pas plus que
les peuples du Sud n’endureront éternellement l’iniquité
mijotée à l’OMC.
François-Xavier Verschave
SALVES
Sortir de la crise ivoirienne
par le politique...
S’il y a un point majeur sur lequel
les nombreux analystes de la crise
ivoirienne sont d’accord, c’est que la
situation du pays, à tous points de
vue, est bien pire qu’il y a un an. Ce
constat unanime signe l’échec de
ceux qui ont voulu imposer par les
seules armes des réformes sociopolitiques, au demeurant justes et
incontournables pour l’amorce d’un
véritable développement de la Côte
d’Ivoire. Confirmant à nouveau ces
vérités historiques tenaces : un coup
d’État n’apporte que rarement une
avancée positive dans l’évolution des
affaires de la cité ; une guerre civile
engendre toujours ruine et désolation,
surtout pour les simples gens.
Ce constat signe aussi l’échec de
ceux qui, mus par une aveuglante
ambition de régner, n’ont pas eu le
courage politique de dire non aux
combines ethnistes et aux compromissions politiciennes. En d’autres
termes, c’est l’ensemble de la classe
politique ivoirienne (anciennes et
nouvelles forces confondues) qui est
principalement comptable du marasme
et de l’impasse politique actuels. Ce
point de vue n’occulte pas pour
autant les effets pervers des manœuvres politico-militaires et diplomatiques des puissances occidentales
(notamment française et américaine)
qui veulent aujourd’hui se redistri-
buer les cartes dans ce pays et plus
globalement en Afrique de l’Ouest.
Un deuxième constat sur lequel
s’accordent les divers analystes,
c’est qu’il faut sortir de la situation de
« ni paix ni guerre » actuelle. Mais
que faire, dans un contexte où la
confiance faite au “camp d’en face”
est la chose la moins partagée ?
Quoi que diversement interprétés
par les protagonistes ivoiriens et leurs
supporters respectifs, personne n’a
encore trouvé mieux que les accords
de Marcoussis. Que « ce compromis
historique » ait des lacunes, qui en
douterait ? Sa principale qualité
n’échappe pas à ceux qui veulent
réellement la fin des hostilités militaires en Côte d’Ivoire. Le message
Billets d’Afrique et d’ailleurs
de Marcoussis, qui est adressé
autant aux politiques qu’à l’ensemble
des citoyens ivoiriens, peut se résumer en un précepte qui renverse la
célèbre formule de Clausewitz : « La
politique est la continuation de la
guerre par d’autres moyens ». Aujourd’hui, à nos amis ivoiriens, nous
devons dire haut et fort : « Déposez
vos armes et poursuivez la guerre...
par la confrontation des idées, l’affrontement des programmes de gestion
du pays, bref, par l’action politique ».
Toutes les grandes nations modernes se sont ainsi bâties ! [SMS]
L’Élysée mise-t-il sur
la guerre en Côte d’Ivoire ?
Extraits d’un communiqué de Survie,
le 03/09 1
Un grand nombre d’associations françaises de solidarité internationale et de
droits de l’Homme ont approuvé l’esprit
des accords de Marcoussis, conclus à
l’initiative de la France, comme une
démarche politique susceptible de
ramener la Côte d’Ivoire vers la paix et le
respect de l’égale dignité de tous ses
habitants. Les Nations unies et les
instances africaines ont de même
cautionné ces accords. Nous avons salué
le rôle d’interposition des troupes
françaises dans la mesure où il
contribuait à éteindre la guerre civile, à
empêcher un embrasement régional et à
convaincre les belligérants d’entrer dans
une démarche politique de reconstruction
du pays, conformément à ces accords.
Alors que le Secrétaire général des
Nations unies Kofi Annan manifestait
récemment son inquiétude quant au
possible échec du processus de paix, les
récentes initiatives de l’Élysée dans la
crise ivoirienne nous font craindre un
retour au pire. L’arrestation à Paris du
leader charismatique des forces rebelles,
le sergent-chef Coulibaly (alias “IB”),
accusé de recruter des mercenaires,
risque fort – par son aspect spectaculaire
et le choix de la capitale française – d’être
un très mauvais coup porté à la paix.
Il ne s’agit évidemment pas d’absoudre
l’un des personnages-clés d’un conflit qui
n’a déjà fait que trop souffrir les Ivoiriens
et les ressortissants des pays voisins,
mais de se placer dans la logique de paix
affichée par l’intervention française,
acceptée comme un moindre mal par les
instances africaines et internationales.
Cette logique de paix requiert une
certaine clarté dans les méthodes et un
minimum de déontologie. Le chef
charismatique de la rébellion voulait
semble-t-il aller à Bruxelles, on lui a
donné un visa pour Paris, où il a été
aussitôt dénoncé par des “complices”
appartenant au microcosme mercenarobarbouzard. [...] L’option choisie par
N° 118 - Octobre 2003 p. 2
Paris, servie par un juge antiterroriste
Bruguière très sensible à la raison d’État,
et dont les incarcérations opportunistes
sont régulièrement tancées par ses pairs,
n’a pas un nombre infini d’explications. Et
malheureusement les plus indulgentes ne
sont pas les plus probables :
– Paris amputerait l’un des deux camps
d’un élément jugé trop radical ou
incontrôlable. [...]
– Au président Laurent Gbagbo qui n’a
jamais caché son hostilité aux accords de
Marcoussis et s’est considérablement
surarmé sans crainte de ruiner le budget
de son pays, Paris fait un très gros
cadeau en échange d’un accès de
meilleure volonté. [...]
– Certains faits récents et de nombreux
indices font redouter une explication
beaucoup plus inquiétante. Chaque
semaine montre les signes d’un vif conflit
de pouvoir au sein du parti présidentiel
français l’UMP, qui se pense pour
longtemps hégémonique. Ce conflit
rejoint un clivage dans les réseaux
françafricains [...].
L’Élysée, [...] suivi par le Quai d’Orsay,
[...] renoue ostensiblement avec Laurent
Gbagbo. Jacques Chirac a-t-il décidé de
faire pencher la balance en faveur de ce
dernier, considéré comme le vainqueur
probable d’une nouvelle épreuve de force,
et doté de surcroît d’un nouveau poids
géopolitique (Abidjan a pris pied au
Liberia voisin grâce à la rébellion MODEL
qu’il a suscitée) ? En face, les forces
rebelles qui occupent le Nord ivoirien
avaient trois alliés principaux : le Libérien
Taylor, écarté, le Burkinabè Compaoré,
affaibli par la chute de son allié Taylor,
et... les officines liées aux Services
français qui, de l’aveu même de ces
rebelles ivoiriens, veillaient à leur
approvisionnement en armes lorsqu’il
s’agissait de moduler l’équilibre des
forces en présence.
[...] Nous refusons que nos dirigeants se
livrent une fois de plus, en notre nom, à
un calcul realpoliticien aux conséquences
humaines incalculables. La France a reçu
mandat, par les Nations unies, de tout
faire pour favoriser l’esprit des accords de
Marcoussis. Nous attendons des signes
concrets montrant qu’elle s’en tient bien à
ce mandat.
1. Nous recommandons la lecture du texte
intégral sur www.survie-france.org, dans la
mesure où la publication d’extraits est réductrice
d’un certain nombre d’arguments et de nuances
Survie, comme il est expliqué plus
haut, soutient le principe d’une issue
politique à la crise ivoirienne. La
France ne peut aider à cette issue en
tendant un traquenard à l’une
quelconque des parties prenantes.
Or la quasi-totalité des nombreux
éléments que nous avons recueillis
sur cette “affaire IB” confirment
l’hypothèse d’un piège.
Le nouveau désaveu infligé au
juge Bruguière, qui a signé l’ordre de
détention, n’est qu’un indice parmi
d’autres. Le “terroriste” arrêté avec
force publicité avait obtenu en moins
d’une heure un visa pour la France,
sans même fournir de photos !
Plusieurs sources nous affirment
par ailleurs qu’il a longuement
rencontré le ministre Dominique de
Villepin le 26 août, veille de son
incarcération – alors que le mandat
d’arrêt était déjà signé. Cette rencontre devenue compromettante est
démentie avec vigueur, et nous n’en
avons pas la preuve. Mais manifestement nos dirigeants ont voulu
jouer au chat et à la souris avec le
chef militaire le plus respecté par la
rébellion. Ce n’est pas un jeu adapté
à la situation. [FXV]
Cameroun : “délit d’opposition”
Le 22 août 2003, les membres du
Front des forces alternatives (regroupant des partis d’opposition comme
le Mouvement progressiste de JeanJacques Ekindi, l’UPC des fidèles
avec Samuel Mack Kit) devaient se
réunir, sous la présidence de René
Eteki, au restaurant que celui-ci
possède à la base navale sur le port
de Douala. Ils se sont vu interdire
l’accès des lieux par la police, qui a
encerclé l’établissement dès le
matin. Le prétexte invoqué est que
ce Front n’est pas un parti légalement constitué. René Eteki a été
emmené et gardé toute la journée
dans les locaux de la police, son
restaurant est resté fermé pendant
trois jours.
Dans un communiqué, le FFA a
protesté contre cette atteinte à une
liberté fondamentale : « Les responsables des partis politiques sont-ils
interdits de se rencontrer librement ?
Doivent-ils, pour ce faire, en aviser le
sous-préfet ? Au titre de quelle loi ?
Là encore, il s’agit d’un abus inqualifiable, même au terme de la loi
camerounaise qui réglemente uniquement les réunions publiques des
partis. »
Cette interdiction, venant après
celle faite en février dernier aux
leaders politiques du Grand Nord de
se réunir à Yaoundé au domicile de
l’un d’eux montre que toute activité
politique, hors du parti unique de fait,
est considérée comme « trouble à
l’ordre public ». « Pluralisme » au
Cameroun, c’est le nom donné à
l’opposition… lorsqu’elle est organisée et agréée par le pouvoir luimême. [OT]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Cameroun : “délits de presse”
J. Remy Ngono, l’ancien présentateur de l’émission Kondre Show sur
la Radio Télévision Siantou (RTS à
Yaoundé), a été interpellé et incarcéré le mardi 5 août 2003. Il est sous
le coup d’une condamnation à six
mois de prison ferme pour « diffamation, propagation de fausses nouvelles et commentaires tendancieux
par voie de presse ». Il avait déjà été
écarté, fin 2002, de la Radio Télévision Siantou, menacée de fermeture
par le ministre de la Communication
Jacques Fame Ndongo (cf. Ils ont
dit). Il y animait une émission à succès dont le ton satirique déplaisait au
pouvoir. La vindicte des autorités ne
s’arrêta pas là. S’ensuivirent poursuites et condamnations, fondées sur
une législation d’exception sur la
presse qui date de la dictature
d’Ahidjo (délit de « commentaire tendancieux »...).
L’existence de nombreux titres de
la presse privée ne doit pas en effet
faire illusion (tirage de la presse
écrite inférieur à 50 000 exemplaires
tous titres confondus – au contenu
extrêmement limité). Le développement des moyens audiovisuels de
communication est sous haute surveillance. Il n’est pas question de
lâcher la bride à une parole tant soit
peu libre.
J. Remy Ngono en a fait la cruelle
expérience. Son arrestation ainsi que
l’interdiction d’émettre faite dès son
lancement à Liberté FM, du groupe
de presse Le Messager à Douala (cf.
encadré suivant), sont autant de
coups portés à la liberté d’expression. Pendant ce temps la CRTV,
que tous les Camerounais financent
par un impôt, le Cameroon Tribune,
financé par des fonds publics, étalent
avec impudence leur asservissement
au seul parti au pouvoir. [OT]
Cameroun : étouffement administratif
de Freedom FM
Courrier de Pius N. Njawé, le 17/09 1
[... Le] 23 mai dernier, les forces de
sécurité composées d’éléments de la
police, de la gendarmerie et de l’armée,
assiégeaient les locaux de Freedom FM,
la radio de notre groupe 2, qui avait
annoncé le démarrage de ses activités
pour le 24 mai.
Quatre mois après, non seulement les
négociations avec le ministre de la
N° 118 - Octobre 2003 p. 3
Communication sont bloquées malgré
toutes les concessions que nous avons
dû [... accepter], mais aussi et surtout les
installations de la radio demeurent
scellées, ce qui nous empêche de
procéder à l’entretien des équipements
exposés aux intempéries. Douala est en
effet une région très humide, et ces
investissements, qui s’élèvent à plus de
50 millions de francs CFA, pourraient déjà
être hors d’usage à ce jour [...] [alors que
nous devons assumer] des charges
locatives énormes [...].
Au début de ce mois de septembre,
nous avons dû, en désespoir de cause,
saisir le juge des référés d’heure en heure
dans l’espoir d’obtenir la levée des scellés
en attendant de savoir quel sort le
ministre de la communication réservera à
notre radio. [...]
Il semble [...] qu’on veuille faire traîner
notre dossier jusqu’à la prochaine élection
présidentielle, en octobre 2004 !
Mais c’est un autre aspect du problème
que nous aborderons plus tard. L’essentiel et le plus urgent pour l’heure étant de
les amener à libérer les équipements pour
permettre leur entretien.
Cette situation constitue pour nous une
discrimination et un règlement de compte
envers un groupe de presse qui, depuis
24 ans, résiste à la compromission pour
garder son indépendance. [...]
1. Texte intégral sur www.survie-france.org
Billets d’Afrique, rubrique Articles en ligne.
2. Groupe Le Messager, comprenant le journal
du même nom et la radio en question.
Les bégaiements de l’Histoire
Le coup d’État militaire perpétré en
douceur en Guinée-Bissau contre le
président Kumba Yalla, démocratiquement élu, est un événement de
plus dans la grande instabilité qui
s’est installée en Afrique de l’Ouest.
L’intervention franco-sénégalaise de
1998 dans ce pays pour rétablir le
dictateur Nino Vieira, suite à son renversement par le général Ansoumane
1
Mané , n’a pas livré tous ses secrets.
Ce fut un sanglant fiasco.
Si la gestion du pays par Kumba
Yalla était décriée, force est de
constater que son éviction ouvre une
nouvelle ère de turbulences : le
Sénégal et la Gambie observent ce
voisin incertain, frontalier de la
Casamance. Des répercussions sont
possibles dans la crise de sécession
récurrente qui agite depuis deux
décennies cette partie méridionale
du Sénégal, compte tenu des liens
2
qui unissent les rebelles du MFDC
(Mouvement des forces démocratiques
de Casamance) et les amis du défunt
général Mané qui détiennent désormais le pouvoir. Rappelons que l’ancien président Kumba Yalla s’était
illustré par son intransigeance à
l’égard de la rébellion casamançaise,
refusant l’utilisation de son pays comme base de repli par les éléments
armés du MFDC.
Le pouvoir sénégalais, taraudé par
ses problèmes intérieurs et surtout
occupé à éteindre les incendies du
monde, a omis jusqu’ici de déployer
sa "gagne diplomatique" dans son
environnement le plus immédiat. Le
président Abdoulaye Wade va t-il
renouer avec une diplomatie de
proximité, une tradition depuis
Senghor, en lieu et place des grands
"raouts internationaux" sur fond de
lutte contre le terrorisme international ? Il est vrai que l’aura du "poète
président" fait de l’ombre à "l’avocat
président"... [AW]
1. Le général Ansoumane Mané avait été
tué par l’armée de Kumba Yalla le 30
novembre 2000.
2. Les assises du MFDC sont prévues le
6 octobre 2003 en Guinée-Bissau.
Sauver les Salomon
De nombreuses îles de l’Océan
Pacifique font l’objet de déstabilisations depuis 1987, parmi lesquelles
les îles Salomon, qui ont subi une
série de coups tordus depuis un
putsch en 2000. La presse francophone a toutefois tendance à exagérer complaisamment le “délabrement”
de ces États insulaires sous influence
de puissances anglophones, s’appliquant à y souligner des “déterminants
tribaux", comme pour mettre en
valeur le calme régnant en NouvelleCalédonie.
On trouve un exemple notoire, et
peut-être pas anodin, dans Les Nou1
velles Calédoniennes du 20 juin :
« Le Premier ministre [des îles Salomon, Sir Allen Kemakeza], dont le pays
est confronté à un effondrement de
l’ordre public et à un profond chaos,
dus à un conflit ethnique à l’origine,
n’a pas caché non plus son intention,
lors de ses prochains entretiens avec
MM. Bush et Chirac, de lancer un
appel au secours afin de permettre à
son pays de se sortir de sa situation
actuelle. »
2
Rock Wamytan a eu l’occasion
de questionner le Premier ministre
1. Îles Salomon, Le Premier ministre veut
rencontrer Georges Bush et Jacques
Chirac, Nouvelles Calédoniennes, 20/06.
2. Ministre chargé des Affaires coutumières au sein du gouvernement de
Nouvelle-Calédonie, ex-président du groupe
du Fer de lance mélanésien, organisation
régionale politique des peuples mélanésiens du Pacifique, ex-président du FLNKS.
Billets d’Afrique et d’ailleurs
des îles Salomon. Ce dernier assure
n’avoir lancé aucun « appel au
secours » à Paris, mais avoir au
contraire refusé une offre de la
France en matière de sécurité ! L’île
avait bien demandé une aide, mais à
l’Australie. Le leader kanak a
également interrogé un représentant
du ministère australien des Affaires
étrangères, pour qui une intervention
française
aux
îles
Salomon
« s’apparenterait
à
du
néo3
colonialisme » . La question d’une
implication française ne semble
jamais avoir fait partie de l’agenda
diplomatique.
À l’opposé, alors que l’Australie
sollicite pour les îles Salomon une
aide financière de l’Union européenne, la France fait savoir qu’elle
peut bloquer l’argent du Fonds
européen de développement (FED),
dont elle est la principale donatrice
(25 %).
Lors du Sommet France-Océanie
de Pape’ete, en juillet, Jacques Chirac a commenté l’éventualité d’une
intervention sous forme d’appui militaire et/ou économique : on est « prêt
à répondre sous quelque forme que
4
ce soit » . Tout cela sonne comme
un chantage : accepter une intervention militaire française ou perdre
5
l’aide économique européenne . Les
Nouvelles Calédoniennes ont, par
l’article cité, étonnamment joué le jeu
de l’Élysée. [PC]
3. Notre entretien avec R. Wamytan, le
14/09.
4. Commentaire de Jacques Chirac à une
intervention de Phill Goff, ministre des
Affaires étrangères de Nouvelle-Zélande,
le 28/07/2003, d’après les notes de R.
Wamytan.
5. Jacques Chirac va pourtant nier toute
intention d’intervenir militairement « dans
les circonstances présentes » (Les Nouvelles de Tahiti, 25/07, ou http://www.
diplomatie.gouv.fr).
Lettre ouverte à
Monsieur Dominique de Villepin
Ministre des Affaires étrangères
N° 118 - Octobre 2003 p. 4
Étant à l’époque directeur de cabinet du
ministre des Affaires étrangères M. Alain
Juppé, vous n’avez pu oublier la polémique qui a marqué le Sommet francoafricain de Biarritz en novembre 1994,
après que le Président François Mitterrand ait employé le pluriel « génocides »
pour désigner ce qui venait de se passer
au Rwanda. L’auditoire a compris que ce
pluriel manifestait l’adhésion publique du
Président de la République à la théorie
révisionniste dite du « double génocide »,
selon laquelle le génocide des Tutsi du
Rwanda serait le pendant d’un « génocide
des Hutu » par la rébellion du Front
patriotique rwandais qui allait conquérir le
pouvoir. Cette position n’étonne guère de
la part d’un Président qui n’a cessé de
soutenir au Rwanda un régime raciste
puis, durant tout le génocide des Tutsi,
d’ordonner ou cautionner un soutien
diplomatique, militaire et financier au
Gouvernement intérimaire rwandais –
organisateur de ce génocide, ainsi qu’en
a jugé le Tribunal pénal international pour
le Rwanda. Le Président Mitterrand
confiait d’ailleurs : « Dans ces pays-là, un
génocide, ce n’est pas trop important »
(propos relaté par Patrick de SaintExupéry dans Le Figaro du 12 janvier
1998).
Vous qui êtes écrivain, expert dans le
choix des mots, ne pouvez pas ne pas
savoir qu’au sens historique, « un
génocide » signifie l’organisation de
l’extermination de toute une population. Si
vous conservez quelque doute au sujet
des événements de 1994, le récent livre
de Jean Hatzfeld, Une saison de
machettes, achèvera de vous convaincre
qu’il y avait des employés de
l’extermination,
se
rendant
quotidiennement à leur « travail », donc
des employeurs, des entrepreneurs. Les
massacres, voire les crimes contre
l’humanité, qui ont eu lieu durant la guerre
concomitante, ne relèvent en aucun cas
de cette définition historique (explicitée
par exemple dans l’ouvrage de référence
d’Yves Ternon, L’État criminel).
La reprise de ce pluriel implique une
adhésion aux thèses révisionnistes, ce
qui serait inacceptable de la part d’une
personnalité s’exprimant au nom de la
France. À moins qu’il ne s’agisse d’un
lapsus, auquel cas un rectificatif
s’impose.
Dans cette attente, [...]
de l’association Survie, le 12/09
Monsieur le Ministre,
Nous avons été extrêmement choqués
par une expression que vous avez utilisée
lors de votre interview sur RFI le 1e
septembre 2003 : « dix ans après les
terribles génocides qui ont frappé le
Rwanda ».
La crédibilité du Sénat
sur le Rwanda… pendue
aux grilles du Luxembourg !
Le Sénat ne fait pas que de la
politique. Il donne aussi dans l’art…
et même le grand art. Il a confié au
photographe Reza le soin d’exposer
son penchant pour l’humanitaire et
donc en principe un traitement
honorable de tous ces « pauvres de
la terre ». Jusqu’au 30 septembre, de
belles photographies de la misère du
monde ornent donc les grilles du
jardin du Luxembourg… avec l’estampille du Sénat !
Mais le Sénat ne craint pas de se
décrédibiliser quand il s’agit de commenter les photos du Rwanda et du
Burundi. L’une d’elles montre en février 1994 des réfugiés, apparemment
burundais selon le texte explicatif,
1
sur les bords du lac « Cyhoha » au
Rwanda.
Le sous-titrage de la photo est
étonnant : « Un des plus grands
génocides civils de l’histoire de
l’humanité fut perpétré au Rwanda,
poussant sur la route de l’exil près
d’un million de Hutu ». Ce génocide
a pourtant commencé officiellement
en avril 1994 au Rwanda et non en
février 1994 au Burundi. De plus la
tournure de la phrase laisse entendre
que ce sont les Hutu qui sont les
victimes du génocide alors que c’est
le « Hutu Power » qui en est
l’auteur !
On parle dans le commentaire de
100 000 morts alors qu’il y en eu dix
fois plus. On considère en effet que
plus d’un million de Tutsi ont été tué
en 100 jours, soit quasiment 80 à
90 % de ceux qui étaient sur le
territoire rwandais. Quel silence
assourdissant sur l’identité des
véritables victimes d’« un des plus
grands génocides civils de l’histoire
de l’humanité » !
Ce texte explicatif de la photo
introduit donc une totale confusion
entre l’histoire de deux pays limitrophes, avec une nette tendance à
nier la véritable dimension du génocide rwandais et l’identité de ses
victimes. Est-ce le fruit de l’ignorance
ou la volonté de créer des confusions ?
Bref, le Sénat a, au mieux, étalé
son inculture sur la question du
2
Rwanda . Peut-on rester d’une
ignorance aussi crasse sur « l’un des
plus grands génocides de l’histoire
de l’humanité » et prétendre être
sénateur de la « patrie des droits de
l’Homme »? [EC]
1. Il s’agit probablement du lac Cyohoha.
2. Cf. http://survie67.free.fr/Colloque_4_4_
2002/CR_Colloque_040402.htm.
Billets d’Afrique et d’ailleurs
N° 118 - Octobre 2003 p. 5
Il y a dix ans au Rwanda (une année de chronique)
Rwanda : la face cassée de la République (II)
par Sharon Courtoux
Comme nous l’avons rappelé dans notre précédente
édition, nous approchons d’un "jour j" sinistre. Il y aura
bientôt dix ans que nous ruminons le plus amer des
fourrages. Certains se souviendront qu’en janvier 1993,
Jean Carbonare a lancé un appel pathétique sur une
grande chaîne de télévision française, destiné à ouvrir
les yeux du monde sur ce qui se préparait au Rwanda.
Cette alerte fut la première, elle fut aussi hélas la
dernière à atteindre un aussi large public. Nous vivons
encore, nous vivrons toujours – en dépit de nos efforts
pour qu’il en soit autrement – avec un sentiment du pire
des échecs : avoir crié dans un désert. Quelque 14
mois plus tard, le pire allait survenir : le génocide des
Tutsi rwandais. C’est ainsi. Irréparable.
Les voix qui s’élevaient alors que l’irréparable
menaçait n’ont pas été entendues. Elles n’ont été
1
écoutées que pour la forme . Elles répercutaient
pourtant des événements de la plus extrême urgence –
en l’absence de toute détermination des instances
internationales, et de leurs États membres, que cette
urgence sommait de s’en saisir. Cette réalité nous
somme de poursuivre nos rappels.
7 avril 2004 moins 6 mois : octobre 1993.
Il y a dix ans, le 5 octobre 1993, le Conseil de sécurité
des Nations unies adoptait la résolution 872 créant une
opération de maintien de la paix intitulée la Mission des
Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR)
pour une période de six mois […] (jusqu’en avril 1994!).
Le 6 avril 1994, le mandat de la MINUAR est renouvelé
in extremis. Le 7 avril, le génocide des Tutsi rwandais
débute. Débute simultanément l’ignoble débandade
devant ce que Jean Hatzfeld a appelé « une saison de
2
machettes » . Le 21 avril 1994, les Nations unies
réduisent les effectifs de la MINUAR qui sont ramenés
Outel Bono
Lettre à Bertrand Delanoë
de Nadine DAUCH-BONO et
François-Xavier VERSCHAVE, le 03/09
Des militants de notre association, des
proches de la victime et des opposants
tchadiens se sont rassemblés [... le 26
août] devant le 80 rue de la Roquette,
lieu de l’assassinat [du Dr Bono il y a 30
ans], afin d’évoquer la mémoire du défunt
et interpeller les habitants du quartier sur
ce sombre épisode de notre Histoire.
Suite à ce rassemblement symbolique,
nous souhaitons entamer des démarches
afin qu’une plaque commémorative soit
apposée sur le lieu de l’assassinat
d’Outel Bono. [...] [Cela] représenterait
un premier geste de reconnaissance.
1. Texte intégral sur www.survie-france.org
Billets d’Afrique, rubrique Articles en ligne.
de 2 500 à 270 hommes. Cette décision est prise par le
"concert des nations", dont la France, qui sait pourtant
mieux que tout autre où cela conduit. La MINUAR ne
verra accroître ses effectifs qu’un million de morts plus
tard (résolution 918 du 17 mai 1994). Concert ?
Abominable cacophonie. À laquelle se mêlent quelques
premiers murmures de regret auxquels notre pays ne
s’est jamais associé, même à voix basse.
Le 21 octobre 1993, le président burundais, Melchior
Ndadaye, est assassiné à Bujumbura. Sa disparition
violente et les événements qui la suivent galvaniseront
le camp de l’extrémisme rwandais porteur du projet de
génocide. La Radio-télévision libre des Mille collines
(RTLM), lancée en juillet 1993, est à l’automne pleinement opérationnelle. La RTLM émettait en français
aussi bien qu’en kinyarwanda. Elle appelait à l’extermi3
nation de "l’ennemi" sans ambiguïté . Les yeux et les
oreilles de l’importante présence française au Rwanda,
y compris militaire à cette date, captaient l’ensemble et
la logique de ce qui s’y passait. De longue date. En
approchant de celle, fatidique – qui pèsera si lourd dix
ans après –, la France n’avait nul besoin de lire dans le
marc de café pour connaître l’avenir que préparaient
ses alliés rwandais. Une alliance à laquelle elle aurait
sans conteste pu et du renoncer, alors qu’il était encore
temps, à l’automne 1993. Elle ne l’a pas fait.
Il est plus que temps d’une réelle "explication". Nous
avons commencé à le rappeler. Nous continuerons...
1. Nous sommes loin d’être les seuls à nous être exprimés, les
autorités françaises n’ont pas manqué d’avertissements...
2. Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Le Seuil, septembre
2003.
3. Voir "Rwanda. Les médias du génocide", ouvrage collectif dirigé
par Jean-Pierre Chrétien, historien et directeur de recherche au
CNRS, Karthala octobre 1995 (avec J.F. Dupaquier, M. Kabanda et
J. Ngarambe).
Déraillement d’un apartheid
« L’OMC, c’est les Nations unies
avec un Conseil de sécurité de deux
membres : États-Unis et Europe. Ils
sont aux manettes et les pays
pauvres doivent courber l’échine. »
Le ministre du Commerce libanais
Marwan Hamadé a fait un tabac à
Cancun en déversant, en pleine
assemblée générale de l’OMC, le
ras-le-bol de 85 % des habitants de
la planète.
« On a tout fait pour faire dérailler
1
le train fou de l’OMC », assurait un
militant des Amis de la Terre,
résumant l’action de la mouvance
altermondialiste (Libération, 16/09).
Nous nous réjouissons qu’ils y soient
parvenus, au grand dam des teneurs
de manettes et de leur armée de
propagandistes. Mais il ne faut pas
réduire à ceux-là l’ensemble des
Américains et des Européens.
Comme les autres, les citoyens occidentaux sont tenus dans l’ignorance
des réels enjeux de ces négociations : la minorité qui en a perçu la
folie a fait alliance avec les pays du
Sud. Jusqu’ici, ces derniers s’inclinaient à cause d’un formidable
déséquilibre dans le financement de
l’expertise. L’apport des analyses du
mouvement altermondialiste a bouleversé la donne. À suivre… [FXV]
1. Sur ce « train fou », cf. aussi Lori
Wallach dans Ils ont dit.
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Les nouveaux capitalistes
investissent dans les think tanks
Mikhaïl Khodorkovsky (Menatep,
Ioukos), le plus riche des mafieux
russes et l’ami d’Arcadi Gaydamak
(pivot de l’Angolagate), est entré au
"Board of Trustees" (conseil d’administration) de l’ICG (International
Crisis Group). Rappelons que l’ICG
s’est imposé en très peu de temps
comme une source "incontournable"
d’analyse des situations de crise,
africaines entre autres.
Lorsque Vladimir Poutine (par
ailleurs inexcusable bourreau du
peuple tchétchène) a commencé à
faire des misères à Khodorkovsky,
ravisseur de milliards de dollars d’or
noir et d’argent du FMI, un vaste
mouvement de solidarité mondiale,
pétition à l’appui, a été déclenché en
faveur de ce « représentant emblématique de la société civile russe »,
philanthrope de surcroît. Un journaliste du Monde faisait partie des
rabatteurs.
Le même avait mené dans le quotidien du soir une bataille idéologique en faveur de la réforme des
retraites de Jean-Pierre Raffarin.
Qu’importe si la fortune soudaine de
Khodorkovsky est de l’ordre du trou
annuel de la Sécurité sociale ! Il faut
que les Français travaillent plus
longtemps, qu’il y ait moins d’impôts
sur le revenu et plus de prélève1
ments mafieux pour qu’une certaine "société civile", russe ou autre,
puisse développer la culture et le
mécénat – y compris auprès des
"think tanks" ! [FXV]
1. L’osmose croissante entre banques,
multinationales et mafias dans les
paradis fiscaux, par où transitent la
moitié des flux financiers mondiaux,
renforce les possibilités de prélèvements
sur, entre autres, le circuit des matières
premières (hydrocarbures, minerais,
bois…) dont les mafias contrôlent certains chaînons, l’immobilier (où l’argent
blanchi fait monter les prix), les finances
publiques (à qui sont imputées de soidisant “catastrophes” financières qui ne
sont en fait que de gigantesques razzias,
cf. le gouffre du Crédit Lyonnais), les
services
bancaires
(les
banques
occidentales, après leurs consœurs
japonaises, répercutent sur leurs clients
ordinaires le coût de leurs fréquentations
interlopes)…
Plus largement, explique le magistrat
Jean de Maillard (Le marché fait sa loi,
Mille et une nuits, 2001, cf. Billets n° 95),
on assiste à « un double mouvement
corrélé d’expansion du crime dans
l’économie et le pouvoir d’un côté, et
d’infléchissement de l’économie et du
pouvoir dans la criminalité de l’autre. […]
N° 118 - Octobre 2003 p. 6
Nous avons affaire à une société criminolégale dont toutes les composantes,
criminelles et légales, sont imbriquées
les unes dans les autres. » Khodorkovsky et Glencore sont des figures de
proue de ce mouvement, mais les majors
pétrolières et les principales banques
sont au mieux avec eux, parce qu’elles
font la même chose en moins voyant.
Les écuries lyonnaises
Il existe une vieille habitude française et françafricaine de considérer
les instances internationales comme
des employeurs de rattrapage pour
les amis d’hier devenant gênants,
voire très encombrants. Ainsi a t-on
vu Abdou Diouf placé à tête de la
Francophonie (OIF) – après avoir été
l’indélogeable président d’un État
sénégalais rongé par la fraude et la
corruption. Il a lui-même succédé à
Boutros Boutros-Ghali, plombé à
l’ONU par sa gestion françafricaine
du génocide au Rwanda. On a vu
des collectionneurs de “casseroles”
placés à des postes majeurs de la
finance internationale : après le
mitterrandolâtre Jacques Attali, président la Banque européenne pour
la reconstruction et le développement (BERD), c’est Jean-Claude
Trichet, le superviseur du naufrage
du Crédit Lyonnais, que l’on veut imposer à la Banque centrale européenne (BCE)...
Le summum est atteint avec
Charles Millon : coupable d’avoir
fait perdre la mairie de Lyon à l’UMP
à la suite de l’alliance passée en
1998 avec le Front national pour
conserver le Conseil régional de
Rhône-Alpes, il vient d’être recasé
comme ambassadeur de France
auprès de la FAO (Food and
Agriculture Organization). La voie
des élections cantonales lyonnaises
de 2004 est ainsi dégagée pour le
ministre de la Justice : « Bien sûr
que cette nomination a un lien avec
l’arrivée de Dominique Perben et j’en
suis ravi » applaudit le responsable
de l’UMP du Rhône (Le Monde,
03/09).
Jacques
Chirac
affine
l’explication (Le Canard enchaîné,
10/09) : « Millon avait un pouvoir de
nuisance considérable à Lyon. L’UMP
ne pouvait ni s’allier avec lui ni
batailler contre lui. Alliée à lui, elle
perdait la Région et la ville de Lyon.
Contre lui, elle les perdait aussi. »
En juin encore, Charles Millon
dédaignait pourtant toute fonction
d’ambassadeur : « Je n’ai pas envie
d’être un hôtelier ou le porte-valise
des ministres. » (Le Monde, idem).
Sans doute une pression pour faire
monter les enchères : la capacité de
nuisance de ce membre arrogant de
l’Opus Dei le met dans une position
plus confortable que celle d’un travailleur lambda qui négocierait son
licenciement.
Et la FAO dans tout ça ? L’organisation mondiale contre la faim dans
le monde est ainsi promue soupape,
ou poubelle, de la vie politicienne
française. [PC]
Torture : « pourquoi pas ? »
Au moment où l’on commence à
expliquer au public français que c’est
le savoir-faire des généraux tortionnaires français, acquis pendant la
guerre d’Algérie, que l’on a enseigné
aux officiers américains et sudaméricains (pour préparer notamment
les plans Condor) dans les années
1
60 et 70 , le débat sur la torture
prend des allures politiquement
correctes. On apprend par Le Monde
(09/09) que les officiers américains
prennent exemple sur les méthodes
des troupes du général Massu, par
la projection d’un film français sur le
sujet tourné en 1965 et censuré
2
jusqu’en 1971 . Des projections de
ce type avaient également eu lieu
pour « certaines unités de l’armée
israélienne ».
1. Lundi 1er septembre, Canal+ diffusait
l’enquête de Marie Monique Robin, Escadrons de la mort, l’école française. Ce
documentaire a incité les députés Noël
Mamère, Martine Billard et Yves Cochet
à proposer la création d’une Commission
d’enquête sur "le rôle de la France dans
le soutien aux régimes militaires d'
Amérique Latine entre 1973 et 1984". La
proposition rappelle que « deux anciens
officiers américains [...] confirment avoir
reçu à Fort Bragg aux États-Unis, les
enseignements du Général Aussaresses,
enseignements identiques
à ceux
apportés par différents militaires français
à leurs homologues argentins. De son
propre aveu, le général Aussaresses
reconnaît avoir enseigné “la torture et les
techniques de la Bataille d'
Alger” aux
militaires brésiliens, lorsqu’il était attaché
militaire auprès de l'
ambassade de
France au Brésil, de 1973 à 1975. » Ces
formations étaient dispensées dans le
cadre des réseaux Stay behind (cf. F.X.
Verschave, Noir Chirac, Les arènes
2002, ch. 2).
2. La bataille d’Alger, de Gilles Pontecorvo.
Fausse note
– Après Millon à la FAO, Falcone à
l'
Unesco ! L’Organisation des Nations
unies pour l’Éducation, la Science et
la Culture a son siège à Paris. Pierre
Falcone, grand trafiquant d'
armes en
attente d'
un procès, a été nommé
ambassadeur de l'
Angola auprès de
l’Unesco par le président Dos
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Santos, qui lui doit une partie de sa
fortune. La culture est au bout du
fusil ! Bénéficiant désormais d'
un
passeport et d'
une indemnité diplomatiques, l'
un des deux pivots de
l'
Angolagate (avec Arcadi Gaydamak)
N° 118 - Octobre 2003 p. 7
voit s'
envoler son contrôle judiciaire.
Il a annoncé qu'
il allait s'
envoler vers
les États-Unis. (Le Monde, 21/09).
Erratum
Dans notre n° 117, nous avons par
mégarde bousculé le calendrier électoral français de deux décennies.
Veuillez nous en excuser, et lire
(p. 10, fin du commentaire de AL/FXV) :
« lors des présidentielles de 2002 ».
À signaler
Le site http://www.mongobeti.org
propose in extenso les premières
publications (depuis janvier 1978) de
Peuples noirs peuples africains
(PNPA),
et
des
liens
vers
l’association Société des amis de
Mongo Beti (SAMBE), qui édite un
bulletin de liaison.
(Achevé le 21/09/03)
ILS ONT DIT
Françafrique
« Il y a une situation difficile au Togo. Qui a la recette magique ?
Que faut-il faire ? Est-ce que vous savez vous quelle est la
bonne solution au Togo ? Il y a un processus électoral qui a
été engagé. Certains peuvent contester ce processus. Moi,
mon souci, c’est à la fois de prendre en compte la stabilité et
la poursuite de ces processus démocratiques. Il y a des pays
où cela est particulièrement difficile. » (Dominique DE
VILLEPIN, interviewé par C. de Boisbouvier, RFI, le 01/09).
[M. de Villepin sait que la "difficulté" se nomme Eyadéma. Il sait que
rien de ce qui dépend de ce dernier n’est "démocratisable" (lire Comi
M. Toulabor, À fleur de presse). Il ne lui échappe pas qu’appeler le
statu quo dictatorial "stabilité" offense l’aspiration du peuple togolais à
s’en émanciper. Pourquoi craint-il de dire que tout progrès dépend du
départ d’Eyadéma ? Personne ne lui demande d’organiser ce départ,
seulement de souligner ce qui bloque l’espoir. Les Togolais lui en
sauraient gré. Le ministre des Affaires étrangères, qui n’est pas un
sot, pourrait marquer sa différence avec l’inaltérable amitié entre
Jacques Chirac et l’homologue de Lomé, en rappelant qu’il avait jugé
« important que dans les prochaines échéances électorales
togolaises, le jeu démocratique soit pleinement respecté » (cité par
AFP, 05/01/2003). – SC]
« On peut toujours jouer les pisse-froids. On peut toujours
jouer les esprits chagrins en trouvant que les choses
pourraient être mieux faites. […] Ce que je n’admets pas,
c’est que l’on mette en cause les intentions de la France
aujourd’hui en Afrique. Parce que je peux vous dire que le prix
que nous payons au quotidien, qui est le prix de l’engagement
(de l’engagement humain, l’engagement de nos soldats – je
veux saluer la mort des deux soldats français en Côte d’ivoire,
prix de l’engagement humain), le prix de l’engagement de nos
communautés, qui sont présentes aux côtés des pays
africains, le prix de l’engagement de la coopération de la
France au service de l’Afrique), aucun autre pays n’est à ce
point là engagé auprès des pays africains. Cette mobilisationlà, il faut la reconnaître. Je suis tout à fait prêt en permanence
à faire de l’autocritique et je pense que c’est une bonne chose
pour essayer de faire mieux. Mais en ce qui concerne les
intentions, en ce qui concerne l’esprit de la France aujourd’hui
en Afrique, croyez bien que nous sommes absolument
dépouillés et débarrassés de toute scorie, de toute visée qui
puisse être critiquable. Notre souci c’est véritablement la
marque de la solidarité, de l’estime, la marque de l’affection
française pour l’Afrique. » (Dominique de VILLEPIN, ministre
des Affaires étrangères. Interview à RFI, le 01/09).
[Le « nous » englobe évidemment Jacques Chirac dont DDV est très
proche, et qu’il voit plus souvent que Foccart ne voyait De Gaulle. Le
terme « dépouillés » est un peu fort de café : il s’applique plus au
sous-sol et aux caisses publiques africains qu’aux trésors de guerre
de la Chiraquie. DDV nous présente JC en pénitent, « débarrassé de
toute scorie » par une eau lustrale : il faudrait alors que le Président
renonce aux tyrans, à leurs pompes et leurs bonnes œuvres. Tant
qu’il marquera une « affection » débordante envers les Sassou
Nguesso, Bongo, Biya, Eyadéma, Déby, Guelleh, Ould Taya, etc., ces
chefs de bande installés par la Françafrique pour entraver et tondre
leurs propres peuples, le lyrisme apologétique de Villepin fera
« Pschttt… ». Chacun sait en effet qu’un désaveu parisien de ces
créatures françafricaines serait le commencement de leur fin. Et le
préalable d’une « solidarité pour l’Afrique ». – FXV]
« Chacun appréciera l’impossibilité de fausser délibérément le
jeu électoral [au Cameroun]. » (Jacques Fame NDONGO,
communiqué reçu le 04/09 par l’AFP).
[Le ministre répondait en urgence à une déclaration du cardinal de
Douala, Christian Tumi, le 1er septembre, dénonçant la fraude
électorale instituée : « Les élections ont été à l’origine des guerres
dans nombre de pays autour de nous, et rien n’exclut que la même
chose nous arrive. » « Chacun appréciera » la réplique du ministre,
dans un pays qui n’a pas connu, depuis un demi-siècle, une seule
élection majeure qui n’ait été inversée ou verrouillée par l’appareil de
fraude parfaitement rodé d’un régime colonial puis néocolonial (on
peine à voir la différence, et Loïk Le Floch-Prigent l’a oubliée).
Personne ne prend plus au sérieux les déclarations de ce fameux
Fame Ndongo. Un de ses exploits dans le passé a été de faire
publier, dans le journal Le Patriote, une fausse interview de Mongo
Beti, un autre fut de diffuser une fausse déclaration de l’opposition,
dans la soirée précédent une élection, disant que le mot d’ordre de
boycott était levé, etc. – FXV]
« [Les États-Unis] apprécient les étroites relations qui se sont
établies avec la république de Djibouti. […] Les progrès
constants dans la voie de la démocratisation et le respect des
droits de l’Homme, internationalement reconnus, constituent
des éléments importants de ces relations. » (L’ambassade
des États-Unis à Djibouti, communiqué du 04/09).
[Ce communiqué a été diffusé au moment où le régime djiboutien
avait déjà, en quelques jours, expulsé 42 500 étrangers en situation
irrégulière – quelque 6 % de la population du pays. Ils seront 80 000
huit jours plus tard. De hauts responsables djiboutiens assurent en
privé que cette gigantesque purge leur a été demandée par les
Américains, pour sécuriser l’environnement de leur nouvelle base
militaire stratégique. « Le respect des droits de l’Homme » par la
dictature d’Ismaël Omar Guelleh peut ainsi, dans le contexte de
propagande de la “seconde guerre froide”, ne pas être plus assuré
qu’à Guantanamo. Quant au souci de la « reconnaissance
internationale »... – FXV]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
« Nous allons créer un fonds spécial, géré par les deux parties [française et libyenne, pour indemniser les victimes de l’attentat
contre le DC10 d’UTA]. Il sera alimenté par des contributions
des sociétés françaises opérant en Libye. » (Seïf el-Islam
KADHAFI, fils du dirigeant libyen. Interview au Figaro du 12/09).
[Les Kadhafi se paient ouvertement la tête de Chirac, qui venait de
faire semblant d’avoir obtenu une indemnisation satisfaisante pour
laisser le Conseil de sécurité de l’ONU lever les sanctions contre la
Libye. Faut-il qu’ils aient des moyens de chantage ! – FXV]
« Il est temps d’en finir avec nos illusions : nous n’avons pas
les moyens de notre politique. » (Bruno DELAYE, alors
Directeur général de la Coopération, note du 2 mai 2003 à Dominique
de Villepin consécutive à un blocage systématique des crédits de sa
Direction par le ministère des Finances. Cité par Le Canard enchaîné,
le 10/09).
[Cela semble avoir empiré depuis mai. À force de tolérance envers les
paradis fiscaux, les recettes budgétaires partent en vrille. – FXV]
« La machine à crédits [de la Coopération française] est bloquée,
alors que la machine à promesses du Président continue de
tourner à plein. » (Un expert du ministère de la Coopération, cité
par Le Canard enchaîné, le 10/09).
Outre-mer
« Alors que j’étais en mission en Guyane en 1996 sur la
frontière avec le Surinam, à Saint-Laurent-du-Maroni, j’ai
assisté à des comportements surprenants de mes collègues
[gendarmes] : pillage des biens des étrangers lors des
opération de police administrative, expulsion collective au
moyen de faux arrêté de reconduite, détention arbitraire et
actes inhumains et dégradants sur les étrangers en rétention,
faveurs sexuelles réclamées sur les filles en instance
d’expulsion contre libération... Ils employaient même des
anciens tontons macoutes [miliciens haïtiens du dictateur Duvalier]
pour les chasses à l’homme...
Lorsque j’ai voulu en parler au colonel qui est depuis
devenu général de gendarmerie à Paris, il m’a répondu :
« L’essentiel en Guyane, c’est que la fusée décolle et pour le
reste on s’en fout : C’est que des nègres » (texto). Mais j’ai
tenu bon et avec quelques collègues, on a continué. Ils se
sont calmés lorsque l’on m’a fait interner en psychiatrie à
Paris après un rapatriement sanitaire. J’ai pris un avocat et il
a fallu une semaine pour me faire sortir de l’hôpital militaire.
Depuis, la gendarmerie a cassé ma carrière. Jusqu’à un
point de rupture, lorsqu’en mai 2002, je suis tombé nez à nez
avec un des gendarmes de Guyane qui avait obtenu une
fantastique promotion.
Après l’avoir vu à Saint-Laurent-du-Maroni frapper les gens
attachés à coup de matraque puis leur mettre les doigts sur
les fils dénudés d’une prise de courant, j’en ai déduit qu’il
avait ainsi fait quelque chose de bien et que cela justifiait
cette promotion.
J’ai rédigé un tract que j’ai commencé à distribuer à
Libourne auprès de la population. […] » (Gendarme Olivier
RENAUD, jugé le 5 septembre 2003 au TGI de Bordeaux pour
« outrage envers un supérieur et manquement à une consigne
générale donnée à la troupe ». Courriel reçu le 31/08).
Mémoire
« Ces juges sont doublement dérangés. Ils le sont d’abord
politiquement. Ensuite, ils le sont par nature. Pour faire ce
travail, il faut être mentalement dérangé, il faut avoir des
troubles psychiques » « S’ils (les juges) font ce travail, c’est
parce qu’ils sont anthropologiquement différents du reste de
N° 118 - Octobre 2003 p. 8
la race humaine. » (Silvio BERLUSCONI, Premier ministre italien
et président en exercice de l’Union Européenne. Premier volet d’un
entretien publié dans La Voce di Rimini, reproduit par Le Monde, le
05/09).
[De tels propos, en insultant la fonction et l’exercice de la Justice,
sont une attaque contre l’État de Droit. Il ne s’agit plus d’un simple
dérapage verbal, dont Berlusconi est coutumier et qui provoque
seulement des remous éphémères dans la presse. À constater
l’absence de réaction officielle et solennelle des instances politiques
et judiciaires européennes à de tels propos, on mesure la faiblesse
des démocraties devant les avancées d’une idéologie fasciste à
nouveau décomplexée. – OT]
« Vu la nécessité, pour tout peuple, de s’approprier sa mémoire
historique, de l’assumer et de la transmettre aux générations
futures [...] le Forum International pour la Démocratie au
Cameroun, tenu du 15 au 17 Août 2003 à Hambourg :
– Exige la mise sur pied d’une commission d’enquête
internationale sur le génocide des nationalistes camerounais
par les troupes coloniales Françaises de 1955 à 1971 ;
– Demande l’ouverture, par le Ministère Français de la
Défense et par tous les Services concernés, des archives sur
la répression du maquis Camerounais. » (Conseil National
pour la Résistance / Mouvement Umnyobiste (CNR/MUN),
communiqué publié à Hambourg, Batoum Baleguel Innocent, le
12/09).
[Le « génocide des nationalistes » fait référence à la guerre à la
vietnamienne qu’ont livrée les Français d’abord puis Ahmadou Ahidjo
et ses mercenaires au tournant des années soixante. Une guerre au
cours de laquelle ont été totalement rasés des centaines de villages
où l’UPC (Union des populations du Cameroun) était représentée. –
OT/PC]
Mondialisation
« [L’]Accord général sur le commerce et les services (AGCS)
constitue une violente attaque contre des pans entiers de la
société, qui seront [proposés] à des gangsters comme ceux
d’Enron. […] Si la France accepte de libéraliser les services
de l’énergie, elle devra alors autoriser des entreprises privées
[étrangères] à construire des centrales nucléaires sur son
territoire. […] Il n’y aura pas de retour en arrière possible. […]
Si un pays décidait de revenir en arrière, […] les textes
prévoient que le gouvernement dit alors indemniser non
seulement la société concernée, mais toutes les société des
143 pays membres [de l’OMC] qui auraient pu se positionner
sur ce marché. […]
Les Européens constituent […] malheureusement le fer de
lance de la libéralisation des services, suivis par les ÉtatsUnis et le Japon. […] L’Union européenne (UE) […] demande
qu’une nouvelle catégorie de services soit prise en compte
par l’AGCS : les services dits d’environnement, c’est-à-dire le
captage et l’épuration de l’eau, les déchets, la gestion des
paysages… Parce que les plus grandes firmes de ce secteur
sont européennes comme Veolia environnement (ex-Vivendi
environnement) et Suez […]. En échange, les États-Unis
réclament la privatisation de toute la filière énergie […].
Il faut donc empêcher les États-Unis et l’UE de commettre
un vol des biens communs de l’humanité. [… Il faut] expliquer
ce qu’est l’AGCS, que très peu de gens comprennent
réellement [… en raison de] la complexité des textes, […],
amener l’horrible bête à la lumière du jour pour la faire reculer
[…], obliger nos représentants à nous rendre des comptes, à
cesser de se comporter en caniches des firmes
internationales. […]
L’AGCS est tellement scandaleux que pratiquement tous les
pays en développement y sont opposés. Mais les États-Unis
et l’Union européenne ont des tactiques machiavéliques, […]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
les menaçant de mesures de rétorsion. » (Lori WALLACH,
interview à Courrier International, le 22/08).
[Cette célèbre “activiste” a le grand mérite d’user d’un langage
accessible. Les caniches et leurs maîtres sont suffisamment connus
pour ne pas insister. L’un de ces derniers est à l’Élysée : Jérôme
Monod, ancien patron de Suez-Lyonnaise des Eaux. – FXV]
« Je ne vois pas pourquoi, au point de vue du principe, le
Sénégal indépendant ne choisit pas ses axes diplomatiques.
Ensuite, moi, je suis un admirateur du système américain. En
tant qu’économiste, quand je vois un pays comme les ÉtatsUnis se construire en cent-cinquante ans et devenir la plus
grande force politique et économique du monde, sur ce qui
serait tout plus un cinquième de l’Afrique, je ne vois pas
pourquoi l’Afrique, qui est tout un continent avec des
ressources humaines, matérielles et morales, ne pourrait pas
faire comme les USA. L’Europe ne saurait être un modèle
pour nous car l’Europe s’est construite en deux mille ans. Les
Etats-Unis, oui, car leur développement s’est presque fait
N° 118 - Octobre 2003 p. 9
sous nos yeux. […] Il faut dire que moi vivant en cette période,
étant le précurseur de la démocratie et du libéralisme en
Afrique, où il y avait la monotonie du parti unique et du
socialisme, c’est-à-dire de tout ce qui est à l’antipode de
l’économie libérale, que mes idées aient du succès aux ÉtatsUnis au point de favoriser des relations particulières entre le
président des États-Unis et moi, c’est une très bonne chose
puisque l’Afrique évolue dans le même sens que moi. »
(Abdoulaye WADE, président de la République du Sénégal,
interview au soleil (Sénégal), le 30/08).
[Le Sénégal n’est pas la préoccupation première des Américains. En
invitant Georges Bush au Sénégal (une visite éclair et mouvementée)
le président Wade croyait avoir réussi un joli coup de poker.
Rappelons que les Sénégalais n’ont pas apprécié le piétinement de
leur souveraineté par le sécuritarisme obsessionnel des Américains.
Mais le président sénégalais a très vite compris que sa danse du
ventre servie aux Américains était loin de renforcer sa position dans
l’axe Paris-Washington, malgré le contexte de l’après-guerre d’Irak.
Wade est en grande difficulté à la tête du pays. Certes le Sénégal a le
droit de choisir ses axes diplomatiques avec "une diplomatie sans
diplomates" en se tournant vers d’autres contrées. Mais comment être
à la hauteur lorsque l’on sait que la diplomatie sous-régionale du
Sénégal est en ruine voire quasi-inexistante ? – AW]
À FLEUR DE PRESSE
Françafrique
Le Parisien, Alliot-Marie rassure ses troupes, 16/09 (Philippe
DUVAL) : « Vu d’hélicoptère, le dispositif déployé par le
soldats français dans le village au bord du lac Kossou, où
deux des leurs ont été tués par les rebelles le 25 août, est
impressionnant. […] Ce guet-apens “a créé un choc dans les
esprits, explique le colonel Philippe Bonnet. Il a permis
d’inverser la tendance”. Oubliées les accusations lancées par
Paris contre les “escadrons de la mort proches du pouvoir” et
toujours pas confirmées par l’enquête désormais confiée à la
justice internationale. Le président Gbagbo est aujourd’hui
“l’homme fort de la situation, analyse Philippe Bonnet : il sort
renforcé de ces onze mois et demi de guerre.” […] Quant aux
rebelles, on ne les considère plus, côté français, comme des
“libérateurs”. On n’hésite pas à les qualifier de “délinquants” et
on dénonce leur “dérive mafieuse”. […]
“Il est temps de siffler la fin de la récréation”, résume un
diplomate. L’objectif est de restaurer l’autorité de l’administration centrale sur l’ensemble du pays. […] Les troupes
françaises ont désormais pour mission d’avancer jusqu’à la
frontière nord. En sécurisant zone après zone, en faisant
reculer les rebelles […]. Une mission de très longue haleine
face à une rébellion d’autant plus dangereuse qu’elle se divise
et se délite. Le contingent français ne semble pas à la veille
de quitter la Côte d’Ivoire. »
[Le correspondant du Parisien nous narre en direct le changement de
stratégie et de propagande de la France. Il y a eu des crimes, il y a
des comportements dangereux des deux côtés, mais l’éclairage a
changé. Le raisonnement relaté par le journaliste est celui d’un rapport
de forces, d’une “pacification” faisant comme si la rébellion n’avait
aucun fondement politique. Cette analyse fait fi de l’esprit des accords
de Marcoussis, hors desquels la présence militaire française montrera
rapidement son illégitimité – au risque de se retrouver dans la situation
des Américains en Irak. –FXV]
IRIN, CONGO : Le parlement approuve une loi d’amnistie
pour les miliciens du Pool, 01/09 : « L’Assemblée nationale
de la République du Congo (Brazzaville) a approuvé, ce jeudi,
une nouvelle loi d’amnistie en faveur des miliciens Ninjas qui
ont affronté les troupes gouvernementales dans le département du Pool, dans le sud du pays, a annoncé à l’Irin le
service de communication de la présidence de la première
chambre du parlement.
Cette amnistie couvre la période allant du 15 janvier 2000
jusqu’à la promulgation de la loi par le président de la
République Denis Sassou Nguesso.
Aux termes de cette loi, les miliciens Ninjas ne seront pas
poursuivis par la justice pour les faits de guerre commis
pendant les affrontements. »
[Les crimes contre l’humanité ont recommencé durant l’été 2002 dans
le Pool, où les milices Cobras, “incontrôlées”, ont repris leur “nettoyage ethnique” contre les Laris. Lorsque ces derniers répliquent, ou
s’ils se laissent entraîner par le pasteur Ntoumi, le régime Sassou les
qualifie de « Ninjas », nom de la principale milice de l’ancien Premier
ministre Bernard Kolelas. Sassou peut paraître bon prince en leur
accordant cette amnistie. Mais d’une part le “travail” (au sens qu’avait ce
mot en avril 1994 au Rwanda) est accompli, et d’autre part Sassou ne
parle même pas de l’amnistie ou non de ses propres miliciens, les
Cobras : il s’agit d’une façon de détourner la vraie question. –PC]
La Dernière Heure, Les millions de l’ancien Président, Gil et
H. Le., 10/09 : « Bruxelles, Îles Caïmans, Genève et Luxembourg. Points communs : un sens inné du secret bancaire
mais aussi quelques comptes bien garnis appartenant à
l’ancien président du Congo-Brazzaville Pascal Lissouba.
Au total, bon an mal an, un milliard de dollars dorment dans
ces trois banques (BEP, Paribas et Bayerische Bank) depuis
l’automne 1997 et le renversement du président Pascal
Lissouba par son ennemi [...] Denis Sassou-Nguesso.
Pourquoi cet argent dort-il ? Lissouba avait gagé une partie
de son sous-sol, très riche en pétrole, auprès de sociétés,
surtout françaises, qui, en contre partie, avaient déposé ces
millions de dollars sur les comptes en banque du président.
Ici, les comptes personnels se mélangent rapidement avec les
comptes de l’État.
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Le 18 octobre 1997, Lissouba est renversé par Sassou
Nguesso. Le président déchu, qui savait qu’un coup d’État se
préparait, est pourtant pris de vitesse.
Arrivé au pouvoir, le nouvel homme fort demande à ce que
ces comptes bancaires soient bloqués. Début d’un imbroglio
qui fait l’affaire des banques et le désespoir des présidents
congolais. Lissouba, déchu, ne peut plus avoir accès à ces
pétrodollars. Sassou, nouveau président, mais non signataire
de ces comptes, ne parvient pas à faire sauter le cadenas
bancaire.
La société pétrolière française qui a versé ces fonds ne tient
pas vraiment, elle, à voir son nom associé à cet argent passé
par des canaux parallèles pour le moins troubles.
Quant aux banques, elles laissent faire. Avec les dividendes
que doivent rapporter ces montants, on peut comprendre!
Sassou et Lissouba, eux, sont prêts à tout pour récupérer
ces millions de dollars. À Londres, où réside le président exilé,
il ne fait aucun doute que ce magot permettrait de monter un
coup d’État. À Brazza, Sassou veut absolument éviter ce
scénario. Du coup, les deux camps ont travaillé et travaillent
encore avec quelques petits prodiges de l’informatique [... :]
une nouvelle course de vitesse est en cours entre les deux
camps et les commissions promises aux terroristes bancaires
avoisinent les 250 millions d’anciens francs... De quoi recruter
facilement ! »
Libération, Le Tchad soigne ses liens avec la France, 19/09
(Thomas HOFNUNG) : « Prévue sur vingt-cinq ans, l’exploitation de ces réserves [… pétrolières du bassin de Doba] pourrait
rapporter jusqu’à deux millions de dollars au Tchad, lui
permettant de doubler ses ressources financières. Une manne
inespérée pour un pays parmi les plus pauvres de la planète,
à condition qu’elle soit distribuée à bon escient. »
[Les millions de dollars, au lieu des milliards, sont évidemment une
coquille du point de vue du journaliste. Mais pour nous qui observons
à quel point les contrats pétroliers sont léonins, la façon dont le Tchad
est pillé par tous les bouts, endetté à tort et à travers par la Banque
mondiale et les “bailleurs de fonds”, cela s’apparente plutôt à un
lapsus. Il est clair que la population tchadienne, hors le clan et la
clientèle d’Idriss Déby, ne bénéficiera pas de beaucoup plus que deux
millions de dollars. –FXV]
Politique africaine
letogolais.com, La nature non démocratisable de la dictature
Eyadéma, Comi M. TOULABOR, 26/08 : «Une thèse en
science politique met le “bandit” ou le “voyou” au centre de la
compréhension de la genèse de l’État en Occident. Avant qu’il
ne se civilise dans le rôle du Robin des Bois, figure de l’ÉtatProvidence, défenseur de la veuve et l’orphelin, l’État en
formation, surtout en France qui en est l’idéal-type, épousait la
figure du bandit. [...]
Au moment où l’Occident s’exportait en Afrique par le biais
è
des conquêtes et des colonisations au long du XIX siècle,
l’État y était constitué et organisé dans ses grands traits
institutionnels tels que nous le connaissons aujourd’hui avec
séparation des pouvoirs, des élections comme modalité de
dévolution du pouvoir, l’indépendance du juge érigé en
dextera domini dans la sanction des manquements à la loi,
etc. Pour en arriver là, il a fallu établir un rapport de force entre
la société et le pouvoir politique centralisateur naissant, qu’il
soit royal et surtout républicain. Le lien social était forgé dans
le conflit, la tension et la commotion que bien sûr l’autorité
royale, adossée au pouvoir religieux alors tout puissant,
réprimait souvent avec férocité. En France, il a fallu attendre
N° 118 - Octobre 2003 p. 10
1789 et 1905 pour élaguer le pouvoir politique de ses oripeaux
obscurantistes d’une part, et mettre à distance de la gestion
de la Cité le clergé féodal et la foi abrutissante [… d’autre part.].
Ces expériences endogènes de construction d’État africain
ont été brutalement interrompues et néantisées par l’État
colonial. Lequel s’était arc-bouté sur une idéologie
foncièrement raciste et dont le mode de fonctionnement et les
caractéristiques saillantes étaient très éloignés du modèle
d’État moderne alors en voie de consolidation en Occident. Le
colonisateur, surtout français, n’avait pas importé en colonie le
modèle d’État qui fonctionnait chez lui. Fondamentalement,
l’État colonial ignorait éperdument la séparation des pouvoirs
chers à Montesquieu, d’autant que la justice par exemple ne
jouissait d’aucune lichette d’autonomie ou d’indépendance. En
colonie, le pouvoir, tout le pouvoir était concentré entre les
mains du gouverneur et de son administration, en réalité une
seigneurie féodale sous les traits républicains. [...]
Lorsque Jean-François Bayart parle de « greffe de l’État en
Afrique » ou de son « hybridation », tout le problème est de
savoir de quel État il parle : greffe et hybridation de l’État
métropolitain avec l’État colonial ? Ou greffe et hybridation de
l’État colonial avec l’État bandit ? Ces trois différentes entités
ne sont pas réductibles les unes aux autres, même si on peut
trouver des passerelles entre elles.
L’État colonial importé en Afrique était un proto-État.
Comme la Bande de voyous, rien ne limitait ou contenait véritablement le pouvoir du gouverneur et de ses collaborateurs
qui avaient rarement de comptes à rendre, surtout pas à leurs
administrés. Et comme consécutive, l’enrichissement personnel et la corruption n’étaient pas non plus des phénomènes
rares, pendant que la violence et la répression étaient érigées
en modes de gestion naturelle des rapports entre l’“esclave”
africain et son “maître” occidental au sens hégélien de ces
termes. [...]
Pendant que la mythologie de « la Patrie des droits de
l’Homme » et la devise de la République empruntée à l’humanisme maçonnique (Liberté, Égalité, Fraternité) servaient de
couvercle compresseur de l’exploitation nauséeuse en colonie
privée de toute humanité, ce qui perdure encore dans certains
milieux sous divers vernis pseudo-altruistes.
Bref, à partir des années 1960, cet État colonial, ce protoÉtat, que les Africains colonisés ont vu fonctionner et pris pour
modèle (l’école entre autres servait à inculquer cette idée), a
été tout simplement, sans réformes préalables en profondeur,
affublé des attributs régaliens de l’État métropolitain moderne
tel que le principe de souveraineté nationale, au nom duquel
l’État bandit peut se permettre tout, absolument tout sur le
territoire et sur sa population, et en impunité totale. [...]
Il est récurrent de dire que le Togo d’Éyadéma est géré par
une bande de voyous. Dans l’esprit de ceux qui utilisent
l’expression, on ne sait si c’est une métaphore ou un concept
qui exprime une réalité concrète et palpable. À y regarder de
près, la dictature Eyadéma est un copier-coller parfait de la
Bande de bandits à l’origine de l’État moderne. [...]
On peut démocratiser un État autoritaire, mais démocratiser une Bande, telle que celle d’Éyadéma, relève de
l’inconscience et de la gageure. [...] »
[Nous invitons tout particulièrement à la lecture de cette longue et
érudite démonstration du politologue Comi Toulabor (directeur de
recherche à la Fondation nationale des Sciences politiques,
enseignant au CEAN-IEP de Bordeaux). Nous en soulignons la
conclusion, remède définitif aux discours sceptiques de notre ministre
des Affaires étrangères (Ils ont dit). Cf. www.letogolais.com rechercher
"Toulabor". –PC]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
L’Express, Alternance au Kenya, Axel GYLDÉN, 11/09 :
« Ruiné par le clan de Daniel Arap Moi, ce pays, qui fut l’un
des plus florissants de l’Est africain, recouvre l’espoir grâce à
la croisade anticorruption de son […] nouveau président Mwai
Kibaki [qui] a – conformément à ses promesses électorales –
entrepris une ambitieuse “opération mains propres” sans
précédent sur le continent. […] Le pouvoir dérobait jusqu’à
1 milliard de dollars par an. […]
Très populaire, la campagne “Tolérance zéro” bénéficie du
soutien des médias, de la société civile, des enseignants, des
leaders religieux. […] Déjà, la vie quotidienne s’en trouve
changée : “Dans les services publics, non seulement les
fonctionnaires font leur boulot, mais, de plus, ils n’exigent plus
de little cup of tea (l’euphémisme local pour “bakchich”) en
échange du moindre formulaire ou coup de tampon. Je n’ai
pas dépensé un seul schilling en dessous-de-table cette
année, alors qu’en 2002 mon budget bakchich s’élevait à 60
dollars”, se réjouit James Njenga, mécanicien et chauffeur de
taxi. Pour n’avoir pas compris que les règles du jeu avaient
changé, de nombreux policiers réclamant leur “petit thé” ont,
au lendemain de la présidentielle, évité de justesse d’être
molestés par les passagers d’un bus. […]
“Certes, conclut Mwalimu Mati, directeur de l’ONG
Transparency International Kenya, tous les réseaux de la
corruption n’ont pas été démantelés et il faudrait aussi
changer les mentalités des 600 000 fonctionnaires. Mais un
premier résultat est déjà acquis : dans l’esprit des Kenyans, le
vol, la fraude, l’extorsion ne sont plus une fatalité.” »
[Si cette mutation des esprits est possible au Kenya, elle est possible
ailleurs en Afrique : la corruption généralisée, cette leucémie des
économies africaines, n’est pas la fatalité que se complaisent à décrire
différentes variantes du néocolonialisme, et qu’ont admise trop
d’habitants du continent. – FXV]
Mondialisation
La Tribune, Glencore, maître du monde et des matières
premières, 02/09 (Renaud MARIDET) : « Glencore, premier
négociant mondial de matières premières [… est] quasiment
inconnu. […] Deuxième société suisse après […] Nestlé, avec
un chiffre d’affaires de 43,7 milliards de dollars en 2002,
Glencore brasse bien plus de billets verts que […] Microsoft ou
Coca-Cola. Il est en effet le premier négociant mondial pour le
charbon et les métaux, deuxième pour le riz et le soja,
quatrième pour le pétrole et cinquième pour les céréales. […]
Le groupe suisse semble avoir élevé la discrétion en valeur
absolue. […] Bien peu acceptent de parler du négociant, et
encore faut-il promettre l’anonymat le plus total. […] Glencore
fait peur. “Méthodes de voyous”, “flibustiers apatrides”, tels
sont les qualificatifs qui reviennent souvent. […] Non coté en
Bourse, le négociant n’a aucune obligation de communiquer
sur quelque facette de ses activités que ce soit. […] “Les gens
de Glencore ne voyagent jamais ensemble et n’emportent que
le minimum de bagages afin de ne rien placer dans les soutes
des avions, témoigne un observateur. Et les billets sont
toujours réservés à la dernière minute, par voie électronique”.
Cependant, la sulfureuse réputation de Glencore, justifiée
ou non, n’empêche pas les plus grandes banques de la place
de lui accorder leur confiance. Ainsi, le groupe suisse a pu
sans problème mettre en place une ligne de crédit de 3
milliards de dollars, en juin dernier, auprès d’établissements
tels qu’ABN-Amro, BNP Paribas, ING, la Société Générale,
Barclays, la Deutsche Bank ou JP Morgan. […]
N° 118 - Octobre 2003 p. 11
Son atout majeur, c’est une implantation géographique sans
équivalent, […] et, surtout, de constituer un réseau d’informateurs extrêmement performant. “Le plus impressionnant
chez Glencore, c’est son service de renseignement, affirme un
spécialiste de l’industrie de la mine et du métal qui a travaillé
au contact du négociant. Par exemple, le groupe dispose
d’honorables correspondants dans la plupart des entreprises
métallurgiques, le plus souvent au sein des services
commerciaux.” […] D’anciens cadres de [sa filiale] Metaleurop
n’hésitent pas à accuser Glencore d’avoir profité de sa
position d’actionnaire principal pour [dépouiller Metaleurop de ses
plus belles opportunités]. »
[Cette difficile enquête de La Tribune tend à confirmer le rôle
d’interface de Glencore entre l’exploitation sans frein et souvent sans
loi des principales matières premières, le monde du renseignement
(les principaux services secrets) et les plus grandes banques.
Rappelons que, sous l’ancienne direction de Marc Rich et avec l’aide
de Paribas, Glencore a été l’un des principaux artisans du bradage
des stocks stratégiques de l’ex-URSS à un dixième de sa valeur. A été
ainsi dotée de quelque 500 milliards de dollars, la bande d’oligarques
qui s’est payé la Russie. La Société Générale fricote avec Glencore
dans les montages scabreux de prêts gagés sur les futures
productions de pétrole africain, dans des pays où les recettes de ce
pétrole sont largement volées aux peuples propriétaires (Angola,
Congo-B, etc.). Les banques qui viennent de prêter 3 milliards de
dollars à Glencore sont dans le noyau dur du système de
compensation financière internationale qui, au Luxembourg et à
Bruxelles, fait circuler l’argent de la planète, en passant une fois sur
deux par les paradis fiscaux.
Le même jour dans La Tribune, un article de Robert Jules souligne
« les liens tissés depuis maintenant quinze ans » entre Glencore et
Pékin. Et de citer un spécialiste : « L’opacité de la gestion
bureaucratique du régime chinois offre à Glencore la possibilité
d’élaborer de complexes montages financiers servant ses intérêts tout
en répondant aux besoins colossaux de produits de base de la
Chine ». Une Chine où s’édifient en ce moment les fortunes d’un grand
pays capitaliste. Le pillage des matières premières soviétiques a été
l’épreuve d’initiation de la Russie au G8, la collaboration de la Chine
aux pratiques de Glencore montre qu’elle est mûre pour entrer dans la
coupole de l’OMC. – FXV]
Le Monde, Le coton, "question de vie ou de mort" pour l’Afrique, 14/03 (Afsané BASSIR) : « Les attentes africaines vis-à-vis
de la conférence ministérielle de Cancun étaient nombreuses,
et le dossier du coton se trouve toujours en tête de leur
liste.[…]
Les représentants des pays d’Afrique ne parlent plus du
coton comme d’une question commerciale et économique
mais comme d’un "désastre humanitaire" pour le continent
noir. Ils dénoncent "l’incohérence et l’hypocrisie" du discours
international sur le développement : "Comment peut-on, d’une
part, parler de l’élimination de la pauvreté comme du principal
objectif de la Conférence et, de l’autre, annuler tous les efforts
dans cette voie en consacrant des budgets énormes à
quelques milliers de producteurs occidentaux alors que, sans
cette assistance, des millions de paysans africains pourraient
gagner leur vie sans aide ?" s’indigne l’ambassadeur de
Bénin, Samuel Améhou. […]
Le calcul est simple : d’un côté les quelque 12 000
producteurs américains ont reçu, en 2002, près de 4 milliards
de dollars de subventions leur permettant de vendre leur coton
au-dessous du coût de production ; de l’autre, les revenus de
plus de 10 millions d’Africains, directement liés à la production
de coton, sont réduits à néant. […] Depuis quelques mois, les
dirigeants africains ont lancé une campagne pour tenter de
faire "entendre raison" aux pays riches. »
[À Cancun ou ailleurs, faire entendre raison aux pays riches, c’est
“coton”. – SC]
Billets d’Afrique et d’ailleurs
Nucléaire
AFP, in Le Monde, 29/08 : « Téhéran a cherché à se procurer
à l’étranger, et notamment en France, entre 2000 et 2002, des
équipements nucléaires à double usage, civil et militaire, selon
un document présenté par la France [... au] “Club de
Londres”. »
[La France aurait pu se contenter de rappeler, car il s’agit d’une
information ouverte, que 10 % de la production d’uranium (de qualité
militaire) de l’usine d’enrichissement de Pierrelate revient de droit à
l’Iran. L’OIEA, équivalent iranien du CEA français, détient 10 % du
consortium Eurodif (40 % de la Sofidif qui détient 25 % d’Eurodif),
depuis une signature de Jacques Chirac signalée en 1998 par l’AFP
(et au moins jusqu’en 2002). Cf. Dominique Lorentz, Secret atomique,
Les arènes, 2002, p. 9-10, 34, 92, 173, ou Affaires atomiques, Les
arènes, 2001, p. 379, 433, 506-507. – PC]
Le Monde, Le transport des matières nucléaires, critiqué par
les écologistes, relève du “secret défense”, 03/09 (Hervé
KEMPF) : « Un arrêté ministériel publié le 9 août limite la
divulgation d’informations sur les convois, notamment par les
associations […]. Cinq ans de prison et 75 000 euros
d’amende : voilà la peine maximale encourue désormais par
tout citoyen qui divulguerait des informations sensibles sur le
transport de matières nucléaires. […] Pour Greenpeace, “cet
arrêté est la preuve du danger considérable du plutonium et
démontre aussi l’incompatibilité entre le nucléaire, la
démocratie et l’information du public”. »
[Si les activités du nucléaire civil relèvent du « secret défense », cela
prouve aussi qu’il n’y a pas vraiment de frontière avec le nucléaire
militaire (cf. les ouvrages de Dominique Lorentz). De même, le fait que
les commissions d’Elf ou Total relèvent du « secret défense » tend à
confirmer que « le pétrole, c’est la guerre ». On rappellera enfin qu’au
début du génocide de 1994 au Rwanda, le ministre de la Coopération
Michel Roussin, ancien n° 2 de la DGSE, avait assené à son
personnel qu’il n’y avait pas de coopération civile sans coopération
militaire. – FXV]
Impunité
Libération, Executive Life : l’État paiera l’amende du
Lyonnais, 03/09 (Fabrice ROUSSELOT) : « Mieux valait en
passer par une amende, aussi forte soit-elle, que de risquer
un procès au pénal et la mise en accusation d’hommes
d’affaires français de premier plan. C’est le calcul qu’a fait le
gouvernement français en acceptant hier soir un accord à
l’amiable avec la justice californienne pour clore partiellement
le dossier Executive Life.
Selon ce règlement, le Crédit lyonnais, accusé d’avoir pris illégalement le contrôle de la compagnie d’assurances
N° 118 - Octobre 2003 p. 12
américaine au début des années 90, plaide coupable et évite
les procédures pénales. Mais la note est des plus salée : entre
500 et 600 millions de dollars, selon des sources proches des
parties, dont une centaine de millions seraient pris en charge
par le Lyonnais et la plus grosse part par l’État, à travers le
CDR, le Consortium de réalisation, la structure publique qui
gère les anciens actifs de la banque. […]
C’est le 27 juillet que les procureurs de Californie avaient
signalé cette singulière “porte de sortie” dans une saga qui
empoisonne les relations franco-américaines depuis plus de
dix ans. La justice californienne laissait alors filtrer qu’un grand
jury avait rédigé un acte d’accusation “sous scellés” dans le
dossier. Les procureurs sous-entendaient qu’une quinzaine
d’inculpations avaient été prononcées, notamment à l’encontre
de Jean Peyrelevade, l’actuel président du Lyonnais, mais
aussi de François Pinault ou encore de Jean-François Hénin,
l’ancien président d’Altus, filiale de la banque. […] Avec des
peines d’emprisonnement en ligne de mire. […] Mais, plutôt
que de rendre leurs inculpations publiques, les procureurs
américains avaient laissé jusqu’à hier aux
autorités françaises pour se ranger à leur proposition d’accord
à l’amiable et accepter leur amende. […]
Une procédure peu habituelle, mais qui, selon un avocat
proche de l’affaire, “a permis une dernière fois à la justice
californienne de faire pression sur Paris et d’obtenir un
maximum de dédommagements financiers, alors que la
France n’a évidemment aucun intérêt à voir ses plus grands
chefs d’entreprise comparaître devant les tribunaux
américains comme de vulgaires criminels”. »
[Ainsi l’État français, dont le déficit budgétaire devient tel qu’il croit
devoir couper dans les revenus et les soins des personnes âgées, va
payer quelque 450 millions d’euros à la Californie pour couvrir une
série de magouilles et délits financiers. Un avocat nous dit que « la
France n’a évidemment aucun intérêt à voir ses plus grands chefs
d’entreprise comparaître devant les tribunaux américains comme de
vulgaires criminels ». Les citoyens français auraient au contraire tout
intérêt à en savoir davantage sur ces crimes vulgaires et les
immenses fortunes qui, telles celle de François Pinault, se sont
constituées autour de l’argent du Crédit Lyonnais (grâce au
prestidigitateur Jean-François Hénin et via une kyrielle de paradis
fiscaux). En effet, les contribuables épongent aujourd’hui les pertes
abyssales de ce qui fut une banque publique.
Mais si « la France » signifie l’Élysée, alors oui l’on comprend que
Jacques Chirac protège François Pinault, cet ami à la fortune
prodigieuse, tellement intime que l’on pourrait se demander s’il ne joue
pas les hommes de paille du Président. Il est difficile d’imaginer que
les seules dépenses du RPR aient réussi à absorber des décennies
de racket des marchés publics parisiens et franciliens, et de prédation
françafricaine. En tout cas, le fabuleux butin que Pinault avait caché
dans un paradis exotique a été généreusement pardonné par le fisc
français… Quant à Hénin, il fait les meilleures affaires du monde avec
le pétrole et le bois des dictateurs d’Afrique centrale, à commencer par
Denis Sassou Nguesso, autre vieil ami de Jacques Chirac. Ce monde
est petit, mais la République est bonne fille. – FXV]
LIRE
Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Seuil (Fiction et Cie), 2003.
« À la veille du génocide, la population de la commune de Nyamata
s’élevait à 119 000 habitants, dans la bourgade et sur ses quatorze
collines environnantes […]. Parmi ces 14 collines, celles de Kibungo,
Kanzenze et N’tarama comptaient 12 675 habitants […]. Après les
massacres, la population de la commune tomba à 50 500 habitants et
celle des trois collines à 5000. Environs cinq Tutsi sur six ont été tués
en moins de six semaines » (p. 25).
Sylvie : « Tous les petits enfants ont tout vu des tueries publiques.
Même s’ils refusent d’en parler aujourd’hui, ils laissent parfois
échapper des mots qui prouvent qu’ils assistaient à ces spectacles de
supplice. Ils devaient bien regarder pour l’exemple et la distraction.
Les plus grands, au-dessus de douze ou treize ans, pouvaient même
parfois participer. Même s’ils ne tuaient pas de leurs bras, ils partaient
avec les chiens à dénicher les fugitifs dans leurs cachettes de
brousse. C’était leur activité pendant toutes ces semaines sans école,
sans jeux, sans église. Avec les pillages. […] » (p. 161).
Trois ans après avoir recueilli les récits des rescapés du génocide
de la commune de Nyamata (Dans le nu de la vie. Récits des marais
rwandais, Seuil, 2000), Jean Hatzfeld a recueilli ceux des tueurs dans
le pénitencier de Rilima, et de membres de leur famille. Il faut lire ce
livre. Il fait, par la bouche des tueurs, la démonstration définitive de la
planification du génocide et des modalités – à la fois simples et
sophistiquées – de son exécution. L’entreprise avait des chefs,
quelques cadres de haut niveau “instruits”, et des employés qu’une
solide préparation avait mis au garde-à-vous.
L’effarante responsabilité des ordonnateurs du génocide, que
partagent les spectateurs internationaux décrochés, est à mettre en
Billets d’Afrique et d’ailleurs
regard avec le récit de Sylvie. Voici l’héritage laissé à des enfants par
une “communauté internationale” aux abonnés absents. Par un
monde sans élémentaire assistance sociale : pour empêcher que des
enfants assistent à l’exécution de leurs camarades de jeu par leurs
propres parents, que d’autres petits voient leurs parents tomber sous
la machette du voisin. [SC]
Ngarlejy Yorongar, Le procès d’Idriss Déby. Témoignage à charge,
L’Harmattan, 2003, 379 p.
En l’an 2000, j’avais en 600 pages dénoncé le Noir silence sur la
“Françafrique” – cette politique caricaturale de la France en Afrique,
qui a installé et soutenu dans les ex-colonies françaises tant
d’autocrates goulus.
Trois de ces personnages, Omar Bongo, Denis Sassou Nguesso et
Idriss Déby, se sont sentis visés par cet exposé de la confiscation des
indépendances africaines. Mais leurs parrains métropolitains se sont
bien gardés d’intenter eux-mêmes de hasardeux procès en
diffamation : ils ont cru pouvoir faire condamner à coup sûr le livre,
l’auteur et son association (Survie) en activant l’archaïque et inique
délit d’« offense à chef d’État étranger ». Il suffisait jusqu’alors d’avoir
été déplaisant pour être automatiquement stigmatisé par la justice
française.
Ce que n’avaient pas prévu les plaignants et leurs inspirateurs
français, c’est que tant de témoins viendraient à la barre faire le
procès des escroqueries et des atrocités commises par la
Françafrique, cette association de malfaiteurs français et africains.
Parmi ces témoins, les Africains faisaient preuve d’un courage
exceptionnel, sachant ce dont sont capables leurs « présidents ».
Ainsi, ce procès contre trois Goliath se mua en une bataille
historique où resurgirent toutes les horreurs néocoloniales. Contre
toute attente, l’offensive des “offensés” aboutit à une triple défaite : le
procès concourut à ruiner davantage leur réputation et leur légitimité ;
il justifia la nécessité d’une dénonciation et d’une répudiation des
mœurs françafricaines ; il mit à mal le délit même d’offense à chef
d’État étranger, ou du moins son iniquité originelle, puisque la Cour
d’appel, rompant avec une jurisprudence séculaire, a relaxé l’auteur
au nom de sa « bonne foi ». Autrement dit, on a enfin le droit, en
France, d’« offenser » impunément un chef d’État étranger si l’on peut
démontrer qu’il l’a amplement mérité…
Ainsi, s’agissant d’Idriss Déby, l’on peut selon la Cour dire qu’il «
entretient soigneusement sa réputation de tueur, par des carnages
réguliers », signaler son « irrésistible attirance » vers « le pillage de
l’État, la mise à sac des populations adverses et leur “terrorisation” »,
écrire qu’il est « goulu de transactions illégales ». En effet, selon le
jugement en appel, « les documents versés et les témoignages
recueillis au cours de la procédure [...] établissent non seulement
l’importance et l’actualité des sujets évoqués mais aussi le sérieux
des investigations effectuées. »
Parmi ces témoignages, celui de Ngarlejy Yorongar a été essentiel.
Et pourtant, il n’a eu le loisir d’exposer à la barre qu’une toute petite
partie des souvenirs et documents qu’il avait rassemblés en vue de ce
procès. Il a enfin trouvé la possibilité de publier l’intégralité de ce qu’il
avait préparé. Un fleuve… J’ai découvert que les reproches faits à
Idriss Déby dans Noir silence étaient bien en deçà de la somme
inimaginable des souffrances infligées au peuple tchadien. J’ai été
bouleversé par son récit. À travers le parcours et la mémoire de cet
homme, de sa résistance, ce sont trois décennies terrifiantes et
méconnues de l’histoire du Tchad qui se donnent à lire, trois
décennies de crimes et de saccage. Ce pays est à l’agonie. Pour
soigner le mal, il faut oser en sonder la profondeur. Ceux qui aiment
le Tchad ne pourront éviter de plonger dans ce livre.
Comme les Gabonais ou les Congolais, les Tchadiens se sont
débrouillés pour suivre les péripéties de ce procès. Ils ont eu
connaissance de l’intervention si résolue de Ngarlejy Yorongar,
amené en civière par suite d’une sciatique invalidante consécutive
aux tortures pratiquées par les sbires de Déby. Son témoignage
courageux a contribué à forger l’image du résistant, ancré dans la
mémoire des faits. Cette image est désormais si forte, si présente,
que le vote Yorongar a tout balayé lors de l’élection présidentielle de
2001 : c’est cet homme-là qu’incontestablement les Tchadiens ont
N° 118 - Octobre 2003 p. 13
désigné pour fermer l’ère Déby, et seule une fraude éhontée, validée
par la Françafrique, a pu retarder l’échéance.
Le 31 mai 2003 à Annemasse, lors d’une conférence-débat du
contre-G8 (avec le reggaeman Tiken Jah Fakoly), Ngarlejy Yorongar
a évoqué l’un des instruments chéris du système néocolonial : la
peur, qui annihile le refus de l’inacceptable. Yorongar a puisé dans le
meilleur des traditions africaines le courage de vaincre la peur. Il
s’inscrit en cela dans la lignée de tous ceux qui, depuis un demisiècle, ont montré à l’Afrique la voie de la décolonisation ; et qu’elle
pouvait produire des leaders autrement entraînants que les
proconsuls néocoloniaux, histrions, pantins et bourreaux.
Évidemment, l’Afrique ne gagnera que si ces hommes-là sont moins
seuls, au-delà de la peur. [François-Xavier Verschave]
Arnaud LABROUSSE et François-Xavier VERSCHAVE
Les pillards de la forêt
Exploitations criminelles en Afrique
Dossier noir n° 17 d’Agir ici et Survie
Agone, 2002, 187 p., 8
franco à Survie
Qui a intérêt au saccage des forêts primaires africaines ? De quels
crimes est-on prêt à payer cet intérêt ? Partant de nombreux exemples,
en Afrique centrale et au Liberia, ce nouveau “Dossier noir” suit la piste
des réseaux organisateurs du pillage. Arnaud Labrousse (pseudonyme
d’un chercheur indépendant), est l’auteur d’un précédent Dossier noir,
Le silence de la forêt. Il a poursuivi et approfondi ses recherches. Avec
le concours de François-Xavier Verschave, il fait traverser au lecteur
une jungle françafricaine.
L’empire corsafricain des jeux côtoie curieusement l’empire forestier des Rougier. Interwood, la parisienne, adore le bois des pays en
guerre civile, ce qui incite la France à ménager le seigneur de la guerre
libérien Charles Taylor. L’ancien ministre de la Coopération Jacques
Godfrain se reconvertit dans les transports spéciaux, aidé par un
général français jadis très impliqué au Rwanda. Un autre général français s’intéresse à la forêt congolaise. La Libye aussi. Du bois apatride
transite par le Cameroun, grâce à Bolloré...
Un petit atlas à l’usage des Africains lésés et spoliés par ces “coupes
à blanc”, ou des citoyens du monde scandalisés par ce gâchis mafieux.
Ouvrage collectif publié par l’Institut Panos Paris et le Cota, Paroles
d’Afrique centrale : Briser les silences, Karthala, 2003.
Ce recueil de vingt témoignages sur les conditions de l’information
dans huit pays d’Afrique centrale (Burundi, Cameroun, Congo, Gabon,
Guinée équatoriale, République démocratique du Congo, Rwanda et
Tchad) montre les difficultés que rencontrent les journalistes africains
pour défendre la liberté d’information. Inexistante en Guinée
équatoriale, cette liberté, théoriquement admise ailleurs, est trop
souvent bafouée dans la pratique par des régimes qui ne tolèrent
aucune critique.
Aux difficultés économiques dues à la faible diffusion des journaux,
s’ajoutent les risques courus par les journalistes, menaces et
emprisonnements sont monnaie courante s’ils veulent vraiment faire
leur métier. En effet, même là où la censure préalable a disparu,
l’autocensure règne. Comment oser la moindre critique quand toute
parole tant soit peu iconoclaste est dénoncée comme « appel à la
rébellion » ? Si on veut réussir dans la profession mieux vaut être une
courroie de transmission du pouvoir, un « journaliste-griot » dévot et
docile.
L’enjeu autour des radios est encore plus crucial, du fait que ce
moyen de communication est susceptible de toucher la totalité de la
population. Au Tchad, au Gabon les radios libres sont persécutées et
fermées. Un journaliste comme Rémi Ngono au Cameroun paye cher
sa popularité et son insolente liberté. Privé d’antenne fin 2002,
emprisonné en août 2003, son exemple en fera réfléchir d’autres.
L’intimidation fonctionne parfaitement.
Pionnier de l’information libre, le journal camerounais de Pius
Njawe, Le Messager, né il y a plus de vingt ans, dans des conditions
héroïques, subsiste courageusement. Jamais il n’a connu la
tranquillité nécessaire à l’exercice serein de la profession de
Billets d’Afrique et d’ailleurs
N° 118 - Octobre 2003 p. 14
journaliste qui n’a de sens que par l’usage du droit d’informer.
Le chemin qui sépare les quelque cent millions d’habitants que
compte l’Afrique centrale d’une possibilité de connaître les enjeux et
les conditions des politiques qui les concernent directement est
encore long. Pour l’instant ils sont encore majoritairement livrés aux
impudentes propagandes des pouvoirs en place. On sait où a mené
au Rwanda la radio « Mille collines » de sinistre réputation. Loin d’être
un facteur de trouble, l’information libre et pluraliste est source de
progrès par le garde-fou, au sens propre, qu’elle est susceptible
d’élever contre les débordements sans freins de pouvoirs assurés de
l’impunité. [OT]
Global Witness
Les affaires sous la guerre
Armes, pétrole & argent sale en Angola
Dossier noir n° 18 d’Agir ici et Survie
Agone, 2003, 232 p., 11
franco à Survie
Avec l’éditeur Agone, Agir ici et Survie ont estimé nécessaire que le
public puisse disposer d’une adaptation française du célèbre rapport de
l’ONG britannique Global Witness, All the Presidents’Men. The devastating story of oil and banking in Angola’s privatised war (Tous les
hommes des Présidents. L’histoire dévastatrice du pétrole et de la
banque dans la guerre privatisée en Angola). La voici.
Creusant sous l’Angolagate, Global Witness est arrivée à la conclusion qu’il ne représente qu’« une petite partie d’un scandale international beaucoup plus vaste impliquant des acteurs majeurs de la
politique et des affaires internationales ». « Il s’agit de la privatisation
de la guerre en Angola et d’un système de pillage des fonds publics
dont l’échelle rivalise avec celle des détournements de Mobutu et
d’Abacha », au Zaïre et au Nigeria.
Parmi ces acteurs majeurs, il y a Chirac, Bush, Poutine…, les majors
pétrolières (anglo-saxonnes et française) et de très grandes banques.
Le tandem Falcone-Gaydamak couvre un large éventail de raisons
d’État embarbouzées et semi-privatisées : aux États-Unis, en GrandeBretagne, en France, en Russie, en Israël...
Ainsi, Falcone a adressé à G. W. Bush le plus gros chèque de sa
campagne (à égalité avec le PDG d’Enron), il a acquis la plus chère
résidence de l’Arizona, il a conseillé des pétroliers US… tandis que
son parrain Pasqua nous expliquait que l’Angolagate était une guerre
franco-américaine !
Ce rapport a été l’un des fondements du lancement, par Global
Witness, de la campagne mondiale Publish What You Pay (PWYP,
Publiez ce que vous payez), à laquelle ont adhéré un grand nombre
d’ONG. Il s’agit d’exiger des compagnies pétrolières et minières qu’elles
publient l’intégralité des sommes versées aux États propriétaires, de
sorte que cet argent finance réellement les dépenses publiques – et
non les comptes offshore. Surprise : BP a accepté.
En Angola, au moins 1 milliard de dollars s’évanouissent chaque
année. Porte-parole de la pétrodictature locale, la compagnie pétrolière
Sonangol (à qui les banques françaises viennent encore de ménager
un prêt gagé de 1,15 milliard de dollars) s’est indignée dans un courrier de ce que BP participe à « une campagne […] appelant à une
“pseudo-transparence” ». La Sonangol a menacé BP des pires représailles, agitant « les clauses de […] rupture du contrat. […] Cela vaut
aussi si vous reproduisiez de telles pratiques dans le futur. »
On le voit, PWYP menace d’énormes appétits. Naturellement, Global
Witness a été, avec Survie, l’une des premières ONG signataires de
la Déclaration de Paris contre la grande corruption, lancée le 19 juin à
l’initiative d’Éva Joly.
François LILLE et François-Xavier VERSCHAVE
On peut changer le monde
À la recherche des biens publics mondiaux
La Découverte, janvier 2003, 128 p., 7,50
Connaissance, justice, forêts, culture, santé, océans, etc. peuventils être laissés à l’abandon ou livrés à l’appétit des puissances financières internationales ? N’y a-t-il pas d’autres façons de gérer les biens
les plus précieux de l’humanité, de leur accoler de nouveau le bel
adjectif “public” ? N’y a-t-il pas d’autres manières pour les peuples de
combattre leurs misères croissantes que de quémander des aides de
plus en plus parcimonieuses et inadaptées ?
Pour les auteurs, un certain nombre de biens vitaux, de biens de
civilisation, de patrimoines irremplaçables, ne peuvent être confiés
aux mécanismes aveugles des “marchés”. L’humanité a en mémoire
qu’elle est capable d’exiger, d’obtenir et de protéger une gestion publique de ce qui lui est le plus cher, “hors de prix”. Certes, cette
organisation ne s’est guère encore exercée à l’échelle de la planète,
mais la mondialisation nous oblige à relever le défi. Le souvenir des
mouvements et militances passées, leurs résurgences multiformes,
montrent qu’il ne faut pas sous-estimer la revendication d’un monde
moins inique.
Climat, santé, justice, sont les trois thèmes choisis par les auteurs
pour poser la démarche, avant de la situer dans un panorama plus
général.
Pour le meilleur et surtout pour le pire
Denis Sassou N’Guesso, de passage à Paris, a été reçu
chaleureusement par Jacques Chirac à L’Elysée le 12 septembre.
Sommaire :
Salves
Ils ont dit
À fleur de presse
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p. 9
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Directeur de la rédaction : Pierre Caminade.
Secrétariat de rédaction : Lila Chouli.
Comité de rédaction : Almamy Wane (AW), Christian Loubier (CL),
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A aussi participé : François-Xavier Verschave (FXV).
Coordination : Sophie Brondel.
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