Fiche du document numéro 22599

Num
22599
Date
Mai 1999
Amj
Fichier
Taille
122012
Pages
13
Titre
Billets d'Afrique No. 70
Source
Type
Publication périodique
Langue
FR
Citation
BILLETS D’AFRIQUE N° 70 - MAI 1999

BRÛLURES
Il est des mois où l’actualité brûle, dans tous les sens du terme. Trop d’événements, de morts, de bombes, de feu, inciteraient
l’éditorialiste à passer son tour plutôt que se livrer au prétentieux exercice du sens. Quelques brèves remarques cependant.
Le Kosovo n’est pas si loin de l’Afrique, comme l’observe Wole Soyinka (Ils ont dit).
Le coup d’État au Niger n’était pas au programme. Il perturbe l’alignement des généraux-dictateurs dans les ex-colonies françaises.
Pour tenter de sauver le pire d’entre eux, Denis Sassou Nguesso, on a vu monter au créneau, avec Bernard Courcelle (ancien chef de
la “garde présidentielle” de Jean-Marie Le Pen), l’extrême-droite barbouzarde.
À Djibouti, ce sont les généraux français qui gouvernent quasi en direct. À force d’être maltraités, les opposants ont recours à l’arme
ultime, la grève de la faim. Là-bas et ici. Survie lance une campagne de cartes postales urgente pour les soutenir (ci-joint).
Cinq ans après, le génocide rwandais est rappelé à notre souvenir par un livre-monument, Aucun témoin ne doit survivre. Nous en
rendons compte longuement. On n’a pas fini d’apprendre de cette tragédie.
Pour ceux qui aimeraient prendre un peu de recul face à cette actualité ardente, Survie propose le 8 mai une série de débats sur
l’avenir politique de l’Afrique, avec dix acteurs africains plus “civils” (voir “Carnet”).
SALVES
Djibouti sous la botte
Avant même de remplacer le vieux président Hassan Gouled Aptidon, Ismaël Oumar Guelleh était l’homme fort du régime clanique
djiboutien. Son élection frauduleuse, début avril, a été célébrée par la Françafrique militaire et civile (Jacques Chirac en tête). Elle vient
verrouiller un système d’oppression et d’apartheid - décrit dans le document annexé à ce numéro de Billets.
Désespérés par les conditions de détention inhumaines qu’ils subissent, 44 prisonniers politiques ont engagé depuis le 29 mars une
grève de la faim, imités à Bruxelles et Paris par 25 de leurs parents et amis en exil.
On ne peut le cacher : Djibouti est aujourd’hui un protectorat militaire tricolore. La responsabilité de Paris est directement engagée
dans le mépris des droits de l’homme qui y sévit. Même s’il faut questionner la présence d’une base militaire de plus de 3 000 soldats
français, ce qu’ils cautionnent là-bas n’est pas tolérable. Au point que le Parti socialiste a tenu à exprimer « sa vive préoccupation »
(20/04/1999). Tandis qu’André Soulier, président de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen, réclamait des
« procès justes et équitables, ainsi que l’accès aux soins médicaux ».
En solidarité avec les grévistes de la faim, déjà très affaiblis après un mois de jeûne, Survie propose d'adresser d'urgence aux
responsables politiques français les cartes postales jointes à ce numéro de Billets.
Ambassadeurs à contresens
Un certain nombre d’ambassadeurs de France dans les ex-colonies françaises se comportent clairement, en fait, comme les
propagandistes des régimes auprès desquels ils sont envoyés, et leurs avocats à Paris (quitte à enjoliver les réalités locales).
Ainsi, l’ambassadeur à Djibouti a fait la campagne du candidat Guelleh. Son confrère à N’Djamena s’est fait l’auxiliaire du régime
Déby. Celui de Brazzaville voudrait ignorer les massacres à sa porte. Celui de Conakry fustige les journalistes critiques du régime
Conté (Billets n° 66).
Ils ont eu, de 1990 à 1994, de glorieux prédécesseurs à Kigali...
« Accident » à Niamey
Le 9 avril, le président nigérien Ibrahim Baré Maïnassara, surnommé IBM, est assassiné par sa garde sur l’aéroport de Niamey. Il
venait de subir à nouveau un désaveu massif des électeurs, mais refusait de quitter le pouvoir. Après de longues tractations, le chef de
la garde, le commandant Daouda Mallam Wanké, est nommé à la tête d’un Conseil de réconciliation nationale. Une concertation
s’établit avec les partis politiques. Des élections sont annoncées sous 9 mois. Le premier ministre, reconduit, parle d’un
« malencontreux accident » (!).
Prurit d’intervention
Trois ans plus tôt, le général Baré, poulain de Jacques Foccart, “frère” de Jacques Godfrain et de Michel Roussin, avait renversé la
démocratie nigérienne. Son putsch bénéficiait d’évidentes complicités françaises. La coopération franco-nigérienne, brièvement
suspendue (5 semaines), reprit en fanfare. La coopération constitutionnelle et électorale, surtout. Elle permit au putschiste de se faire
sacrer Président, au terme d’une parodie de scrutin presque sans précédent en Françafrique (où la fraude est de règle), tant fut brutalisé
le suffrage populaire 1.
Les partis politiques opposés à ce Président auto-élu conservaient cependant la confiance de plus des trois-quarts de l’électorat.
Jusque dans les dernières élections locales : ils y auraient largement triomphé sans une série de réactions violentes du camp IBM (cf.
Billets n° 68), puis l’annulation de nombre de leurs succès par la Cour suprême. Mais la France officielle et officieuse continuait, contre
les Nigériens, de considérer qu'IBM était le meilleur Président possible pour le Niger.
On ne peut se réjouir que l’ex-putschiste ait été tué lors du putsch du 9 avril. On est cependant très étonné par la différence des
réactions à Paris et à Niamey. Les virulentes condamnations françaises signifient surtout que le coup d’État, plutôt bien accueilli par
l’ensemble des partis que brimait IBM, n’est pas le fait de militaires protégés ou autorisés par Paris.
1. Cf. Agir ici et Survie, Tchad, Niger : Escroqueries à la démocratie, L’Harmattan, 1996.

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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

La France dénonce le coup d’arrêt au « processus de démocratisation en voie d’achèvement » - un processus qui piétinait le vote de
80 % des citoyens nigériens. Elle promet une diète sévère des crédits de coopération. Et elle s’inquiète de voir le Niger livré à des
officiers « jeunes et inexpérimentés ». Comme si se fourbissait un contrecoup avec des officiers « mûrs et expérimentés », bien en cour
à l’Élysée et à l’État-major parisien.
Ces hauts lieux de la démocratie par procuration (on y saurait mieux que les Africains ce qui est bon pour eux) sortiraient volontiers
de leur manche l’équivalent d’un Sassou Nguesso - ce général dont on sait à quel point il fait le bonheur du Congo-Brazza. Pour
parfaire la mobilisation françafricaine, on répand que le putsch serait inspiré par les Américains...
Il ne s’agit pas ici de prendre parti pour ou contre le pouvoir qui s’est installé à Niamey. Nous observons seulement qu’il bénéficie,
chez les démocrates nigériens, d’une attitude d’expectative non hostile. Ils sont sensibles, en particulier, à la réputation d’intégrité du
commandant Wanké - alors que le clan IBM sombrait dans l’affairisme. Dans ces conditions, une agressivité excessive de la France
serait tout à fait suspecte - et ne pourrait que susciter de vives tensions avec les Nigériens.
Même si à Paris l’on brûle d’intervenir, par officiers amis interposés, c’est le moment ou jamais pour le gouvernement de s'en tenir
au principe fondateur de la « nouvelle politique africaine de la France » : pas d’ingérence.
Yvette, les réfugiés, les Toubous
La crise nigérienne nous donne l’occasion de saluer une femme d’exception, Yvette Pierpaoli. Elle avait voué sa vie aux réfugiés,
aux victimes de toutes les tragédies. Représentante européenne de Refugees International, elle est morte “au travail”, mi-avril, à la
frontière albano-kosovare.
Elle venait de nous alerter par téléphone et de nous adresser un dossier sur le massacre de plus d’une centaine d’ex-combattants
toubous, rentrés du Nigeria avec leurs familles après un accord de cessez-le-feu : 151 disparus, fin 1998 ; 69 cadavres déjà retrouvés
dans un charnier près de Boultoungour, au sud-est du Niger. Attachés pour le plupart. Exécutés. Sûrement par l’armée nigérienne, qui
contrôlait le camp de réfugiés. Veuves et orphelins sont dans le plus grand dénuement.
Après les avoir entendus, Yvette Pierpaoli avait contribué à faire connaître ce massacre - qui fit scandale au Niger, en mars.
Nuançant notre trop bref portrait d’IBM, il faut dire qu’il avait voulu la paix avec les Touaregs et les Toubous - contre une partie de
l’armée, mue par un ressentiment ethniste. Yvette Pierpaoli avait cru comprendre qu’il était affligé de ce massacre, et qu’il favoriserait
une enquête... Il n’est pas impossible que cela ait joué dans la préparation du coup d’État. Il faudra voir quelle suite le nouveau pouvoir
donne à ce crime.
La question toubou est d’autant plus “sensible” qu’une rébellion toubou, menée par Youssouf Togoïmi, se poursuit au Tchad, contre
un Déby usé (cf. Billets n° 69). Avec l’aval de milieux militaires français. Lesquels auraient demandé à IBM de faciliter l’appui des
Toubous nigériens à leurs frères tchadiens...
Jacques et le pétrole tchadien
Rencontrant en mars à Washington le président de la Banque mondiale James Wolfensohn, Jacques Chirac a longuement et
lourdement insisté pour que la Banque finance le projet d’oléoduc tchado-camerounais.
Pour sa part, le député tchadien Yorongar envisage d’utiliser les procédures de recours prévues par la Banque. Il dénonce le surcoût
faramineux provoqué par le tracé “francophone” de cet oléoduc : au lieu d’aller au plus court vers Limbe, via le Cameroun anglophone,
il fait un long détour pour aboutir à Kribi, plus au sud. Loïk Le Floch-Prigent a écrit dans ses “confessions” que ce détour
correspondait à un diktat géopolitique de la France. Yorongar estime que ce n’est pas aux Tchadiens de payer ce caprice, par une
ponction supplémentaire sur la vente de leur pétrole.
« Lien d’amitié »
Tous les observateurs sérieux, à commencer par ceux de l’Union européenne, savent que le général Eyadema a été battu au dernier
scrutin présidentiel par Gilchrist Olympio. Le dictateur s’accroche cependant au pouvoir, continuant d’opprimer et piller le Togo,
comme il le fait depuis bientôt quatre décennies.
L’opposition a refusé de se prêter aux élections législatives du 21 mars, qui n’auraient servi qu’à avaliser le coup de force du
président délégitimé. C’est le moment que choisit Michel Rocard pour s’afficher au côté de ce dernier : « Nous sommes liés d’amitié.
[...] On ne peut reporter la date d’une élection sans qu’il y ait une fragilité constitutionnelle. Ça représente un risque devant lequel le
président de la République hésite » (Togo-Presse, 18/03/1999).
Ainsi, non seulement l’ancien Premier ministre, président de la commission Développement du Parlement européen, vient témoigner
son amitié à un tyrannosaure de la Françafrique, mais il désavoue la stratégie de l’opposition (majoritaire). Au nom d’une Constitution
qu’Eyadema ne cesse de bafouer - bien qu’elle ait été taillée à sa mesure.
On ne peut que se poser des questions... ou plutôt on ne s’en pose plus. On savait que Rocard entretenait d’excellentes relations avec
Omar Bongo - via son émissaire Michel Dubois. On s’inquiétait de ses relations comoriennes (Billets n° 69). On apprenait ses sympathies
pour le groupe Bolloré. La déclaration pro-Eyadema signe un basculement sans doute définitif.
Radicalité et indépendance
Rocard n’était pas le seul représentant de la “gauche plurielle” à réconforter le régime togolais. L’ancien député européen Jean-Paul
Benoît, secrétaire national du Parti radical de gauche, est venu regretter le boycott du scrutin législatif et célébrer « la liberté totale de
vote et d’accès aux bureaux de vote » (Togo-Presse, 23/03/1999). Sauf que les Togolais en ont assez que l’on transmute la couleur de leurs
bulletins. Et qu’ils ont du mal à croire en la naïveté de Jean-Paul Benoît.
On ne mentionnera que pour mémoire l’habituelle caravane de l’“Observatoire international de la démocratie” : le nom de cet
organisme est en soi une escroquerie. Créé par Charles Debbasch et le fan-club d'Eyadema, il envoie en vacances dans les fiefs
dictatoriaux de la Françafrique des juristes français qui n’observent rien d’important, et cautionnent par leur présence des scrutins
truqués - au mépris de la démocratie.
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Sassou-Bolloré
Le régime congolais ne se contente pas d’avoir déclenché un “nettoyage ethnique” digne de Milosevic, avec l’appui des troupes
angolaises (selon une mission de l’ONU, il ne restait plus début avril dans les villes de Dolisie et Nkayi, peuplées à elles deux de
120 000 habitants, que 3 500 personnes). Il continue de faire du charme à certains milieux français.
Côté finances, d’abord. Exemple. Par les arrêtés n° 98-11 et 12, l’État congolais s’est arrangé pour concéder à la Société congolaise
de transport maritime (SCTM), une société privée dirigée par un certain Willy Nguesso, 40 % des droits du trafic maritime.
Étant donné le fort tonnage d’enlèvements pétroliers, cela représente environ 100 000 dollars par jour. Une manne ! Qui pourrait être
l’un des canaux de financement parallèle du clan au pouvoir.
Selon la lettre Congo News (30/03/1999), c’est Pierre Aïm, voltigeur de Bolloré au Congo-B., qui aurait initié ce montage. Ce qui est
sûr, en tout cas, c’est qu’à travers la société RAIL qu’il préside, Aïm a acquis pour Bolloré le quasi-monopole de l’infrastructure
congolaise en matière de transport et de stockage. Sassou voulait faire plaisir à Aïm, et réciproquement : le don et le contre-don,
comme disent les anthropologues...
RAIL est de droit luxembourgeois. En France, suite à une faillite personnelle, Pierre Aïm est déchu pour 5 ans du droit de diriger
toute entreprise commerciale. Mais en Françafrique, a fortiori dans un contexte de guerre civile, la gestion, c’est un peu spécial.
Finances toujours : Paribas vient d’avancer 30 millions de dollars au régime congolais (La Lettre du Continent, 01/04/1999). La banque a
raison d’en profiter : la Cour pénale internationale n’est pas encore instituée.
Sassou-FN
C’est un lieu commun : nombre de conseillers militaires français officieux, semi-privés, mi-mercenaires ou mi-barbouzes, sont dans
l’orbite de l’extrême-droite. Que cela plaise ou non aux chefs d'État bénéficiaires. À Sassou Nguesso, ça plaît.
Venu demander des renforts à Paris, son ministre de l’Intérieur Pierre Oba a rencontré le gratin du ministère homologue, place
Beauvau : DST, SCTIP, etc. Il a rencontré aussi des officines privées. Tel le Groupe 11. Cette société, aux affinités d’extrême-droite,
est dirigée par Nicolas Courcelle - le frère de Bernard, ancien chef de la milice du Front national (le DPS).
Résultat de ce marché : Bernard Courcelle, ex-officier de la Sécurité militaire, est parti pour Brazzaville avec une fine équipe d’une
dizaine d’instructeurs et consultants - dont un certain nombre d’anciens (?) policiers. Il a été nommé commandant de la Garde
présidentielle. Avant de rentrer précipitamment deux semaines plus tard (Réseau Voltaire, 15/04/1999).
L’histoire ne dit pas quel niveau d’agrément ou de désagrément cette opération brun foncé a reçu chez les divers services français
concernés, à l’Intérieur et à la Défense. Et chez les ministres de tutelle.
Quadrature
Du conflit au Congo-Kinshasa, de plus en plus complexe, il faudrait parler longuement, ou pas du tout. Même si, dans les deux
camps, certains acteurs de la guerre semblent épuisés, ou divisés, de violentes batailles se succèdent, espacées. Le front bouge, avec
pour la rébellion un objectif majeur : la ville diamantifère de Mbuji-Mayi.
Tueries et exactions se poursuivent, surtout dans les deux Kivu - où les haines ethniques sont chauffées à blanc. Les rebelles y
affrontent des guérillas. Ils sont régulièrement accusés, et en certains cas sûrement coupables, de massacres de civils. On dénonce aussi
des viols systématiques (cf. Lire).
Les tentatives de paix n’aboutissent pas, faute de rassembler toutes les parties au conflit. La communauté italienne Sant'Egidio, qui
résolut la quadrature du cercle au Mozambique, va s’y mettre fin avril...
Fermeture
Toujours ébranlé par l’assassinat du journaliste Norbert Zongo (cf. Billets n° 66 à 69), le régime de Blaise Compaoré - longtemps vitrine de
l’Afrique francophone - va jusqu’à détruire ses plus beaux trophées.
Ouagadougou était le siège de l’Union interafricaine des droits de l’homme (UIDH), présidée par Halidou Ouedraogo. Mais cette
personnalité burkinabé milite aussi dans son pays, et elle a pris la tête de la protestation contre le meurtre du journaliste. Du coup, le
régime a décidé de dénoncer l’accord de siège le liant à l’UIDH (Afrique-Express, 01/04/1999). Ce qui s’appelle marquer un but contre son
camp.
Pasqua vs Verschave
Le 29 mars s’est tenu le procès en diffamation de Charles Pasqua contre François-Xavier Verschave, président de Survie et auteur de
La Françafrique (Stock, 1998). Rappelons (cf. Billets n° 69) que l’ex-ministre de l’Intérieur n’a attaqué qu’un seul des treize passages qui,
dans cet ouvrage, dénoncent ses activités africaines - craignant sans doute d’avoir à subir la démonstration des autres. Le propos
litigieux critiquait la “couverture” par Charles Pasqua de « l'échange du terroriste amorti Carlos, [...] contre un appui aux opérations
de “nettoyage ethnique” du régime soudanais. Qu'un ministre de l'Intérieur ait pu mener, à l'aide de ses réseaux personnels, sa propre
politique africaine et arabe, nous en disait long sur le démembrement de la politique franco-africaine ».
Parmi les témoins de la défense, Jean-François Bayart et Éric Fottorino ont souligné les effets négatifs de “l’amitié“ de Charles
Pasqua envers nombre de dictateurs africains, dont certains (Mobutu, Eyadema) n’ont pas reculé devant la manipulation et le meurtre
ethniques.
Gérard Prunier et Yves Ternon ont confirmé la nature criminelle du régime de Khartoum, coutumier des crimes contre l’humanité
(qualifiables pour certains d’actes de génocide). Simon Malley, qui n’avait pu se déplacer, a rappelé par écrit que l’un de ses amis avait
voyagé avec le leader soudanais Hassan el Tourabi, venu rencontrer Charles Pasqua juste avant la récupération de Carlos. Ancien
préfet et président de l’ORSTOM, Michel Levallois a souligné à quel point le travail de l’auteur relevait de la salubrité publique.
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Charles Pasqua n’a pu produire que deux témoins. L’ancien ministre des Finances Edmond Alphandéry n’a rien remarqué de spécial,
en tout cas pas un soutien financier français à l’État criminel de Khartoum.
Manque de chance, l’accusé a produit un extrait d’un mensuel gouvernemental soudanais, Sudanow (3/1998) 1 : « En pleine éclosion, la
relation [de la France] avec le Soudan fut illustrée par la “capture” d’Ilich Ramirez (Carlos) [...] le 14 août 1994. En suite de quoi, Paris
aida à empêcher que le Soudan ne soit expulsé du FMI ». Un sursis vital, s’ajoutant à bien d’autres cadeaux de fiançailles, militaires et
policiers.
Quant à l’ancien patron de la DST Philippe Parant, il a nié tout échange... mais admis que le régime soudanais avait beaucoup à
gagner en crédit international. L’affaire se résume, pour lui, à une opération secrète parfaitement réussie. Un succès technique de son
service. Dans ces cas-là, « on met le génocide entre parenthèses »... On l’a vu au Rwanda, ce genre de parenthèses, ou d’œillères
politiques, est une digue bien fragile 2.
Citons pour mémoire ce passage d’un article du très renseigné Jacques Isnard (Le Monde, 30/09/1994) : « Au Soudan, pendant la traque
organisée pour “loger” puis “exfiltrer” Carlos, la DGSE a été écartée des opérations au profit d’un réseau quasiment privé
d’intervenants directement animés par le ministre de l’Intérieur ».
Avec sa délicatesse habituelle, Charles Pasqua a réclamé 5 millions de FF de dommages et intérêts. En caricaturant à peine, on
pourrait résumer ainsi le raisonnement tenu par son avocat : François Léotard a obtenu 1 million ; une offense qui m’est faite vaut bien
5 fois plus cher.
Pour la défense, Me Antoine Comte a rappelé les nombreux rapports et documents produits par l’auteur à l’appui de ses dires. Et il
s’est étonné de cette soudaine susceptibilité de l’ex-ministre : l’accusé avait publié les mêmes propos en novembre 1994 dans
Complicité de génocide ? (La Découverte) ; ce qui, à l’époque, n’avait pu échapper aux Renseignements généraux - cette police politique
au service du ministre de l’Intérieur.
L’avocat observe que la sortie de La Françafrique, au printemps 1998, coïncide avec la création de la mission d’information
parlementaire sur le Rwanda. Le couvercle d’une cuisine nauséabonde commençait d’être soulevé. On voudrait le refermer en faisant
peser sur ceux qui posent des questions gênantes la menace de sanctions ruineuses. Car évidemment la rencontre Tourabi-Pasqua n’a
pas été filmée... Jugement le 17 mai.
1. Déniché par l’un de nos lecteurs, Jacques Monnot, président de Solidarité Sud-Soudan.
2. À l’occasion de la sortie de son film sur Eichmann, Un spécialiste, Rony Brauman rappelle que, selon l’historien Robert Paxton, « 90 % des hommes qui ont appliqué
cette politique [d’extermination des juifs] n’avaient qu’un point de vue technique. Ils refusaient de réfléchir aux conséquences humaines ou politiques de leur action »
(Libération, 31/03/1999).

Article 124
La pression maintenue par les associations de la Coalition pour la Cour pénale internationale (CPI) contribue à maintenir le rythme
de la procédure de ratification. Le Congrès de révision constitutionnelle est toujours prévu fin mai, malgré les obstacles un moment
opposés par le Sénat. L’Assemblée a voté quasi unanimement le projet de loi de révision.
Au sein de la Coalition, Survie a mené une campagne de cartes postales contre le recours de la France à l’article 124 (exonération
pour 7 ans des crimes de guerre). Alertés, les députés ont été nombreux à s’inquiéter de cette “exception française”. Les réponses
ministérielles contournées d’Élisabeth Guigou et Pierre Moscovici n’ont guère convaincu (cf. Ils ont dit).
Le débat peut encore avoir lieu lors du vote du traité. Il reste donc quelques mois avant l’option définitive - pour ou contre un feu
vert français aux crimes de guerre.

Bons points
er

* Le président de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale, Paul Quilès, a déposé le 1 avril une proposition de loi
« tendant à la création d’une délégation parlementaire pour les affaires de renseignement ». La France a, dans leur contrôle, un retard
considérable (Réseau Voltaire, 15/4).
* Nous parlons peu du Bénin : c’est que les règles du jeu de la démocratie y sont grosso modo respectées, ce qui a permis à
l’opposition de remporter les élections législatives du 30 mars. Les Togolais envient les Béninois. Le général Kérékou finit mieux que
son collègue Eyadema.
* Maurice Papon a été débouté de son attaque en diffamation contre Jean-Luc Einaudi. L’historien avait dénoncé la responsabilité de
Papon, alors Préfet de police de Paris, dans le massacre d’Algériens du 17 octobre 1961.

Fausses notes
* Il se confirme que la prochaine tournée africaine de Jacques Chirac, fin mai, devrait honorer deux “lauréats” de la légitimité et du
bien commun : Lansana Conté, en voie d’ubuïsation, et Paul Biya, qui a hissé son pays au sommet de la corruption. Jacques Chirac
voudrait faire savoir, annonce-t-on, que l’économie camerounaise est désormais « bien gérée » (La Lettre du Continent, 01/04/1999). Comme
les ressources humaines et financières de la mairie de Paris ? À en croire le juge d’instruction Desmure, le Président français risquait
d’être assez rapidement “interdit de gestion publique”, s’il n’était protégé par une sorte d’immunité régalienne.
* Les représentants de 44 pays ont débattu à Bruxelles, le 12 mars, de la prolifération des armes légères. Elle multiplie les possibilités
de guerres civiles, et leurs dégâts humains. Un minimum de réglementation est plus que souhaitable.
Le Canada et la Norvège sont en pointe dans ce combat. Tandis que « la France et certains pays de l’ex-URSS demeurent fermement
opposés à un accroissement des mesures de transparence » en la matière (Basic Reports, 29/03/1999).
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Carnet
* L’Afrique vue d’Afrique. Sous ce titre, Survie propose le 8 mai 1999, veille de son Assemblée générale, une série de débats à Sevran
(de 14h à 19h, Centre Marcel Paul, 17 rue Charles Conrad, RER B Sevran-Beaudottes). Avec cinq duos :
- Héléna Sitta, universitaire du Congo-B., et Fidelia Ibekwe (Nigeria), rédactrice en chef d’Afrique-Info ;
- Oumar Diagne, coordonnateur des associations de défense des droits de l’homme en Mauritanie, et Almamy Mamadou Wane
(Sénégal) ;
- Saïd Charif Saïd, chercheur et militant associatif comorien, et Mariam Hassan Ali, syndicaliste djiboutienne ;
- Marcel Kabanda, historien rwandais, et Bruce Clarke, artiste sud-africain, membre du RENAPAS .
- Ngarléjy Yorongar, député tchadien, et Patrice Yengo (Congo-B.), directeur de publication de la revue Rupture.
(Achevé le 25/04/1999)

ILS ONT DIT
FRANÇAFRIQUE
« En vous accordant la confiance, le peuple djiboutien s’est clairement déterminé sur le programme que vous lui avez proposé en
faveur de la démocratie, du développement ainsi que pour la préservation de la stabilité et de la sécurité de la région ». (Jacques
CHIRAC, message de félicitations au nouveau président djiboutien Guelleh. Cité par Afrique Express du 12/04/1999).
[La clarté de la détermination populaire exprimée dans les scrutins “aidés” par la coopération électorale française n’éblouit plus guère que Jacques
Chirac. Quant à la démocratie et au développement... Seule compte en fait la fin du message : « la stabilité et la sécurité de la région », “assurées”
par la base militaire française].

« Il était nécessaire [par la suspension de la coopération française avec le Niger] de marquer une position de principe. L’assassinat et la prise de
pouvoir par les armes ne sont plus des modes de gestion politique. Ce principe, on va le tenir, aussi pour confirmer la nouvelle
politique africaine de la France ». (Guy LABERTIT, délégué national à l’Afrique du Parti socialiste. Interview à Libération du 16/04/1999).
[L’assassinat, ce n’est pas bien. Mais le général Baré, une fois de plus désavoué par les urnes, venait de refuser une demande de démission présentée
par l’un des futurs putschistes. Quelle liberté « la nouvelle politique africaine » de la France laisse-t-elle aux Africains quand elle soutient des
régimes installés par les armes et qui persistent dans leur mépris des urnes ? On croyait, depuis 1789, que la volonté du peuple était le premier des
principes républicains. Apparemment, il passe après le principe conservateur qui interdit de faire le moindre mal aux dictatures en place].

CORRUPTION, ELF
« Si demain on décidait d’amnistier les agissements délictueux [des politiques] , les Français le prendraient très mal, sauf s’il s’agit d’une
amnistie générale pour un certain nombre de délits [excès de vitesse, amendes fiscales, etc.] ». (Charles PASQUA, cité par Le Canard enchaîné du
24/03/1999).

« Il faut profiter de la célébration de l’an 2 000 pour voter une grande loi d’amnistie concernant l’ensemble des affaires du XXe siècle.
Jacques Chirac devrait prendre une telle initiative, c’est de son ressort ». (Un ministre français, cité par Le Canard enchaîné, 24/3)
« [La magistrature] est une nouvelle caste qui se croit au-dessus de tout. Ces privilégiés [...] rêvent de régler leurs comptes avec les
politiques. [...] Qui sait si, un jour, un juge ne va pas s’en prendre directement au président de la République ? ». (Jacques CHIRAC,
ibidem).

« Il y a entre les deux têtes de l’exécutif une sorte de pacte de bonne conduite. Et cela pour deux raisons : toutes ces affaires nuisent à
l’image de la France ; et chacun sait qu’il peut être demain à son tour l’objet de nouvelles attaques et qu’il aura besoin de la neutralité,
sinon de la solidarité de l’autre ». (Dominique de VILLEPIN, Secrétaire général de l’Élysée, ibidem).
« Guigou ne veut pas, pour le moment, braquer les magistrats et l’opinion publique. Mais à la première ouverture, et avec plus de vice,
on verra revenir l’affaire de la prescription de l’abus de biens sociaux [qui, décalée, empêche actuellement l’étouffement des “affaires”] . Entre nous,
on en parle ouvertement, et à la Chancellerie on réfléchit à haute voix. Je suis même prêt à prendre le pari que cela ira vite si l’enquête
sur la Mnef progresse ». (Un député PS, ibidem).
[Une solidarité touchante, et un dédain unanime du contre-pouvoir judiciaire. La plus grosse affaire (n’est-ce pas, Charles Pasqua ?) est aussi la
plus menacée d’étouffement : l’affaire Elf - l’une des brèches dans la forteresse françafricaine.
Les affaires Elf et Mnef sont transpartisanes, mais l’une porte plutôt à droite, et l’autre à gauche. Elles ont un personnage commun : Me Éric
Turcon. C'est l'avocat aussi bien d’Alfred Sirven (le manitou d’Elf) que de Bruno Pelletier (le “distributeur” de la Mnef, réfugié au Togo, cf. Billets
n° 69). Ancien inspecteur des impôts, Me Turcon aurait aussi joué le rôle de “conseil” « dans d’autres détournements de fonds, commis au préjudice
du peintre Victor Vasarely par le professeur de droit Charles Debbasch » (Libération, 01/04/1999) - un familier de Billets, conseiller “constitutionnel”
grassement rémunéré du général-président Eyadema.
Il est quand même surprenant que l’Ordre des avocats ait attaqué si violemment les juges Joly et Vichnievsky à propos de la perquisition menée
chez ce Turcon - un confrère atypique. À moins que l'Ordre n’ait voulu voler au secours de l’ordre établi, touché au plexus Elf-Mnef ?
Symbole du mélange des genres et des couleurs à ce niveau : le parcours d’Éric Berardengo, second de Bruno Pelletier. Étudiant en droit à Aix (la
faculté du doyen Debbasch), il y milita à l’extrême-droite (Occident et Ordre nouveau) et y noua des contacts, civils et militaires, qui firent de lui
successivement un mercenaire en Rhodésie et au Tchad (au service d’Hissène Habré, sur mandat de la DGSE), puis un faux-facturier de la très
socialiste Mnef (Libération, 16/04/1999).
C’est par ce genre de pratiques et de personnages, au carrefour de la barbouzerie et de la corruption, que s’attachent les barbichettes des gens au
pouvoir, que se tissent ces maillages occultes qui aimeraient tant capturer les juges et la justice. Le “chasseur” Eyadema, le “frère” Bongo ou le
rosicrucien Biya sont de plain-pied dans cet univers - où règne souvent un mysticisme dévoyé.
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

L’Evénement (01/04/1999) est cependant plus optimiste sur la marge de manœuvre de Lionel Jospin - moins “tenu” que d’autres : « dans l’entourage
du Premier ministre, [...] on sait [...] que l’affaire Elf, si elle débouche sur la mise au jour de la véritable histoire du groupe pétrolier, par delà Roland
Dumas, ébranlera l’édifice gaulliste. C’est pour ces raisons que le feu vert [de l’expédition des juges en Afrique du Sud, à la recherche d’Alfred Sirven] a été
donné »].

« Alfred Sirven n’aimait pas la gauche. En faisant nommer Le Floch, il tirait les ficelles et Le Floch saurait satisfaire les exigences de
la gauche en préservant les réseaux de la droite ». (Christine DEVIERS-JONCOUR, aux juges Joly et Vichnievsky. Cité par Libération,
24/03/1999).

[Si l’on en croit cette personne bien placée, l’ancien PDG d’Elf était donc contrôlé par un marionnettiste. Elle dit la même chose de l’actuel PDG. Le
tireur de ficelles serait le PDG d’une grande entreprise mêlée à l’affaire Elf-Dumas, un empereur de la rétro-commission].

« Roland Dumas, c’est un gars Bien. [Les cadeaux de Deviers-Joncour,] c’est comme si M. Roland Dumas était un chômeur et qu’à cause
d’elle il se retrouve avec des pantalons, des chemises, des chaussures ». (Omar BONGO, inoxydable président du Gabon. Sur France-Inter, le
23/04/1999).

[Un tiercé vestimentaire qui devait être parfois dans le désordre. Bien des chômeurs auraient aimé le toucher. Ça facilite une certaine forme
d’élégance, payée avec l’argent public gabonais et français. Mais on ne peut pas dire que les affaires Bongo-Smalto ou Dumas-Deviers soient
toujours restées au top de l’élégance morale.
Une vraie satisfaction toutefois, dont nous n’avions pas encore connaissance lors du bouclage de notre précédent numéro : Roland Dumas n’est
plus le gardien de la Constitution française].

GENOCIDE ET CRIMES CONTRE L’HUMANITE
« Je n’ai aucune difficulté à établir une relation d’équivalence subjective entre les Kosovars et le peuple ogoni. [...] Les violences
perpétrées par le gouvernement serbe [...] évoquent immédiatement une image révoltante : celle de l’écrivain et activiste nigérian Ken
Saro-Wiwa et de ses huit compagnons, se balançant au bout d’une corde [...], résumé symbolique d’un projet beaucoup plus vaste de
mutilation, d’annulation, même, de la culture comme du patrimoine. [...] Il y a quatre semaines, l’armée d’occupation [nigériane] s’est de
nouveau déchaînée [dans le delta du Niger] , tirant à la mitrailleuse sur des manifestants sans armes. [...]
Le Kosovo, c’est aussi le Soudan. Dans ce pays, un régime brutal et intolérant s'efforce depuis plus de vingt ans de réduire par la
guerre une culture et une identité rebelles à son autorité. [...]
Hormis des différences marquées en termes d'organisation, de planification systématique et de buts précis, le Kosovo, c'est aussi la
Sierra Leone [...]. Entre l'esprit de méthode clinique d'un Milosevic et les démonstrations puériles de pouvoir dont se rend responsable
l'armée de maraudeurs qui a fait de la Sierra Leone un charnier, la seule différence que nous constatons réside dans l'expression du
goût pour le mal.
Le Kosovo, c’est aussi la même violence, à la fois aveugle et ciblée, qu’en Algérie. Là-bas comme ailleurs, écrivains, artistes,
cinéastes, chanteurs et journalistes sont parmi les premières victimes d'une épidémie insensée de massacres. [...] Ce que manifeste le
déchaînement des énergies destructrices par des politiciens calculateurs - qu’ils portent l’estampille laïque ou théocratique - n’est rien
d’autre que le fond obscur d’un instinct de mort privé qui aspire à lâcher ses fantômes apocalyptiques sur la vitalité créative du
monde ». (Wole SOYINKA, contribution à Libération du 20/04/1999).
« Il faut parler à présent, au Kosovo, non seulement de déportation mais de génocide en marche. S’il est vrai que le mot “génocide”
doit être préservé de son instrumentation étatique et de toute banalisation, il se justifie ici par la convergence de sept faits :
- tris, massacres et tortures, destinés à éliminer les hommes en âge de combattre et à faire fuir le reste de la population ;
- viols ethniques, selon une centaine de témoignages [...] ;
- déportation de la population [...] sachant que les pays voisins ne pourront les accueillir qu’au prix de famines et d’épidémies, ou de
tensions explosives
- poursuite acharnée de cette politique [...] ;
- destruction méthodique des marques d’inscription sociale et symbolique des Albanais [...] ;
- fermeture des frontières macédoniennes et albanaises [...] [qui] suppose des fins sinistres : bouclier humain, massacres sur le modèle
de Srebrenica, agonie certaine de 700 000 personnes sans abri, ni soins, ni nourriture ;
- déni et négation [...].
La Convention de 1948 ne se contente pas de définir le crime de génocide, elle oblige à le prévenir. [...] Doit-on exiger pour
“preuves” l’extermination accomplie, ou son ordre écrit, généralement introuvable ? [...]
Les puissances en guerre ne se sont pas plus souciées de protéger les Kosovars qu’elles n’avaient empêché les Arméniens de mourir
en masse ni bombardé les chemins de fer menant à Auschwitz ». (Catherine COQUIO, Marc NICHANIAN et Sadek SELLAM, in
Le Monde du 17/04/1999).

[Catherine Coquio est l’un des piliers de l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides (Aircrige). À ce
titre, elle sait précisément de quoi elle parle. Comme elle, nous refusons la banalisation du mot “génocide”. S'agissant du Kosovo, il peut être
sûrement employé dans son acception juridique, sinon dans son acception historique. On sait qu’ont été dépêchés des commandos paramilitaires, fiers
de leur réputation de « nettoyeurs ethniques ». On sait que ce « nettoyage » est planifié, programmé. Des sources sérieuses mentionnent déjà des
massacres répétés, une situation pire que Srebrenica, des tortures épouvantables.
Comme au Rwanda, la “communauté internationale” risque de ne se réveiller qu’une fois l’horreur accomplie, menant une action dont,
manifestement, la prévention du génocide n’est pas le but premier.
L’on nous dit que, comme la diplomatie américaine en 1994, le Quai d’Orsay insisterait pour qu’à l’ONU on n’emploie pas le mot “génocide” - afin
de ne pas avoir à prendre les mesures adéquates. Si c'est vrai, c’est un indice supplémentaire de la gravité des faits. Mais ceux qui mèneraient cette
bataille sémantique porteraient une lourde responsabilité].
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Billets d’Afrique

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« La France s’est toujours prononcée pour que le statut [de la Cour pénale internationale, CPI] contienne des dispositions évitant que les
personnels des pays qui, comme le nôtre, sont fortement engagés dans des opérations humanitaires de maintien de la paix sur des
théâtres extérieurs, ne puissent faire l’objet de plaintes abusives, motivées par des arrière-pensées politiques [...].
Si des agents français devaient commettre des crimes de guerre, ils seraient jugés devant les tribunaux français, et non devant la Cour
pénale internationale. Le fait que la France décide de se prévaloir de l’article 124 ne change rien à cela. En effet, je rappelle que la
Cour pénale internationale est complémentaire des systèmes judiciaires nationaux. Elle est compétente uniquement lorsque les
tribunaux nationaux sont incapables d’agir, en raison de l’effondrement du système judiciaire interne, ou se refusent à poursuivre les
responsables. Ces dernières hypothèses ne s’appliquent pas en pratique à la France, qui est un État de droit ». (Pierre MOSCOVICI,
ministre des Affaires européennes. Courrier à Geneviève Charlionet, membre de la Coalition pour la CPI).

[L’argumentation du ministre développe celle d’Élisabeth Guigou devant les députés. Résumons : le recours à l’article 124 « ne change rien »
puisque, la France étant un État de droit, les éventuels criminels de guerre y seraient forcément jugés. Ne pouvant démontrer que la justice française
ne peut ou ne veut agir, la CPI ne pourrait d'aucune façon traiter une plainte quelconque.
Pourquoi, alors, faire jouer une clause qui ne sert à rien ? Parce que chacun sait, à commencer par les ministres, qu'en France l'État de droit a des
points aveugles : les crimes de guerre jugés et sanctionnés depuis 1946 sont infiniment moins nombreux que ceux impunis ou amnistiés. Ni l’exécutif,
ni l’armée, ne souhaitent que la CPI en fasse la démonstration. On voit bien l’émotion que produit la Cour européenne des droits de l’homme quand,
épinglant des policiers français soupçonnés de torture, elle oblige la justice française à se bouger. « Cette affaire ramène la police française au rang
de la police turque », se plaint un syndicaliste policier (Libération, 20/03/1999). On veut éviter à nos militaires ce genre de constat désobligeant].

ETC.
« Il y a un triangle Védrine-Villepin-Chirac qui fonctionne parfaitement et qui a tendance à nous marginaliser. On a la désagréable
impression que Chirac veut se réserver la grande politique étrangère ». (Un conseiller de Lionel JOSPIN, cité par Le Canard enchaîné du
07/04/1999).

[Nous écrivions déjà que Jospin était, en matière de politique africaine, coincé dans le triangle des trois E (Élysée, État-major, Elf). Il faut y ajouter
un Q, comme Quai d’Orsay ? Lionel Jospin ne devait pourtant pas se faire d’illusion sur les “convictions” du disciple et apologiste de François
Mitterrand... ].

À FLEUR DE PRESSE
FRANÇAFRIQUE
La Lettre du Continent, L’Afrique “pauvre” enrichit la France, 01/04/1999 : « Vive le pré carré ! L’excédent commercial de la France en
Afrique a encore bondi l’année dernière : 26 milliards FF contre 14 en 1997. Et les plus pauvres, ceux à qui on vend beaucoup en
achetant peu, ont bien aidé : le Mali et le Bénin (1,1 milliard FF dans chacun de ces pays), le Burkina (1 milliard), le Sénégal (2,1
milliards)... ».
Le Canard enchaîné, Abdelaziz Bouteflika. L’homme des casernes, 14/04/1999 (Nicolas BEAU) : « Un général algérien [...] [s’est employé] à
vendre à Paris la candidature Bouteflika. Il s’agit du général Larbi Belkheir., l’homme-clé de la présidence algérienne sous Chadli. Au
mieux avec les proches de Charles Pasqua, comme avec l’entourage de Mitterrand, notamment Hubert Védrine et Jack Lang, Belkheir
peut aussi compter à Paris sur l’aide de quelques hommes d’affaires algériens.
Le plus proche, Abdelkader Koudjeti, [...] francophone séduisant, qui a conservé de nombreuses relations chez Thomson et chez
Total, n’a pas son pareil pour vanter l’amitié franco-algérienne autour d’un alcool fort dans son hôtel particulier du XVIe
arrondissement ».
[Le résultat des “élections” algériennes ne s’écrit ni en arabe, ni en français. C’est : « Business as usual »].

AFFAIRE ELF
L’Express, Cet homme en savait trop, 18/03/1999 (Gilles GAETNER et Jean-Marie PONTAUT) : « Après une jeunesse mouvementée,
Sirven [...] entre chez Mobil Oil. [...] C’est là qu’il s’initie à la franc-maçonnerie, pour rejoindre le Grand Orient de France. [...]
En 1989, [...] Le Floch [...] [est] nommé président d’Elf. [...] Sirven, dans son sillage, devient son éminence grise [...] et, surtout, le
généreux distributeur des commissions. [...] Désormais [...], il gagne 200 000 francs par mois payés en Suisse. [...]
Frappé d’une mégalomanie galopante [...], il quitte [...] la tour Elf et s’installe sur son territoire : les locaux de la fondation Elf, rue
Christophe Colomb, à Paris. [...] Il se met à voyager. Énormément. Il rencontre, notamment, le président Bongo au Gabon, le président
Lissouba au Congo, et le président de la République du Cameroun, Paul Biya... Astucieux, pour s’offrir leurs bonnes grâces, il aide financièrement - leurs proches. Édith Sassou Nguesso, épouse d’Omar Bongo, en sait quelque chose : Sirven lui alloue une rente
mensuelle de 30 000 francs. Le n° 2 du régime gabonais, Georges Rawiri, [...] reçoit, lui, 60 000 francs par mois... [...]
Un levier extraordinaire [...] lui permet de jongler avec des dizaines et des dizaines de millions d’Elf : la filiale suisse de l’entreprise,
installée à Genève - Elf Aquitaine International (EAI) - dont il est le président. [...] Pour brouiller les pistes, Sirven multiplie les
mouvements sur ses 300 comptes. Selon le juge genevois Paul Perraudin, 3 milliards de francs y auraient transité. Le magistrat aurait
désormais en sa possession une liste de 166 bénéficiaires. [...]
[Mi-1993, après le limogeage de Le Floch] , Sirven quitte le groupe Elf pour fonder, à Genève, une société de conseil, Interénergie. [...] [Il a]
accumulé pour lui-même un trésor considérable (600 millions de francs environ). [...] [En fuite depuis l’automne 1997] certains jurent l’avoir
aperçu, en octobre ou novembre 1998, dans un hôtel de Johannesbourg, où il aurait été pris en main par les services secrets israéliens
[...]. Une seule certitude : à part les juges Joly et Vichnievsky, beaucoup souhaitent ne jamais le revoir. Pour tout ce qu’il sait, Alfred
Sirven fait peur. ».
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Le Nouvel Observateur, Roland Dumas. Comment l’affaire a basculé, 25/03/1999 (Sarah DANIEL et Airy ROUTIER) : « Le bordereau
de vente [des statuettes données par Deviers-Joncour à Dumas] publié dans “Match” se révèle un faux grossier. D’où vient cette manipulation,
qui s’ajoute à beaucoup d’autres ? De services policiers parallèles, qui sont déjà intervenus, notamment lors du vol de document au
cœur même des locaux de la Brigade financière ? Des services secrets, dont on sait qu’ils protègent Alfred Sirven, le grand
organisateur des turpitudes d’Elf sous la présidence de Loïk Le Floch ? Ou bien d’Alfred Sirven lui-même, qui bénéficie de
protections invraisemblables au cœur même de l’appareil d’État ? [...]
Les demandes pressantes de démission du président du Conseil constitutionnel [...] ne sont pas passées inaperçues. En particulier,
celle de Charles Pasqua, cité à plusieurs reprises dans le dossier, qui voyageait sur des avions affrétés par Elf sous le pseudonyme de
Fernandel et qui rencontrait en secret Roland Dumas dans le fameux appartement de la rue de Lille.
Élément troublant : Christine Deviers-Joncour et Véronique Robert [la journaliste qui apporta à Match le dossier des statuettes] ont le même
garde du corps, un certain Didier Sicot. [...] C’était le garde du corps de Loïk Le Floch lorsque celui-ci était président d’Elf.
Il lui avait été fourni par les services spécialisés de la compagnie avec l’accord d’Alfred Sirven. Il accompagnait partout Le Floch et
sa femme du moment, Fatima Belaïd, présidente de la fondation Elf. Rien ne lui échappait... Au moment de la séparation de Le Floch
et de Fatima Belaïd, en août 1991, Didier Sicot avait même fait irruption dans le bureau présidentiel en menaçant publiquement
l’homme qu’il était censé protéger. [...] Le Floch, plus tard, se dira convaincu qu’il avait été mis là par plus puissant que lui - on a parlé
des services secrets d’Elf noyautés par certains réseaux corses puissants en Afrique - pour l’espionner... [...]
Christine Deviers-Joncour [CDJ] , [...] étant entrée en 1990 à la tour Elf dans le bureau d’Alfred Sirven, [...] avait surpris ce dernier [...]
donnant des ordres au téléphone comme un véritable chef de guerre : “Il faut garder des réserves, surprendre à tel endroit, attaquer à
tel autre... ”. “Je me suis aussitôt précipité au Quai d’Orsay [raconte CDJ] et j’ai mis Roland en garde : ‘Fred est en train de monter un
coup d’État au Congo’. Mais Roland a pris cela à la rigolade : ‘Ne t’en occupe pas’, m’a-t-il dit. J’ai alors compris qu’il était
parfaitement au courant, et que Sirven agissait avec son plein accord, si ce n’est à son initiative”. [...]
Roland Dumas nous l’a confirmé en tout point : “C’est vrai que Christine est venue me raconter cela et que je lui ai dit de ne pas
s’en occuper. C’était Omar Bongo qui voulait écarter Pascal Lissouba [en fait, André Milongo, Lissouba n’étant pas encore élu] pour remettre
son gendre Sassou-Nguesso en selle. Vous vous souvenez ? Les armes transitaient par le Gabon” ».
[Scènes de la vie quotidienne en Françafrique. Avec, ci-après, une suite matrimoniale].

Libération, Le Floch-Prigent, un divorce généreux payé par Elf, 23/04/1999 (Karl LASKE) : « La justice suisse vient de découvrir qu’elle
[Fatima Belaïd] avait reçu [...] une somme de 18 millions de francs en 1996. [...] L’essentiel lui est versé avant sa première déposition
devant la juge Éva Joly, en mars 1996. Fatima est donc payée au moment où elle va s’exprimer. [...]
[En sus,] outre la pension de 30 000 F versée durant quatre ans, Fatima obtient [...] un appartement à Londres d’une valeur de 5
millions [...] . Fatima Belaïd a notamment affirmé aux juges [le 13/04/1999] que l’immeuble de la rue de la Faisanderie, acheté pour 45
millions sur les fonds d’Elf, était destiné à son ex-mari, et non à une personnalité africaine comme on le croyait jusqu’à présent ».
Agir ici et Survie publient chez l’Harmattan
de larges extraits du Dossier noir n° 12, sous le titre

Trafics, barbouzes et compagnies
Aventures militaires françaises en Afrique
- Le “cas” Barril
- Services secrets
- “Privés” et mercenaires
- Trafics d’armes via la France
- Une présence militaire imposée
- Indésirable Cour pénale internationale
124 p. Disponible à Survie (60 F, port inclus).

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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda.
Rapport d’Human Rights Watch et de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH), Karthala, 1999, 918 p.
Une étude historique dans tous les sens du terme. L’énorme travail mené sous la houlette d’Alison Des Forges établit définitivement le caractère
planifié du génocide rwandais - écartant le rideau de fumée de la « colère populaire ». Il montre au contraire le lien étroit entre le foyer génocidaire
(en cercles concentriques autour du colonel Bagosora), son idéologie exterminatrice et l’intense travail de propagande qui a multiplié de tels artifices grâce, entre autres, à la trop fameuse Radio des Mille Collines. Les partisans du génocide, assez peu nombreux au départ, ont gagné à eux une fraction
notable des Hutus rwandais - par la persuasion, l’intérêt, la ruse et la force. L’un des nombreux atouts du livre est d’articuler cette perspective globale
avec deux vastes enquêtes locales, dans les préfectures de Gikongoro et Butare.
La description du génocide au quotidien a ceci de fascinant qu’elle distille l’accoutumance. L’on voit ainsi comment la plus grande partie de l’élite
hutue - militaire, administrative, religieuse, intellectuelle - est amenée, bon gré, mal gré, à participer à la machine génocidaire, ou à la cautionner.
Terrifiant. Tellement “ordinaire”, “respectable”, que la “communauté internationale”, dans pratiquement toutes ses composantes, a été elle aussi prise
au piège de la “tolérance”, comme hypnotisée.
Ce rôle permissif ou facilitateur de l’étranger est longuement analysé. Mais un pays a fait bien pire, la France, en ce qu’il a soutenu le pouvoir
génocidaire pendant et après le génocide. Elle avait « choisi le camp du génocide » - comme nous l’écrivons depuis 1994 - et elle ne s’est pas départie
de ce choix. Ce camp, c’est le pouvoir civil, le Gouvernement intérimaire rwandais (GIR), totalement impliqué. Mais ce sont surtout les militaires (la
Garde présidentielle, les Forces armées rwandaises, la gendarmerie), dont l’étude confirme qu’ils constituèrent le noyau dur et le bras armé du
génocide - bien plus que leurs acolytes miliciens. Or l’armée française, ses services secrets (notamment la Direction du renseignement militaire,
DRM) et ses vrais-faux mercenaires (genre Barril), vivaient depuis quatre ans en osmose avec ces soldats-là.
De tout cela, et de quelques autres sujets traités par cette étude monumentale, il fallait que nous donnions un avant-goût à nos lecteurs. Extraits.

L’Organisation
« Le mouvement connu sous le nom de “Hutu power” [...], une coalition qui devait permettre le génocide, se construisit sur le cadavre de Ndadaye »,
le président burundais assassiné par des militaires tutsis le 21 octobre 1993. Froduald Karamira [leader de la fraction “Power” du MDR] en fut le chantre,
au meeting fondateur du 23 octobre à Kigali (p. 164).
« Le bras armé du Hutu power devait être l’“armée populaire de jeunes gens robustes” qui avait été ébauchée par l’AMASASU [un cercle clandestin
d’officiers] et par Bagosora [éminence de l’AMASASU] en janvier 1993. [...] Une semaine seulement après la manifestation du Hutu power, une
commission des FAR [Forces armées rwandaises] se réunissait pour planifier son organisation. [...] “L’ossature” du plan d’autodéfense populaire serait
constituée par “les militaires qui logent à l’extérieur des camps” [...], assistés [...] par d’anciens soldats. [...] Le système n’était peut-être pas tout à fait
opérationnel le 7 avril, mais ce qui existait déjà répondait de manière très efficace à l’objectif recherché » (p. 166-167).
Le colonel Théoneste Bagosora s’installe aux commandes dès l’assassinat d’Habyarimana, grâce à son réseau de militaires, d’anciens militaires, et de
politiciens extrémistes (p. 219). Mais jusqu’au 12 avril il rencontre des oppositions assez vives au sein de l’armée. Il pouvait compter sur 2 000 soldats
d’élite (p. 228). « Les tueurs qui répondirent aux premiers appels au massacre ne furent probablement pas plus de 6 000 ou 7 000 dans tout le pays »
(p. 235).
« Ceux qui déclenchèrent le génocide et le massacre des adversaires du Hutu Power étaient peu nombreux. Parmi les initiateurs figuraient
apparemment des officiers de l’armée, tels Bagosora [...], le major Protais Mpiranya, [...] François-Xavier Nzuwonemeye [...], le major Aloys
Ntabakuze [...], le lieutenant-colonel Léonard Nkundiye [...], le capitaine Gaspard Hategekimana [...], le colonel Anatole Nsengiyumva, [...] le colonel
Tharcisse Renzaho [...]. Robert Kabuga et George Rutaganda, [...] ainsi que Mathieu Ngirumpatse et Jean-Bosco Barayagziwa, [...] ordonnèrent
probablement aux miliciens de sortir. Ngirumpatse et d’autres hommes politiques, parmi lesquels Froduald Karamira, Joseph Nzirorera, Édouard
Karemera, Justin Mugenzi et Donat Murego, avaient participé à la formation du gouvernement intérimaire à la demande de Bagosora, ils étaient donc
responsables de la composition du groupe qui mit l’État au service du génocide [...].
D’autres membres de l’akazu semblent avoir joué un rôle important, [...] Madame Habyarimana, [...] Michel Bagaragaza, [...] le colonel Rwagafilita »
(p. 233-234).
« Les militaires jouèrent un rôle décisif en déclenchant le massacre et en l’orchestrant. [...] La participation systématique et à grande échelle des
militaires pendant toute la durée du génocide, démontre que leur rôle fut dicté ou approuvé par les plus hautes autorités à l’échelon national » (p. 262263).
« Les responsables politiques à tous les niveaux encouragèrent le génocide, se lançant dans la campagne de tueries pour accroître leur influence, ou
évincer des rivaux » (p. 266-267).
Témoignage devant le Tribunal d’Arusha du général Roméo Dallaire, chef de la MINUAR (les forces de l’ONU sur place) : « Les milices et ceux qui
les contrôlaient semblaient suivre les instructions données par le colonel Bagosora » (p. 269). Déclaration de Froduald Karamira sur Radio-Rwanda le
12/04/1994 : les milices « suivaient l’armée ». « Les chefs des milices déplaçaient leurs hommes d’une région à l’autre. Ces transferts temporaires de
miliciens démontrent à quel point le génocide était centralisé » (p. 270).
« Il fallait mobiliser des centaines de milliers de gens [...] [pour] tuer, [...] s’occuper de la tenue des barrières et de la traque des survivants. [...]
Comme l’avait déclaré Karamira dans un discours radiodiffusé le 12 avril, cette “guerre” devait devenir la responsabilité de tous. Le gouvernement
intérimaire ordonna à l’administration d’effectuer cette mobilisation. [...] Si les préfets transmettaient les ordres et supervisaient les résultats, les
bourgmestres et leurs subordonnés furent ceux qui mobilisèrent véritablement la population. [...] [Ils] amenaient les gens sur les lieux des massacres,
où des militaires, ou encore d’anciens soldats, prenaient généralement la direction de la suite des opérations. [...] Les bourgmestres eurent la
responsabilité d’assurer la poursuite du génocide sur une période de plusieurs semaines » (p. 272).
Les organisateurs du génocide « avaient l’intention de bâtir une responsabilité collective pour le génocide. Les gens étaient encouragés à se livrer
ensemble aux tueries. “Aucune personne seule n’a tué une autre personne”, déclara un des participants » (p. 892).
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Billets d’Afrique

N° 70 – Mai 1999

Des “encadreurs de la jeunesse”, recrutés par les communes à partir de l’automne 1993, semblent avoir joué un rôle important dans cette mobilisation
(p. 155).
De janvier 1993 à février 1994, 581 tonnes de machettes (d’environ 1 kg) ont été importées au Rwanda. À peu près le double des années précédentes.
Parmi les commanditaires : Félicien Kabuga, homme d’affaires de Byumba, ami d’Habyarimana. Autres acheteurs : Eugène Mbarushimana, gendre de
Kabuga et secrétaire général des Interahamwe ; François Burasa, frère aîné de Barayagziwa, chef de la CDR (p. 152-153).
« Bon nombre de clergés locaux, catholiques comme protestants, donnèrent leur accord tacite au génocide en participant aux comités de sécurité » mis
en place par Bagosora pour administrer le génocide à l’échelon local (p. 291).
« Les autorités militaires, administratives et politiques se lancèrent dans une entreprise de supercherie avec trois objectifs en tête : tromper les
étrangers [...], leurrer les Tutsi pour les tuer plus facilement et manipuler les Hutu. [...] L’entreprise de mystification était parfaitement cohérente. [...]
Les organisateurs utilisèrent le génocide pour faire la guerre et se servirent de la guerre pour dissimuler le génocide » (p. 297).
Thème : l’assassinat d’Habyarimana aurait suscité une interminable « colère spontanée » et poussé la population à s’organiser partout en
« autodéfense » contre les Inyenzi (les « cafards », surnom donné au FPR) et leurs complices. Avec l’éternel refrain : tuer avant d’être tué.
Cette propagande fait un usage intensif des « accusations en miroir » (on accuse l’autre de ce qu’on fait soi-même).
« Les meneurs de la campagne de tueries [...] tuèrent ou limogèrent des militaires et des fonctionnaires dissidents et en menacèrent d’autres pour les
contraindre à obéir » (p. 309).
« Le siège du bureau d’“autodéfense civile” était dans le bureau de Bagosora au ministère de la Défense » (p. 328-329).
« Les massacres les plus horribles étaient terminés à la fin avril » (p.331).

L’ONU
Les Accords d’Arusha prévoyaient l’arrivée d’une force de maintien de la paix des Nations unies dans les trente-sept jours suivant leur signature, le 4
août 1993. Il fallut huit mois pour voter le budget de la MINUAR... le 4 avril 1994.
Les Accords prévoyaient que les Casques bleus devraient « participer à la recherche des caches d’armes et à la neutralisation des groupes armés ».
Les diplomates de New York supprimèrent totalement ces dispositions (p. 157-159).
Les règles d’engagement acceptées par le siège de l’ONU prévoyaient explicitement que « la MINUAR prendra l’action nécessaire pour empêcher
tout crime contre l’humanité »... (p. 160).
Quelques heures après l’attentat contre l’avion d’Habyarimana, le général Dallaire, chef de la MINUAR, alerta l’ONU à New York. Ses supérieurs au
Département des opérations de maintien de la paix (DOMP) répondirent « que personne à New York ne s’intéressait à ça » (p. 701).
Les Américains et les Anglais s’opposent à l’élargissement du mandat de la MINUAR (p. 708). Les Américains interprètent le problème rwandais à
travers le prisme de la Somalie. Le Black Caucus (le lobby des parlementaires noirs) ne manifeste pas d’intérêt (p. 729-730).
Kofi Annan, chef du DOMP, s’oppose au renforcement de la MINUAR. Il propose même qu’elle quitte le Rwanda avec les forces d’évacuation
française et belge (p. 709-710).
En combinant la MINUAR, ces forces d’évacuation, et les forces occidentales prépositionnées dans la région, on disposait de plus de 3 000 soldats
compétents. Selon le général français Quesnot, il aurait suffi de 2 000 « hommes décidés » pour arrêter les massacres (900 selon le FPR).
« Ordres de New York [au général Dallaire] : pas de locaux ». (pas d’évacuation des employés locaux de l’ONU) (p. 715).
Pendant le trimestre du génocide, au Conseil de sécurité de l’ONU, le représentant du Gouvernement intérimaire rwandais « travaillait étroitement
avec la France, puis avec Djibouti et Oman » (p. 731).
Le Secrétaire général Boutros-Ghali « bénéficiait [...] habituellement d’un soutien appuyé de la France ». Son représentant à Kigali, le Camerounais
Roger Booh-Booh, envoie des informations lénifiantes, s’attardant peu sur les massacres et gommant leur dimension organisée - contrairement à
Dallaire.
« Le personnel du secrétariat [...] privilégiait l’interprétation de Booh-Booh ». Au Conseil de sécurité, « le vocabulaire utilisé par le Secrétaire
général semble [...] refléter le point de vue du gouvernement intérimaire [rwandais] , renforcé sans nul doute par la France » (p. 731-734).
Ce vocabulaire reprend la « description délibérément inexacte des tueries qui était diffusée par certains représentants de la France et par le
gouvernement intérimaire lui-même » : « des militaires incontrôlés » et « des groupes de civils armés », cédant à « des inimitiés ethniques
profondément ancrées » (p. 744).
Le Nigeria est l’un des rares membres du Conseil à réagir - sans succès. Mais il y a un blocage général sur le mot « génocide ». Même du Nigeria (à
cause des Ogonis ?).
« La France ne cessa pas d’apporter [son soutien] au gouvernement intérimaire. Certains responsables politiques français, menés par
Mitterrand, étaient déterminés à empêcher une victoire du FPR, même si cela devait signifier de continuer de collaborer avec des tueurs en
train de commettre un génocide » (p. 742). [C’est nous qui soulignons]
La Chine, Djibouti et la Grande Bretagne, membres du Conseil de sécurité, y ont également des attitudes lamentables (p. 745).
Le 16 mai, le ministre des Affaires étrangères rwandais Bicamumpaka est autorisé à s’exprimer devant le Conseil de sécurité. Il « tenta de justifier le
génocide » (p. 750).
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La France
Le soutien français à Habyarimana. Il provient d’un « raisonnement qui exhale les passions coloniales du siècle dernier » (p. 142).
En février 1993, les Français livrèrent aux FAR jusqu’à 20 tonnes d’armes par jour (p. 145).
« Le 21 février 1993, Le Monde, journal réputé sérieux, publia le récit d’un massacre de plusieurs centaines de civils par le FPR, qui n’avait en réalité
jamais eu lieu » (p. 146).
« Le général Christian Quesnot, chef de l’état-major particulier du Président, et le général Jean-Pierre Huchon [...] partagèrent et orientèrent aussi
l’analyse de Mitterrand sur la situation rwandaise ». « Après la reprise des affrontements [simultanément, donc, avec la commission du génocide] , certains
militaires français haut gradés défendirent avec encore plus de fermeté l’idée que les combattants du FPR étaient les “Khmers noirs” ». L’un d’eux a
déclaré à un chercheur : « Arusha, c’est Munich », grosso modo le langage du colonel Bagosora. « Les militaires [français] utilisaient des expressions
comme “Tutsiland” et ”pays Hutu” dans leur correspondance privée et même dans leurs ordres officiels » (p. 762-763).
Dès le 7 avril matin, « quatre soldats français montaient la garde devant le domicile de Habyarimana ». Pourquoi ? Les troupes et conseillers français
étaient censés avoir quitté le pays après les accords d’Arusha, en décembre 1993...
« Il n’y a eu aucun récit sur le rôle joué par ces conseillers français [de l’état-major de l’armée, de la gendarmerie, etc., soit au moins 40 militaires] dans les
premiers jours de la crise, alors que les officiers qu’ils avaient entraînés, ordonnaient à leurs soldats de massacrer les civils » (p. 764).
« La France accorda au gouvernement intérimaire un soutien politique discret mais vital » (p. 765). [C’est nous qui soulignons]
« Lorsque quatre ans après les événements, un haut responsable français connaissant bien le dossier rwandais, était interrogé pour préciser si les
pressions venant de Paris avaient apporté des changements significatifs dans la politique du gouvernement génocidaire, il rétorqua : “Quelles
pressions ? Il n’y avait pas de pressions” » (p. 768).
« Pendant le génocide, le lieutenant-colonel Cyprien Kayumba passa vingt-sept jours à Paris, pour tenter d’accélérer les fournitures d’armes et de
munitions à l’armée rwandaise. [...] Il rencontrait fréquemment [...] le général Jean-Pierre Huchon » (p. 770).
Pendant le génocide, Paul Barril est « engagé par le ministère rwandais de la Défense pour diriger un programme de formation de 30 à 60 hommes [...]
au tir et aux techniques d’infiltration, une unité d’élite. [...] L’opération avait reçu le nom de code d’“opération insecticide”, signifiant que l’opération
se destinait à exterminer les inyenzi ou les “cafards” ». Barril reçut à cet effet 1 200 000 dollars (p. 774-775).
De nombreux témoignages mentionnent la présence de soldats blancs francophones durant le génocide. Un officier français a répondu à Patrick de
Saint-Exupéry qu’il s’agissait probablement de mercenaires (p. 775-776).
« L’opération Turquoise avait en fait un objectif parallèle à celui de sauver des vies : empêcher une victoire du FPR » (p. 777).
« Aux Nations unies, les diplomates français qui essayaient d’obtenir un soutien pour l’opération Turquoise, montrèrent pour commencer une carte
qui proposait une zone sous contrôle de la France, devant englober tout le territoire situé à l’ouest d’une ligne qui partait de Ruhengeri au nord, puis
qui descendait en direction du sud-est, vers Kigali, et finissait sa course, dans une direction sud-ouest, à Butare. Cette zone aurait compris Gisenyi, là
où le gouvernement intérimaire s’était réfugié, [...] d’où Habyarimana était originaire, comme beaucoup d’officiers de haut rang [...], où les forces du
gouvernement avaient concentré le gros des troupes et du ravitaillement [...], le site idéal pour lancer une contre-offensive » (p. 779).
Un détachement français de 200 soldats d’élite est entré à Gisenyi dès le début de Turquoise [24 juin] , prêt à « protéger la ville qui abritait le
gouvernement génocidaire ». Cet épisode paraît si gênant qu’il ne figure pas dans le rapport de la mission parlementaire d’information (p.784). Que
cache-t-il ?
Mi-juillet 1994, les principaux responsables du gouvernement intérimaire « étaient à Cyangugu [en zone Turquoise] et [...] reconstituaient leur
gouvernement ». L’ambassadeur de France Yannick Gérard proposa à Paris qu’ils soient arrêtés. Bruno Delaye, le « Monsieur Afrique » de
Mitterrand, s’y opposa. En suite de quoi, le 17 juillet, l’état-major tactique de l’armée française a « provoqué et organisé » l’évacuation de ce
gouvernement vers le Zaïre (p. 795-796).
Le journaliste Sam Kiley (A French Hand in Genocide, The Times, 09/04/1998) a accusé les soldats français d’avoir évacué le colonel Bagosora par avion,
le 2 juillet. Il tient cette information d’un officier français de haut rang, qui connaissait bien Bagosora. « Les soldats français ravitaillèrent même en
carburant, avant leur départ pour le Zaïre, les camions de l’armée rwandaise chargés du butin pillé dans des maisons et des magasins. Au Zaïre, des
soldats français promenaient leurs collègues rwandais dans des véhicules officiels » (p. 798).
« Les Français pouvaient sauver des vies et le firent quand cela servait leurs intérêts » (p. 799).
Le rapport de la mission parlementaire française d’information sur le Rwanda est « bien loin d’établir la responsabilité des divers décideurs
politiques et militaires » (p. 890). [C’est nous qui soulignons]

Le FPR
Les 39 pages sur les exactions du FPR (p. 805, 808 et 817-853) ont été présentées comme « la » révélation du livre (Libération, 31/03/1999 1). Refusant
l’impunité, les auteurs ont pris, avec raison, le parti de ne pas les cacher. Ils commencent ainsi le chapitre traitant de la question : « Le Front
patriotique rwandais mit fin au génocide de 1994 en infligeant une défaite aux autorités civiles et militaires responsables des tueries. [...] Dans la
poursuite d’une victoire militaire et de l’arrêt du génocide, le FPR tua des milliers de gens, aussi bien des non combattants que des troupes
gouvernementales et des miliciens. En cherchant à établir leur contrôle sur la population locale, ils tuèrent aussi des civils par de nombreuses
exécutions sommaires et des massacres. Il semble qu’ils aient tué des dizaines de milliers de gens durant les quatre mois de combat, entre avril et
juillet. Les tueries diminuèrent en août et se réduisirent nettement après la mi-septembre ». (p. 805)
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Ils constatent plus loin : « Les pressions exercées par Annan, ainsi que par les États-Unis, et peut-être par d’autres en coulisse, [...] renforcèrent au
sein du gouvernement la position des modérés qui voulaient mettre fin aux attaques visant les civils » (p. 850).
Commentaire d’un dirigeant américain, en septembre 1994 : « Trois choix s’offraient à nous : soutenir le gouvernement génocidaire, ce qui était
impossible ; soutenir le FPR, ce qui était possible ; ne soutenir aucun des deux ce qui était inacceptable, car les génocidaires auraient alors pu revenir
et gagner ». (p. 849).
Bien qu’il soit très difficile d’établir le nombre approximatif de personnes tuées par le FPR, l’ouvrage avance, sur la base « d’indications partielles et
non confirmées, [...] un nombre de victimes compris au minimum entre 25 000 et 30 000 [...]. Il est impossible de dire combien de ces victimes avaient
participé activement au génocide, ou combien étaient engagées dans des opérations militaires contre le FPR, au moment où elles furent tuées » (p.
852).
Il est en tout cas certain qu’en plusieurs endroits il s’agissait de civils non combattants, y compris des enfants (comme à Mukingi ou Gatenzi). Il y eut
aussi beaucoup d’exécutions sommaires et arbitraires.
Selon un témoin, ancien soldat du FPR, considéré comme crédible et convaincant, des milliers de prisonniers civils, attachés, ont été tués à coups de
marteau ou d’instruments contondants, puis leurs corps brûlés, au quartier général du service des renseignements militaires à Masaka, ou au camp de
l’armée de Gabiro, dans le parc national d’Akagera (p. 837-838).
« Certains types d’exactions étaient perpétrées avec une telle fréquence et d’une manière tellement similaire, qu'elles devaient être dirigées par des
officiers qui les commandaient en haut lieu. Il est probable que ces types d’abus étaient connus et tolérés par les plus hautes autorités du FPR » (p.
808).
Quelques officiers ont été condamnés, trop rares, et plus souvent des soldats (p. 850-851). Patron en 1994 des renseignements militaires, et donc du
QG de Masaka, le colonel Kayumba a été nommé chef d’état-major en 1998 (p. 853).
La trop faible réprobation de la communauté internationale a pu laisser croire que « les tueries de civils, si elles étaient perpétrées à la suite d’un
génocide, étaient compréhensibles et pouvaient être tolérées. De cette façon, la porte était ouverte aux massacres futurs » (p. 853).
[Cette réprobation nécessaire est d’autant plus forte et efficace qu’elle est portée par des milieux non complaisants avec l’idéologie génocidaire du
Hutu power, et ses corollaires négationnistes (l’indulgence pour la « colère populaire »). C’est manifestement le cas avec cet ouvrage. À en juger par
les auditions de la mission d’information parlementaire française, par les clichés d’une partie de la presse et par la tranquillité laissée aux suspects
de génocide réfugiés dans l’Hexagone, ce n’est pas encore vraiment le cas en France. Ni au Vatican, en Flandre, et quelques autres contrées
influentes au Rwanda.
Il est clair, avec ce livre, qu’on y a encouragé une mécanique génocidaire ou réconforté ses mécaniciens. Regarder en face de telles complicités et y
devenir intolérant permet d’être crédible quand on exige de Kigali l’intolérance aux crimes commis par certains de ses officiers. Les auteurs de cet
ouvrage le sont dans leur dénonciation. Et nous partageons leur avis sur le grave danger qu’il y a à laisser ces officiers-là, impunis, suivre ou mener
d’autres guerres dans l’Afrique des Grands Lacs. L’incontestable travail de reconstruction civile entrepris depuis cinq ans au Rwanda risque fort
d’en être moralement ruiné].
1. Un article brandi au Tribunal d’Arusha, par un “expert” burundais, à l’appui de la thèse du “double génocide” (Ubutabera , 12/04/1999).

LIRE
Charles ONANA, Bokassa. Ascension et chute d’un empereur. 1921-1996, Éditions Duboirris, 1998, 271 p.
Ce livre d’enquête apporte beaucoup de précisions et de documents. Il voudrait aussi dédiaboliser la personnalité de Bokassa. La partie la plus
touchante est celle qui raconte le drame de son enfance, dans un contexte de travail forcé et de brutalité coloniale, parfois oublié (malgré André Gide,
Albert Londres, ou Mongo Béti).
Quand les hommes n’étaient pas astreints à récolter, loin de leur village, une quantité excessive de caoutchouc, ils étaient réquisitionnés pour la
construction des voies ferrées - une hécatombe. Les récalcitrants étaient battus (parfois à mort), mutilés ou emprisonnés. Chef coutumier, le père de
Bokassa avait fait libérer certains d’entre eux. Pour ce crime impardonnable, il fut exécuté, sous les yeux de sa femme et de leur fils de 6 ans, Jean. La
veuve mourut de chagrin une semaine plus tard. La tante de Jean, Sirilié, périt peu après sous les coups de fouet des sbires de la Compagnie forestière
Sanga-Oubangui (CFSO), qui avait le monopole du caoutchouc dans la région : c’était la mère de Barthélémy Boganda, le futur grand leader
centrafricain.
Par la suite, engagé dans les troupes africaines de la “France libre”, Jean l’orphelin allait gravir tous les échelons de l’armée française sous la figure
paternelle de De Gaulle. Une bonne part des bizarreries du comportement de Bokassa s’explique sans doute par cette double filiation paradoxale,
difficilement gérable. L’auteur signale une étrange coïncidence” : la CFSO, qui obtint l’exécution du père de Bokassa et assassina sa tante, était la
filiale d’une société coloniale, la SFFC, dirigée à l’époque par Edmond Giscard d’Estaing - le père du futur Président, Valéry.
Celui-ci allait s’acoquiner avec Jean Bokassa en d’innombrables parties de chasse, ou autres. Il en recevra des diamants, se laissera appeler son
“parent”, avant de le renverser en 1979 par l’expédition Barracuda - qui permit aussi à la DGSE de récupérer un stock d’archives compromettantes.
Car, avec la complicité de Bokassa, le Centrafrique était devenu le paradis des trafics de diamants et d’ivoire. Au bénéfice de quantité de personnalités
politiques, de militaires et de fonctionnaires français.
On a exagéré la cruauté de Bokassa, pour mieux le “débarquer”. Mais il était quand même cruel. Et corrompu. Il considérait le Centrafrique comme
son domaine-caserne, et le pillait à la façon d’un Mobutu (toutes proportions gardées). En nous éclairant sur la psychologie complexe du personnage,
l’auteur parvient à l’humaniser. Mais on ne le suit pas quand il est proche de l’excuser : même si Bokassa n’était pas un monstre, ce fut un exécrable
gouvernant. Certes, il n’a pas été le seul, en Afrique et ailleurs, à atteindre son degré d’incompétence le plus élevé. C’est une maigre consolation pour
les victimes centrafricaines de son mal-être.
Quant aux complicités françaises d’une escroquerie achevée en fiasco, l’auteur ne fait que lever le coin du voile. Et pour cause : l’occultation fut
soigneusement maintenue, y compris par François Mitterrand.
Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), Le pouvoir à tout prix, Rapport annuel 1998, 42 p.
Un document courageux et instructif, qui ne ménage aucun des deux camps en guerre dans l’ex-Zaïre. L’un des passages les plus inquiétants concerne
« le viol des femmes et des jeunes filles comme stratégie de guerre et de domination », souvent au domicile de la victime, en présence d’enfants ou
d’autres personnes. Si vraiment cette stratégie est pratiquée systématiquement par les rebelles dans le Kivu, elle donne une piètre idée de ceux qui la
commandent. De la graine de Mladic.
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N° 70 – Mai 1999

International Crisis Group (ICG), Cinq ans après le génocide au Rwanda. La justice en question, 07/04/1999, 40 p.
Cet examen du travail de la justice au Rwanda et à Arusha conduit finalement à un avis beaucoup moins pessimiste qu’on ne pourrait l’attendre. Avec
le temps, et compte tenu du niveau de départ, on s’aperçoit que beaucoup a été fait, bien des leçons assimilées. Les défis seront peut-être relevés :
transformer en justice internationale crédible le tribunal babélien d’Arusha, et faire un sort point trop injuste à une partie des centaines de milliers de
personnes qui ont commis le génocide rwandais. De quoi donner à réfléchir aux criminels contre l’humanité de tous bords. L’impunité ne va plus de
soi, la justice ne s’arrêtera pas là.
SURVIE, 57 AVENUE DU MAINE, 75014-PARIS - TEL.: (0)1 43 27 03 25 ; FAX: (0)1 43 20 55 58 - IMPRIME PAR NOS SOINS - COMMISSION PARITAIRE N° 76019 DEPOT
LEGAL : MAI 1999 - ISSN 1155-1666 - DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : FRANÇOIS-XAVIER VERSCHAVE - ABONNEMENT : 95 F (ÉTRANGER : 120 F)

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