Fiche du document numéro 19555

Num
19555
Date
Septembre 1996
Amj
Auteur
Fichier
Taille
5135118
Pages
5
Titre
Guerres secrètes à l'Élysée (1981-1995) [Extrait pp. 174-181]
Nom cité
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Source
Type
Livre (extrait)
Langue
FR
Citation
CAPITAINE PAUL BARRIL
GUERRES SECRETES A L'ELYSEE

Un conseiller de François Mitterrand qui se suicide
à l’Elysée sans que personne ait rien entendu.

Un ministre de la Défense qui, au téléphone,
menace de mort un officier de gendarmerie.

Des centaines d’écoutes téléphoniques illégales,
lancées parce qu’un écrivain menace les secrets du
chef de l'Etat.

D'illustres journalistes manipulés comme à plaisir
ou se prêtant aux manœuvres du pouvoir.

Décès suspects, espionnage de milliers de citoyens,
corruption, tel est le bilan de la «police politique» qui
s'était clandestinement mise en place à l’Élysée durant
les deux septennats de François Mitterrand. Ce n’est
pas l'effet d'une bombe que cet ouvrage va produire,
mais celui d’une véritable explosion en chaîne.

Paul Barril, l'ancien responsable du GIGN, ouvre
ses dossiers les plus confidentiels, produit des photos et
des documents inédits. Les accusations qu'il porte sont
d'une gravité extrême et justifient qu'il en appelle,
comme hier pour le SAC gaulliste, à la constitution
d'une commission d'enquête parlementaire sur les
agissements de la «cellule anti-terroriste» de l'Élysée
entre 1981 et 1995.

| | Photo : D.R.
ISBN 2-226-08726-5

* CAPITAINE PAUL

BARRIL

GUERRES SECRÊTES
À L'ÉLYSÉE

QUATORZE ANS DE COUPS TORDUS
LA "POLICE POLITIQUE" DE MITTERRAND
LE PSEUDO-JOURNALISME D'INVESTIGATION
ÉCOUTES ILLÉGALES ET SUICIDES EN SÉRIE
TRAHISONS ET MENSONGES D'ÉTAT
ÉMINENCES GRISES ET CABINET NOIR

ALBIN MICHEL





Guerres secrètes à l'Elysée

pour l’en empêcher je lui botte l’arrière-train sous l’œil ébahi
d’un garde en civil qui s’empressa de rapporter l'incident à ses
supérieurs, lesquels en informèrent le président, qui me traita,
d’après François de Grossouvre, de « voyou » !

François de Grossouvre, non content d’enquêter sur la corrup-
tion des «maîtres du sérail», recevait quotidiennement de
nombreux journalistes. Chacun d’eux repartait convaincu qu’il
était «le seul», et donc qu’il serait bientôt introduit au plus
profond des secrets de la République. Ces impressions peuvent
être dangereuses. Une rumeur pesante circula alors, selon
laquelle François de Grossouvre écrivait ses Mémoires et que le
manuscrit était prêt. En réalité, ses Mémoires ne portaient que
sur une période précise de sa vie : sa jeunesse et la Résistance.
Toutefois, ce livre de François de Grossouvre inquiétait beaucoup
le président et ses proches. Peu de temps avant sa mort, Gros-
souvre m'avait dit quelques mots de ses Mémoires, à sa façon
toujours codée et très gestuelle. Il m’avait appelé, et j'étais allé le
voir immédiatement. Debout devant moi, il me dit: « Regarde,
mon p'tit Paul, la forme que j’ai, à 76 ans! » C'était vrai. Cravate
dénouée, chemise enlevée, en maillot de corps, il s’allongea sur
le dos pour réaliser une série de cinquante abdominaux, en une
seule fois. Suivis par trente «pompes», parfaites. J’ai fait de
même (comment faire autrement?) sur le parquet, au même
rythme que le sien... Abdominaux... Pompes. Il conservait une
forme superbe ! Un peu inquiet tout de même, étant donné son
âge — le cœur est à ménager à 76 ans — je m'en suis ouvert à lui:
«Monsieur, vous n’êtes pas prudent. Faire des séries de cinquante
abdominaux ! Vous devriez plutôt vous ménager en les faisant par
série de dix. Puis une pause. Et recommencer une série de dix...
Pour un homme de votre âge, ce serait plus raisonnable, pensez
à votre cœur! » Une fois relevé, à peine essoufflé, François de
Grossouvre rit en se frappant le ventre d’un crochet sec, poing
fermé. Il est musclé, sans graisse. Il commente : « François. Si tu
le voyais, il est tout mou. Et aussi très malade tu sais. C’est une
honte. Il se laisse aller depuis longtemps. Il est aux mains de véri-
tables charlatans. Mon p'tit Paul, si tu savais. L’entourage du
président monnaie tout, comme l’ex-KGB ses dossiers! Ils ont
tous peur de l’avenir. Je le sais! Ils ne font que se gaver d’hon-

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Les pions de Ménage

neurs et d’avantages concrets. Honteux ! Plus aucun d’eux ne se
préoccupe de la France. »

Ainsi était François Durand de Grossouvre : un corps dur de
soldat, la passion de la France au cœur, une mémoire étonnante,
et une incroyable capacité à encaisser, avec des vues à long terme.
Tel un vieux samouraï en parfaite condition physique, il comp-
tait aussi sur son arme, son 357 Magnum, un Manurhin MR 73 de
4 pouces, avec des éléments de visée réglés pour un tir précis à
25 m, dont il ne se séparait jamais. Je nettoyais et vérifiais régu-
lièrement cette arme. Je remplaçais, tous les deux mois, chacune
des six cartouches de type Norma à pointes creuses, par des
projectiles d’un lot plus récent. François de Grossouvre est mort
avec un projectile que j’ai eu dans les mains et que j’ai placé dans
le barillet. Il n’était ni un saint ni un ange, seulement un combat-
tant, un « garde du cardinal », mais d’un cardinal dont il avait
compris, près de la fin, qu’il n’avait pas seulement péché par le
choix de son entourage.

Le soir de son «suicide», François Durand de Grossouvre
devait dîner, à 20 h 30 précisément, avec un diplomate africain
de haut niveau, qui connaissait également Gilles Ménage. Ce
diplomate à bien reçu le bouquet de fleurs que son invité lui
adressa par porteur, à 19 heures, soit moins d’une heure avant
son « suicide », accompagné d’une carte confirmant sa venue sur
laquelle il avait écrit de sa main ces quelques mots : « Chers amis,
Je me réjouis d’être avec vous ce soir, comme convenu. » A l’évi-
dence, François de Grossouvre n’était pas «suicidaire » lorsqu'il
écrivit ces mots sans trembler. Pourtant, il n’avait plus qu’une
poignée de minutes à vivre. Tard dans la soirée, le téléphone a
sonné chez notre ami commun, le diplomate africain, pour lui
annoncer la mort de François, d’un coup de feu en pleine tête au
sein du palais de l'Élysée. Dès le lendemain matin, M. R. et son
épouse ont quitté d'urgence la France, par avion, la peur au
ventre. Ils n’y sont pas revenus pendant de longs mois. Cette mort
a en effet beaucoup marqué et troublé ce diplomate africain ami
de la France.

D'autres éléments irréfutables confirment le fait que, durant sa
dernière journée, François de Grossouvre fit montre d’une acti-
vité débordante, comme à son habitude. Ce qui contredit la thèse

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Guerres secrètes à l'Elysée

selon laquelle il n’exerçait plus de fonction à l’Élysée, qu'il était
malade, diminué, fini, sénile, fou et suicidaire. Je ne prétends pas
connaître, bien sûr, toutes les ficelles tirées par le « cabinet noir »
qui conduisirent à l'élimination de mon ami. Dans ce monde sans
règles, sans loi ni morale, même l’expert le plus fin en coups
tordus peut se faire doubler par plus tortueux que lui. Tout est
possible.

J'ai appris le décès de celui que je considérais comme le géné-
ral en chef d’une nouvelle armée de l’ombre, apte à rétablir la
France, sur une colline perdue au centre de l’Afrique, au
moment où les officiers tutsis du Front patriotique rwandais
(FPR), formés et conseillés par la CIA, préparaient les premiers
mouvements de l’offensive qui devait leur assurer le pouvoir à
Kigali, capitale du Rwanda, ainsi que le contrôle de toute la
région des grands lacs. François Durand de Grossouvre est mort
le 7 avril 1994, peu avant 20 heures. Exactement 24 heures avant,
le 6 avril à la même heure, l’avion du président rwandais Habya-
rimana explosait en plein vol, au-dessus du palais présidentiel de
Kigali, frappé traîtreusement par deux missiles soviétiques sol-air
SAM 16. Leurs numéros de série indiquent qu'ils ont appartenu
à l’armée irakienne. Peut-être ont-ils été récupérés par les soldats
américains après la guerre du Golfe. Dans ce cas devrait-on y voir
une manipulation de la CIA ? Mais pourquoi ? Ou plutôt, afin de
ménager les intérêts de qui, à Kigali, et au Rwanda en général ?...

Quoi qu’il en soit, le simple bon sens commande de s'interro-
ger sur la proximité de ces deux événements, les morts violentes
de François de Grossouvre et du président Habyarimana. J’avais
présenté personnellement Grossouvre au président du Rwanda
en 1999, à l'hôtel Meurice. Ils étaient devenus amis. À la suite de
l'attentat, un cycle de massacres aboutit à la mise en place de la
dictature pro-américaine du Tutsi Paul Kagamé. Plus d’un
million de personnes ont péri au Rwanda. Qui s’en soucie ? Lors
de l’attentat contre l’avion présidentiel rwandais, deux chefs
d’État sont morts, puisque le président du Burundi accompagnait
son collègue rwandais. Qui s’en soucie? Trois citoyens français
sont également morts dans cet appareil : Jacques Heraud, Jean-

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Les pions de Ménage

Pierre Minaberry et Jean-Michel Perrin, tous anciens militaires,
salariés de la Satif, société privée de Charles-Armand Maurice de
Rochet de La Baume de Depuy-Montbrun. Qui s’en soucie ? N'y
a-t-il pas pourtant matière à diligenter plusieurs enquêtes offi-
cielles? Et comment expliquer que les trois Français décédés
aient été décorés de la Légion d'honneur, à titre posthume ?
Motif officiel : morts au service de la France. Ne s’agissait-il pas de
civils ? En résumé, pas d’enquête internationale, aucune procé-
dure judiciaire, aucun magistrat instructeur désigné. Curieux.
En ma qualité de conseiller de la présidence rwandaise, je me
suis rendu sur les lieux. J'ai récupéré environ 80 kilos de pièces
calcinées de l’avion, des boîtiers électroniques, des enregistreurs
de vol, des bandes magnétiques. Je me suis rendu, également,
sous un tir intense de mortier de 120 mm du FPR, à l’aéroport de
Kigali pour récupérer aussi les documents originaux : carnets de
l'aéroport, rapports de la météo, fax, télex, ainsi que douze
bobines d’enregistrement des vols du jour fatidique. Plus tard,
avec l’aide de militaires fidèles, j'ai récupéré les lanceurs des deux
missiles meurtriers, trouvés aux alentours d’une zone surveillée
par l’armée belge. J'ai aussi réuni quatre-vingts témoignages,
directs et précis, avec les enregistrements vidéo de personnes qui
virent le départ des missiles et leurs impacts sur la carlingue de
l'avion présidentiel. J'ai aussi les plans des lieux, avec l’emplace-
ment présumé des tireurs. Avec l’aide de mes avocats, j’ai saisi le
secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies. Je lui ai
demandé, par écrit, d’être immédiatement entendu. Au nom du
secrétaire général, l’un de ses collaborateurs m’a renvoyé sur
l’aviation civile, au Canada. Sitôt dit, sitôt fait. J’ai écrit. Aucune
réponse. En France, les familles des pilotes ont du mal à se faire
indemniser. Afin d’y parvenir à l’amiable, il leur a été « décon-
seillé » de déposer plainte. Pourquoi ? Laisser du temps au temps,
pas d'enquête, pas de médias, pas d’ennuis, bref, la technique
éprouvée de l'Élysée.

Autre fait troublant: la veuve du président rwandais, Mme
Habyarimana, souhaitait déposer une plainte, afin que la lumière
soit faite sur cet attentat. Ce lui fut déconseillé avec pour « argu-
ment » : « Il vous faudrait avoir la nationalité française. » De quoi
donner la nausée. Pendant ce temps, la presse française, pour

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Guerres secrètes à l'Elysée

faire plaisir au président Mitterrand, ricanait sur les efforts du
capitaine Barril. En revanche, j'attends toujours les éditoriaux
demandant la saisie du juge Bruguière, les interpellations de
l'Élysée. On cherche à cacher les conditions d’achat de l'avion,
les fonds de la Satif, le double jeu de certains avec le FPR tutsi,
grand bénéficiaire de cet attentat.

Tout comme pour le Falcon 50 de la présidence du Rwanda, le
«suicide » de François de Grossouvre n’a entraîné aucune
enquête digne de ce nom. J’ai rencontré, en secret, des policiers
chevronnés et de haut rang, de vrais professionnels, intègres et
expérimentés. Je leur ai donné mon avis, sans bluff, en profes-
sionnel, mais le cœur serré. Ma conviction est renforcée par l'ac-
cumulation de faits troublants, de nature à constituer un faisceau
concordant d'éléments épars, mais tendant à discréditer la thèse
officielle. Des éléments suffisants pour forger l’intime conviction
d’un magistrat courageux. Aujourd’hui, il est bien tard pour avoir
un espoir de remonter jusqu’à la vérité. Il aurait fallu, en premier
lieu, faire venir un huissier de justice sur les lieux du décès. A
l’heure des faits, c’est-à-dire juste avant le journal télévisé de
20 heures, beaucoup de monde circulait dans les couloirs de
l'Élysée. Chaque jour, à cette heure, le palais présidentiel
ressemble à une ruche bourdonnante. C’est une heure propice
car les déplacements sont multiples. Pour pouvoir identifier qui
était là et qui faisait quoi, il aurait fallu immédiatement placer des
huissiers dans chaque pièce, dans les couloirs, y compris près des
photocopieuses et télécopieurs, au-dessus et au-dessous de l'étage
concerné, et jusque dans la petite cour et dans la rue où le garde
républicain de service à l’heure du drame, juste sous la fenêtre
non insonorisée, n’a «rien remarqué de particulier » ni rien
entendu ! Aucune de ces mesures n’a été prise, ce qui constitue
le premier manquement.

J'ajoute que, malgré le nombre de personnes présentes, aucun
témoin ne s’est présenté. Est-ce suite à des pressions ou par
lâcheté, par peur ? Aucune reconstitution n'a été réalisée afin de
vérifier la portée de la détonation. Pourquoi ?

Il existe des moyens pour fracasser le crâne d'un homme à
l’aide d’une balle de 357 Magnum sans qu'aucun bruit soit perçu,

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Les pions de Ménage

même sans utiliser un silencieux à baïonnette adaptable au
canon d’un revolver 357 Magnum comme celui de François de
Grossouvre. La méthode est la suivante : à l’aide d’un marteau à
inertie, il est possible de préparer des projectiles spéciaux ; il suffit
de séparer le projectile de sa douille afin d’en extraire une bonne
partie de la poudre présente puis il faut réassembler les deux
parties pour reformer ainsi une nouvelle cartouche. Simple à
réaliser, l'opération a pour effet de réduire la puissance de feu
du projectile. Cette cartouche sera moins puissante, à la fois dans
sa force de pénétration et en portée, mais néanmoins mortelle si
l'arme qui la tire est utilisée très près de la cible à atteindre. C’est
ainsi que l’on peut réaliser une munition beaucoup moins
bruyante, avec une vitesse initiale très lente, inférieure à 300 m/s,
donc subsonique. Pour encore atténuer le bruit du tir, il suffit
d’emballer l’arme dans un simple sac-poubelle de type 20 l, qui
absorbera le bruit résiduel et la dilatation des gaz produits. Cette
technique est bien connue de certains «services ». Elle explique-
rait que personne n’ait entendu de coup de feu à l'Élysée, le soir
du 7 avril 1994.

Du sang a été trouvé partout dans la pièce, sur les murs et
jusqu’au plafond, sur le bureau également. François de Gros-
souvre avait, de plus, son arme personnelle en main. J’ose imagi-
ner qu’il a été procédé au classique examen des fragments de
poudre sur la main du présumé «suicidé ». Même dans l’affir-
mative, un test positif ne prouverait rien. Il aurait été possible,
pour des spécialistes entraînés, de maîtriser cet homme de 76 ans,
même en très bonne forme physique. Il s’agit d’une action facile
et rapide à exécuter. Une à deux minutes suffisent. Dans la
pratique, il suffit de bloquer sa main sur l'arme, puis de mainte-
nir le sujet de force, sans le « marquer par des coups » ni par la
moindre trace, en position assise face à son bureau, pour ensuite
le «suicider » promptement, avec sa propre arme, d’une seule
balle dans le crâne. Là encore, il s’agit d’une technique connue.

En parallèle à cette affaire, rappelons l'étrange «suicide » de
René Lucet à Marseille, avec un record mondial : deux balles de
357 Magnum dans la tête et par le même orifice ! Le Parti socia-
liste en tremble encore. L'affaire remonte à 1982. Gaston

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Guerres secrètes à l'Elysée

Defferre était maire de Marseille et ministre de l'Intérieur d’une
gauche triomphante. Il ne fallait pas de vagues, pas de scandales.
Or, René Lucet n’acceptait plus le racket organisé autour des
professions de santé par le PC et la CGT. Directeur de la caisse
d’assurances-maladie des Bouches-du-Rhône, Lucet, militant
Force ouvrière et fonctionnaire incorruptible, devenait bavard et
gênant. Trop. On connaît la suite.

Si, pour François de Grossouvre, l’action s’est déroulée comme
je l’imagine, il ne restait plus aux assassins, leur forfait accompli,
qu’à quitter l'Élysée sans précipitation, par exemple en se mêlant
aux gens circulant dans les couloirs de l'Élysée. Il suffit de possé-
der un badge d’accréditation validé. Dans ce cas, le repli est
programmé et l'évacuation du commando, composé de deux ou
trois personnes maximum, immédiate. Fuir est impossible sans
des complicités internes comme externes, en raison des protec-
tions et systèmes de contrôle du palais. Lorsque le corps sera
retrouvé, même quelques minutes après, de vrais professionnels
étaient déjà loin. Ce type d'exécution est un geste technique
couramment enseigné dans certains « stages action ».

Bien sûr, on va rétorquer : « Barril divague, il est parano, il est
devenu fou!» Heureusement, le parquet a tranché. C’est un
suicide. Un vrai. Sans témoin, sans lettre d’adieu, sans un mot
pour ses proches, sans même un geste, ni le moindre signe de
dépression, certes, mais un suicide on vous dit. Comme le
«suicide », que rien ne laissait prévoir, de Pierre Bérégovoy.
Comme le «suicide» du capitaine Guézou. Cela fait tout de
même beaucoup de décès énigmatiques. Une presse libre dans
une nation libre aurait fait entendre sa clameur d’un bout à
l’autre de la planète. En France, aucune voix ne s’est élevée. Si
des enquêteurs avaient sérieusement cherché à reconstituer les
mouvements au sein du palais à l'heure de la mort de François
de Grossouvre, ils n’auraient pas manqué d’éléments.

La sécurité à l’Élysée est quelque chose de sérieux. Lorsqu’un
visiteur se présente, il doit échanger une pièce d'identité contre
un badge d’accès de zone limitée. Le service de sécurité vérifie la
validité de son rendez-vous. Ce n’est qu’ensuite qu’il pourra, ou
non, être reçu par la personne avec laquelle un rendez-vous a été

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Les pions de Ménage

convenu préalablement. Un huissier est appelé. Son rôle consiste
à conduire le visiteur jusqu’au bureau concerné. C’est le même
huissier qui, à la fin de l'entretien, le raccompagne jusqu’à sa
sortie effective du palais. Grâce à la mise en place, par Jean-Louis
Esquivié, de la « petite informatique » à l'Élysée, des terminaux
ont été installés dans de nombreux bureaux afin de contrôler les
visites. Gilles Ménage avait le sien. Normal. Mais petit à petit, tous
les rendez-vous quotidiens de l'Élysée, soit en moyenne plus de
deux cents par jour, furent informatisés : nom du visiteur, adresse,
interlocuteur concerné, durée et objet de la visite. Chaque soir,
le directeur de cabinet du président de la République sortait le
listing détaillé, l’étudiait, l’annotait et le transmettait au prési-
dent. Cela permettait à celui-ci de savoir qui rencontrait qui.

C'est ainsi, par exemple, qu’en février 1994, un dialogue
édifiant s’est déroulé entre François Mitterrand et François de
Grossouvre. Il était 19 h 45, avant le journal télévisé.

— Vous avez reçu Barril hier plus d’une heure, observe le chef
de l'Etat.

— Je vois qui je veux!

— Mais c'est un personnage dangereux. C’est un voyou, vous
savez.

— Je vous le répète, je vois qui je veux. Je n’ai pas de compte à
vous rendre.

À ce moment de l'entretien, François de Grossouvre s’ap-
proche de son vieil ami qui consulte la liste des visites, concoctée
à son attention par Gilles Ménage, ainsi que la « note blanche »
attirant l’attention du président sur ma venue. D’un geste
brusque, François de Grossouvre arrache les feuillets de la main
moite du président. Ce dernier, surpris par cette rébellion, sort
sans un mot. Un mois plus tard, leurs rapports s’aigrissant, les
deux hommes s'affrontent à nouveau.

— Monsieur le président, vous êtes entouré de bandits.

— Je vous interdis !

— Vous n’avez plus rien à m’interdire. Je sais tout!

François de Grossouvre pouvait se permettre de claquer la
porte au nez de François Mitterrand. Il était le seul à pouvoir le
faire. Il n’en abusait pas. Le lendemain, ils se revoyaient comme
si rien ne s’était passé. Leur dispute la plus notable, celle qui me

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