Author-card of document number 1064

Num
1064
Date
Samedi 2 juillet 1994
Ymd
Author
File
Size
16032080
Title
Rwanda terrible aveu
Quoted name
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Quoted place
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Keyword
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Identifier (cote)
n° 1137
Source
Type
Article de journal
Language
FR
Citation
Correspondance du Rwanda

Depuis une demi-heure, trois Jeeps françaises progressent difcilement sur une piste de montagne de l'ouest du Rwanda, en pleine zone gouvernementale. À bord, des «commandos de l'air», des spécialistes des missions confidentielles, Aucun nom n'est cousu sur leur uniforme. Les hommes sont tendus, l'arme au poing. Il y a une heure, des coups de feu ont retenti dans Îe massif de Bisesero, et il viennent d'apercevoir un cadavre dans le fossé, Soudain, dans un virage, au-dessus d'un talus, trois têtes apparaissent. Trois hommes hirsutes, un bâton à la main. Ils dévisagent les soldats blancs et bondissent sur la piste. « Emmenez nous! Nous sommes tutsis, nous sommes pourchassés, il faut nous aider. »

Instituteur, la trentaine, Eric Nzabihimana était un notable dans son village. Maintenant, c'est une bête traquée. Toute sa famille a été tuée, ne reste que sa petite sœur qu'il cache dans un trou à l'intérieur d'une maison abandonnée. Lui se déplace sans cesse, en bande.

Le jour dans la forêt, pour se cacher, la nuit sur les versants cultivés de la montagne, pour chaparder quelques, pommes de terre. Il garde deux atouts: son jeune âge et les baskets qu'il porte aux pieds, Deux fois, il a pu échapper aux machettes des villageois hutus grâce à sa pointe de vitesse. Mais il sait que sa vie ne vaut pas cher et il essaie de convaincre les Français de l'emmener. Derrière lui, de nouvelles têtes sortent des broussailles, telles des fantômes de la forêt. Bientôt une centaine. Des hommes, tous jeunes, bâton ou lance à la main, et une ferme, une seule. « Les vieillards, ls femmes, les enfants ne couraient pas assez vite, il ont été tués », dit Eric sans se départir d'un calme étonnant.

Le commandant français, 45 ans, barbu, est visiblement ému. «Je ne peux pas vous prendre. Vous uoyez bien, vous êtes nombreux, ef nous ne sommes que douze dans trois jeeps, Mais à présent, nous savons que vous êtes là et nous allons vous aider. » Comment? Les Français espérent que leur simple présence, même ponctuelle, calmera les passions. Au-delà, c'est un casse-tête. Faut-il évacuer ces Tutsis? Ou à défaut les protéger? Les combats sont quotidiens. La preuve, les coups de fusil entendus tout à l'heure. Des Hutus avaient mis le feu à un buisson pour débusquer des Tutsis, Les survivants ramênent le corps d'une victime pour le montrer aux « commandos de l'air ».

Après les Tutsis, les Hutus. Les Français montent maintenant au village de Nyarugati. Version totalement opposée: « Les Tutsis nous attaquent la nuit pour nous voler la nourriture. Regardez ce jeune avec une balafre: il a été attaqué à la machette. » Mais aussi ce terrible aveu du chef local de la police: « Il n'y a plus de Tutsis dans le village, En avril nous en avons tué cinquante. Les enfants aussi. Car les enfants des complices sont des complices. » À côté du policier, un homme saoul agite frénétiquement sa machette en esquissant quelques pas de danse.

La mission française se complique dangereusement dans ces collines surpeuplées où les communautés sont imbriquées. L'opération de sau- vetage des « Tutsis de La montagne: sera un test. Jusqu'où la France est-elle prête à aller? A l'ouest, les forces gouvernementales, a priori très favorables aux Français, peuvent se cabrer. A l'est les rebelles du FPR. franchement hostiles, peuvent contrecarrer tous les plans humanitaires par une nouvelle offensive au centre du front. Direction Kibuye, sur le lac Kivu, afin de couper en deux les forces gouvemementales.

Jusqu'à présent, les Français ont évité les plus gros écueils. Pas de récupération politique par les gouvernementaux, Pas d'accrochages avec les rebelles. Mais ils connaissent les faiblesses d'une opération cantonnée à la partie ouest du pays sous contrôle gouvernemental. Et ils savent que, dans un pays où l'on abat un avion présidentiel à coups de missiles, personne n'est à l'abri d'une provocation ou d'un attentat.

CHRISTOPHE BOISBOUVIER (RFI)
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