Fiche du document numéro 10560

Num
10560
Date
Jeudi 16 juin 1994
Amj
Auteur
Fichier
Taille
2094989
Pages
2
Titre
Les états d'âme d'un continent fauché
Sous titre
Face à des guerres tribales ou à des affrontements ethniques, les Africains manquent de fond. Mais ces subsides nécessaires à la stabilité de la région, ne pourront provenir que d'autres nations
Source
Type
Article de journal
Langue
FR
Citation
A Nyamata, où 5000 Tutsis ont été massacrés, un soldat soigne un jeune Rwandais blessé à la nuque à coups de machette

Deux pays qui, sur fond de
conflit racial, avaient à gérer
la cohabitation entre une ma-
jorité et une minorité au sein
d'une même nation d'un
côté, le Rwanda des Hutus et
des Tutsis et de l’autre,
l'Afrique du Sud, en noir et blanc. Ici
c'est le drame: le génocide des Tutsis
minoritaires, la guerre civile, la fuite
hors des frontières de centaines de mil-
liers de personnes. Là, pratiquement au
même moment, un espoir aux limites
du crédible: celui d'une revanche histo-
torique non seulement sur le racisme de
l'époque coloniale mais, aussi, sur le
nationalisme d'exclusion. A Tunis, au
30e sommet panafricain, ces deux
images extrêmes — le modèle et l'anti-
modèle ont été présentes dans les dis-
cours de tous Les intervenants.

«L'Afrique est une terre de
contrastes, a résumé le secrétaire gé-
néral des Nations unies, Boutros Bou-
ros-Ghali. Elle nourrit le désespoir le
plus profond mais, aussi, l'espérance
la plus grande.» Très autocritiques,

les présidents africains n’ont guère in-
sisté sur l'espérance. «Beaucoup de
pays africains sont des Rwanda en
puissance », a mis en garde Idriss
Déby, le président du Tchad, pays en
pleine désintégration. « Le mal est au
pied de l'arbre», à constaté, pour sa
part, le Gabonaïs Omar Bongo, refu-
sant «la facilité de chercher toujours
des boucs émissaires en dehors de
notre continent», L'Afrique se sent
seule, moins abandonnée peut-être
que mal comprise par un monde qui se
passe si facilement d'elle.

Il n'y a plus de certitudes et très peu
de convictions. Tout le monde a des
problèmes et, souvent, les mêmes. Le
plus évident: le «tribalisme», le retour
des vieilles chaines. Il est révélateur que,
tout en parlant d'affrontements «ethniques»
et de guerres «tribales», les dirigeants
africains ne se trompent plus sur l'origine
du mal. Bien
placé pour le savoir, l'Angolais
Eduardo dos Samos l'a dit publique-
ment: « Sous prétexte de contradic-
tions de nature ethnique ou tribale, on
prétend légitimer le recours à la vio-

lence et à la guerre comme moyen d'ex-
pression de points de vue divergents.»
L'Afrique est prêté à s'assumer mais
n'en a pas les moyens. L'an passé, ses
dirigeants avaient mis en place un
mécanisme pour la prévention, la
gestion et le règlement des conflits»
qui, depuis, a peu servi, malgré des de-
mandes pressantes. La raison princi-
pale: le manque d'argent. Apès un
don sud-africain de 1,8 million de
francs, l'organisation cherche toujours
trois fois cette somme, pour un début
de fonctionnement. Sur sept cadres né-
cessaires, seuls quatre ont été embau-
chés pour le moment. Et même s'il
était doté -comme prévu d'au
moins 6 millions de francs, ce «méca-
nisme de règlement ne pourrait être
réellement efficace. En mars dernier, à
la veille du drame, la présence au
Rwanda de 2 500 Casques bleus coû-
tait en effet, par jour, 700 000 dollars.
L'Afrique n'aurait donc pu maintenir
cette présence que pendant trente-six
heures, à peine...
D'une façon ou d'une autre, la com-
munauté internationale devra payer le

prix de la stabilité sur le Continent. Au-
jourd'hui déjà, La moitié des opéra-
tions de maintien de la paix de l'ONU
se déroulent en Afrique, dont dix-sept
pays fournissent des contingents de
casques bleus, soit plus de 8 500 sol-
dats ou 12% des effectifs engagés au
total. Equiper, transporter et rémuné-
rer ces soldats africains est une façon -
inévitable en cas d'urgence — d'abor-
der le problème. L'autre consisterait à
se remémorer la vieillerie nommée...
aide au développement.

Dans la capitale rwandaïse, à la veille
du drame, chaque quartier ne disposait
plus, à tour de rôle, que de six heures
d'électricité. La ville pullulait de chô-
meurs désespérés par une vague de pri-
vatisations. Et 36 000 soldats ou com
batiants devaient être démobilisés, au
prix de 107 millions de dollars. Une
somme qu'un Etat comptant
20 000 contribuables — sur 7 millions
d'habitants ! — était censé trouver alors
que son budget n'était déjà plus cou-
vert que pour la moitié de ses dépenses
courantes..

«Voilà Le continent réel, en deçà du

sensationnel», à expliqué, ces jours-ci
à Tunis, le secrétaire général de la
Commission économique de l'ONU
pour l'Afrique, Layashi Yaker, dres-
sant la topographie d'une terre brûlée,
condamnée à de nouvelles tueries,
voire à des «suicides nationaux »
— comme, avant le Rwanda, ce fut le cas
au Liberia et en Somalie: une crois-
sance du PIB de 1,3%, face à une crois-
ne démographique trois fois plus impor-
tante, un endettement de
285 milliards de dollars et une stagna-
tion des flux nets de ressources, Avec
23 milliards de dollars d'aide publique
et, seulement, 600 millions de dollars
d'investissements.

En Afrique du Sud, le lien obligé entre
investissements Étrangers, prospérité
économique et paix civile n'est disputé
par personne, «Il faut aider Mandela à
gagner son pari», a-t-on écrit partout,
au lendemain de son élection. Mais à
Tunis, absorbés par leur «gestion de
crise», les présidents africains n'ont
méme pas osé demander que, pour le
reste du continent, on fasse de même.

Stephen SMITH
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fgtquery v.1.9, 9 février 2024