Fiche du document numéro 29816

Num
29816
Date
Jeudi Décembre 2005
Amj
Taille
2072250
Titre
Pierre Péan ou la manipulation
Nom cité
Nom cité
Mot-clé
FPR
Mot-clé
Fonds d'archives
Type
Note
Langue
FR
Citation
PIERRE PEAN
OU LA MANIPULATION.

Le dernier livre de Pierre Péan ( Noires fureurs, blancs menteurs. Nov.
2005) est sous le signe de la manipulation. C'est le leitmotiv, la hantise et
personne n’y échappe. Chaque personnage de ce « roman à thèse» est
manipulé et manipule à son tour. A commencer par l’auteur lui-même.

Un Tutsi, qui se dit descendant des anciens rois rwandais, vient dire à Pierre
Péan : « tous les Tutsis sont menteurs ; je suis Tutsi ; je vais vous dire la
vérité ». Pierre Péan mord à l’hameçon et entreprend de manipuler le monde
en faisant croire que tout ce qu’on a dit sur le génocide des Tutsis du
Rwanda est absolument faux.

Un révisionniste fier de l’être !



Ce gros livre ( 544 pp) peut ainsi se ramener à peu de choses : il suffit de
prendre tout ce qui a été dit et écrit sur le génocide rwandais et de le barrer
d'un trait : « CELA NE S’EST PAS PASSE COMME CA ». Péan se
réclame d’ailleurs haut et fort du titre de révisionniste, même si, acculé, il se
défend du négationnisme avec lequel pourtant il flirte volontiers.

Que s'est-il donc passé ?

Paul Kagame a manipulé tout le monde : les Hutus pour leur faire comettre
un génocide, malgré eux, les Occidentaux en faisant croire qu’il voulait
libérer le Rwanda. Suit une longue liste d’ « idiots » que le FPR (1) et son
leader auraient menés par le bout du nez pour les utliser. On y trouve du
beau monde : universités prestigieuses, professeurs renommés, ONG ayant
pignon sur rue, journalistes éminents, et j’en passe ! Tout cela est détaillé
avec minutie ; l'enquêteur pousse l'investigation jusqu’au fin fond des vies
privées. Péan n’est pas pour rien compagnon fidèle des « services »
policiers, des juges d'instruction et confident fasciné d’un président de la
république.


« Un pamphlet anti-Tutsis » (Le Monde)



Plusieurs commentateurs ont fait connaître ce qu’ils pensaient de l'homme et
de son libelle : « un libelle, précisément, un scandale, un pamphlet anti-
Tutsis, tinté d’africanisme colonial, une enquête inachevée, une contre-
offensive de propagande française, un brulôt aux relents nauséabonds,
indigeste pavé aux relents racistes, une compilation de ragots et de
rumeurs,.….». Et j'en passe ! Bref, « un livre de trop » et « une insulte aux
victimes » du génocide (2).

Qu‘en est-il au juste ? Il y a d’abord la Cause à défendre, il y a ensuite
l'ignorance du Rwanda, du conflit rwandais et du projet politique du FPR : il
y a enfin la manipulation par des experts de pacotille, par une diaspora
nostalgique et par les soldats perdus du FPR dont on fait aujourd’hui
collection à Paris.

LA CAUSE



La France et son armée sont soupçonnées, bien avant le génocide, et
accusées depuis peu, d’avoir entretenu une longue amitié avec un régime
génocidaire et même de lui avoir prêté main forte avant, pendant et après le
génocide. Péan fait partie des commandos chargés de laver la France et son
armée d'une telle ignominie.

Certains vont jusqu'à penser que les croisés de l'honneur de la France et de
son armée ont une pensée pour leur allié fidèle, le colonnel Bagosora ( que
Péan appelle plaisamment « Bagasora » comme bien d’ « experts » lorsque,
dans le feu du génocide, ils apprirent à connaître ce nom).

Imaginez, en effet, que ce disciple, cet allié de la France et de son armée, ce
saint-cyrien, abandonné, seul entre les mains du procureur du TPIR (3)
d'Arusha, décide, à l'instar de Ruzibiza, le soldat perdu de l’APR, de
déballer le contenu de son long tête-à-tête avec la France et son armée ! Il est
urgent de courir à son secours ne fut-ce qu’en couvrant son procès par le
tamtam médiatique.



L'IGNORANCE



Pierre Péan est plus patriote qu'expert. Le Rwanda, qu’il se targue de
connaître, il n'y a jamais mis les pieds. Le policier enquêteur ne descend
pas sur les lieux, même s’il considère comme une tare, chez telle ou telle :
cible de ses tartarinades, d’avoir compris et soutenu le combat du FPR sans
avoir visité le Rwanda.

Le Rwanda ancien de Pierre Péan, comme son Rwanda actuel, est un
ramassis d'on-dit, de rumeurs et de clichés racistes anti-tutsis. Passe encore
que Péan ignore le Rwanda ; il ne connaît rien de sa cible, le FPR et son
leader : il ne connaît rien de son combat. Comprendre ne faisait pas partie du
contrat. Les patrons ont désigné la cible : malheur au « tueur à gages » qui a
des états d'âme. Le manipulateur manipulé !

Le combat du FPR avait pourtant des objectifs simples : il avait pour but de
rendre leur patrie à des Rwandaïs exilés et de créer au Rwanda un Etat où
chaque citoyen se trouve chez lui quelles que soient ses autres identités (
« ethnique », clanique, religieuse, régionale, etc.) . Un objectif simple que
des individus ou des organisations non rwandaises ont compris et même
soutenu. Il n’était pas nécessaire d’être manipulé.

« Le promontoire avancé du pré carré »



Pierre Péan, sans doute manipulé par son confident Mitterrand ( qui a
envoyé l’armée française au-devant des exilés tutsis pour leur barrer le
chemin du retour), estime que le retour au Rwanda des exilés tutsis
rwandais est le résultat d’un complot d’origine anglo-saxonne contre un pays
considéré comme « le promontoire avancé du pré carré » ! Il fallait
« sauver » le Rwanda, et, si nécessaire, sans les Rwandais.

Pierre Péan nous montre ( p. 163) un conseiller à l'Elysée, flanqué d’un
diplomate du Quai d'Orsay, accouru à Kigali rencontrer un premier ministre
rwandais qui n’a pas vu son président depuis six mois et un président qui
regarde à la télé l'émission Des chiffres et des lettres pendant que le FPR
lance contre la capitale une attaque d'envergure. Qu’à cela ne tienne ! La
France va prendre en charge le Rwanda.

« La France est en effet très isolée. Seuls les militaires français empêchent
Kagame de progresser en direction de Kigali » (p. 165). Nous sommes en



février 1993. En réalité, dès 1990, « les bérets rouges empêchent les rebelles
tutsis du FPR de reprendre le pouvoir à la majorité hutue » (p. 27).

Prendre en charge le Rwanda !
Péan s’avise-t-il que ce qui est à sauver et à préserver, c’est la relation
coloniale de subordination, qui est en vigueur dans le pré carré ?

« Le pouvoir pour agir »
et non « le pouvoir pour le pouvoir »



L'ignorance des enjeux (le retour dans sa patrie pour le FPR, le sauvetage
du pré carré pour une certaine France) fait dire à Pierre Péan des niaiseries
éculées : « Kagame et le FPR cherchent le pouvoir pour le pouvoir ». Que
cherche d'autre que le pouvoir un mouvement politique ? Non pas certes « le
pouvoir pour le pouvoir » (le cynisme politique à la manière de Mitterrand),
ce qui n’a pas de sens, mais le pouvoir pour pouvoir, le pouvoir pour agir,
pour changer les choses et en créer d’autres.

« Il y a eu plus de Hutus que de Tutsis tués ». Encore une niaiserie minable.
Comme si Péan ignorait ce qui fait un génocide ! Que vient faire cette
comptabilté macabre face à la volonté d’exterminer tous les Tutsis pour ce
qu'ils sont ?

Le reste est à l'avenant. Le révisionnisme de Péan ne cherche même pas à
être original. « Livre-enquête » est un mensonge.

Nous trouvons réunies dans ce livre toutes les ordures qui ont été déversées
sur le FPR et Paul Kagame. Tout cela a été dit et redit, écrit et ressassé cent
fois depuis des années ! Péan, comme bien d’autres, sans apporter un seul
élément nouveau, sans esquisser la moindre argumentation nouvelle, compte
sur la répétition pour emporter l'adhésion.

LA MANIPULATION



Imbu de sa petite mission à l’intérieur de la grande mission de la France
Péan est sous le charme. Il est sous le charme d'un historien de comptoir,
d’une diaspora qui n’a pas digéré sa défaite, de soldats perdus de l’APR et
d'« opposants aigris » (comme Péan, sans vergogne, le reproche à ses
cibles, p.355). Il est sous le charme d’un juge qui a jeté aux orties le secret
de l'instruction, qui distille déjà goutte à goutte ses « trouvailles » dans

l'oreille de journalistes dévoués à la Cause, afin, croit-on, de terroriser les
Rwandaïs.

Avec la crédulité des vieux enfants (ou « de premier communiant » (JAI)
(4), qui prennent leurs désirs pour des réalités et se nourrissent d’idées-désirs
(osons écrire le mot anglo-saxon « wishfull thinking »), Péan croit-il
sincèrement que les fuites organisées du juge Bruguière sèment la panique
au FPR ? Exemple du décallage entre ce qu'une certaine France pense
d'elle-même et ce qu’elle est déjà pour autrui !

« C’est l'honneur de la France qui est en cause », dit à Péan fasciné son
mentor ou son Méphistophélès, avant de lancer l'opération Turquoise.

Une opération dont, aujourdhui, une certaine France se vante pour avoir êté
seule à l’entreprendre … À quoi sert le courage d'agir seul, si l’action est
pour le moins ambiguë sinon « inavouable » ?

NUISANCE



La nuisance du livre de Pierre Péan, il ne faut pas la sous-estimer, même si
son enquête, faite sur commande, ressemble fort à un roman de science
fiction. Sa nuisance est réelle, d’abord, pour une population aussi fragile
que la diaspora rwandaise élevée dans l’ethnisme : l’adhésion à une
coexistence sereine dans un Rwanda pour tous a déjà été retardée par
l'immixtion du messie français.

Tout cela contribue également à retarder l'établissement, entre la France et
le Rwanda, entre la France et son pré carré, de relations qui ne soient pas
fondées sur la subordination.

Quant au monde des juges, sur lequel compte tant Pierre Péan et cie, il ne
sera sans doute pas sensible à un roman destiné à ses commanditaires et à
ceux qui ne souhaitent que de l’entendre.

Selon un proverbe rwandais , « l’ennemi de grand chemin, s’il ne vous
dépouille pas de vos biens, il retarde votre voyage » ( Umwanzi, iyo
atakwambuye, aragukerereza).

Servilien M. Sebasoni
Kigali. Décembre 2005.




NB.
(1) APR signifie « Armée patriotique rwandaise », branche militaire
du FPR ou « Front patriotique rwandais ».
(2) Citations tirées, entre autres,
des journaux Le MONDE, LE SOIR, LA LIBRE BELGIQUE,
L'HUMANITE, JAI, etc. Je n'ai trouve de commentaire élogieux que dans
AFRIQUE-EDUCATION, une feuille africaine proche de Charles Onana, le
tirailleur camerounais qui accompagne Pierre Péan dans le combat pour la
négation du génocide des Tutsis rwandais.
(3) TPIR signifie « Tribunal
pénal international pour le Rwanda »,
(4) JAI est l'hebdomadaire « Jeune Afrique l’Intelligent ».

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